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La Chine de Sollers dans « Une conversation infinie »

suivi de : J-M. LOU - Corps d’enfance, corps chinois

D 26 janvier 2019     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


En complément des premiers échos sur le livre d’entretiens Savigneau Sollers publiés ICI, voici deux nouveaux extraits du livre.

- l’introduction de Josyane Savigneau
- Le dernier chapitre, consacré à la Chine

Pour information, voici les autres chapitres du livre

PARTIE 1 - EXTRAITS

Pourquoi cette conversation infinie

Ce petit livre est né du fait qu’on nous voit souvent, toujours au même endroit, boire un verre et parler ensemble. Un jour, un homme s’est approché de notre table pour dire : « Mais que pouvez-vous bien avoir à vous raconter tous les jours ? » Je crois que nous avons éludé, en plaisantant. Mais quand nous avons rapporté l’anecdote à des amis, qui nous rejoignent parfois, ils nous ont proposé de garder, par écrit, certaines de ces conversations. Ce qui ne va certainement pas marquer la fin de nos rencontres.

La première question est, au fond, pourquoi sommes-nous amis ? Moi je vous ai lu bien avant d’avoir parlé avec vous, je ne pensais même pas vous connaître un jour. Mais j’aurais été évidemment heureuse de pouvoir vous rencontrer. Cela s’est fait par un biais professionnel : Vous avez écrit chaque mois, pendant dix-huit ans, dans Le Monde des livres, que j’ai dirigé. Mais on aurait pu s’en tenir là.

Josyane Savigneau

La Chine


Dans la maison que j’habitais enfant, aux portes de Bordeaux, il y avait, de façon assez mystérieuse, un grand nombre de vases chinois, qui m’impressionnaient, dont le bleu et le blanc me fascinaient, de même qu’un globe terrestre où je recherchais les pays. La Chine, dont on ne parlait jamais, était le pays du mystère pour l’enfant que j’étais. Cette impression était très profonde et m’a poursuivi assez longtemps, jusqu’au jour où j’ai assisté chez les jésuites à une conférence donnée par un vieux jésuite qui m’a passionné par son expérience chinoise. Ça m’a paru étonnant que personne ne m’ait parlé de la Chine dans l’école de la République.

Pourquoi ce silence et pourquoi était-ce un jésuite qui m’en parlait ? À partir de là j’ai commencé à lire, beaucoup, et je me suis inscrit aux langues 0, mais là on ne peut pas dire que j’ai persévéré. J’ai pris aussi des cours avec un professeur privé, une Chinoise. Ça a duré deux ou trois ans, mais je n’ai jamais appris vraiment le chinois.

La suite est connue, ou pas du tout connue d’ailleurs, mais a fait beaucoup de tintamarre. « Maoïste » avec pas mal de guillemets. La baignade de Mao dans le Yang-Tsé était assez impressionnante. C’était pour moi l’acte même chinois. Signifier par son corps lui-même qu’on veut faire quelque chose de nouveau. Il y a eu la révolution culturelle, avec ses dommages épouvantables, mais je persiste à dire, ce qui est peu compréhensible si on adopte d’emblée et définitivement un point de vue moral et juridique, le réflexe courant, que cette révolution épouvantable fait que la Chine est désormais la première puissance mondiale.

Jo. S : Le maoïsme du groupe Tel quel avait peu à voir avec la Gauche prolétarienne, avec les gens qui se sont établis.

Ph. S : Non, il n’était pas question de s’établir ou de rejoindre la Gauche prolétarienne. Il y avait ici pas mal de maoïstes sans Chine. Ce qui m’intéressait, c’était comment la Chine me parlait, et, c’est horrible ce que je vais dire, même s’il y avait une révolution sanglante, notamment en rupture avec l’Union soviétique. A quelques exceptions près, le préjugé que j’ai rencontré à propos de la Chine, c’est le racisme occidental. Et c’est un préjugé très tenace. Mais je me suis obstiné au point de mettre des références chinoises dans tous mes livres.
Puis il y a eu le livre de Maria-Antonietta Macciocchi, De la Chine, en 1971, au Seuil, dans la collection « Combats » et la destruction de Macciocchi sur le plateau d’ « Apostrophes » où il y avait un représentant du parti communiste français.

Jo. S : Je sais que vous avez eu de bons rapports avec Simon Leys par la suite, que vous avez écrit sur lui, que vous avez correspondu avec lui, mais ce soir-là, c’est Simon Leys, autant par misogynie que par anti-maoïsme, qui a laminé Macciocchi, c’était insupportable à voir.

