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Une autre vie que la mienne, Julia Kristeva

D 21 juillet 2018     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Pileface s’est exprimé très tôt sur ce qu’on a appelé « l’affaire Kristeva ». Le lecteur pourra se reporter à mes nombreux commentaires (dès le 29 mars jusqu’au 5 mai) ou à l’article Julia Kristeva et le fantôme de « Sabina ». Faut-il y revenir pour enfoncer le clou ? La presse d’information ou, plutôt, de désinformation n’ayant guère eu le sens de la prudence et, moins encore, de l’autocritique (« la bonne conscience des intouchables »), il semble que oui. C’est en tout cas ce que fait Julia Kristeva sur Vanity Fair en ce mois de juillet, apportant des précisions utiles à la vérité, toujours singulière.



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Tout au long de sa carrière, elle a accumulé les plus hautes distinctions universitaires jusqu’à devenir une référence mondiale de la psychanalyse. Mais depuis le mois d’avril, JULIA KRISTEVA est surtout accusée d’avoir été agent des services secrets bulgares. C’est du moins ce que prétend un dossier exhumé par les autorités de Sofia et repris par la presse internationale. Pour la première fois, elle remonte le fil de cette histoire qui, affirme-t-elle, n’est pas la sienne.
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I. À choisir, je préfère Mata Hari

Ce jour-là, j’étais avec Dostoïevski. Je préparais un livre pour la collection « Les auteurs de ma vie » et je réfléchissais à la sienne : révolutionnaire, bagnard, épris de sa Sainte Russie, enragé contre le nihilisme, mais surtout romancier du carnaval généralisé, capable de sonder la mort de Dieu et la criminalité absurde jusqu’à la pédophilie avec Stavroguine dans Les Possédés. Je me deman­dais par où commencer, comment restituer son ahurissante résonance avec l’actualité et ce qu’elle m’apportait jour après jour. De temps à autre, un message s’affichait sur mon smartphone. Une amie me conseillait de ne « surtout pas m’inquiéter » sans préciser pourquoi. Un autre proposait de « parler de tout ça » dès que possible. Insuffisant pour me distraire des phrases sinueuses de Dostoïevski, qui filent entre les méandres du vrai et du faux.

En début de soirée, je constate qu’un même ­inconnu­ m’a appelée plusieurs fois, avant de m’envoyer ce SMS par erreur : « Kristeva injoignable, on balance. » Intriguée par ce lapsus, je ­compose­ le numéro. C’est un journaliste de L’Obs. Il parle vite : « Vous êtes au courant ? C’est très grave. » Je ne comprends pas. Il me lâche son scoop : au cours des années 1970, alors que je vivais déjà avec Philippe [Sollers] à Paris, j’aurais travaillé comme agent secret des services bulgares. « Moi ? C’est un canu­lar ? » Il est sûr de son affaire : les autorités de Sofia viennent d’exhumer ma fiche de recrutement, m’explique-t-il, c’est très clair. Maintenant, il voudrait recueillir ma réaction. Dans mes souvenirs, je balaie d’une antiphrase : « Quelqu’un a sans doute envie de me faire du bien. »

Peu après, je découvre l’article sur le site web de L’Obs : « Julia Kristeva était l’agent Sabina. La célèbre psychanalyste, linguiste, féministe, femme de lettres française d’origine bulgare avait été recrutée en juin 1971 par la première direction de la Dajarna Sigournost (Sécurité d’État), le département exté­rieur des services secrets du régime communiste bulgare. » Si mon passé « resurgit aujourd’hui », poursuit l’auteur, c’est parce que j’aurais « récemment commis l’erreur de vouloir travailler pour une revue bulgare ». Je serais ainsi « tombée sous le règlement de la Commission aux archives, qui doit vérifier puis rendre public le passé de tout journaliste né avant 1976 ». Un post-scriptum précise : « Deux heures après la publication de cet article, Julia Kristeva dément : “Quelqu’un veut me nuire”, nous déclare-t-elle. » Point final. Je suis sidérée. Ce n’est pas la première fois que l’on me présente comme une espionne, mais jusqu’à ce 28 mars 2018, le procédé relevait clairement de la fiction, sinon du burlesque : trois ans plus tôt, le romancier Laurent Binet avait eu cette étrange idée dans La Septième Fonction du langage. Sa dédicace disait à peu près : « Tout ceci est un pur fantasme, j’espère que vous en rirez. » (Je ne me souviens pas des mots exacts, car j’ai mis le roman au panier.) Cette fois, c’est plus sérieux : d’après le magazine qui publia autrefois Foucault, Barthes et Derrida, je suis « Sabina ». Sur le moment, j’essaie d’en plaisanter avec Philippe et David, notre fils : ce prénom ne me plaît pas du tout, « à choisir, je préfère Mata Hari ». Mais au fond, je suis blessée et je n’ai pas vraiment envie de rire.

