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Le Purgatoire de Dante traduit par Danièle Robert

Dossier actualisé

D 22 novembre 2018     A par Albert Gauvin - C 2 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Danièle Robert à qui l’on doit une belle traduction d’Enfer de Dante dont j’ai rendu compte lors de sa publication (cf. Dante de nouveau) vient de publier une nouvelle traduction du Purgatoire éditée par Actes Sud (octobre 2018). En voici la présentation.


PURGATOIRE.
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LIRE LA PRÉFACE : ÉPIPHANIE DE L’ATTENTE.

*

Les devinettes de la Comédie

par Claude Minière

Après celle de l’Enfer, Danièle Robert nous livre aujourd’hui sa traduction du Purgatoire, le deuxième des trois volumes qui composent la Divine Comédie… Divin, devinettes, énergie sombre.

Le divin est à deviner

« Je me tournai, tendu vers les tons
et c’est le Te deum qu’il me semblait
entendre, dans la voix mêlée aux doux sons. » Chant IX, vers 139-141.

Le poète écrit bien mi parea…,
là où il faut de l’assurance --- la justice de Dieu --- Dante, poète, s’autorise à jouer. Le divin est à deviner, il sera nouveau, hors les langues rassises, surprenant, joueur. On ne doit pas oublier qu’écrivant sa Comédie Dante est en train de créer l’italien. Il ne crée point ex nihilo cette langue mais à partir du toscan, du provençal, du latin. Dans bien des cas son poème demande au lecteur de deviner le sens de mots ou expressions ou combinaisons nouvelles. A l’oreille, par intuition, indices et conjectures [1]. Dante aime entrebescar, entremêler, et sa traductrice nous a rappelé que son inventivité linguistique est mise au service de la rime, comme la rime à son tour éclaire d’où elle provient. Détails, cellules musicales, jeux de mots sont emportés dans le mouvement du vers. Le vers a une force de transport, de franchissement, et d’appel.

« Nous sommes venus, vous précédant de peu,
par un autre chemin, si âpre et violent
que cette montée nous paraîtra un jeu. » (Chant II, vers 64-66)

L’œuvre du génial Florentin a sollicité l’engagement de grands traducteurs-poètes comme Jacqueline Risset. Danièle Robert, qui a traduit les Métamorphoses d’Ovide (2001)*, et bien d’autres œuvres encore du thésaurus, sait que traduction et « réécriture » de Dante exigent deux dispositions essentielles : l’aptitude aux trouvailles locales et l’intelligence globale de l’œuvre (de la « comédie ») [2]. A ces deux dispositions de base ajoutons une troisième, oblique, l’instinct [3]. Si la traductrice justifie ses choix de mots ou tournures de manière savante, cette science n’écarte pas pour autant l’instinct, là où, elle écrira « sourire » et jamais « rire ». Mais le défi le plus grand reste, à mon sens, que l’importance des rimes ne supplante pas celle de la prosodie. Un exemple de réussite ? Page 129 : « Lecteur, mon sujet, comme tu le vois, / s’élève et si d’un art plus raffiné / je le pare, ne t’en étonne pas ».

Conversions

« et s’en fut comme un tonnerre disparaît
quand un nuage se brise en branle-bas »

Le Purgatoire est un espace de transition. Les transformations précipitées qui peuplaient les Métamorphoses d’Ovide s’y font encore sentir. Comme parfois aussi revient un souvenir de l’Enfer, le précédent volet de la Comédie** : « Je te suivrai autant que je pourrai ;/ l’ouïe nous réunira à la place / de la vue, si nous l’interdit la fumée. » Fumée aveuglante, éclairs, tonnerres,… le trajet du pèlerin n’est pas de tout repos. Mais la tension des rencontres et le ton des dialogues sont déjà plus légers : « Réponds-lui et demande si l’on peut monter par là. » (Chant XVI, vers 29-30). On ne peut faire plus justement trivial.

