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Philip Roth, géant de la littérature américaine

Hommages & témoignages, Vidéos, Cinq livres indispensables

D 23 mai 2018     A par Viktor Kirtov - C 5 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Philip Roth, le géant de la littérature américaine, est mort à l’âge de 85 ans

« On dit que Philip Roth est mort. C’est sûrement faux. Il a dû envoyer dans la tombe un de ses doubles, Nathan Zuckerman ou David Kepesh, et il est bien tranquille dans sa belle maison du Connecticut ; il nage tous les jours. »
Josyane Savigneau

Jeudi 24 avril, François Busnel lui consacrera une émission spéciale de La Grande Librairie et nous enrichirons ce premier écho au fur et à mesure des témoignages.

Nous lui avions consacré un article récent pour la soirée Roth à Paris, le 29 mars au Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme pour son vingtième anniversaire, et la sortie en Pléiade de l’oeuvre de l’auteur.


Philip Roth en janvier. Philip Roth, Saul Bellow and John Updike ont formé le trumvirat au sommet des lettres américaines de la seconde moitié du XXe siècle.
Crédit : Philip Montgomery pour The New York Times


HOMMAGES

Sur Europe 1, François Busnel rend hommage à Philip Roth

La littérature perd l’un de ses plus grands contemporains. Sur Europe 1, l’animateur de "La grande librairie", sur France 5, rend hommage à l’écrivain américain.

"Un homme complexe". Pour le journaliste littéraire, qui a interviewé Philip Roth, notamment en 2012, l’écrivain américain "était l’homme le plus complexe du monde et il jouait de cette complexité". "Il s’amusait avec l’image qu’il renvoyait", souligne François Busnel. En 2012, Philip Roth avait annoncé qu’il arrêtait l’écriture. Nemesis, publié la même année, est son dernier roman.

"Son oeuvre est l’une des plus importantes de notre temps". Pour ses nombreux romans, Philip Roth a reçu de nombreux prix prestigieux : le National Book Award, le prix Médicis étranger, le prix Pulitzer. Le Nobel de littérature, dont il était le favori ces dernière années, lui a néanmoins toujours échappé. "Son oeuvre est l’une des plus importantes de notre temps, (...) de 1959 à 2010, c’est l’homme qui a le mieux raconter l’Amérique", affirme François Busnel. "C’était un grand anthropologue du genre humain. Il guettait les réactions des autres et savait mieux que personne les raconter en quelques phrases dans des histoires jubilatoires", souligne l’animateur de La grand librairie.

Le prix Nobel "était devenu un gag" pour Philip Roth, selon Josyane Savigneau

LE POINT / AFP
23/05/2018


© AFP/Archives / JACQUES DEMARTHON

Le prix Nobel de littérature, qui a toujours snobé le romancier américain Philip Roth, décédé mardi, "était devenu un gag pour lui", a affirmé mercredi l’écrivaine Josyane Savigneau.

"C’était devenu un gag pour lui. Chaque année on en parlait, c’était devenu drôle", a déclaré sur France Inter la journaliste. amie de l’écrivain qui lui rendait régulièrement visite, et à laquelle il avait accordé un rare et long entretien pour le quotidien Libération en septembre 2017.

"Le Nobel a quand même raté beaucoup de grands écrivains, n’est-ce pas ? Proust, Joyce... je ne ferai pas toute la liste. (...) Et quand il a écrit ’La Bête qui meurt’, qui est un livre assez sexuel, son agent l’a appelé : dis donc, tu viens encore de rater le Nobel !", a-t-elle raconté.

Philip Roth a été souvent donné parmi les favoris de la prestigieuse récompense décernée par l’Académie suédoise. Mais nombreux étaient ceux qui pensaient aussi qu’il ne l’aurait jamais, au profit d’auteurs moins célèbres de par le monde.

L’Américain a connu à la place à un autre honneur, en France, celui d’entrer de son vivant dans la collection la Pléiade, l’an dernier à 84 ans. "Il était très content d’être dans la Pléiade. En octobre je lui ai apporté sa Pléiade. Il ne lit pas le français, mais il était vraiment content", a rapporté Mme Savigneau.

Elle est revenue sur son annonce fracassante, en 2012, qu’il arrêtait d’écrire.
"Il disait : j’en ai assez de cette discipline. Et je ne comprenais pas comment, après avoir été pendant 50 ans tous les jours à son poste de travail, on décide d’arrêter. Il disait : non, je suis allé plus loin que ce que je pouvais faire, j’en ai assez", a-t-elle expliqué.

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Josyane Savigneau présente son ouvrage "Avec Philip Roth" (Gallimard, 2014) à la librairie Mollat à Bordeaux.

Plus ICI : « Avec Philip Roth » par Josyane Savigneau

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Philip Roth : la nécro de Josyane Savigneau pour Le Monde

Le Monde|23.05.2018
Mis à jour le 24.05.2018

Par Josyane Savigneau

On dit que Philip Roth est mort. C’est sûrement faux. Il a dû envoyer dans la tombe un de ses doubles, Nathan Zuckerman ou David Kepesh, et il est bien tranquille dans sa belle maison du Connecticut ; il nage tous les jours. Mais non, Nathan Zuckerman et David Kepesh sont vivants pour toujours, dans les romans de Roth, et c’est la belle aventure commencée à Newark (New Jersey) le 19 mars 1933 qui vient de se terminer, mardi 22 mai, à New York.

Newark est plus que la ville natale de Philip Roth, elle est un vrai personnage de son œuvre. En 2013, il y a fêté ses 80 ans. Désormais, on peut y faire un « Roth’s Tour », voir son quartier natal, sa maison d’enfance et chercher les traces du Newark de ses romans, qui n’existe plus guère. Déjà, dans son livre autobiographique Patrimoine (1991), récit bouleversant de l’accompagnement de son père dans les derniers mois de sa vie, il parcourt avec lui une ville disparue, que son père fait revivre par ses souvenirs, car, agent d’assurances, il en connaissait toutes les rues et tous les immeubles.

C’est donc dans le quartier juif de Weequahic que naît et grandit le petit Philip, auprès de son père, de sa mère et de son frère aîné – de cinq ans –, Sandy. Newark était alors une juxtaposition de petits villages, chacun regroupant une communauté, les Slaves, surtout des Polonais, les Italiens, les Irlandais – les seuls à parler anglais à leur arrivée – et quatre villages plus petits regroupant les juifs, les Noirs, les Grecs et les Chinois, très minoritaires.« En gros, disait Roth, c’était comme si on vivait dans une Europe miniature, une Europe qui bouillonnait à petit feu, sans les Français et les Espagnols. »

L’homme de Newark

A Weequahic, expliquait-il, il avait fait l’expérience de « la vie juive », avec l’assurance qu’elle peut apporter. Là, il n’avait pas ressenti l’antisémitisme. Mais les parents avaient pour leurs enfants un souci d’intégration, ils voulaient les voir devenir totalement américains, médecins ou avocats : « Pas de barbes, pas de kippas, tout le monde parlait anglais, dans la rue comme à la maison : nous étions totalement américanisés, mais quand même conscients que nous étions juifs. »

Les grands-parents paternels de Roth étaient arrivés de Russie et les grands-parents maternels de l’Empire austro-hongrois. Ashkénazes, ils parlaient le yiddish, et leurs petits-enfants ne les comprenaient pas. Ses parents étaient tous les deux nés dans le New Jersey. Son père, Herman, en 1901, sa mère, Bess, en 1904. C’est son grand frère qui voulait être artiste, Philip pensait plutôt devenir avocat.