La fameuse commission bulgare a bien mis en ligne un dossier de 380 pages me désignant comme un ancien agent du ­régime­. Les jours suivants, tout s’emballe. Le New York Times me sollicite, puis les Anglais du Guardian, les Allemands du Spiegel et de Die Welt ; tous veulent savoir quels fantômes je cache au fond de moi, quels sombres secrets j’ai dissimulés. Sur les réseaux sociaux, ce sont des bordées d’insultes, triste déchaînement de la pulsion de mort : on attribue l’ensem­ble de mes recherches à « mes amis du KGB » ; on m’invente une maison « en face de la tour Eiffel » ; « ma gueule » ne leur convient pas. J’en parle à mon avocat, Jean-Marc Fédida, le fils de Pierre, éminent psychanalyste avec qui j’ai jadis étudié le lien entre neurosciences et cognitivisme. Que faire ? Il suffirait de lire le dossier pour en démontrer la fausseté, mais visiblement, les médias n’ont guère le temps ni l’envie d’entrer dans le détail. C’est long, c’est écrit en cyrillique... Et tout ce que je peux dire sonne comme du déni. Seul un travail patient et minutieux permettrait de remonter le fil d’une telle manipulation. Des éditorialistes bulgares, dont j’ai posté les textes traduits en français et en anglais sur mon site, ont qualifié déjà les dossiers de « vides », en dénonçant la mauvaise foi de la commission. Mais qui lit le bulgare ?

Je le répète : je n’ai jamais appartenu à un quelconque service secret bulgare. Ni français, ni russe, ni américain. Je sais par ailleurs la puissance du refoulé pour ne pas tomber dans ce piège à mon tour. Après les premières « révélations », des proches m’ont appelée pour me convaincre d’avouer : « Ce n’est pas si grave, disaient-ils. Si c’est vrai, tu devrais assumer. Il y a une part de romantisme dans les doubles vies. » Un ami israélien, avec son immuable sens de l’humour, m’a même féli­citée : « Chapeau ! Même le Mossad, qui a des espions partout, ne le savait pas. » Je suis désolée de les décevoir : j’ai sans doute eu plusieurs vies, mais pas celle-ci.

II. La torture de la baignoire

Mes parents habitaient Sliven, une petite ville au centre-est de la Bulgarie. Je suis née deux jours après le début de la guerre. Mon père, dont le nom de famille signifie « croix » en bulgare, était un fervent orthodoxe, ce qui n’était pas très bien vu du régime commu­niste. Après des études de médecine, il a trouvé un emploi de comptable dans l’administration de l’Église. Sur mon bureau trône la photo de ma mère, étudiante de biologie à l’université de Sofia. Nous avons emménagé à Sofia peu après l’arrivée de ma petite sœur Ivanka, en 1945. Mon père était obsédé par l’idée de sortir ses filles de « l’intestin de l’enfer », une expression des Évangiles selon lui, que j’ai trouvée en réalité chez Dante, « la burella dell’inferno ». J’ai été inscrite dans une école maternelle française religieuse, tenue par des oblates assomptionnistes. Mais à peine deux ans plus tard, elles ont été accusées d’espionnage (un classique) puis expulsées du pays, et j’ai rejoint l’école communale, tout en fréquentant l’Alliance française. L’après-guerre était une période de trouble intense. Deux images me ­reviennent­ à l’esprit : un soir, alors que je marchais avec ma mère et ma sœur à la tombée de la nuit, un haut-parleur a annoncé­ que le chef du parti agricole serait exécuté et qu’il fallait « se tenir prêt ». Mais prêt à quoi ? À cet instant, les gens applaudissent. Ma mère, elle, accélère avec la poussette ; Ivanka tombe, s’écorche le coude, et je me mets moi aussi à courir. Le second souvenir renvoie aux récits de mon père. Il nous racontait que les sbires du régime pratiquaient « la torture de la baignoire » sur les ennemis du peuple : on leur enfonçait la tête dans un bain rempli de déjections. L’idée me hantait et, quand nous allions à la Mer noire, je me forçais à plonger pour combattre ma peur.