L’énergie sombre

Certaines œuvres littéraires plus que d’autres semblent entretenir un rapport naturel avec le mouvement général de l’Univers. La Divine Comédie est de celles-là, jusque par l’énergie sombre [4] qui la promeut. Avec le Purgatoire (quelle invention !) les choses s’allègent, se desserrent, s’entrouvrent, donnent de l’espace et un horizon. L’Enfer était insupportablement concentré, « tassé », lourd, clos et statique. Avec le Purgatoire s’amorce une subtile accélération, une dilatation. Les voix s’allègent dans leur propos et leur élocution. La pente (la montée) s’amorce. De point en point l’élargissement persuade le souffle du poème clarifié par l’énergie sombre du poète.

Claude Minière, poezibao, 5 octobre 2018.

Dante Alighieri, La Divine Comédie, Le Purgatoire. Traduction, présentation et notes de Danièle Robert. Edition bilingue. Actes Sud, 536 p. 26€

* Les éditions Actes Sud viennent de rééditer, en poche, cette traduction. Ovide, Les Métamorphoses, traduction de Danièle Robert (2001) Babel, Actes Sud, 2018, 528 p., 10,50€

** Dante Alighieri, La Divine Comédie, L’Enfer. Traduction, présentation et notes de Danièle Robert. Edition bilingue. Actes Sud, 2016, 544 p. 25€

LIRE AUSSI : Dante, Purgatoire, trois traductions du Chant XXI.

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Dans le tri­vial, les miasmes s’allègent

Danièle Robert pro­pose la seconde par­tie de sa tra­duc­tion de la Divine Comé­die. La mon­tée vers le Para­dis (qui sera la troi­sième étape) passe donc par l’épreuve du Pur­ga­toire : « c’est le Te deum qu’il me sem­blait entendre, dans la voix mêlée aux doux sons » (Chant IX) dit un accé­dant vers le divin. Néan­moins, celui-ci n’est pas encore donné. Le che­min est long. Le lieu espéré est à deviner comme l’est cette langue nouvelle (l’Italien) que Dante est en train d’inventer à tra­vers le provençal, le tos­can et le bas latin.

Repre­nant la suite de Jac­que­line Riss­set, la nou­velle tra­duc­trice pousse plus loin ce que la première avait induit. Danièle Robert fait preuve à la fois de science, d’intelligence et d’intuition pour por­ter à l’état d’incandescence le rythme et la langue de ce texte majeur. Il n’est pas donné tel quel même si la tra­duc­trice per­met au lec­teur fran­co­phone une inter­pré­ta­tion plus aisée de l’inventivité lin­guis­tique du poète, de sa puis­sance de franchissement et d’appel qu’induit le lieu même de la “purgatio”.

La tra­duc­trice prouve ainsi qu’il s’agit là d’une ère de tran­si­tion et de trans­for­ma­tion. Le tonnerre et les éclairs se mêlent encore au moment où les nuages s’ouvrent vers un bleu du ciel. Peu à peu, dans le tri­vial, les miasmes s’allègent. Une éner­gie s’empare des étapes : à l’enfermement de l’Enfer fait place une ouver­ture des espaces que le souffle du poète dilate.

jean-paul gavard-perret, lelitteraire.com, 16 octobre 2018.

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Dante : « Vite, vite, que le temps ne se perde par peu d’amour » (Purgatoire)

Il y a deux ans, on se souvient, Danièle Robert publiait une nouvelle traduction de l’Enfer de Dante aussi superbe et savante qu’innovante. L’expérience passionnante se poursuit aujourd’hui avec la parution du Purgatoire, deuxième volet de la Divine Comédie. Pour la première fois en 2016 nous était en effet donné à lire le poème rendu dans sa forme initiale, la terzina, une strophe de trois hendécasyllabes (trois vers de 11 syllabes) aux rimes entrelacées — le vers central de chaque strophe rime avec le premier et le troisième vers de la strophe suivante — de telle sorte que chant et pensée pouvaient s’y développer et s’y nouer selon une pulsation homogène à cette pérégrination fantastique qu’est la Divine Comédie.