Philip n’a quitté Newark que pour aller à l’université de Bucknell, en Pennsylvanie. Il était heureux de prendre son envol, notamment pour s’éloigner d’un père toujours trop inquiet pour ses enfants – on en trouve la trace dans l’un des derniers romans de Roth, Indignation (2008), où le père du héros étouffe son fils de ses inquiétudes.

Ce Newark qu’il quitte, où il jouait avec passion au baseball et au softball, est pourtant le lieu fondateur, Roth y revient dans la plupart de ses romans. Quand ses personnages n’y sont plus, la ville resurgit dans leur mémoire. Par exemple, dans Opération Shylock (1993), un de ses chefs-d’œuvre, quand le vrai Roth – car il y en a un faux – a rendez-vous à New York chez un traiteur juif d’Amsterdam Avenue, c’est toute l’atmosphère du Newark de ses jeunes années qu’il retrouve, dans un passage mémorable.

Un parfum de scandale

A l’université, Roth s’est trouvé pour la première fois « dans un environnement non juif ». Pas de propos antisémites contre lui, mais un sentiment d’étrangeté, la sensation diffuse d’être soudain minoritaire. C’est à l’université qu’il prend conscience qu’il aime raconter des histoires, que ses condisciples écoutent volontiers et trouvent drôles. Alors pourquoi ne pas les écrire ? Et commencer par des nouvelles ?

C’est ainsi qu’en 1959 paraît son premier livre, Goodbye Columbus, immédiatement couronné par un National Book Award, ce qui est assez rare pour un premier livre. Et immédiatement considéré comme scandaleux. Une nouvelle, en particulier, Défenseur de la foi,est publiée dans le New Yorker. Aussitôt, avalanche de lettres de protestation, désabonnements. Les lecteurs juifs ne supportent pas la manière dont ce « mauvais juif » parle d’eux. Les rabbins s’en mêlent, on le dit traître à sa communauté. L’un d’eux va jusqu’à affirmer qu’au Moyen Age, on savait quoi faire de ce genre de personnes.

Cette réputation, Roth ne l’a vue disparaître qu’à la fin de sa vie, quand, en 2013, pour ses 80 ans, a eu lieu une cérémonie en son honneur à la grande synagogue de New York, sur la 5eavenue. Il n’était pas là, il relevait de maladie, mais il aimait qu’on lui raconte ce moment où, dans l’auditorium de la synagogue, on avait lu un extrait de Portnoy et son complexe (1969). « J’ai gagné ! », criait-il alors en riant aux éclats.

Portnoy et son complexe, dix ans et quelques livres – qu’on peut désormais relire en « Pléiade » – après Goodbye Columbus, assure à Roth une réputation mondiale, mais à nouveau scandaleuse. Alexander Portnoy est un jeune juif qui raconte certaines choses à son psychanalyste, notamment le fait qu’il se masturbe avec entrain. Or, un bon juif ne se masturbe pas. Pire, ce Portnoy conteste les traditions familiales. Il est excédé d’entendre que tout ce qui est juif est magnifique et que ce qui est non-juif suspect. Il est en révolte contre ses parents et toute sa famille.

On a voulu surtout retenir cela de ce roman. On pouvait pourtant en faire une lecture plus subtile. Un jour, la sœur de Portnoy, lasse d’entendre ses plaintes, lui explique que s’il était né de l’autre côté de l’Atlantique, en Europe, il ne serait peut-être plus là pour se plaindre. Cette question hante l’œuvre de Roth. Qu’est-ce qu’être un juif américain, un juif qui n’a pas connu la Shoah ? S’il a inventé Le Complot contre l’Amérique (2004), où il imagine que Lindbergh, grand aviateur, mais terrible antisémite, devient président des Etats-Unis, c’est pour pouvoir écrire sur la peur, la peur quotidienne de toute une famille et de toute une communauté.

Après Portnoy, on peut dire que la machine Roth est lancée.Le Sein (1972), sorte de Métamorphose, mais sans l’angoisse kafkaïenne – un des auteurs de prédilection de Roth –, où un professeur d’université est transformé en un énorme sein de femme. Ma vie d’homme (1974), récit d’un mariage désastreux, où l’on trouve sans doute un écho de sa vie avec sa première femme, Margaret Martison. Ce roman, qui a ancré sa réputation de misogyne, il le commentait ainsi au moment de sa sortie en France :« Un homme qui déteste sa femme déteste-t-il toutes les femmes ? Bien sûr que non. »

Après Professeur de désir, en 1977, commence, en 1979, le cycle de Zuckerman, avec L’Ecrivain fantôme, suivi de Zuckerman délivré (1982) et de La Leçon d’anatomie (1983). Zuckerman est un véritable double de Roth – Roth aimait travailler sur le thème du double. Comme Roth, il a écrit un livre à scandale, Carnovsky, il est extrêmement critique sur la société américaine, sur le sort fait aux écrivains, et parfois hostile à son double, l’auteur, Philip Roth. Ainsi, plus tard, dans Les Faits (1988), texte censément autobiographique, il prend la parole, vient de lire le manuscrit, et conseille à Roth de ne pas le publier, car il est bien meilleur quand il invente des personnages, dont Zuckerman, que quand il raconte sa vie.

L’écrivain et ses doubles

Roth a toujours dit que La Contrevie (1986) avait été un tournant dans sa vie. C’est en effet un chef-d’œuvre de construction narrative, d’humour et d’interrogation sur l’identité. Un roman fou, avec les deux frères Zuckerman, Nathan et Henry, un texte auquel on pourrait consacrer tout un livre et qui fait mourir Nathan pour mieux le ressusciter, une épopée où tout est à double sens, où tout est réversible. La Contrevieest du très grand Roth, comme, quelques années plus tard, Opération Shylock et Le Théâtre de Sabbath (1995).

Dans Opération Shylock, il pousse le thème du double à son extrême, puisqu’il y a deux Philip Roth, le vrai, et un imposteur, qui est en Israël pour prêcher le diasporisme, le retour des juifs en Europe. Roth va aller sur place pour avoir raison de lui. S’il voulait, comme il le dit à propos de Kafka « imposer sa fiction à l’expérience » plutôt que« traduire son expérience en fiction » et approcher « cette indicible réalité »que chacun cherche, il y est parvenu, là, à la perfection. C’est un roman pluriel, un labyrinthe où l’on ne se perd jamais, un récit d’espionnage palpitant, un thriller politique, une réflexion aussi sur la judéité bien sûr.

Quand on demandait à Roth quels étaient ses livres préférés, en lui disant qu’on aimait par-dessus tout Shylock, il répondait : « Moi j’aime Pastorale américaine, parce que beaucoup de gens l’ont aimé, et Le Théâtre de Sabbath parce que beaucoup de gens l’ont détesté. » Comment détester cette histoire ? Mickey Sabbath, 64 ans – Roth en avait 60 quand il l’a inventé –, est hanté par la mort et ne parvient pas à se suicider. C’est le roman que Roth considérait comme son plus abouti, celui où il s’était senti le plus libre, celui dont il a choisi de lire un long passage en 2013, lors de la fête organisée à Newark pour son anniversaire.