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Vis-à-vis du régime, nous étions à la fois dehors et dedans. ­Dehors­ : venant d’une famille non-communiste, je n’avais pas le droit de porter le drapeau à l’école et j’ai dû renoncer aux études supérieures d’astronomie à Moscou, parce que seuls les enfants de la nomenklatura pouvaient y aller. Dedans : j’appartenais comme tout le monde aux Jeunesses commu­nistes et, puisque je parlais français, on me demandait parfois de servir d’interprète lors des visites des « amis du régime » – j’ai ainsi rencontré Waldeck Rochet à l’époque où il était secrétaire général du PCF. Dès le secondaire, au vu de mes résultats, les professeurs m’ont aussi proposé d’écrire dans le journal des lycéens. J’ai continué à l’université, au sein du quotidien Jeunesse populaire, dans les pages « éducation ».

Au début des années 1960, c’était cette drôle de période appelée « le dégel ». Après la mort de Staline, Khrouchtchev avait laissé entrevoir une possibilité de coexistence pacifique avec l’Occident. Les chercheurs pouvaient consulter des livres étrangers à la bibliothèque de l’université ou de l’Académie des sciences, Les Lettres françaises et des écrits d’Aragon bien sûr. L’ancien directeur du journal lycéen, devenu correspondant du quotidien communiste de Paris, me faisait parvenir aussi Camus, Sartre, Beauvoir, Joyce et Kafka. Je me passionnais pour les textes de Maurice Blanchot, pour l’émergence du Nouveau Roman. Il me fallait cependant rester prudente, ainsi que j’allais l’apprendre à mes dépens. En 1964, j’ai écrit un article sur un livre dont personne ne voulait parler, signé d’un journaliste bulgare installé à New York ou à Washington, Albert Cohen (homonyme de l’auteur de Belle du Seigneur). Il était communiste, son ouvrage ne disait aucun mal du parti, mais il avait osé évoquer une « ouver­ture culturelle », sous-entendu « à l’Ouest ». Anti­dogmatisme, révisionnisme, que sais-je ? Dégel, mais pas trop : le lendemain, son propre journal publiait un violent article contre lui, où j’étais, moi aussi, présentée comme un agent du capitalisme et du sionisme. Mon père était mort d’inquiétude, il n’en dormait plus. La nuit, dès qu’il y avait un léger bruit dans l’immeuble, il pensait que la police du régime venait m’arrêter. Cette crainte dura des semaines, puis on apprit à vivre avec.

L’année suivante, en 1965, alors que je préparais ma thèse en littérature comparée, mon directeur de ­recherches­ me conseilla de demander la bourse dite « De Gaulle » pour étudier en France. Je me suis présentée à l’ambassade. Le fonctionnaire avait l’air agréablement surpris : j’étais jeune, je parlais français et mes connaissances allaient de Victor Hugo à Nathalie Sarraute. Ma candidature fut retenue. Mes parents étaient fous de joie. Ils insistaient pour que je parte au plus vite, de peur qu’un membre du parti ne pique ma place. J’ai pris l’avion la veille de Noël, avec une valise neuve et cinq dollars que mon père gardait précieusement, supposés m’aider à tenir un bon mois jusqu’au versement de la bourse. Un ami d’amis était censé m’attendre au Bourget. À l’arri­vée, personne. La nuit tombait et j’étais seule, dans cette ville où les gens ressemblaient à d’élégants paquets-­cadeaux. Je me suis réfugiée à l’ambassade de Bulgarie, près du pont de l’Alma, dans l’espoir d’y retrouver le précieux ami. Toujours personne. Et là, dans ce moment de désespoir, qui ai-je aperçu ? Albert Cohen. « Ah, c’est vous ? » s’est-il étonné en découvrant le fragile soutien que j’étais. Mes nerfs ont lâché ; je me suis mise à pleurer. Il m’a invitée à dîner avant d’appeler sa collègue, correspondante de l’Agence télégraphique bulgare à Paris. Elle allait m’héberger le temps que la bourse soit débloquée.