L’audace d’un pareil parti-pris n’avait rien d’arbitraire, Danièle Robert s’en était expliqué. Elle procédait d’une attention, elle-même soutenue par une intuition. La première renvoyait à la dynamique du poème, à son phrasé particulier, à sa frappe acoustique, tandis que la seconde gardait en vue le motif trinitaire, à plus d’un titre décisif. Manière, de la part de la traductrice qui s’engageait sur cette voie, d’assumer une stricte fidélité à la lettre et aux enjeux multiples d’une œuvre hors du commun.

L’expérience passionnante se poursuit aujourd’hui avec la parution du Purgatoire, deuxième volet de la Divine Comédie, moment crucial puisqu’il permet de passer de la lamentation et des cris des damnés à la relance du chant que suscite l’espérance d’un salut, c’est-à-dire d’une émancipation de ce qui corrompt le désir authentique.

Une fois achevée la descente dans l’effrayant entonnoir aux neufs cercles qu’est l’Enfer, ayant atteint ainsi le centre de la Terre, voici donc le protagoniste-narrateur qu’est Dante, guidé par le poète Virgile, s’apprêtant à gravir une montagne immense, celle du Purgatoire, surgie sous la forme inversée de ce gouffre conique qu’avait provoqué la chute de Lucifer. Comme si l’Enfer, en son empreinte négative, avait anticipé le relief à venir du Purgatoire. Comme si le lieu premier, celui de la perte et de l’affliction définitives, avait été la matrice nécessaire à l’apparaître salvateur du deuxième. Du coup, la hauteur de cette montagne, dont le sommet touche la sphère céleste, s’avère proportionnelle à la profondeur des abysses infernaux tandis que son agencement aérien rejoue, comme en la retournant, sa gradation. Aux quatre cercles de l’Antinferno qui précédaient les neufs cercles de l’Enfer, correspond maintenant l’Antipurgatoire, instance elle-même préalable à la superposition escarpée des sept corniches, autant que de péchés capitaux, qu’il faudra bien franchir.

Dès lors, il est clair que ce lieu qu’est le Purgatoire, et son nom aussi bien, sanctionne d’abord la sortie d’une abomination éternelle pour l’inauguration du temps inédit, celui d’une rédemption, laquelle s’effectuera par degrés. Reprenant le découpage qui présidait à la composition de l’Enfer, le Purgatoire se déploie selon trois moments : la plage de l’Antipurgatoire pour commencer (chants I-VIII), puis la montée qui conduit successivement à chacune des corniches (chants IX-XXVI), et pour finir l’ascension vers le Paradis terrestre (chants XXVII-XXXIII) que magnifie l’apparition de Béatrice. Ce sont en tout trente-trois chants qui scandent les différentes stations de cette aventure. Trente-trois chants de poésie narrative, d’initiation et de diction réflexive. Trente-trois chants dont l’unique mobile se confond avec le processus de purgation et de purification ; ou pour mieux dire, en saluant la figure d’Ovide si présente dans cette œuvre, de métamorphoses (Il convient de rappeler ici qu’on doit à Danièle Robert la première traduction respectueuse de la prosodie ovidienne des Métamorphoses d’Ovide (2001) que les Éditions Actes Sud ont eu la bonne idée de republier ce mois-ci dans la collection Babel).

Si l’on marche beaucoup dans la Divine Comédie, si l’on ne fait même que ça, a fortiori sur les pentes du Purgatoire, c’est justement parce que le devenir commande et détermine l’amendement des êtres. Un peu comme si la marche fournissait tout à la fois la preuve et l’épreuve de leur existence pensive. Comme si l’élan — celui du pas, du vers — était la condition et le régime de leur désir de vie réelle. À la condamnation morbide et sans appel de l’Enfer, à la répétition sans fin de la malédiction, répond désormais le mouvement, lent et graduel, d’une purification. On avance, on se parle, on se tait, on éprouve. On perçoit des contours, des destins. On est parfois visité par l’idée. De ce point de vue, le Purgatoire n’est pas sans faire songer à l’existence elle-même, dans la banalité apparente de son déroulement. L’existence d’un humain quelconque, le temps d’une vie terrestre, celle d’ everyman , dont Ezra Pound pensait qu’il désignait en vérité le destinataire du poème de Dante.