Ph. S : Il y a mis une telle passion de sinologue, que Macciocchi n’avait pas l’air de se rendre compte qu’elle était en train de justifier une sorte de stalinisme. C’était une erreur, que j’étais heureux de partager, car ça faisait tout de même avancer les choses, et cela créait du désordre, mais je ne pense pas que Macciocchi aurait abordé la question de la pensée chinoise.

En revanche, Simon Leys, avec lequel comme vous le dites j’ai eu de bonnes relations par la suite, avait tout à voir avec la pensée chinoise. Et les gens qui ont approuvé ce qui s’était passé sur ce plateau ne l’ont pas fait, eux, au nom de la pensée chinoise. Ceux qui, profondément, voulaient détruire Macciocchi étaient les représentants du parti communiste français. Je ne bougerai pas de là. Pour moi le maoïsme français, qui m’est toujours reproché - et qui suscite encore des polémiques, il y en avait une à propos de Marcel Granet récemment dans la revue Commentaire - a été une insurrection contre l’histoire du parti communiste français, alors extrêmement puissant.

Jo. S : Venons-en au livre de Jean-Michel Lou Corps d’enfance, corps chinois. Sollers et la Chine ( Gallimard, 2012) qui explore votre relation à la Chine dans vos livres. Lui aussi mentionne Simon Leys : « Même un connaisseur de la Chine comme Simon Leys ne dénie pas la fonction que remplit la Chine dans l’imaginaire européen.  » Et il cite Leys dans ses Essais sur la Chine (Robert Laffont) : « La fascination unique que la Chine exerce sur tous ceux qui l’abordent pourrait en un sens se comparer à l’attraction qui rapproche les sexes : elle suscite en effet toute une luxuriante imagerie qui suggère une romanesque touffeur de magie et de mystère, mais elle repose sur une réalité élémentaire - du point de vue occidental, la Chine est tout simplement l’autre pôle de l’expérience humaine. [. ..] La Chine est cet Autre fondamental sans la rencontre duquel l’Occident ne saurait devenir vraiment conscient des contours et des limites de son Moi culturel.  »

Ph. S : Il faut citer les gens qui se sont prononcés sur cette fascination supposée. Segalen, bien sûr, qui a donné son pseudonyme à Leys ; Claudel, qui est resté quinze ans en Chine, en a rapporté des descriptions magnifiques, et peu d’autres. Ezra Pound et ses Cantos. Simon Leys, évidemment, a été très au contact, est extrêmement compétent dans son domaine. Il faut lire sa biographie.

Jo. S : Dans L’Année du tigre, votre journal de 1998, paru au Seuil, vous écrivez ceci : « Aucune revendication de ma part, sauf celle-ci : avoir trois lignes dans un dictionnaire de littérature mondiale daté de 2050 à Pékin :

Ph. S. Écrivain européen d’origine française, qui, très tôt et presque seul, s’est beaucoup intéressé à la Chine.  »

Ph. S : J’ai dit ça à des Américains un jour, ça a jeté un froid considérable. Et je n’ai rien à attendre, je le sais, du conglomérat anglo-saxon. En tant qu’écrivain. Rien.

Jo. S : Jean-Michel Lou dit que Drame, que vous avez publié en 1965 au Seuil, est un livre déjà chinois.

Ph. S : Il a raison, parce que le dispositif de composition, la construction en soixante-quatre épisodes, est sur le modèle du Yi King, et que le suivant, Nombres, comporte des caractères chinois qui ont été tracés par François Cheng, un ami de l’époque. Je veux montrer la façon dont le texte occidental va percuter le chinois sur quelques caractères précis.

Jo. S : « Ce qui m’a amené à la Chine, écrivez-vous dans Improvisations, c’est la littérature, c’est-à-dire mon expérience personnelle.  »

Ph. S : Il y a en effet ce texte « Pourquoi j’ai été chinois », dans Improvisations (Folio, 1991). C’est un entretien avec une Chinoise, Shuhsi Kao, qui date de 1980. Et comme par hasard, le texte suivant s’appelle « Pourquoi je suis si peu religieux », ce qui renvoie à plusieurs de nos conversations. Une chose m’apparaît clairement : plus les Chinois s’occidentalisent, plus les Occidentaux devraient se siniser, ce qui n’est pas le cas.