Quand je lis aujourd’hui le dossier Sabina, j’apprends que j’aurais signé un document avant mon départ certifiant que je ne me marierais pas à Paris. Cette consigne ne me dit rien. S’agissait-il d’une clause en petits caractères au dos de mon visa ? Me l’aurait-on fait remarquer, j’aurais été frappée (l’État confisque la vie privée ?), j’en aurais gardé le souvenir saugrenu. Je n’avais nullement l’intention de me marier : je partais neuf mois avec cette bourse dans le seul but d’approfondir mes connaissances en littérature contemporaine, de parfaire mon français et de rentrer à Sofia pour soutenir ma thèse. Mais une rencontre imprévue a changé ce projet, et ma vie.

III. L’étrangeté est mon pays

J’ai fait la connaissance de Philippe en mai 1966, à peine cinq mois après mon arrivée. Jeune écrivain du « nouveau nouveau roman », écrirai-je plus tard, salué par Mauriac et Aragon, il avait une liaison avec une femme plus âgée que ma mère, dirigeait la fascinante revue Tel Quel et, comme j’avais commencé­ à lire ses livres L’Intermédiaire (1963) et Drame (1965), j’ai sollicité un entretien pour mes recherches. Le jour venu, il me reçoit dans son petit bureau du Seuil, au bout d’un escalier en colimaçon. Nous discutons longuement, il m’emmène dîner, puis tente de m’embrasser. Je résiste. Il me demande ce que je veux faire en France. Je réponds en paraphrasant Marx que je n’ai rien d’autre à perdre que mes chaînes. Une grande passion commence, impossible pour les uns, scandale pour les autres. Je n’étais ni facile ni coincée, et parce que l’alchimie des esprits s’était imposée, celle des corps allait suivre. Avec mon côté slave, quelque peu romantique, j’ai mis du temps à comprendre cet homme capable de faire l’ange comme la bête, où « chaque pièce joue son propre jeu », comme disait Montaigne. Notre histoire d’amour sera pour toute la vie. Mon visa de neuf mois fut prolongé deux fois ; les certificats du Crous et du CNRS ne plaisaient pas beaucoup au consulat bulgare, et Philippe m’a fait le cadeau du « mariage » pour m’éviter le sort des sans-papiers. Le 2 août 1967, nous passons devant le maire du Ve arrondissement, en petit comité, ma sœur et deux amis écrivains comme témoins. Ce sera « le mariage considéré comme un des beaux-arts ». Il a fait de moi Mme Julia Joyaux, son nom de famille. Et mon désir de France a pris racine dans une vie de famille et dans la maternité avec la naissance de notre fils David, accompagnées d’une pensée en recherche qui ne me quitte pas : linguistique, philosophie, psychanalyse, féminisme.


En Chine, avec Roland Barthes (1974).
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Le dossier des services bulgares, qui ont intercepté et archivé mon courrier privé, ne mentionne ni ma vie familiale ni mon travail, tout en entassant, on ne sait pourquoi, des articles qui me sont consacrés et des traductions de mes publications dans la presse française. Je deviendrais alors « informatrice ». En quoi consisterait ma mission ? Mystère. L’indicateur qui me surveille n’a pas l’air de le savoir : il ne le dit jamais. Devais-je glaner des infor­ma­tions auprès de Roland Barthes et d’Émile Benveniste, mes mentors ? Suivre à la trace Jacques Lacan et Alain ­Robbe-Grillet ? D’après une note, j’aurais prévenu mes « agents traitants » que je ne voulais rien écrire de ma main. Complaisance bizarre de leur part. Pourquoi ne m’ont-ils jamais sollicitée avec une quelconque offre ou consigne de collaboration, qu’ils imposent à beaucoup d’étudiants en stage à l’étranger ? Et ils brodent une « légende » (comme on dit dans les services) à mon sujet, un récit fabriqué de toutes pièces, en lieu et place du manque total de preuves concernant mon supposé « recrutement ».

Examinons donc les importants secrets que j’aurais livrés à la mère patrie : Aragon serait déprimé par la mort d’Elsa Triolet (on le serait à moins) et il s’éloigne peu à peu du parti communiste pour se rapprocher des surréalistes (ça fait la « une » de la presse). Les ventes de la revue Politique Hebdo vont mal à cause d’une maquette un peu « provinciale » (passionnant). Et les gouvernements de droite multiplient les nominations d’intellectuels bourgeois réacs à la tête des instituts culturels (pourquoi pas). Après chaque prétendu débrief avec moi, l’agent doit noter la qualité de mes infos : elles sont parfois « faibles », souvent « incomplètes », mais jamais « confidentielles ».