Mais ce n’est pas Le Théâtre de Sabbath qui a fait de Roth, en France, un auteur non seulement reconnu, mais qui se vend, qui devient best-seller au point qu’il disait en riant : « En France, je suis sanctifié. » C’est Pastorale américaine (1997), récit d’un drame familial au moment de la guerre du Vietnam– à laquelle Roth a toujours dit son hostilité –, quand la fille d’un juif du New Jersey commet un acte terroriste.

Comme un poisson dans l’eau

J’ai épousé un communiste (1998) a été considéré par la critique américaine comme une sorte de règlement de comptes avec sa seconde épouse, l’actrice britannique Claire Bloom, mais les Français ne l’ont pas lu ainsi, plutôt comme une dénonciation du maccarthysme. Dénonciation aussi, mais cette fois du politiquement correct, avec La Tache (2000), best-seller en France, prix Médicis étranger en 2002. Grand roman sur les dérives de la société américaine à la fin du XXe siècle et roman sur le mensonge, puisque le héros, Coleman Silk, qui est noir, se fait passer pour blanc.

Ensuite, Roth publie presque chaque année, fait disparaître Zuckerman – mourir ? On ne sait pas – dans, Exit le fantôme (2007), puis après Nemesis (2010) – encore un roman sur la peur, au moment d’une épidémie de poliomyélite, juste après la seconde guerre mondiale – décide de ne plus publier – et même probablement de ne plus écrire, contrairement à ce que beaucoup espéraient. « J’ai connu pas mal de défaites, disait-il au Monde en 2013, mais comme le boxeur Joe Louis, moi aussi j’ai fait du mieux que j’ai pu avec ce que j’avais. »

Il trouvait « trop romantique » la tristesse de tous ceux qui se désolaient de ne plus pouvoir attendre un nouveau livre de lui. Il classait ses papiers, il donnait du matériel à son biographe, Blake Bailey. Il voyait ses amis, il nageait tous les jours, soit en été dans sa maison du Connecticut, soit à New York « à l’église », « parce que la piscine est au sous-sol d’une église ».

Il s’amusait d’être devenu « gentil et ennuyeux » ? Gentil, certes, ennuyeux jamais. Mais on le préférait un peu rude, et écrivant les livres magnifiques qu’il faut maintenant vite relire.

Crédit : https://www.lemonde.fr/

Alain Finkielkraut  :  «  Grâce au roman, Philip Roth s’élevait au-dessus de ses propres engagements  »

Le Monde | 23.05.2018 Propos recueillis par Jean Birnbaum

Dans un entretien au « Monde » le philosophe français rend hommage à l’auteur américain, qu’il a bien connu.

Dans son dernier entretien au « Monde des livres », Philip Roth rappelait qu’il devait le mot « uchronie », utilisé pour son roman Le Complot contre l’Amérique, à Alain Finkielkraut. L’écrivain américain et le philosophe français se connaissaient bien. Nous avons demandé à ce dernier comment il envisageait l’héritage de Philip Roth, mort mardi 22 mai 2018 à New York.

Vous avez appris la mort de Philip Roth. Quel rapport entretenez-vous à son œuvre ?

Il me serait plus facile de dire quelques mots sur l’œuvre de Philip Roth au lendemain de sa mort si je ne connaissais pas l’homme. Or je l’ai rencontré chez Milan Kundera, au tout début des années 1980, et depuis lors nous nous sommes vus assez fréquemment, à Londres, à New York ou dans le Connecticut. Son amitié, comme celle de Kundera, a été l’une des chances de ma vie. Alors aujourd’hui, je le pleure. En tant qu’écrivain, il ne nous manquera pas, car son œuvre est là, imposante, majestueuse, achevée. Mais la personne a disparu à tout jamais. Ce constat est banal. Cela ne l’empêche pas d’être pour moi très douloureux. Parce que j’ai eu l’extraordinaire privilège de le connaître, Philip Roth me manquera. Voilà ce que je voulais dire d’abord.

Vivre selon la littérature, disait Roland Barthes, c’est « vivre selon la nuance », refuser de voir les choses en noir et blanc… Pensez-vous que Roth s’inscrit dans cette tradition ?

Le mot qui me vient à l’esprit pour caractériser son œuvre, ce n’est pas celui de « nuance », même s’il faisait preuve de beaucoup de finesse dans son exploration du cœur humain. C’est plutôt celui d’« exubérance ». Il y a, dans ses romans, une énergie prodigieuse. Ils sont émaillés de dialogues et même de querelles inoubliables. Ainsi de La Contrevie, où il fait vivre toutes les dissensions d’Israël. C’est en cela qu’il est un grand romancier. Il ne défend pas une thèse, il met en scène des postures divergentes sans prendre parti. C’est par l’exubérance qu’il rejoint la nuance.

Dans votre livre Un cœur intelligent, vous consacrez un beau texte à La Tache, de Philip Roth, et vous dites qu’une des leçons décisives de ce livre est la suivante : « Tout ce qui arrive nous parvient sous la forme de récit. »
Nous passons en effet notre vie à nous raconter des histoires. Et le roman est là pour nous libérer de notre activité fantasmatique. La Britannique Iris Murdoch dit que le grand art ne relève pas du fantasme, justement, il casse son emprise et nous amène à une vision vraie. Je crois que la littérature est ce passage. Pour parler comme Kundera, elle permet de déchirer « le rideau magique tissé de légendes » suspendu devant le monde. C’est exactement ce que fait Philip Roth. Il déchire le rideau.

Vous avez qualifié son tempérament de « batailleur ». Qu’est-ce à dire ?
Il n’était pas un essayiste. Il a été par exemple meurtri par les polémiques qu’ont suscitées, dans la communauté juive, Goodbye, Columbus et le livre que je persiste à appeler Portnoy et son complexe. Au lieu de régler ses comptes, il a mis en scène cette petite guerre dans la première grande série des Zuckerman. Chacun y a la parole. Il « bataillait », mais grâce au roman, il s’élevait au-dessus de ses propres engagements.

A propos de Zuckerman, vous avez écrit que ce personnage d’alter ego prouve qu’il y a, dans l’œuvre de Roth, au moins autant d’« alter » que d’« ego »…
Au début, Zuckerman était le héros des romans où il apparaissait. Roth racontait son histoire et on lui a beaucoup reproché de faire à travers lui une autobiographie déguisée. Certains critiques affirmaient qu’il n’était capable de parler que de lui-même en changeant de nom. Et puis, à partir de La Contrevie, la série des Zuckerman a pris une autre orientation. Il est devenu non plus un héros, mais une oreille. Il a raconté des histoires qui arrivaient à d’autres. Ainsi, d’abord, dans Pastorale américaine, l’un des plus beaux romans de Philip Roth, le personnage central est un juif calme, aux antipodes de Roth lui-même. Et puis il y a La Tache, ce livre inouï dont le héros est Coleman Silk, un Noir qui se fait passer pour juif afin de n’être pas défini par sa couleur et de pouvoir exister comme individu, et qui est rattrapé par l’antiracisme débile sévissant sur les campus américains…


Un mot pour conclure ?

Je voudrais quand même rappeler que Philip Roth a été le non-lauréat annuel du prix Nobel de littérature. Il a payé ainsi l’accusation de misogynie qui a été portée contre lui après la parution de Ma Vie d’homme. C’est un scandale absolu qui discrédite de façon définitive, à mes yeux, le jury de Stockholm.