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Se retrouver au Purgatoire, c’est suivre en tout cas une route périlleuse qui n’a rien de commun tant il s’avère, chant après chant, qu’elle exige, non sans susciter une forme paradoxale d’enthousiasme, une endurance sans défaut. L’expérience est d’autant plus édifiante si, comme dans le cas Dante lui-même, il se trouve qu’on est le seul vivant à cheminer ainsi au royaume des ombres, ce qui ne peut chaque fois que les stupéfier.

Borges l’avait remarqué, Dante ne se contente pas de tenir son rang de poète-narrateur dans la Divine Comédie, il fait bien davantage. Ou plutôt autre chose, d’autrement signifiant, puisqu’il « se met lui-même en place et il se trouve au centre de l’action. Non seulement il voit les choses, mais il prend parti » (La Divine Comédie, in Sept nuits, 1980, trad. fr. de F. Rosset, Œuvres complètes, Paris, Gallimard, II, 1999, p. 643). C’est donc avec ses yeux de chair, avec son corps agissant, éprouvant, que le poète voit et sent. Doté de la mémoire politique de son temps, habité par le cortège de ses souvenirs, nourri par le dialogue avec son guide ou avec les ombres rencontrées, il aperçoit et réalise, il s’interroge, il se persuade, se dégrise, autrement dit il pense. Le contenu d’une telle pensée et son récit en vers ne font d’emblée plus qu’un. Saisir par conséquent que la Divine Comédie obéit à une logique narrative revient à constater qu’elle enveloppe l’intrigue complexe d’une méditation. Tandis que le poète traverse des espaces inconnus et étranges, alors qu’il frôle, rencontre des formes, des âmes plus ou moins familières, celles de figures illustres — gens de pouvoir, poètes, artistes — ou d’autres qui le sont moins, sans toujours bien savoir ce qui l’attend, ne s’accordant que de brèves haltes, il ne cesse d’avancer et du même coup de se réformer lui-même.

Cette élévation est particulièrement sensible lorsque le pèlerin, lors d’un échange, en vient à aborder des problèmes de nature proprement éthique. On n’en sera pas surpris puisque la Divine Comédie est aussi, et peut-être avant tout, une tentative de réponse à cette question pérenne que Dante philosophe, sans l’énoncer, convoque dans son poème : comment faut-il conduire sa vie pour qu’elle soit digne d’être vécue ?

À cet égard, il convient de mentionner la question essentielle du libre arbitre, celle de la possibilité d’un choix et d’une fidélité, dont on remarquera qu’elle intervient au beau milieu du Purgatoire, c’est-à-dire au moment même où la menace de l’erreur est loin d’être totalement conjurée. On pourrait certes se demander ce qui peut bien justifier qu’on se la pose ici, mais ce serait feindre d’oublier ce qu’il en est de l’état de notre monde :

Cette misère du monde, en tant qu’il est livré aux vices, à l’injustice, on la connaît. Jadis comme aujourd’hui, elle perdure sous mille et une formes, mille et une institutions et autres pratiques. Reste que Dante refuse catégoriquement d’admettre qu’elle procède d’une nécessité absurde contre laquelle nous ne pourrions rien.