Bref, comme espionne, je suis nulle. À la lecture de ces comptes rendus, une journaliste d’origine bulgare de la prestigieuse London Review of Books a émis l’hypothèse que je rendais chèvres ces agents traitants [1]. La réalité est beaucoup plus simple : je ne m’attardais pas aux guichets de l’ambassade ou du consulat ; j’échangeais quelques politesses avec les employés dont la plupart étaient des espions (c’est classique) et dont j’ignorais la plupart du temps les noms. Je n’ai jamais travaillé ni avec eux ni pour eux et j’ignore encore de qui il s’agit. À y repenser ­aujourd’hui, j’imagine des fonctionnaires kafkaïens, enfermés dans leurs bureaux, contraints de pondre de la paperasse, du « renseignement » pour justifier leur salaire, obtenir un avancement, se faire bien voir auprès de la hiérarchie bureaucratique et mieux nourrir leur famille. Ils veulent fabriquer un dossier, mais sans m’accabler. Ils inventent que je collabore, mais pas tant que ça. Rigolaient-ils à mon sujet en buvant de la slivova [de l’eau-de-vie de prunes] ? Tiens, qu’est-ce qu’on va encore lui faire dire sur cette note ? La plupart du temps, ils se contentaient de recopier l’actualité. Une fois seulement – je ne sais pas ce qui leur a pris –, ils ont complètement déraillé (trop de slivova ?) en me prêtant des propos délirants sur « la cause palestinienne », qui n’aurait pas le soutien qu’elle mérite « à cause d’une presse sous influence sioniste ». Peut-être pensaient-ils me rendre service en rectifiant le tir après l’affaire Albert Cohen ? Seule certitude : j’ai dû cesser de les inspirer assez vite, parce que le dossier Sabina a été clos dès 1974, faute de résultats probants.

On me prête des « stratégies » avec ces fonctionnaires secrets. Je n’en avais aucune. Je savais que je resterais une étrangère en France. L’étrangeté elle-même devenait désormais mon pays, mon destin. Et j’y découvrais une idée neuve du bonheur : ne pas appartenir, ne pas « être au service de », mais essayer d’être – sans « en être ». Proust et Arendt devaient m’éclairer, chemin faisant, dans ce choix. N’est-ce pas la condition majeure de pouvoir penser, ce qui veut dire penser d’un autre point de vue, du point de vue de l’autre ? Une épreuve et une chance. Je les retrouve dans l’expérience de la pratique de la psychanalyse, par les transferts et les investissements des traumas et des renaissances à l’écoute de mes patients. Je passais donc en coup de vent au consulat pour essayer de faire autoriser une éventuelle visite de mes parents à Paris, et je m’empressais de quitter ces bureaux pour reprendre mes lectures, mes séminaires, mes livres en cours.

IV. Si j’étais morte avant lui...

Passons au deuxième volet, curieusement oublié dans les articles à ce sujet : les rapports de surveillance dont je faisais l’objet. Pour une pré­tendue espionne, j’étais surtout très espionnée. Pas moins de seize agents auraient travaillé sur mon cas, relève le dossier. Je me souviens d’un ancien camarade de lycée venu un jour sonner chez moi sous prétexte de m’apporter un colis de mes parents – un pot de confiture et des baklavas. Je l’ai accueilli ; nous avons pris le thé ; il m’a montré un poème bulgare que je trouvais mal troussé, puis je l’ai remercié parce que j’avais du travail. Traduit en langage d’agent secret, cela donne une note qui me présente comme « hautaine » et « dédai­gneuse à l’égard de la poésie nationale ». Et cet autre employé de l’ambassade, que je prenais pour un lourdaud un peu collant, y allait aussi de son rapport. Un jour, alors qu’il insistait pour me voir, je lui ai adressé une carte postale de Bruxelles pour qu’il me lâche un peu, en concluant d’un slogan ridicule : « Vive le pouvoir populaire. » Croyez-le ou non, cette missive est aujourd’hui présentée comme une preuve accablante de ma culpabilité.



