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Votez pour l’Europe de l’esprit !

Les Lumières aujourd’hui

D 23 mai 2019     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Titien, L’enlèvement d’Europe par Zeus métamorphosé en taureau, 1562.
Boston, Musée Isabella Stewart Gardner. ZOOM : cliquer sur l’image.


« Qui a peur des Lumières ? Tout le monde, à commencer par ceux qui s’en sont proclamés les propriétaires ou les notaires, transformant un mouvement minoritaire à haut risque en catéchisme de clichés, en boutique petite-bourgeoise de prêt-à-penser. Ces gêneurs lumineux sont sans cesse en procès. Les religieux s’en méfient, et à juste titre, mais aussi les philosophes, ces « prêtres masqués » (Nietzsche), les professeurs, les politiques, les intellectuels, les marchands d’opium pornographique ou publicitaire. Un nouveau clergé est venu se greffer sur l’ancien, une nouvelle lourdeur physique et morale organise l’ignorance et ses intérêts. Laideur, bêtise, conformisme, résignation, servilité, violence, mensonge, cupidité, voilà l’éternel programme de l’Obscurantisme, ce beau mot doit être repris et précisément appliqué avec l’ironie qui convient, l’Ironie, grande arme des Lumières contre le faux sérieux, cul de plomb de l’esprit grégaire.
L’essentiel est là : la révolte de quelques individus (« le petit troupeau », dit Voltaire) contre les injustices hurlantes ou les préjugés de leur temps et de tous les temps. Solitude des Lumières, oui, voilà ce qu’on ne dit pas et que tout s’emploie à cacher. Dieu est mort, dit-on, mais son agonie n’en finit pas d’empuantir l’atmosphère, le Collectif règne, alors qu’il suffirait d’être douze pour changer d’air. J’allume une bougie, je sors en plein jour dans la rue, je cherche un partisan des Lumières, et je ne trouve que des douteurs ou des névrosés plus ou moins décérébrés. Les Lumières ? Elles sont désormais introuvables, me dit l’un, elles se sont aveuglées, reprend un autre, elles sont dépassées et ringardes, affirme un troisième, elles ont préparé les totalitarismes, ajoute le plus effronté.
 »

Philippe Sollers, Rallumez les lumières, 2006.

A bon entendeur, salut !

L’EUROPE DE L’ESPRIT 

Pourquoi les Français sont-ils le plus souvent indifférents à l’Europe ou traumatisés par elle ? C’est que, à droite comme à gauche, on ne leur dit jamais rien de leur propre histoire, quand l’Europe était bel et bien française, unifiée dans cette langue qui se confondait alors avec la liberté de vivre comme de penser. Quand donc cessera-t-on d’être suspect chaque fois qu’on parle du dix-huitième siècle ? Pour quelle raison vaut-il mieux être anglais pour le faire ? Combien de temps encore nous faudra-t-il ruminer la haine du fascisme pour les Lumières ou le sort tragique que le stalinisme a jeté sur elles ? L’Europe, dites-vous ? Oui, mais laquelle ? Celle du lait, du mouton, du racisme ordinaire, des guerres interethniques, de l’électronique, des satellites ? Sans doute, mais vécue par qui ? Réfléchie comment ? Avec quels mots ?

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Charles-Joseph de Ligne par Josef Grassi, 1789 - 1790.
Wallace collection, Londres.

Prenez Charles-Joseph de Ligne (1735-1814) : qui le connaît ? Qui le lit ? Quoi ? Un Belge ? Un prince ? Un maréchal autrichien ? Un courtisan d’influence à la fois stratège militaire et diplomate en tous sens ? Un débauché, un philosophe ami de Voltaire, un artificier des conversations à Versailles, à Vienne, à Moscou ? Un acteur essentiel des coulisses ? Un ami intime de Casanova ? Et, en plus, un grand écrivain français ? Non, c’est trop, arrêtez, la scolarité n’y trouve pas son compte, l’Université a la migraine. Trop de traversées de frontières, trop de codes secrets, trop de bals, de fêtes, de concerts, d’absence de préjugés, de chevaux, d’uniformes, de femmes ; trop de relativité.