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L’écrivain français voit dans l’œuvre de l’Américain, « un contrepoison de l’époque ».

LE MONDE DES LIVRES | 23.05.2018 | Par Marc Weitzmann


Philip Roth à New York en septembre 2010. ERIC THAYER / REUTERS

Que dire, à chaud ? « Le spectacle est fini, the show is over », aimait-il répéter dans la période où il a pris la décision de cesser d’écrire. L’illusion théâtrale comptait beaucoup pour lui, Shakespeare bien sûr en premier lieu, Tchekhov également, il voyait toute son œuvre comme un spectacle dont il était le metteur en scène ironique et, tour à tour, chacun des personnages plus ou moins accablés, et maintenant que le rideau est bel et bien tombé, il serait bien de ne pas se laisser aller à l’excès d’hommages et aux génuflexions compassées pour « la littérature » qui bloque, en définitive, l’accès à la lecture, il serait bien d’éviter une dernière fois le piège de la mort.

Ce qui frappait chez Philip Roth, et emportait l’adhésion comme l’affection immédiates, c’était le mélange de grande sophistication et de la plus totale spontanéité. De la discipline artistique la plus exigeante et de la complète absence d’apprêt.

Cette dualité qu’il est parvenu à faire coexister de manière harmonieuse dans chacun de ses meilleurs livres existait aussi dans la vie

Le « visage pâle », disciple d’Henry James, et le « peau rouge », lecteur de Walt Whitman et d’Allen Ginsberg, ainsi qu’il l’a théorisé lui-même autrefois – le mélomane amoureux de Gustav Mahler et le fan de Jimi Hendrix, l’amoureux tragique et le diable dionysiaque, l’écrivain et citoyen ordonné, et l’anarchiste –, cette dualité qu’il est parvenu à faire coexister de manière harmonieuse dans chacun de ses meilleurs livres existait aussi dans la vie, et je crois qu’elle était la base non seulement de son écriture, mais, plus important encore, de ce qui permettait cette écriture et l’alimentait, c’est-à-dire sa liberté. Son sens du jeu.

Le côté « Henry James » l’emportait manifestement chaque fois qu’il commençait un roman – en tout cas chaque fois qu’il m’a été donné de le voir faire. Ça le déprimait profondément. […]

Crédit : lemonde.fr

France 24 / AFP

Auteur de plus de 30 livres, dont "Pastorale américaine" pour lequel il a reçu le prix Pulitzer en 1998, de "Portnoy et son complexe" qui l’a fait connaître en 1969, l’écrivain Philip Roth est mort mardi à l’âge de 85 ans dans un hôpital new-yorkais.

Il avait arrêté l’écriture en 2012 par manque d’énergie. Après un demi-siècle à imaginer des histoires qui l’ont rendu célèbre dans le monde entier, et deux ans après son dernier roman "Némésis", Philip Roth s’est éteint mardi soir, ont annoncé plusieurs médias américains, dont le New York Times et le magazine New Yorker.

Il justifiait son retrait encore ces dernières années : "Raconter des histoires, cette chose qui m’a été si précieuse durant toute mon existence, n’est plus au cœur de ma vie", expliquait-il au journal français Libération. "C’est étrange. Jamais je n’aurais imaginé qu’une chose pareille puisse m’arriver. Mais il est vrai qu’il se produit beaucoup de choses que je n’aurais jamais imaginées."

Régulièrement, presqu’inlassablement, l’écrivain aux multiples récompenses (Pulitzer en 1998 pour "Pastorale américaine", National Book Award en 1960 pour "Goodbye, Columbus" et en 1995 pour "le Théâtre de Sabbath") était donné favori pour le Nobel. Mais le prix lui a toujours échappé.

Grand ténébreux au sourcil broussailleux, petit-fils d’immigrés juifs d’Europe de l’Est, Philip Roth a écrit, debout à son pupitre, près de 30 romans : récits provocateurs des mœurs de la petite bourgeoisie juive américaine, satires politiques, réflexions sur le poids de l’Histoire ou sur le vieillissement, ses œuvres sont presque toujours entre autobiographie et fiction.

Sa plume exigeante et sa lucidité implacable sur la société américaine ont fait de lui une figure majeure de la littérature d’après-guerre. C’est le seul écrivain vivant dont l’œuvre a été éditée par la Library of America. En France, il a commencé à être édité [de son vivant] dans la prestigieuse collection de La Pléiade.

Premiers succès, premiers malentendus

Né le 19 mars 1933 dans un quartier juif de Newark (New Jersey), fils d’un agent d’assurances, il publie son premier ouvrage, "Goodbye, Columbus" en 1959, après quelques années à enseigner la littérature. Ce recueil de nouvelles lui vaut un premier succès, mais aussi de premières accusations d’antisémitisme.

Un malentendu qui reviendra avec "Portnoy et son complexe", paru en 1969, qui fait scandale, mais lui vaut aussi succès immédiat et notoriété mondiale. Son jeune héros y aborde sans détour face à son psychanalyste les affres de la masturbation et son rapport obsessif à sa mère, à l’Amérique et à la judéité.

Des représentants de la communauté juive le jugent teinté d’antisémitisme. D’autres dénoncent de la pornographie pure et simple. "J’adore écrire sur le sexe. Vaste sujet ! Mais la plupart des événements racontés dans mes livres n’ont jamais existé. Même s’il faut quelques éléments de réalité pour commencer à inventer", dira plus tard Philip Roth.

À la fin des années 1970, influencé entre autres par le romancier juif américain Saul Bellow, Roth commence une série de neuf livres ayant pour personnage central un jeune romancier juif, Nathan Zuckerman, son double.

Parmi ces romans, trois de ses plus grands succès : "Pastorale américaine" (1997), sur les ravages de la guerre du Vietnam dans la conscience nationale, "J’ai épousé un communiste" (1998) sur le maccarthysme, et "La Tache" (2000) qui dénonce une Amérique puritaine et renfermée sur elle-même.

Il y eut aussi "Les Faits" (1988), une autobiographie sur les 36 premières années de sa vie, entamée après une dépression. Et "Opération Shylock : une confession" (1993), où le narrateur se nomme...Philip Roth, encore un double de l’écrivain.

"Je n’ai plus l’énergie pour supporter la frustration"

Sorti en 2004, "Le Complot contre l’Amérique" imagine le destin d’une famille juive de Newark si les États-Unis avaient élu l’aviateur Charles Lindbergh, aux sympathies pro-nazies, plutôt que de réélire Franklin D. Roosevelt en 1940.
Ce roman, qui brouille constamment la frontière entre fiction et réalité, est revenu récemment dans l’actualité : beaucoup y ont vu des correspondances avec l’élection de Donald Trump.

Philip Roth, qui vivait seul entre sa maison du Connecticut rural (nord-est) et son appartement à Manhattan, était néanmoins sorti de sa retraite fin janvier 2018 pour balayer toute analogie avec l’accession au pouvoir du milliardaire.
Tandis que Lindbergh était "un grand héros" avec de la "substance", écrivait-il au New Yorker, Trump est un président "ignorant du gouvernement, de l’histoire, de la science, de la philosophie, de l’art, incapable d’exprimer ou de reconnaître une subtilité ou une nuance" et utilisant "un vocabulaire de 77 mots".