Et par l’effet d’un oxymore saisissant, liant souverainement contrainte et liberté, le poète prend position en renvoyant toute existence humaine à l’exercice de sa responsabilité que rien, sinon la mauvaise foi, ne peut entamer :

Mandelstam, en lecteur avisé de Dante, avait noté qu’on ne s’aventure pas à la légère ni sans peine dans une telle aventure de clarification : « Ce n’est pas plaisanterie de ma part si je me pose la question de savoir combien de semelles Alighieri a usées, combien de chaussures en peau de bœuf, combien de sandales, tout le temps qu’a duré son travail poétique, en cheminant sur les sentiers de chèvres de l’Italie » (Entretien sur Dante, II, in Œuvres en prose, Ed. La Dogana-Le Bruit du temps, 2018, p. 577). Magnifique question. Combien de distances parcourues, quel taux d’usure, quelle proportion de fatigue le poème réclame-t-il pour inventer sa forme ? Nul ne risquera une réponse sauf à dire que pour Dante, le récit d’un périple dans l’au-delà ne se soutient que de la perplexité d’être au monde, dans ce monde-ci. Une perplexité que seul le pas gagné parvient à figurer.

Voilà pourquoi Mandelstam a raison, s’interroger sur les conditions de la marche n’a rien de pittoresque ou de futile. De même que chaque pas est la cause matérielle du chemin accompli, de même chaque vers devient l’élément névralgique du poème qui pense et met au jour les raisons d’exister. Fort de cette analogie, Mandelstam affirmait que « l’Enfer et plus particulièrement le Purgatoire célèbrent la foulée de l’homme, l’échelle et le rythme des pas, la plante du pied et sa forme. Le pas, conjugué au souffle, saturé de pensées, Dante voit en lui comme la source de la prosodie » (ib.).

Raison de plus de nous réjouir que Danièle Robert sache accueillir une fois encore avec tant d’intégrité intellectuelle, d’érudition joyeuse et de générosité d’écriture, dans un français soucieux de l’inscription du pas et de l’élan du souffle, ce que la langue de Dante avait génialement composé en son ordre.

Mandelstam, toujours lui, considérait qu’il est « impensable de lire les Chants de Dante sans les attirer vers l’époque contemporaine. C’est dans cette intention qu’ils ont été écrits. Ils sont des appareils à capter l’avenir. Ils appellent un commentaire au futur » (op. cit., V). En ce temps où l’idée même d’avenir est obscurcie pour toutes les raisons qu’on sait, où l’humanité est sommée, sous peine de s’anéantir, de se reconquérir en se dépassant elle-même — dans le premier chant du Paradis, Dante forgera un néologisme lumineux sous l’aspect du verbe Trasumanar pour évoquer l’hypothèse nécessaire d’un tel dépassement —, la lecture des « Chants de Dante », et particulièrement ceux du Purgatoire, si proches de ce que nous vivons, relève plus que jamais d’une urgence salutaire.

Pierre Parlant, Diacritik, 18 octobre 2018.

LIRE AUSSI : Pierre Parlant, Dante : Je dirai ce qu’en venant j’ai appris (La Divine comédie – Enfer)

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Dante : avec le Purgatoire, « il a lié l’éternité des damnés et des élus »

Traduire, c’est trahir. C’est dans la langue de Dante, d’ailleurs, que le constat était posé – Traduttore, traditore. Pourtant, Danièle Robert, pour la deuxième fois, s’attaque à la Divine comédie : après L’enfer, elle a traduit Le Purgatoire, toujours préservant la terzina dantesca, ou strophe à trois vers, typique. Et tordue...

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Bruno Pinchard et Danièle Robert.

En présence de Bruno Pinchard, président de la Société Dantesque de France, Danièle Robert s’est avant tout attachée... au texte. « Parler de Dante, c’est souvent s’arrêter à L’Enfer, comme s’il était le nœud de toute l’histoire. Or, c’est Le Purgatoire qui tient les deux mondes, entre l’éternité des damnés et celle des élus. C’est un monde infiniment riche », indique-t-elle.

Réunis à la Tour de Babel, librairie italienne du IVe arrondissement, tous deux ont ainsi évoqué l’histoire même de Dante, et la densité de cette œuvre, s’il fallait encore la présenter. « On traverse ici un monde de morts, qui conduit vers la révélation. Or, on sait que ce Paradis est une œuvre posthume, incomplète – seuls les 14 premiers chants sont de la main de Dante », rappelle Bruno Pinchart.