Qui aimeriez-vous être ? demande-t-on, un jour, à Ligne. Réponse : « Une jolie femme jusqu’à trente ans, un général fort heureux et fort habile jusqu’à soixante, un cardinal jusqu’à quatre-vingts. » Voilà en effet ce que peut concevoir sans effort quelqu’un qui a été élevé de la manière suivante : « Il me semble que j’ai été amoureux de ma nourrice et que ma gouvernante a été amoureuse de moi. Mlle Ducoron, c’était son nom, me faisait coucher toujours avec elle, me promenait sur toute sa grosse personne et me faisait danser tout nu. »

Ligne — quel nom ! — tout en jouissant de son château de Beloeil, saute d’un royaume à l’autre et semble séduire tout le monde. Mme de Staël, son futur éditeur, dit de lui : « Il a passé par tous les intérêts de ce monde et s’entend singulièrement à bien vivre. » Catherine de Russie trouve qu’« il pense profondément et fait des folies comme un enfant ». Joseph II s’amuse avec lui. Pour Goethe, il aura été « l’homme le plus joyeux de son siècle ». Il est de tous les instants de Trianon, flirte avec Marie-Antoinette (« Elle faisait la reine sans s’en douter, on l’adorait sans songer à l’aimer »), devient vite l’amant de Mme du Barry, pense que Mme de Pompadour déraisonne (« Elle me dit cent mille balivernes politico-ministérielles et politico-militaires »).

De sa fréquentation des souverains, il tire la conviction définitive que l’Histoire n’a pas d’autre sens que l’intérêt particulier, l’orgueil, l’ambition, la vengeance. Maréchal du Saint-Empire, il diagnostique vite l’ennemi principal : la Prusse. Libre penseur, il n’en restera pas moins catholique pour des raisons politiques (contre la raison qui tourne au fanatisme et à la folie). Son biographe anglais ne sait plus, à la longue, par quel bout le prendre et a des formules de puritanisme réjouissant : « Les visites du prince de Ligne à Paris se déroulaient dans un ouragan de sexe. » Ouragan ? Mais non, tout est souple, mélodique, aisé, ponctuel. On agit comme on pense, à l’improviste, et ce n’est pas un hasard si les maximes et pensées de Ligne ont pour titre : Mes écarts, ou ma tête en liberté.

D’où le charme de son écriture et de ses Mémoires : on ne développe pas, on attaque, on lance sa cavalerie par fragments, le réel est un miroir à facettes. Ligne, en somme, est cubiste, ses collages d’anecdotes sont nervurés à vif. « Je crois en tout, dit-il, surtout en ce qui m’est interdit. » Entre deux chevauchées, deux missions, il écrit ce qu’il appelle ses « livres rouges ». La vie est un rondeau vite bouclé, il faut savoir l’entendre et le danser sans manquer à sa morale personnelle : « J’ai fait attendre des empereurs et des impératrices, mais jamais un soldat. » Ou encore :« Je n’ai jamais fait de mal à personne. Si cela était, on m’aurait fait plus de bien. »

L’Europe se décompose et se recompose sous ses yeux ? Il écrit, il sait que la vérité est là : « C’est une bonne soirée, car j’écris dans mon petit pavillon de verre où la lune jette aussi ses rayons sur mon papier. » A propos, il est aussi marié, son fils Charles, qu’il aime, sera tué au combat. Mais il est heureux avec sa fille Christine, qu’il appelle Christ, et à qui il parle, de temps en temps, de ses maîtresses. Quand il repense à son existence passée, il se revoit ainsi : « Jeune, extravagant, magnifique, ayant toutes les fantaisies possibles... » Nous le croyons volontiers. Sa ressemblance avec Vestris, le grand danseur italien de l’époque, semble avérée.