Si la politique et la société américaine ont été au cœur des œuvres de Philip Roth, la vieillesse et la mort ont hanté ses récents ouvrages comme "Un homme" (2006) ou "Le Rabaissement" (2009). En 2012, il annonce avoir renoncé à écrire et explique que "Nemesis", paru en 2010, était son dernier roman.

"Je n’ai plus l’énergie pour supporter la frustration. Écrire est une frustration quotidienne, et je ne parle pas de l’humiliation", explique-t-il alors au New York Times. "Je ne peux plus passer des jours à écrire cinq pages, que je jette ensuite".

En 2014, il raconte au quotidien suédois Svenska Dagbladet avoir relu ses 31 livres pour "savoir si j’avais perdu mon temps. On ne peut jamais être sûr, vous savez".
Et ce génie littéraire, sans enfant, d’ajouter avoir ressenti "un énorme soulagement : c’est une expérience presque sublime de n’avoir plus à s’inquiéter que de la mort".

France 24 avec AFP

La presse américaine salue une « figure prééminente de la littérature du XXe siècle »

Au lendemain de la mort du romancier, les médias américains reviennent mercredi sur la longue et abondante carrière du romancier américain.

Le Monde | 23.05.2018

Goodbye Colombus, La Plainte Portnoy ou encore Le Théâtre de Sabbath… Les œuvres de Philip Roth, souvent décriées à ses débuts, sont aujourd’hui unanimement saluées par la presse américaine, mercredi 23 mai, au lendemain de l’annonce de la mort du romancier américain, à l’âge de 85ans. De nombreux médias outre-Atlantique reviennent en longueur sur une carrière riche qui s’est étirée sur près de six décennies.

Ainsi, pour le New York Times, Philip Roth était un « romancier prolifique, protéiforme, et souvent noirâtre qui était une figure prééminente de la littérature du XXe siècle ». Pour le quotidien américain, l’auteur a su, tout au long de son œuvre,explorer « la luxure, la vie juive et l’Amérique », soit trois de ses sujets favoris.

« M.Roth était le dernier des grands mâles blancs : le triumvirat d’écrivains – Saul Bellow et John Updike étaient les autres – qui ont dominé la littérature américaine dans la seconde moitié du XXe siècle. Survivant à la fois et porté par un second souffle extraordinaire, M.Roth écrivit plus de romans qu’aucun d’eux. »

Scandales

Et le New York Times de rappeler que PhilipRoth était devenu, en 2005, « le troisième écrivain (après Saul Bellow et Eudora Welty) à voir ses livres consacrés à la Library of America (un équivalent de la Pléiade en France) de son vivant ».

De son côté, Le LosAngeles Times revient sur certains textes de Philip Roth qui ont fait scandale à leur sortie :

« Son travail a constamment brouillé les limites entre la fiction et le mémoire, et souvent laissé les lecteurs à la fois frappés et indignés, en particulier dans son portrait de la vie juive américaine dans les histoires tirées de son enfance dans le quartier majoritairement juif de Weequahic, dans la ville de Newark (New Jersey). »

Ce fut ainsi le cas dès son premier grand succès, Goodbye Colombus, recueil de nouvelles publié en 1959 alors qu’il n’avait que 26 ans. Un des textes, « Défenseur de la foi », avait été diffusé en avant-première par le NewYorker, provoquant un tollé dans la communauté juive.

Le magazine américain, qui avait été le premier à déceler le talent de Philip Roth,publie mercredi un très long portrait du romancier et revient sur ce scandale.

« Son péché était simple : il avait eu l’audace d’écrire sur un enfant juif qui était défectueux, agressif et complaisant, intéressé par l’argent – et il l’avait fait dans un magazine national. Il avait violé le code tribal sur l’auto-exposition juive », explique le journaliste David Remnick, qui avait longuement rencontré l’auteur, en 2017.

Philip Roth avait alors été considéré par des rabbins comme un « mauvais juif » à cause de ces écrits. Le magazine avait également reçu de nombreux courriers de protestation contre le romancier.

Mais, pour le NewYorker, « Roth n’était pas tellement effrayé par l’hostilité qu’il avait suscitée ».

« Il n’était pas un jeune homme de 26 ans. Il était ambitieux, il avait voyagé, il avait enseigné à l’université de Chicago, il avait été dans l’armée. Il y avait quelque chose d’excitant (au début) à avoir une réaction à ses histoires, une réaction dans le monde, au-delà de son cercle d’amis et de rédacteurs. »

Une longue carrière

« Ses thèmes de vie comprenaient le sexe et le désir, la santé et la mortalité, et la judéité et ses obligations –sans doute son sujet le plus définitif, étant donné la controverse entourant ses premières œuvres »,explique également leWashingtonPost.

Et si l’écrivain a surtout écrit des romans, la presse américaine y voit plutôt des œuvres autobiographiques, à travers, notamment, l’un des personnes récurrents, Nathan Zuckerman. Pour leWashingtonPost :

« Ses sujets étaient souvent autobiographiques. (…) M.Roth savourait de flouter la ligne entre le fait et la fiction. Sa deuxième épouse, l’actrice britannique Claire Bloom, s’est sentie trahie en lisant un manuscrit de “Deception” en1990, une anatomie brutale et franche de l’infidélité qui mettait en vedette des personnages nommés Philip et Claire. (…) La ville natale de M.Roth, Newark, revenait aussi souvent dans son travail. »

Au-delà des scandales qui ont jalonné sa carrière, tous les médias saluent mercredi la longévité de celle-ci. « Dans la soixantaine, un âge où de nombreux écrivains sont en train dedisparaître, il a produit une suite exceptionnelle de romans historiques – American Pastoral, TheHuman Stain etI Married a Communist – un produit de son engagement personnel avec l’Amérique et des thèmes américains », salue ainsi le NewYorkTimes.

Philip Roth en quelques dates

19 mars 1933 Naissance à Newark, New Jersey

1959 Son premier livre est un recueil de nouvelles, Goodbye, Columbus

1969 Portnoy et son complexe(retitréLa Plainte de Portnoydans « La Pléiade »)

1974 Ma vie d’homme

1995 Le Théâtre de Sabbath

1997 Pastorale américaine

2000 La Tache

2010 Némésis

2012 Il annonce qu’il cesse d’écrire

22 mai 2018 Mort à New York

Crédit : https://www.lemonde.fr/


ENTRETIENS

Philip Roth : « Pourquoi ne pas être drôle dans un livre ? »


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Le Monde
JEUDI 24 MAI 2018
« Le Monde » publie des extraits du dernier entretien que lui avait accordé l’écrivain, en 2017, à l’occasion de la publication de ses œuvres dans La Pléiade »

ENTRETIEN

Durant l’été 2017, Philip Roth avait reçu, dans son appartement de New York, le journaliste et écrivain Marc Weitzmann, venu l’interroger à l’occasion de la parution du premier tome de ses œuvres dans « La Pléiade ». Extraits du dernier entretien donné au Monde par celui qui confiait avoir « arrêté d’écrire quand il le fallait ».

L’un des quatre romans publiés dans « La Pléiade »,« Ma vie d’homme », décrit une guerre à mort entre un homme et une femme, mais aussi la lutte intérieure de l’homme, qui est le narrateur, pour comprendre comment il est tombé dans le piège de ce mariage infernal. N’est-ce pas le premier livre dans lequel vous réfléchissez explicitement aux liens entre fiction et matériel autobiographique ?