Et de narrer la légende : Pietro, fils de Dante, aurait rêvé de son père, qui en songe lui dévoile où trouver les 10 chants qui manquaient – derrière la tenture de sa chambre.

La légende et l’histoire en littérature se mêlent souvent. Reste alors, pour ce Purgatoire, le texte, qui serait donc l’ultime achevé que Dante a transmis à la postérité, « avec un message fort. Celui d’une femme, Béatrice, qui porte une religion en elle, écho à la crise millénaire que traverse le catholicisme. Cette révélation post-christique, d’une ampleur inimaginable, nous est encore difficile à percer », poursuit-il.

C’est que Béatrice n’apparaît pas nécessairement sous ses meilleurs traits : retrouvant Dante après une longue période, elle confine surtout au somme, dans l’art de la critique. « En apparence seulement », note Danièle Robert. « Car, les reproches mis dans sa bouche, c’est en réalité Dante qui se les admoneste. » Un traumatisme, et une faute, dont on ne saura jamais rien d’ailleurs – sinon qu’elle conduira Béatrice à nommer Dante, mon frère. « Une fraternité qui préserve de la déception amoureuse », interroge Bruno Pinchard ?

D’ailleurs, voyant dans les yeux de Béatrice un griffon, découpé dans la prunelle de ses yeux, n’est-ce pas une véritable révélation qu’il subit ? L’animal est une synthèse, à plus d’un titre, tout à la fois philosophique et politique – entre la valeur spirituelle et celle impériale, jusqu’à une dimension évangélique...

Dire que Dante ne nous rend pas la tâche aisée relève du périlleux euphémisme. Ses tissus de référence nécessitent un appareil critique dense, plus parfois même que la seule strophe de rimes triples. Dans son travail de traduction, Danièle Robert insiste sur cette folie et sa propre volonté, de coller au format poétique.

« Il est parfois ardu de trouver ces trois rimes, mais on se rend compte, dans le texte, que même Dante s’en accommode. Il puise sans hésiter dans le néologisme pour fabriquer le troisième mot du vers – s’inspirant du toscan, du latin ou du sicilien. » Et quand tout cela est trop difficile, il bouscule lui-même la structure du vers.

Un choix excessivement complexe à tenir, d’autant plus que les traducteurs contemporains ont à se détacher de ce XVIIe siècle, où les règles de métriques se sont imposées. « Nous ne sommes plus à l’ère de Boileau ni de Racine. Au demeurant, le Moyen Âge ne se préoccupait pas tant de rimes riches ou pauvres. Une grande liberté était octroyée au créateur : une seule assonance suffisait, pour proposer une rime valable. Car au nom de l’harmonie, règle essentielle, le poète peut s’octroyer toute liberté. »

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Cette terza rima, donc, est avant tout un jeu de langue et de musicalité, pour tenter de rendre le propos de Dante. « Ma priorité de traductrice est d’entrer dans la forme choisie par l’auteur – poésie ou prose. Et d’entendre par la suite la voix du texte. Je ne commence à écrire qu’une fois pleinement inspirée et guidée dans mon mouvement, par cette parole », explique la traductrice.

Pour Bruno Pinchard, « la traduction finit par révéler une autre part du texte, et même ce qui n’y fonctionne pas. » Et avec un sourire, de souligner : « Mais, qu’importe que ce soit en italien ou en français, espérons qu’avoir lu Dante nous garantisse au moins le Purgatoire... »

La rencontre donnera également l’occasion d’évoquer les liens entre Cavalcanti et Dante, de 15 ans son cadet. Alors que le premier était un poète confirmé, tous deux se sont retrouvés sur une idée de l’écriture – mais finiront par s’opposer sur ce que l’amour et sa conception peuvent être.

D’ailleurs, Cavalcanti n’apparaît jamais dans la Commedia, bien que son père le réclame, lors du passage de Virgile et Dante en Enfers. « Une immense amitié, déchirante, mais finalement déçue », conclura la traductrice.

