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Stupéfiant ! met à nu le mystère Houellebecq

D 5 mars 2019     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Encore Houellebecq. Le magazine Stupéfiant ! présenté par Léa Salamé consacre toute une émission à l’écrivain provocateur et populaire.

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Le Monde, 4 mars 2019. — Machiste, islamophobe, conservateur… Michel Houellebecq pense-t-il vraiment ce qu’il écrit ? Voilà le point de départ du numéro que « Stupéfiant ! » consacre lundi 4 mars à l’un des écrivains français les plus lus dans le monde. L’intéressé n’y brisera pas sa cure de silence médiatique mais d’Alain Finkielkraut à David Pujadas, en passant par Helena Noguerra et son ancien éditeur Raphaël Sorin, ses proches, admirateurs et détracteurs y brossent le portrait d’un auteur aussi controversé que populaire, Prix Goncourt 2010 et vendu dans 42 pays.

Pour entrer dans la tête de celui qui n’a plus donné d’interviews depuis dix-huit mois, l’émission présentée par Léa Salamé a choisi trois axes. Le premier s’intéresse au Houellebecq politique. Du scandale provoqué par la publication de Soumission, concomitante aux attentats contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher, à sa proximité avec Geoffroy Lejeune, directeur de la rédaction de Valeurs Actuelles, se dessine un intellectuel «  conservateur mais pas réactionnaire », dira un peu plus tard dans l’émission Agathe Novak-Lechevalier, universitaire spécialiste de l’écrivain, « il pense que l’on va à la catastrophe  ». « Ce n’est pas un idéologue, dit David Pujadas, qui le connaît bien, ceux qui le prennent pour un prophète, il faut bien avouer qu’il leur a donné des arguments ». Ecrivain du déclin occidental, qui se dit partie de « l’élite mondialisée », il prône des solutions radicales : « Stupéfiant ! » nous apprend ainsi que l’écrivain publiera fin mars une tribune cosignée avec Geoffroy Lejeune dans une revue chrétienne américaine, souhaitant « le rétablissement de l’Eglise catholique dans sa version la plus rigoureuse ». Rien de moins. On n’en saura pas beaucoup plus, juste que Houellebecq y écrit que l’homme « est un être de raison », mais « avant tout un être de chair, et d’émotion  ».

Aussi incontournable que clivant

Moins attendue, la deuxième partie du magazine s’intéresse au « style Houellebecq », non seulement à travers son écriture mais aussi ses choix vestimentaires qui repoussent les limites du « normcore » (parka moche, taille trop haute, cheveux taillés à la serpe) et le décor de ses romans, souvent le XIIIe arrondissement bétonné, celui de la dalle des Olympiades où il habite, bien loin du Paris haussmannien. Plusieurs écrivains et éditeurs se succèdent pour décortiquer cet « extrémisme de la banalité », et comprendre pourquoi ses livres plaisent à la fois aux critiques et au public. Quand Pierre Jourde pointe un « côté dépressif fatiguant », « un propos facile », qui se répète et « marche parce que ça a marché », Philippe Sollers admire « le romancier des ronds-points et des gilets jaunes », « de la liquéfaction française ». Si les lecteurs adorent Houellebecq, c’est parce qu’il écrit leur misère, sociale et sexuelle, jusqu’à en faire son propre fardeau, comme il l’explique lors d’une conférence où il compare l’écrivain au Christ prenant sur lui la misère du monde afin de « soulager le lecteur ».