Ma vie d’homme s’appuie sur un épisode personnel, mon premier mariage, qui s’est révélé une expérience choquante, épouvantable et sordide. Dans la vraie vie, je n’ai moi-même appris toute l’étendue du piège dans lequel j’étais tombé que très tard, la dernière année ; lorsque, après avoir essayé de se tuer, ma femme m’a elle-même raconté comment, trois ans plus tôt, elle s’était rendue clandestinement à Harlem pour acheter à une femme enceinte le flacon d’urine qu’elle avait ensuite fait analyser comme étant le sien, dans le but de me persuader qu’elle attendait un enfant de moi, et me convaincre ainsi de l’épouser.

A l’époque, l’aveu de cette trahison, qui est au cœur de Ma vie d’homme, m’a laissé stupéfait, sans voix, et je crois qu’après notre séparation, en 1962, ce mutisme est l’état dans lequel je suis resté durant les cinq années suivantes.

J’avais publié jusque-là deux livres en trois ans [Goodbye, Columbus, en 1959 , et Laisser courir, en 1962], et je n’ai plus rien fait paraître d’autre avant 1967. Je suis venu à New York, je me suis installé dans je ne sais quel appartement sous-loué... Et je n’arrivais plus à écrire. Je n’arrivais pas à comprendre comment une telle chose avait pu m’arriver.

Dans le roman, c’est non seulement la situation, mais aussi la pathologie même du personnage de la femme, Maureen, sa sociopathie, qui semblent incroyables aux yeux du narrateur...

Incroyables, oui, mais seulement pour un narrateur issu d’un milieu tel que le mien. Rien dans ma vie ne m’avait préparé au sordide. Je venais de la classe moyenne juive du New Jersey, j’avais grandi dans un quartier de Newark très serein, paisible, où régnait la confiance.

Il y a dans votre écriture une part d’introspection, mais par le biais de la fiction. A un moment, au cours des nombreuses discussions qu’il a avec son psychanalyste au sujet de son supposé narcissisme, le narrateur-écrivain de « Ma vie d’homme » dit ceci : « Le "moi " est généralement au romancier ce que sa propre physionomie est au portraitiste : un problème à résoudre pour son art.( ... ) Son succès à se décrire lui-même dépend de son pouvoir de détachement, de sa capacité à se dénarcissiser »…

Oui. Bien sûr, le moi n’est pas toujours le sujet. Mais si ce que vous écrivez est basé sur l’expérience, alors, d’une façon ou d’une autre, vous devez vous pencher sur vous-même.

Le problème, lorsqu’on fait cela, c’est que la tentation est très forte de se décrire comme la victime naïve d’une catastrophe· extérieure. C’était l’un de mes obstacles en écrivant Ma vie d’homme. Dans les premières versions, le narrateur ne cessait de s’apitoyer sur son sort. Mais si vous vous contentez de faire de vous, dans un livre, l’innocent indigné que vous êtes dans la réalité, eh bien, vous n’avez pas d’histoire. Et vous ne pouvez pas l’écrire.

Pour que les choses deviennent intéressantes, vous devez vous faire passer pour Raskolnikov [le héros de Crime et châtiment, de Dostoïevski, 1866]. C’est un jeu, c’est du théâtre. Vous jouez à vous compromettre. Et ainsi, d’une certaine façon, vous vous rapprochez de votre complicité. Quelque chose vous a fait le complice de ce qui vous est arrivé et, par la fiction, vous essayez de savoir quoi.

Ces cinq années de silence et de lutte avec vous-même ont aussi été des années de gestation, qui ont fait de vous !’écrivain que vous êtes. A la même époque, en parallèle du très sérieux, « Ma vie d’homme », vous écriviez le premier de vos romans exubérants et satiriques, « La Plainte de Portnoy » [1969]. Depuis, pour le meilleur et pour le pire, ce livre, qui a eu un succès retentissant à l’époque, vous colle à la peau...

« SI CE QUE VOUS ÉCRIVEZ EST BASÉ SUR L’EXPÉRIENCE,
ALORS, D’UNE FAÇON OU D’UNE AUTRE,
VOUS DEVEZ VOUS PENCHER SUR VOUS-MÊME »

L’exubérance et la liberté de Portnoy me reposaient du sérieux de Ma vie d’homme. Comment il est né ? De plusieurs sources. En arrivant à New York, après m’être séparé de ma femme, j’avais rencontré un petit groupe de juifs très accomplis, professeurs d’université ou artistes pour la plupart. Nous dînions ensemble assez régulièrement, et c’était l’occasion de se raconter des histoires. Ces histoires étaient amusantes, intelligentes, libératrices, et nous les échangions dans une atmosphère d’amitié tapageuse que je n’avais pas connue depuis mon adolescence.

Un autre facteur est la levée de toute censure que constituaient les séances de psychanalyse auxquelles je me soumettais depuis la fin de mon mariage.

Par ailleurs, bien sûr, c’était les années 1960, le théâtre permanent des rues de New York durant cette décennie. Tout ça s’est mêlé pour nourrir en moi une liberté d’expression, une liberté d’imagination délivrée des tabous.

Et j’ai commencé à me demander : pourquoi ne pas utiliser ça dans un livre ? Pourquoi ne pas être drôle dans un livre ? Je savais déjà parler librement et parler librement de sexe, bien sûr. Ce qui était neuf, c’était de le faire dans un livre. Je pensais jusque-là qu’un roman devait être un objet parfait, avec un début, un milieu et une fin. Mes deux grands modèles étaient le Flaubert de Madame Bovary [1857] et Henry James.

Les séances de psychanalyse, avec leur technique d’association libre, m’ont fourni la forme idéale pour un roman où l’on pourrait dire n’importe quoi, sans se soucier de bienséance formelle.

Quant à la famille Portnoy elle-même, qui est au centre du livre, contrairement à ce qui s’est écrit quand il est sorti, elle ne correspondait pas à ma propre expérience ni à ma propre famille. Les Portnoy trouvent leur source chez les quelques étudiants juifs qui avaient assisté à mes cours d’écriture à l’université de l’Iowa, entre 1960 et 1962. j’avais rernarqué que tous mettaient en scène des histoires de mères puissantes, de pères passifs et de fils en quête d’aventures sexuelles avec des jeunes filles non juives. j’avais senti qu’il y avait là une sorte de schéma, et je l’ai gardé en tête.

Pensiez-vous que le livre aurait un tel succès  ?

Les chapitres étaient parus dans une revue littéraire à mesure que je les écrivais et avaient fait sensation, donc on sentait qu’il se passait quelque chose. Mais l’ampleur invraisemblable du phénomène m’a pris de court. Je n’avais fait aucune apparition télévisée, pas donné plus d’une seule interview, mais les gens m’interpellaient dans la rue ou au restaurant pour me parler de masturbation [l’obsession d’Alexander Portnoy].

Pour échapper à tout cela, vous avez changé de vie, quitté New York. C’est aussi à cette époque que vous avez commencé à aller à Prague  ?

Prague a été pour moi une façon de quitter tout cet environnement littéraire new-yorkais, fait de rumeurs et de bêtises futiles. Je m’y suis rendu pour la première fois en 1972, en vacances. En arrivant, j’ai proposé à l’amie qui m’accompagnait de rendre visite à mon éditeur sur place, ce que nous avons fait plus ou moins au débotté, et toute l’équipe nous a accueillis, apparemment de façon très amicale et agréable.