Jo. S : On pourrait dresser tout un catalogue, car Jean-Michel Lou cherche la Chine dans tous vos textes, et la trouve, de Lois (Le Seuil, 1972) à Passion fixe (2000), notamment avec l’introduction d’hexagrammes, en passant par Drame (1965) et bien d’autres.

Ph. S : Le mouvement de tous ces livres est de montrer comment pourrait se passer un basculement général de l’Occident. En effet dans Passion fixe, il y a un personnage chinois. Comme je l’ai dit aussi, j’aurais aimé écrire un livre s’appelant « la trame des mutations ».

Jo. S : Jean-Michel Lou, qui fait un livre très savant, dont on ne peut pas vraiment rendre compte ici, mais qui est essentiel pour comprendre votre rapport à la Chine, commente aussi votre essai Sur le matérialisme, de 197 4, où figurent dix poèmes de Mao traduits par vous. Selon lui, comme l’avait signalé Philippe Forest dans son livre sur vous en 1992 au Seuil, « ces poèmes pourraient en effet avoir initié une influence de la langue chinoise, plus profonde que le simple emprunt de signes, sur le français de Sollers qui, dans ce corps à corps avec la langue étrangère que représente le travail de traduction, aurait pressenti les mécanismes de fonctionnement du chinois, si différent des langues à flexion  ; son style ultérieur en serait resté définitivement contaminé  ».

Ph. S : Ça me semble très juste. Je voulais traduire dans un français vivant, avec beaucoup de sobriété.

Jo. S : Forest voit la poésie classique chinoise comme le creuset d’où est sortie l’écriture de Paradis, vous êtes d’accord sur cette continuité chinoise dans votre style ?

Ph. S : Forest et Lou sont des gens qui savent lire.
En faisant ces traductions, puis en écrivant mes livres, je voulais montrer que le français avait subi une sorte d’engorgement, de retard rhétorique par rapport à des formes qui pouvaient être beaucoup plus directes. Et ce qui m’inspire chaque fois, c’est la calligraphie. J’ai rappelé ça dans mes Mémoires, Un vrai roman, en 2007 (Plon). À travers le chinois, je vois les impasses occidentales.

Jo. S : Je cite encore Jean-Michel Lou, car ce passage est une réponse à ceux qui pensent que vous avez changé, que vous vous êtes plusieurs fois renié : « L’ouverture sur la Chine représente une continuité dans l’œuvre de Sollers et me permet d’interpréter ses discontinuités apparentes, ses ruptures, comme superficielles, et discernables comme telles à un niveau grossier d’observation.  »

Ph. S : Oui, il est vrai que la continuité chez moi est assurée par la Chine. Ceux qui ont pensé que j’avais changé se sont trompés. Ils sont très peu chinois. Parler de revirement quand j’ai écrit Femmes est tout à fait absurde.
Il est inutile de transporter la névrose occidentale chez les Chinois, c’est aussi ce qui m’intéresse. Dans la Chine contemporaine, ce qui est convoqué c’est Confucius. Une normalité rétablie. Les rites, l’ordre, la prééminence des hommes sur les femmes. Ce n’est pas du tout : « les femmes sont la moitié du ciel », comme le disait Mao. Les Chinoises se sont émancipées et ont joué un rôle important dans la révolution.

Jo. S : Jean-Michel Lou insiste beaucoup sur votre intérêt pour Zhuangzi, notamment dans Le Lys d’or (Gallimard, 1989), roman très chinois selon lui.

Ph. S : Sans doute à cause des descriptions de paysages et de ce dialogue, que je reproduis presque intégralement sur « la joie des poissons », où Zhuangzi se moque de son interlocuteur.

Jo. S : Ce qui va au plus profond sur vous et la Chine est sans doute le chapitre « Corps chinois corps d’enfance »...

Ph. S : La fluidité dans un corps, le déplacement silencieux des corps chinois est tout à fait étonnant. Il y a en effet un corps chinois particulier.

Jo. S : Mais c’est de votre corps que parle Jean-Michel Lou : « Ce lieu, l’expérience mystique y transporte, mais aussi, d’emblée, sans effort, il est donné. C’est celui où se trouve l’enfant Sollers visité par les otites et l’asthme, au point de bascule, et que l’écrivain Sollers, par la suite, n’a cessé d’essayer de traduire ; questionnant le monde, en chemin, il découvre la Chine. Corps d’enfance, corps chinois.  »

Ph. S : Il n’y a rien à commenter ou à ajouter. C’est dit. Le français a d’ailleurs une merveilleuse expression pour signifier que tout devient, soudain, aisé et facile : l’enfance de l’art.