Il a été — et voici une recommandation suffisante dans les siècles des siècles — le premier lecteur des Mémoires de Casanova (encore un auteur français). Casanova se demande s’il ne doit pas couper son récit ? Ligne lui écrit, le 17 décembre 1794 : « Vous vous êtes si bien trouvé de n’être pas châtré, pourquoi voulez-vous que vos ouvrages le soient ? Laissez l’histoire de votre vie telle qu’elle est. » Sage conseil. De son côté, il note à propos de ses aventures à Paris : « Quelle charmante société que celle des Brochettes ! On appelait ainsi sept ou huit des plus aimables femmes qui ne se quittaient pas. »

Inutile de préciser que, comme Casanova, il n’aura pas de mots assez durs pour la Terreur et sa conséquence, Napoléon (Ligne l’admire pour son génie militaire, mais le surnomme « Satan Ier »). Son amie Juliana de Krudener, inspiratrice de la Sainte Alliance, veut le convertir au protestantisme ? Non, « le catholicisme est la seule religion aristocratique ». Même défiance à l’égard de Mme de Staël : « Son christianisme donne envie d’être païen, sa mysticité fait préférer la sécheresse, et son amour du merveilleux donne le goût de tout ce qu’il y a de plus simple et de plus vulgaire. » Staël, elle, trouve qu’il ressemble à son père, Necker : « Il remue des cordes de mon âme que je ne puis m’avouer et dont il ne se doute pas. »

Le 13 décembre 1814, à 10 h 30 du matin (en plein congrès de Vienne dont il est, avec Metternich et Talleyrand, la vedette), Ligne s’éteint. Il avait dit qu’il voulait ne pas mourir, « nous verrons si cela réussira ». Un témoin raconte qu’à la fin il se mit à chanter, puis dit : « C’est fait. » Ce furent ses derniers mots. Il eut droit, selon son rang et son grade, à un cheval caparaçonné de noir derrière son cercueil. Les officiers qui défilèrent derrière ce qui restait de lui, et cela se passe de commentaire, venaient des armées autrichiennes, russes, françaises, anglaises, prussiennes et bavaroises. Un autre drame européen, dont nous sortons à peine (mais qui en est sûr ?), allait commencer.

Philippe Sollers, Le Monde du 02.05.92. L’Infini 39, Automne 1992.

LIRE : Le prince de Ligne, de Sophie Deroisin (préface de Simon Leys)

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Photographie de Nietzsche jeune reproduite dans Illuminations (Philippe Sollers, Laffont, 2003 ; Folio essais).

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« Un jour, ce qu’il y a au monde de plus silencieux
et de plus léger est venu à moi. » Nietzsche.

NIETZSCHE ET L’ESPRIT FRANÇAIS

Imaginons quelqu’un, aujourd’hui, dont l’instinct serait sans cesse porté vers ce qui est, selon Nietzsche, à la fois bon, noble, beau, heureux et aimé des dieux. Le ressentiment général l’accompagnerait pas à pas. Il serait l’objet d’une rancœur et d’une haine immédiates, d’autant plus fortes qu’il les ignorerait en les contournant. La rumeur malveillante et la calomnie seraient son lot, qu’il accepterait volontiers en riant ou en détournant la tête. Il ne réagirait même pas, sauf pour passer son chemin ou défendre son goût. Tout se passerait comme si l’affirmation dont il est, comme malgré lui, porteur, n’avait aucun rapport logique avec la négation qui le vise. On lui dirait constamment qu’il est anormal, amoral, névrosé, fou, égoïste, odieux, pernicieux, vicieux. Il ne s’étonnerait qu’un instant, reconnaissant là la règle truquée du jeu, la comédie des surfaces. Je le vois seul, et français, ce scandale de l’heureuse nature, conscient de sa provenance comme on ne l’a jamais été : « La dernière noblesse politique de l’Europe, celle du dix-septième et du dix-huitième siècle français s’écroule sous la poussée des instincts populaires du ressentiment. Jamais sur terre on n’avait connu d’allégresse plus grande, d’enthousiasme plus tapageur... » Nietzsche insiste : il s’agissait bien, avec ce soleil soudain, plus brillant encore que celui de la Renaissance, de « l’idéal antique en chair et en os ».