Mais une jeune femme qui se· trouvait là, et parlait parfaitement anglais, m’a proposé que nous déjeunions ensemble et, sitôt assise, au restaurant, m’a dit : « Tous ceux que vous venez de rencontrer dans cette maison sont des porcs. » j’ai aussitôt pensé : « Formidable ! » j’étais venu au bon endroit. Il ne s’agit plus de moi, il n’est plus question de célébrité scandaleuse ou de mon mariage, mais de totalitarisme, un monde auquel je ne connais rien.

«  AVANT ATTEINT LA SOIXANTAINE,
J ’Al RÉALISÉ, QUE JE N’AVAIS PAS CHOISI D’ENDROIT
POUR ÊTRE ENTERRÉ. JE ME SUIS MIS À VISITER DES CIMETIÈRES »

Ecrit dans les années 1990, « Le Théâtre de Sabbath » [1995] ressemble à une version accomplie de « Portnoy », c’est-à-dire une version bien plus noire, anarchiste et agressivement iconoclaste. Son héros, le marionnettiste Mickey Sabbath, ne respecte rien, pas même la perspective de sa propre mort. Et le livre lui-même est une explosion permanente de scènes provocantes, sexuelles et funèbres. Comment naît un tel roman ?

J’avais eu une aventure avec une femme. L’aventure s’était achevée, puis elle était tombée malade d’un cancer et, par amitié, je l’accompagnais à l’hôpital faire sa chimio. Lorsqu’elle est morte, comme elle n’avait pas de famille, j’ai procédé aux funérailles, non loin de chez moi, dans le Connecticut. Je venais me recueillir de temps à autre sur sa tombe et, à la troisième visite, je crois, je l’ai entendue me dire : « Oh. voilà, alors maintenant tu es amoureux de moi ! » Ça m’a paru très amusant.

A cette époque, ayant atteint la soixantaine, j’ai aussi réalisé que je n’avais pas choisi d’endroit pour être enterré. Je me suis mis à visiter des cimetières, dont celui où sont enterrés mes parents. Il y a une scène tirée de la vie réelle dans Le Théâtre de Sabbath, lorsque le héros tombe sur un gardien du cimetière assez drôle. Je suis vraiment tombé sur ce type génial qui me faisait visiter les allées avec des commentaires du genre : « Ici vous n’aurez pas de place pour vos jambes. » j’ai pris des notes, j’ai pensé qu’il y avait une histoire en germe, là, mais, en soi, ce n’était pas une histoire intéressante... Sauf si le personnage à qui le gardien du cimetière s’adressait voulait se suicider.

Une autre source du livre est ma séparation d’avec ma seconde femme, Claire. Le Théâtre de Sabbath a été mon explosion libératrice vis-à-vis de ce mariage.

J’avais vécu à Londres pendant près de quinze ans, la moitié de l’année, avec Claire. Lorsque je rentrais, c’était pour aller dans le Connecticut, qui est un peu la Suisse de l’Amérique, et je pensais que j’étais en train de perdre le contact avec les Etats-Unis, je n’étais pas au cœur des choses. Lorsque je me suis séparé de ma femme et que j’ai finalement quitté Londres pour revenir vivre à New York, dans les premiers temps je m’arrêtais à chaque coin de rue, totalement émerveillé. Je me disais : « C’est chez moi ! » Le Théâtre de Sabbath est le livre de ce retour en Amérique. Pastorale américaine, J’ai épousé un communiste et La Tache [1997, 1998 et 2000], les trois romans de la « trilogie américaine », ont suivi.

Considérez-vous « Le Complot contre l’Amérique » comme un livre qui explore l’histoire ?

Oh oui, tout à fait. C’est de l’histoire imaginée. L’idée m’en est venue en lisant un livre de l’historien Arthur Schlesinger [1917-2007].

Dans un passage sur les élections des années 1940, il expliquait que plusieurs républicains de l’aile droite du parti avaient eu l’intention de présenter à la présidentielle l’aviateur Charles Lindbergh, qui était un héros, à l’époque, pour avoir traversé l’Atlantique en avion et avait des sympathies pour Hitler. J’avais écrit dans la marge : « Et s’ils l’avaient fait ? » Si Lindbergh avait été élu président ? Que serait-il arrivé à ma famille ? A mon quartier ? Au pays ?

Dans les années 1940, le slogan « America first  », aujourd’hui scandé par les partisans de Donald Trump, était celui des isolationnistes, dont Lindbergh faisait partie. Diriez-vous pour autant que « Le Complot contre l’Amérique » a anticipé la situation actuelle ?

Non. Lindbergh était très à droite, c’était un raciste authentique et un suprémaciste blanc mais, comparé à Trump, c’était Einstein. Lindbergh était aussi un authentique héros doublé d’un ingénieur, quelqu’un de vraiment brillant et de distingué. Trump n’est personne. C’est un pur voyou odieux et ignorant. •

PROPOS RECUEILLIS PAR MARC WEITZMANN


VIDEOS

Philip Roth
Le témoignage de Josyane Savigneau
et Philippe Sollers

Emission « Quotidien » (TMC/TF1) 23/05/2018

Cette vidéo nous a été signalée par A.G. ; elle manquait à cette rétrospective.

Roth, le plus grand écrivain américain pour Philippe Sollers / Archive INA

Apostrophes 16/06/1989

Philippe SOLLERS vient présenter deux romans de l’écrivain Philip ROTH :"PORTNOY et son complexe" racontant les aventures troublantes de Nathan ZUCKERMAN, émigrant juif dont la seule liberté est le sexe. "La contrevie" en est la suite, l’histoire d’une impuissance. Philippe SOLLERS considère Philip ROTH comme le plus grand écrivain américain actuel.
Images d’archive INA Institut National de l’Audiovisuel http://www.ina.fr

VOIR AUSSI :

Philip Roth et Philippe Sollers

Et également "Sur Philip Roth" ICI

Philippe Labro - Avec Philip Roth, c’est une génération qui s’en va

Extrait de l’entretien avec Philip Roth -
La Grande Librairie du 19 mars 2015

Philip Roth : le "Qui vive" spécial de Raphaël Enthoven

(Emission intégrale)

Le 8 octobre 2017, Raphaël Enthoven consacrait un "Qui vive" spécial à l’auteur de La Tache. Une émission à laquelle ont été conviés Philippe Jaworski et Paule Levy, professeurs de littérature américaine à l’université, et qu’Europe 1 vous propose de réécouter

Philippe Roth raconté par Josyane Savigneau

Josyane Savigneau, journaliste et auteur de "Avec Philip Roth".

La Grande Librairie
Spéciale Philip Roth
Documentaire : Biographie d’une oeuvre

Emission du 24/05/2018

Pour rendre hommage au romancier américain Philip Roth, disparu mardi 22 mai à l’âge de 85 ans, François Busnel rediffuse l’entretien qu’il lui avait accordé en 2015, au cours duquel il évoquait son parcours littéraire. Alors âgé de 82 ans, il avait annoncé trois ans plus tôt la fin de sa carrière d’écrivain. Des images filmées entre 2014 et janvier 2015, chez lui à New York et dans le Connecticut, ainsi que des interviews antérieures retraçaient la carrière de cet auteur de premier plan.

Invités de l’émission : Alain Finkielkraut, ami de Philip Roth, Josée Kamoun, la traductrice de l’écrivain et Yann Queffélec qui a aussi rencontré l’écrivain.