Sollers sur Sérotonine

Parmi les points forts de l’émission : l’interview de Philippe Sollers. Quand Léa Salamé lui demande si Houellebecq est un bon ou un grand écrivain, l’auteur de Femmes répond sans hésitation : « Les deux. Il est grand parce qu’il a énormément de succès et qu’il représente la littérature française dans le monde entier. Et il est bon parce qu’il sait faire son travail. Il a ressuscité le naturalisme français en le faisant glisser sur un diagnostic sur la société française où il arrive tout à fait à l’heure. C’est le romancier des ronds-points et des gilets jaunes. […] Il faut absolument prendre conscience du côté visionnaire de Houellebecq. »
Un Houellebecq que Sollers n’hésite pas à qualifier de « populiste » en ce sens qu’il permet à la société française de se voir « enfin telle qu’elle est ». Et quand Léa Salamé lui demande de lire le passage de Sérotonine qui décrit une scène de zoophilie, Sollers accepte volontiers. Et son talent de conteur est si grand qu’il parvient à nous faire rire ! Ceci en soulignant, grâce à quelques remarques malicieuses, l’étendue du talent houellebecquien. « Je trouve que c’est cocasse, il s’amuse en l’écrivant… », dit Sollers qui avoue que l’auteur des Particules élémentaires ne le choque jamais [1].

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Last but not least, « Stupéfiant ! » a l’excellente idée de consacrer la troisième partie de l’émission au Houellebecq érotique, aussi incontournable que clivant. Pour preuve, ce moment presque gênant au cours duquel Sollers lit en riant (et s’émerveillant : « Comme c’est bien écrit ! ») un passage de Sérotonine qui décrit une scène zoophile face à une Léa Salamé légèrement décontenancée. On le sait, le sexe façon Houellebecq ne donne pas envie à tout le monde. Là encore, le fossé se creuse entre les lecteurs qui voient dans sa misogynie et son peu de goût pour les femmes mûres, une simple description du monde tel qu’il est, et les autres, telle la journaliste Laure Adler, qui fustige une vision « ringarde » des femmes. « Il faut qu’il se rebranche  », dit-elle. Etonnant, pour un écrivain dont on admire la capacité à comprendre son temps.

Dense, rythmé, multipliant les interviews et les points de vue, ce numéro de « Stupéfiant ! » est comme souvent bien réalisé et sans temps mort, même si finalement, au bout de soixante-quinze minutes de reportage, le magazine n’apporte pas de réponse à la question de savoir si Michel Houellebecq croit ce qu’il écrit, ou écrit ce qu’il croit. Est-ce important ? La posture artistique et politique de l’écrivain fait, chez Houellebecq plus que chez n’importe quel autre aujourd’hui en France, corps avec son œuvre. Ce portrait l’aura, s’il en était besoin, confirmé.

Audrey Fournier, Le Monde, 4 mars 2019.

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Michel Houellebecq, à Paris, le 5 novembre 2014. MIGUEL MEDINA / AFP.
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RAPPEL

Sollers a dit l’essentiel dans Une vie divine, qui décrit Houellebecq à travers le personnage de Daniel :

« Daniel est le type même du nihiliste actif et professionnel d’aujourd’hui, pornographe et sentimental. Il reste obsédé par la baise, frémit à la vue de la moindre jeune salope locale, a peur de vieillir, poursuit un rêve d’immortalité génétique, et a même donné son ADN, pour être cloné, à l’Eglise de la Vie Universelle (l’EVU), laquelle est partie à l’assaut des comptes en banque des déprimés du monde entier, tentés par le suicide et la réincarnation corporelle. La vie humaine, on le sait, n’est qu’une vallée de larmes, et la science en a établi la vérité fatale. La chair, pour finir, est triste, les livres sont inutiles, on ne peut fuir nulle part dans un horizon bouché, l’argent permet de vérifier tout cela, et le cinéma, lui-même inutile, l’exprime. »

etc... (Une vie divine, Folio 4533, 2006, p. 336 [2])

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Accord dans le désaccord

Philippe Sollers et Josyane Savigneau sur Sérotonine.
Radio Notre-Dame, 22 février 2019.

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L’entretien intégral

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[1Cf. lefigaro.fr.

[2LIRE AUSSI : François Meyronnis et Philippe Sollers à propos de De l’extermination considérée comme un des beaux arts et le numéro 23 de la revue Ligne de risque (« Eclats du divin I », décembre 2005) où Meyronnis développe son analyse de l’oeuvre de Houellebecq et où Sollers répond aux questions des rédacteurs de la revue dans un entretien intitulé Antipodes qui décrypte le roman de Houellebecq La possibilité d’une île (repris dans L’Infini 94, printemps 2006).

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