Nous sommes ici en 1878, et Humain, trop humain est ostensiblement dédié à Voltaire pour le centenaire de sa mort. Il faut lire ensemble la refonte dialectique des Poésies de Ducasse — « le passé hideux de l’humanité pleurarde » — et la brusque francophilie de Nietzsche trahissant l’Allemagne victorieuse de la guerre de 1870. Renversement des perspectives historiques : contre la Renaissance, la Réforme était déjà un « mouvement de ressentiment fondamentalement populacier ». La Révolution et surtout la Terreur, dans la foulée du même refoulement, ont été un détournement rétroactif de l’Antique, sa singerie théâtrale s’opposant à sa nouveauté réelle incarnée. Oui, une brutale désincarnation régressive a eu lieu, une vengeance spectaculaire à l’égard d’un idéal « en chair et en os ». Étrange inversion, qui se laisse déchiffrer, par exemple, dans la contradiction entre l’aristocratisme poussé à bout de Sade et la version péniblement emphatique « vieille Rome » des Terroristes [1]. Une pétrification morbide et abstraite « à l’Antique » contre la grande allégresse de la noblesse (et de son « mot d’ordre effrayant et enchanteur : privilège de la minorité »), voilà ce qui a été enseigné et propagé partout comme négation de Nietzsche ce qui autorise maintenant à renvoyer dos à dos, gentiment, les moroses commentateurs « nietzschéens » (il suffit de les regarder vivre) et les salariés anti-nietzschéens », beaucoup de monde pour rien, des tonnes de livres et d’articles écrits par des « prêtres masqués », c’est-à-dire des philosophes. La prolifération du prêtre masqué serait ainsi la clé des XIXe et XXe siècles. Prêtre ? Masque ? Plutôt la névrose moderne par excellence : « Une disposition d’esprit prête à subir toutes les épreuves hormis celle de l’insouciance [2]. »