Nota : les références aux livres de Philippe Sollers sont celles des éditions originales. Mais ils sont tous disponibles en poche, « Folio », Gallimard.


PARTIE II

JEAN-MICHEL LOU

CORPS D’ENFANCE CORPS CHINOIS

SOLLERS ET LA CHINE

SAUF LE NOM

« De soi-même ainsi »

Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors
Montaigne

« SAUF LE NOM »

Théologie négative, bouddhisme zen : voilà encore des appellations ; mais il faudrait pouvoir poursuivre le mouvement de négation qu’ils enclenchent et aller encore au-delà du « zen » et de la « théologie négative » comme noms, c’est-à-dire comme pièges. Comme disentLinji : « Tue le Bouddha » et Denys l’Aréopagite : « Pourquoi me demander mon nom [dit laThéarchie] ? »

Ils sont eux-mêmes des lieux : lieux d’accès, chacun ancré dans une tradition spécifique mais en même temps portant un germe de dénégation de la tradition qui permet une ouverture sur l’universel. Sollers, Ulysse armé de son glaive et de sa ruse, explore ces lieux en se jouant et les dépasse. Auzendo, il allume une cigarette.

Sauf le nom. Comment dire sans nommer ? Vers quoi fait signe le corps chinois sollersien ? Je fais une ultime tentative, dans ce chapitre, pour éclairer ce rien, et ce faisant je nommerai encore, puisque nul ne saurait obéir complètement à l’injonction de Wittgenstein de se taire sur ce dont on ne saurait parler. Je fais donc appel à une notion que nous avons déjà rencontrée, et qui est au cœur du taoïsme philosophique : le zìrán. Je me servirai de ce terme pour l’éclairage que je veux donner, et l’abandonnerai après car, dit Zhuangzi, il faut jeter aux ordures, après qu’elle a servi, la nasse (le langage) qui te sert à attraper les poissons (les pensées). Anne Cheng traduit zìrán par l’expression « de soi-même ainsi », le comparant au sponte sua latin, mais on peut aussi bien dire « le naturel ». C’est ce qui vient sans effort, sans parasitage rationnel, sans qu’il soit nécessaire de le nommer, en d’autres termes : ce qui suit le dao, « de soi-même ainsi », à l’instar des animaux.

Comme il échappe à tout concept, à toute prise, il est pratiquement impossible d’en parler, et pourtant on ne cesse d’en parler, puisque c’est la vie elle-même. Je pense que la vie et l’œuvre de Sollers subissent l’attraction de cet idéal qui serait une absence d’idéal, une vie faite deriens et une écriture à son image, tendant vers la limite où elle disparaît comme écriture.

Ce qu’on nomme « illumination », en effet, est encore trop chargé de sens. Ainsi y a-t-il, dans le zen soto en particulier, une tendance qui consiste à penser que l’« illumination » (satori) ne se réduit pas à l’extase liée à la pratique de zazen, mais qu’elle peut aussi bien advenir partout, hors du cadre du zendo, dans les gestes les plus quotidiens ; c’est à mon sens une ouverture de la pratique zen hors d’elle-même, une dédramatisation,déspécialisation, qui fait le zen rejoindre le taoïsme, dans un lieu où cesnoms perdent leur nom, à la bordure de l’insignifiance. Sollers, non-spécialiste déclaré de ces choses, est à la croisée des chemins. Il est quand même assez étonnant que ses textes, écrits en français, donnent un reflet de ce lieu vide.

PLUS

La suite :

UNE SÉQUENCE TAOÏSTE DANS L’ÉTOILE DES AMANTS

OUBLIE LE DAO

ZÌRÁN  ?

Consulter ICI (format pdf)

L’auteur

Jean-Michel Lou est né à Paris, de mère chinoise et de père franco-chinois. Il a enseigné le français en Afrique, en France et en Autriche. Il vit et travaille à Vienne depuis plusieurs années. De lui, les Éditions Gallimard ont déjà publié Le petit côté. Un hommage à Franz Kafka (L’Infini, 2010).

Crédit : philippesollers.net

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VOIR AUSSI


- « Une conversation infinie » - Premiers échos

- Quelques questions à Philippe Sollers

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