Nicolas Gary, actualitte.com, 19 novembre 2018.

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Stevenson / Dante : traduire sans trahir ?

France Culture, Olivia Gesbert, 16 novembre 2018.


Dante et son poème la Divine Comédie, 1465. (Duomo, Florence)
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Retraduire les classiques en 2018. En collant à notre époque ? En valorisant le texte source ? On en parle avec Danièle Robert, auteur d’une traduction de la "Divine Comédie" de Dante (Actes Sud), et Jean-Jacques Greif, auteur d’une nouvelle traduction de "L’Île au Trésor" de Stevenson (Tristram).

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De nouvelles traductions, pour quoi faire ? Dépoussiérer ou revisiter les œuvres de Poe, Orwell, Italo Calvino, ou encore Kafka, dont deux volumes viennent de sortir à la Pléiade.

Tout grand texte accueille une traduction, la sollicite. C’est comme ça qu’il perdure.
(Danièle Robert)

Et comment retraduire sans trahir ? Le traducteur est-il un escroc, comme l’écrivait Bernard Hoepffner dans son Portrait du traducteur en escroc (Tristram, 2018) ? Un passeur de forme et de contenu ? Un auteur à part entière, avec sa singularité, son intuition, son sens de la langue ?

C’est courant dans la littérature anglaise qu’on triture un peu l’orthographe et la grammaire pour rendre un peu la manière dont les gens parlent.
(Jean-Jacques Greif)

Et quels enjeux éditoriaux derrière Orwell ou Kafka, en termes de profits, de droits, de commerce ?

On en parle avec deux traducteurs éclectiques :

Le polytechnicien et écrivain Jean-Jacques Greif, qui à 70 ans passés signe sa première traduction, celle de L’Île au trésor de Robert Louis Stevenson (Tristram, 2018).

Et une traductrice "no limit" : après Les Métamorphoses (collection Babel, Actes Sud, 2018) et Les Ecrits érotiques d’Ovide (collection Thesaurus, Actes Sud, 2003), elle planche depuis bientôt six ans sur La Divine Comédie de Dante. Les deux premiers volumes, Enfer et Purgatoire, ont paru chez Actes Sud, en attendant le Paradis …

L’œuvre de Dante est quasi incompréhensible si on ne donne pas au lecteur les clés qui la lui rendent plus accessible compte tenu de la distance qui nous en sépare.
(Danièle Robert)

Extraits sonores :
"Des Voix dans le Chœur - Eloge des traducteurs" (Henry Colomer, 2017)
Michel Le bris, Stevenson "allume un phare dans les ténèbres du monde" (France Culture, "A Voix Nue", 06/05/2008)
Du bon usage des classiques avec Alessandro d’Avenia et René de Ceccatty (France Culture, "Le Temps des écrivains", 27/01/2018)


[1Au long du Purgatoire, mais, bien sûr, c’était déjà le cas dans l’Enfer. Par exemple, le mot buffa pouvait être mis pour beffa (« ruse ») afin de rimer avec rabuffa deux lignes plus bas. (Cf. Danièle Robert, Notes de L’Enfer).
Rappelons également que l’on sortait de l’Enfer par un chemin caché « qui ne se voit pas mais au son se repère », Chant XXXIV, vers 129.

[2Elle notait à propos des Métamorphoses : « le poème est une immense fresque dans laquelle chaque détail, minutieusement calculé, ciselé, concourt à former un ensemble admirable tout en opérant paradoxalement une subtile dislocation de ce même ensemble. » (page 13 de la préface dans le volume de la collection Babel).

[3« Cet instinct qui devine » (Georges Bataille).

[4Les astrophysiciens nomment énergie sombre (« dark energy », car elle n’est pas visible) le principe agissant dans l’expansion de l’Univers. Cette force est l’opposée de la gravité qui, à son point de concentration extrême, provoque les « trous noirs ».

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