Je n’aurais, quant à moi, jamais pu écrire Paradis, Femmes, Portrait du Joueur, le Cœur absolu, Les Folies françaises, Le Lys d’Or, La Fête à Venise, si je n’avais senti en permanence planer près de moi la main dégagée, active, cruelle et indulgente de Nietzsche. Permission de négliger la propagande nihiliste et sa culpabilisation maniaque, de même que la mauvaise humeur déclenchée par celui qui s’obstine à suivre son bon plaisir : « Il n’aime que ce qui lui fait du bien ; son plaisir et son envie cessent dès qu’il dépasse la limite de ce qu’il lui faut. Si quelque chose lui nuit, il devine le remède ; il fait tourner la mauvaise fortune à son profit ; tout ce qui ne le tue pas le rend plus fort. » J’ai devant les yeux mon vieil exemplaire d’Ecce Homo à moitié déchiré, livre d’île déserte lu et relu, appris par cœur. Pour chaque instant de l’existence, il y a un réflexe-Nietzsche, une indication-Nietzsche, une fraction à saisir, retour sur soi, récapitulation, désillusion, guérison et affirmation. Je me revois en train de faire lire Le Gai Savoir à untel ou unetelle, très bon test, lèvres pincées ou non, épreuve beaucoup plus probante — mais du même ordre — que celle d’un livre obscène. Voici donc l’évangile du jour, missel (mais oui), liturgie, musique, s’adressant directement à la respiration et aux nerfs : « Quand on est assez riche pour s’en offrir le luxe, c’est même une chance d’avoir tort. » On choisit le fatalisme ou la guerre contre l’esprit de vengeance, de rancœur, de dépit de « mauvaise digestion » : « Je n’attaque jamais les personnes, je me sers d’elles pour rendre visibles des calamités publiques latentes ou insaisissables. » Et voilà pour répondre à l’accusation d’écrire des romans « à clés » et autres murmures. « Je perçois physiquement la proximité d’une âme, que dis-je sa proximité ? Son tréfonds, ses entrailles mêmes. Je la "flaire". » Le génie dans les narines, tel doit être le principe du romancier de la vérité. Ce n’est pas seulement Voltaire qui est ici célébré, mais aussi Stendhal — l’un des « hasards les plus beaux de ma vie ». Ils sont convoqués, en guise d’avertissement bouffon et solennel, contre la lourdeur allemande : « Partout où va l’Allemagne, elle corrompt la culture. » « Penser allemand, sentir allemand, je suis capable de tout, mais cela dépasse mes forces. Mon vieux maître Ritschl prétendait même que je concevais mes dissertations philosophiques comme un romancier parisien, c’est-à-dire d’une façon ridiculeusement captivante. » Et Nietzsche (toujours dans Ecce Homo, livre si méconnu) en rajoute : « C’est toujours à quelques vieux auteurs français que je reviens. Je ne crois qu’à la civilisation française et tiens pour victime d’un malentendu tout ce qui se croit "cultivé" sans elle dans les limites de l’Europe » (écrivons aujourd’hui : planète). Et encore : « Comme artiste, on n’a en Europe d’autre patrie que Paris » (Nietzsche n’est jamais venu à Paris). Tout se passe comme s’il prévoyait, sous le nom « d’Allemagne » une catastrophe non seulement européenne mais mondiale, écrasement du Sud par le Nord, pesanteur, glaciation, volonté de mort. Deux guerres ravageantes, nazisme et stalinisme, stéréotypie et amnésie marchandes, n’auraient eu lieu, en somme, que pour continuer l’écrasement d’une physiologie spécifique (géographie, climat, alimentation, récréation). « J’ai quelque chose de Montaigne dans la pétulance de l’esprit et — qui sait ? — du corps. » Ralentissement, alourdissement et élimination du corps ? Mais « le rythme des échanges physiologiques est en rapport direct avec l’agilité ou l’engour­dissement des organes de l’esprit ; "l’esprit" lui-même n’est, au fond, qu’une des formes de ces échanges ». Ce ne sont donc pas les Allemands (et encore moins les Russes ou les Américains qui ont avalé leur poison) qui ont le droit de s’appeler Grecs, mais bien les Français (n’en déplaise à Heidegger). C’est dans la tradition française la plus profonde qu’il faut retrouver, outre le sens des « petites choses à réapprendre », la grande synthèse des capacités contradictoires : « Une hiérarchie des capacités ; une distance ; l’art de séparer sans brouiller, de ne rien confondre, de ne rien "concilier" ; une multiplicité formidable qui soit le contraire du chaos... » Même chose pour la musique, et je crois qu’il faut prendre tout à fait au sérieux la préférence provocante de Nietzsche pour la Carmen de Bizet en opposition à Wagner : « Je veux que la musique soit profonde et gaie comme un après-midi d’octobre. » Ne nous répète-t-on pas, tous les jours, qu’il vaut mieux être lourd que léger, pathétique qu’ironique, obstiné que subtil, appliqué que désinvolte, austère que gai, crispé dans la souffrance authentique que détendu dans l’innocence de la jouissance ? Réponse : « Je ne sais d’autre méthode que le jeu pour s’occuper des grands problèmes : c’est un des signes essentiels auxquels on reconnaît la grandeur. La moindre contrainte des traits, la moindre ride du front, le moindre grincement de la voix, autant d’objections contre un homme et combien plus contre son œuvre ! » Ouvrons donc les journaux et, sauf exception, nous y lirons sans fin l’apologie de la contrainte de la ride sur le front, du grincement de la voix. Les moralistes sont au travail, et il n’existe pour eux de vrai écrivain que malade, pauvre, économe, soucieux, malheureux ou mort.