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J’en viens au dernier chapitre de cette affaire, le plus intime, le plus glaçant : la lecture de mon courrier par la police durant des années. Je découvre avec effroi que les lettres adressées à mes parents étaient systématiquement ouvertes. Le régime lisait tout, voyait tout. Nos échanges les plus anodins sur leurs dates de venue en France, jusqu’à l’évolution de la santé de mon père, la naissance de mon fils ou les inquiétudes de ma mère. Rien n’échappait au contrôle policier, pas même une lettre rassurante de la mère de Philippe adressée à mon père et à ma mère, ou un mot de ma belle-sœur après un week-end à la mer. Je dois l’avouer : cet espionnage et la publication en ligne de ces lettres m’ont envahie de dégoût, de révolte et de terreur rétrospective. Quelles pressions mes parents ont-ils subies ? Ont-ils été harcelés par la police ? Ne m’ont-ils rien dit pour me préserver ? Dans un compte rendu à mon sujet, une main a noté : « Sabina a visiblement très envie de faire venir ses parents en France. Mais elle fait comme d’habitude : elle nous réclame beaucoup sans rien proposer en échange. » Je n’oublierai jamais les derniers jours de mon père, dans cet hôpital sordide de Sofia, coupé du monde, visites interdites. Malgré tous mes efforts, je n’ai pas réussi à l’en sortir et le régime a poussé l’ignominie jusqu’à lui refuser une sépulture : les inhumations étaient réservées aux seuls communistes, pour éviter les attroupements religieux. Mon père subirait la crémation, contrairement à ses volontés. « Si vous étiez morte avant lui, m’a-t-on dit, comme vous avez une certaine notoriété, pourquoi pas. On aurait pu l’ajouter à votre tombe, mais là, vous comprenez... » Que voulait-on me faire payer ? Mon deuil a pris la forme d’un polar métaphysique, Le Vieil Homme et les Loups (1991).

Hitchcock disait : « Je peins un innocent dans un monde de coupables. » Aujourd’hui, les médias font souvent l’inverse : ils peignent un coupable dans un monde d’innocents. Ils n’observent­ plus le monde avec des points d’interrogation : ils assènent et propagent. Ils s’indignent quand Facebook utilise vos données personnelles, mais ils divulguent vos correspondances privées sur la Toile globalisée. Au lieu de se demander si un dossier fourni par un régime totalitaire pourrait être truqué, au lieu de rappeler à quel point le mensonge faisait partie intégrante de la culture de ces régimes et de vérifier les sources. Se rendent-ils compte qu’ils participent à la chaîne de l’abjection post-totalitaire ? Si vous avez l’impudence de contester leur aveuglement et la diffamation qu’ils propagent à votre sujet, ils s’entêtent avec cette formule désolante : « Nous maintenons l’ensemble de nos informations. » Il ne s’agit pas d’informations, mais de désinformations, qu’ils diffusent avec la bonne conscience des intouchables.

L’histoire ne nous apprend jamais rien ? Oubliés, les procès staliniens ? Comment ne pas remarquer que ces vingt-neuf lettres personnelles extorquées par la police d’un régime, où le mensonge, devenu instrument politique, est un abus à la longue aussi, sinon plus, dévastateur que l’absence affichée de toute ­liberté publique ? Cet outrage en lui-même prouve, si besoin en était, que mon prétendu « dossier » n’est pas celui d’une agente, mais d’une personne sous surveillance aggravée.

On m’objectera que cette histoire d’espionne pourrait être vraisemblable : je venais de Bulgarie ; mes parents étaient restés à Sofia ; j’étais forcément obligée de collaborer avec le régime, ne serait-ce que pour les protéger. Puisque j’allais parfois à l’ambas­sade pour faire avancer leurs demandes de visas, donc je n’étais pas claire. Pire, diraient les manipulateurs « fichistes », je prenais mes distances avec mon pays natal, au point de faire une psychanalyse en français ! J’avais quelque chose à cacher. Sauf que cette manière de penser par blocs « vraisemblables » dénie la singularité de chacun. Il n’y a plus d’êtres humains, il n’y a que des schémas, et si vous tombez dans l’un d’eux, c’est fini. Allez ensuite expliquer que la vérité est par essence singulière – haecceitas [individualité], « voici ce qui existe », comme le disait la philosophie du Moyen Âge. La rumeur est poisseuse, on ne vous écoute plus.

Dans cette affaire, je me suis sentie comme un micron rattrapé par la pulsion de mort qui déferle aujourd’hui sur la planète déboussolée. En continuant de « me voyager », avec ma famille, mes analysants et des amis aussi lucides qu’exigeants, je n’exclus pas de mener un procès pour démon­ter ce système. Au fond de moi résonne quand même et toujours le mot de Colette : « Renaître n’a jamais été au-dessus de mes forces. »

Propos recueillis par Olivier Bouchara, Vanity Fair, mis à jour le 20 juillet 2018.


[1J’ai traduit cet article, Un pot, un chemisier, une lettre. A.G.

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