Immoraliste ne veut pas dire sans morale, bien au contraire, mais spécialiste des tartuferies que permet le déguisement moral. L’esprit français classique de Nietzsche scandalise, par sa seule présence (il nous le dit) le corps romantique et ses réflexes de vengeance contre la vie (« la lâcheté, la malpropreté, les rancunes sournoises tapies dans les entrailles »). « Un mot de moi fait monter au visage tous les mauvais instincts. » Oui, nous vivons cela, « nous les nouveaux, les-encore-sans-nom, les difficiles à comprendre » ; nous dont les amis deviennent aussitôt « impersonnels » dès qu’il s’agit de juger un de nos écrits ; nous que les belles âmes jugent toujours très en dessous d’elles ; sans parler des « bourriques » (germanisées) qui trouvent qu’il y a des « passages », sans d’ailleurs pouvoir dire lesquels. Autre chose : « Tout "féminisme", y compris chez l’homme, me ferme la porte. » Le féminisme, pour Nietzsche (et comme il a raison), n’est qu’une haine indirecte des femmes, la lutte contre l’homme n’étant « qu’un moyen, un prétexte, une tactique ». Le ressassement hypocrite et social du « cœur » est du même ordre : ignorance du génie du coeur, lequel est une « baguette magique qui révèle le moindre grain d’or enfoui dans la boue et le sable... » ; génie du style, art des gestes,« retour au grand naturel de l’image ». Le devenir-style passe ainsi par une « régénération de l’ouïe » que tout écrivain ou penseur-écrivain devrait ressentir lorsqu’il rentre dans le vrai monde du récit ou du jugement libres. La « chose en soi » a disparu, chaque phrase est une « victoire » ou un accord entre « profondeur et enjouement ». Qu’il n’y ait de véritable profondeur qu’enjouée est d’ailleurs la meilleure des bonnes nouvelles de Nietzsche, état où « tout être veut devenir verbe, et tout devenir veut apprendre de toi à parler ». Un tel volume orchestral — sous baguette magique — n’atteint à l’unité que parce qu’on a su « être beaucoup de choses en beaucoup d’endroits ». Le style : « C’est la guerre, mais la guerre sans poudre et sans fumée, sans attitudes belliqueuses, sans emphase et sans jambes cassées — tout cela serait encore de "l’idéal". J’étends posément les erreurs l’une après l’autre ; je ne réfute pas l’idéal, je le congèle. »

Voici une belle matinée bleue. Je lis une fois de plus Ecce Homo à Venise. J’écris. La plume court, glisse, tourne, pénètre, s’arrête, repart, vole, danse, repart. Je suis un corps-plume. Rien d’autre que l’ouverture du présent, enrobée de tout le passé et de tout le futur : « On a fait un idéal de s’opposer à l’homme fier et bienvenu, à l’homme qui dit "oui", qui est sûr de lui-même et qui garantit l’avenir —, on a fait de lui le méchant... Et on a cru à tout cela ! Et on l’a appelé morale ! Écrasez l’infâme ! »

Le Magazine littéraire, L’Infini 38, Eté 1992.


Henri Matisse, L’enlèvement d’Europe, 1929.
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Pablo Picasso, Dora et le minotaure, 5 septembre 1936.
ZOOM : cliquer sur l’image.
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Le Balzac dans les jardins du musée Rodin, rue de Varennes.
Photo A.G., 26-09-16. Zoom : cliquez l’image.

L’ESPRIT FRANCAIS

Q : Philippe Sollers, vous rassemblez dans la livraison d’été 1992 de la revue « L’Infini  » quelques-unes de vos interventions récentes, sous le titre : « l’Esprit français ». Vous y traitez aussi bien du philosophe allemand Nietzsche, du romancier américain Henry Miller, du musicien autrichien Haydn, que de la Bible, en français, annotée par Pascal au cours de sa fameuse nuit d’extase en novembre 1654. Venant avec un « éloge de l’allégresse » telle que la conçoit le philosophe français Clément Rosset, côtoyant votre réflexion sur la grande biographie de Voltaire en cours de parution en Angleterre, et une estimation critique des « Nouvelles complètes » de Paul Morand dans « la Pléiade », cela surprend. Voulez-vous signifier par là que l’« esprit français » a toujours débordé les frontières géographiques dans lesquelles on voulait l’enfermer ?.

Philippe Sollers : Il me semble utile de le rappeler à un moment où on ne parle que de l’Europe sans parler de la nation et de la culture françaises qui l’ont, en quelque sorte, fomentée. J’ai l’impression d’une curieuse amnésie, organisée peut-être, souhaitée sûrement, qui consiste à oublier ce que l’Europe était à la veille de la Révolution française. La vraie Révolution française que je distingue de l’épisode, catastrophique, de la Terreur et des régressions successives qu’elle a entraînées.

Pour moi, c’est très simple : à la veille de 1789, l’Europe est française, au sens spirituel. L’exemple de Casanova qui écrit en français ses mémoires est la marque d’un phénomène de rayonnement de la langue et de la philosophie intrinsèque que porte ce pays en lui-même. Pourquoi a-t-on décidé de ne pas se préoccuper de la source même de l’Europe qu’est l’esprit français ? Voilà ma question de première actualité.

Deuxième actualité, troublante, qui fait que je m’adresse à Nietzsche pour l’éclaircir. Je crois que l’Histoire est à refaire de fond en comble. Nous avons droit aujourd’hui à beaucoup de falsifications historiques. Trop de simplifications aussi. Au moment où l’Histoire s’ouvre dans sa profondeur, certains en décident arbitrairement la fin. Ce qui commence, selon moi, c’est une nouvelle étude de l’Histoire. Non, l’Histoire n’est pas finie, par définition. Et, surtout, on voudrait que l’Histoire finisse au moment où elle nous est accessible sous une forme probablement jamais vue, originale, nouvelle, dans une lumière complètement décapante.

Je me suis adressé à Nietzsche pour faire saisir cela. Car il insiste, sur la fin de sa vie, d’une façon très explicite et très provocante, sur sa francophilie fondamentale. Il manifeste, après la victoire allemande de 1870, un amour de plus en plus déclaratif pour la culture française et un rejet de plus en plus violent de tout ce qui pourrait l’étouffer. Cela le conduit à des prises de position tout à fait intempestives. Par exemple, sa polémique avec Wagner ne fait que s’aggraver. Nietzsche perçoit de façon tout à fait prophétique une domination possible de l’Europe par l’Allemagne. Ses textes s’enflamment. Il dédie Humain, trop humain à Voltaire. Il y a dans Ecce Homo des déclarations de plus en plus enflammées à propos de Voltaire. Au bout du compte, tout ce qui a tenu la plume après Voltaire ne mériterait pas examen ! Nietzsche s’identifie à Voltaire, grand seigneur de l’intelligence. Cela le conduit à être de plus en plus violent contre la philosophie allemande qu’il estime être une entreprise de prêtres masqués, contre Luther, « moine fatal », contre Kant, « araignée funeste ». Il faut faire savoir à ceux qui sont aujourd’hui partisans d’un retour à Kant, qu’ils sont partisans d’un retour à l’« araignée funeste » au sens nietzschéen. Plus français que Nietzsche à l’époque, tu meurs ! C’est d’autant plus étonnant qu’il s’agit de prendre parti sur la nation vaincue dont il redoute le dépérissement. D’autant plus actuel, que les Français eux-mêmes - on peut le redire aujourd’hui - sont inconscients du trésor qu’ils représentent.

C’est touchant de voir Nietzsche prôner Montaigne, Pascal, La Rochefoucauld, Stendhal. Il déplore qu’on ne puisse parler de Stendhal en Allemagne. Les professeurs et les universitaires de l’époque ne savent pas comment cela s’écrit. C’est un phénomène qui m’a intéressé, moi Philippe Sollers, et qui m’a décidé à me réinterroger sur Voltaire. Je me suis aperçu que ce classique était totalement méconnu, inconnu. Quand j’ai publié, il y a de cela trois ans, un numéro de « l’Infini » sur Voltaire, j’ai soulevé une sorte de scepticisme navré. Tout s’est passé comme si j’aggravais mon cas de fossoyeur de l’avant-garde. Au moment où sortait ce numéro, éclatait l’affaire Rushdie. Rien n’était plus émouvant pour moi de voir une quarantaine d’Arabes et de musulmans, rassemblés place du Trocadéro avec une pancarte : « Voltaire, réveille-toi, ils sont devenus fous ! »

J’étais, à ce moment-là, absorbé par la lecture du troisième volume de la grande biographie de Voltaire, préparée sous la direction de René Pomeau. Le fait qu’elle paraisse, non pas en France mais à la Voltaire Fondation de l’université d’Oxford en Angleterre, est quand même significatif. Peut-être qu’aujourd’hui, si on remontait « Mahomet ou le fanatisme », tragédie de Voltaire, avec une présentation explicite, on se trouverait, sans doute, face à des obstacles du même genre que ceux rencontrés par les pièces de Genet dans les années soixante.

Je crois qu’il y a nécessité de rallumer cette connaissance de l’esprit français et d’aller au fond de ce point d’amnésie qui touche de plus en plus gravement l’enseignement et s’étend à la transmission de la langue, elle-même menacée de partout. De même que c’était révolutionnaire de faire lire les surréalistes dans les années trente, de même c’est un acte révolutionnaire, aujourd’hui, de lire les classiques. D’ailleurs, Lautréamont, déjà, nous y invitait en montrant qu’on ne peut pas penser tout ce que recèle de pensée la culture française sans recourir aux classiques, fût-ce pour les détourner ou les transformer. Voilà pourquoi il est subversif aujourd’hui de lire Pascal, Montaigne, Rabelais, Racine, Saint-Simon, la marquise de Sévigné, La Fontaine, Voltaire, et, par exemple, de Voltaire «  le Siècle de Louis XIV  ». Qui nous a caché Voltaire ? C’est une très grande question. Il n’était ni à gauche ni à droite. (Rires.) Il n’était pas à gauche, parce qu’il est mort riche et qu’il n’est pas sentimental. Et pas à droite, parce qu’il est incréditable.

Q : Peut-être en dites-vous plus lorsque, après avoir parlé de « Voltaire, l’écrivain sans lequel la France ne serait pas ce qu’elle est », vous écrivez : « Ici Londres : des Français parlent aux Français. Le bateau et ses voiles, dans le fond, tapissé de lys d’or, donne peut-être la réponse : entre "la nave va" et "luctuat nec mergitur" ». Que fait alors ce type à l’air buté, là, avec ce fume-cigarette, dans un bar ? Il travaille. » Que signifie donc ces lignes ?

Philippe Sollers : C’est un message codé qui a trait à la Résistance. Je me rappelle qu’enfant j’étais, extrêmement sensible aux messages que l’on passait à la radio quand nous écoutions Radio-Londres. Cela m’apparaissait magique qu’il puisse y avoir des messages codés ! J’ai utilisé des phrases de ce genre dans mon roman « Portrait du joueur », en 1985 : « Les renards n’ont pas forcément la rage, je répète : les renards n’ont pas forcément la rage. » Au fond, cela veut dire que pour se faire entendre, on est obligé d’être dans une certaine clandestinité, de percer un brouillage radio intense. L’équivalence des ondes brouillées c’est, aujourd’hui, le bavardage incessant de la publicité et de la marchandise. Malgré cela, on a foi dans la langue. Elle doit passer. Malgré cette épaisseur et cette opacité. Même s’il faut vraiment traverser les murs, non du silence, mais du bruit. Voilà ce que je veux dire. C’est un message adressé à qui veut. Pas seulement aux nouvelles générations.

Q : N’est-ce pas aussi une certaine apologie du vrai travail, du travail qui est vécu comme souffrance, certes, mais pas seulement ?

Philippe Sollers : Bien sûr. L’écriture et la lecture sont des formes d’activité mentale que je crois profondément menacées. Cela, je m’en explique un peu partout. Le premier devoir d’un tyran et, dans notre monde, il y a toujours une tyrannie possible — c’est d’interdire au maximum la lecture parce qu’elle crée des esprits critiques individuels. Je pense à un beau texte de Voltaire parodiant un édit donné par la Sublime porte interdisant la lecture à tous les croyants. Interdire de lire, c’est interdire de penser. Et que l’on ne me dise pas que ce n’est pas d’actualité à l’époque où l’écrivain Rushdie a été condamné à mort par une justice d’Etat pour avoir écrit « les Versets sataniques ». C’est un événement symbolique très fort, qui n’est pas à rapporter seulement par rapport au fanatisme religieux, mais à déchiffrer par rapport à tout le système complexe d’un monde où on fait des « affaires ».

L’Humanité, 3 juillet 1992.

Note : Le référendum sur le traité de Maastricht a eu lieu en France le 20 septembre 1992.

*

ÉLOGE DE VENISE

Metropolis, 2004.

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[1Cf. Sade contre l’Etre Suprême, Quai Voltaire, 1992.

[2Clément Rosset, La Force majeure, Minuit, 1983.

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