Crédit : https://www.france.tv/france-5/


 :

Philip Roth : ses cinq livres indispensables à lire

Le Monde, 23/05/2018

De Portnoy et son complexe à Pastorale américaine en passant par La Tache, voici une sélection parmi les 31 ouvrages du grand écrivain américain décédé mardi à l’âge de 85 ans à New York.

Était-il un auteur génial ou un misogyne à la plume sensationnelle ? L’observateur éclairé d’une Amérique histrionique ou le témoin désabusé d’un autre temps ? Les thuriféraires des bonnes lettres trancheront. Mais il est désormais trop tard pour le Nobel. Philip Roth est décédé mardi à l’âge de 85 ans dans un hôpital de Manhattan à New York. Entré au panthéon des lettres en France, dans la Pléiade, l’auteur restera dans l’histoire comme l’un des plus grands écrivains du XXe siècle. Florilège de ses cinq plus grandes œuvres.

Portnoy et son complexe(1969)

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Roman des origines pour Philip Roth, l’ouvrage est également le premier de ses grands scandales littéraires. Archétype de la misogynie, déversoir de ses pulsions sexuelles, regard cynique et désabusé sur une Amérique égotiste et consumériste... Les critiques n’ont jamais manqué de décrier cet ouvrage subversif. Les Australiens allant jusqu’à censurer l’œuvre à l’aube des années 1970. Mais Freud a très bonne presse sur les étagères des librairies. Et la polémique ne fera que porter son livre sur le devant de la scène. 400.000 exemplaires seront écoulés lors de sa sortie.

L’action de Portnoy et son complexe se situe donc sur un sofa rouge. Alexander Portnoy, avocat juif new-yorkais, se livre à son psychanalyste le docteur Spielvogel. « Véritable Raskolnikov de la branlette », comme le décrit lui-même Philip Roth, le narrateur est un obsédé que tout ramène au sexe et à ses pulsions charnelles dans une société qui ne peut jamais le satisfaire. Le ton est cru, osé voire désinvolte mais toujours assumé. Philip Roth ayant toujours porté comme une oriflamme la liberté sous sa plume.

Opération Shylock (1993)

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Dans ce livre emblématique, Philip Roth joue de sa propension à se mettre en scène. Ironie, judéité, enchevêtrement de la réalité et de la fiction sont au cœur d’un ouvrage complexe.

Le protagoniste d’Opération Shylock est un certain « Philip Roth », usurpateur de l’identité d’un « véritable » Philip Roth. Ce double aux intentions néfastes prêche le « diasporisme » : le retour des juifs vers l’Europe. À sa recherche, le « vrai » Philip Roth se rend en Israël, pendant la Première intifada. Un roman profondément drôle en forme de fausse confession teintée de satire politique, qui remporta le PEN/Faulkner Auward en 1994.

Pastorale américaine (1999)

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Le livre maintes fois récompensé -prix Pulitzer de la fiction 1998, sélectionné parmi les cent plus grands romans de tous les temps selon le Time Magazine - ouvre sa trilogie américaine, avant J’ai épousé un communiste et La Tache.Pastorale américaine est la métaphore littéraire de la schizophrénie identitaire qui habite les États-Unis dans la deuxième moitié du XXe siècle. Ici, le ça freudien de Philip Roth, présent dans son autre moi Nathan Zuckerman, le narrateur et personnage récurrent de son œuvre, est supplanté par l’histoire des hommes.

Patron aimé de ses employés, époux d’une ex-miss, Seymour Levov, petit fils d’immigré juif, est l’incarnation du self-made-man américain. Sa famille ne manque de rien. Tout va bien dans le meilleur des mondes possibles. Ou presque. Car lorsque l’on gratte le vernis de ce tableau idyllique, on se rend bien compte qu’il y a du « trouble in paradise ».Pastorale américaine décrit les revers du rêve américain, l’aveuglement d’un père face à l’embrigadement de sa fille devenue terroriste, qui donnera la mort pour renverser les valeurs idéalistes d’une société consumériste. Dieu est mort, disait Nietzsche. Avec Philip Roth, c’est l’humanité qui l’est.

La Tache (2000)

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Avec La Tache, Philip Roth entreprend une peinture sociale de l’Amérique de Bill Clinton. En plein scandale Monica Lewinsky, il disserte sur le politiquement correct, qu’il a si souvent décrié. À travers la voix de son narrateur fétiche, Nathan Zuckerman, présent dans neuf de ses romans, il met en scène une tragédie historique. Prix Médicis étranger, très bien accueilli en France, le roman est adapté en film en 2003.

Loin de l’autofiction, son autre marque de fabrique, l’auteur américain signe ici le dernier tome d’une trilogie historique qui dissèque les tensions et les valeurs américaines. Dans une lettre ouverte à Wikipédia, parue dans le New Yorker en 2012, Philip Roth expliquait avoir puisé son inspiration dans la vie de Melvin Tumin. Ami de longue date, professeur de sociologie à Princeton, Tumin avait traité de « spooks » deux étudiants absentéistes de son cours. Un terme malheureux : il signifie « fantômes » mais constitue aussi une insulte raciste à destination des noirs aux États-Unis. Dans La Tache, le personnage de Coleman Silk vit le même incident originel, « essence du livre » pour Roth qui complexifie l’intrigue : Silk a toujours caché qu’il était noir, grâce à sa peau très claire. Tragédie identitaire et politique,La Tacheexpose les failles de la société américaine.

Le complot contre l’Amérique (2004)

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Pour Anthony Palou dans Le Figaro magazine, Philip Roth « a réécrit le grand roman américain ». Entre récit politique, autofiction et critique détournée du gouvernement de George W. Bush, Le complot contre l’Amérique est un succès critique et populaire.

Traduit en France en 2006 par Josée Kamoun, cet ouvrage tardif de Philip Roth avait enthousiasmé nos confrères du Figaro et du Figaro magazine. « Pur joyau autobiographique », Le complot contre l’Amérique repose sur une « uchronie » : une réécriture historique. En 1941, Franklin D. Roosevelt n’a pas été élu. Il est supplanté à la tête de l’État par un sympathisant nazi ayant réellement existé, Charles Lindbergh. Dans ce contexte, le narrateur, dénommé Philip Roth, raconte son enfance juive dans le New Jersey. Le petit garçon et ses parents, très proches de la vraie famille de l’auteur, vivent les persécutions antisémites d’un régime alternatif fictif. Une histoire si plausible que le lecteur est saisi d’effroi à la lecture.

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5 Messages

  • Viktor Kirtov | 5 juin 2018 - 17:56 2

    Leïla Slimani, écrivaine, lauréate du prix Goncourt 2016 pour son roman "Chanson douce", représentante personnelle d’Emmanuel Macron pour la francophonie, partage sa lecture du roman "La Tache", de Philip Roth.

    Crédit : France Culture, 16.03.2018


  • Viktor Kirtov | 28 mai 2018 - 10:24 3

    Interview sur Europe 1 par David Abiker dans l’émission « C’EST ARRIVE CETTE SEMAINE » 26.05. 2018
    L’écrivain était ami de Philip Roth, depuis la fin des années 1970. Il nous dévoile les derniers mots de Philip Roth à son médecin, nous parle de l’homme et de l’écrivain : 12 minutes de bon Sollers.

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    La recommandation de lecture de Philippe Sollers

    Poche : 471 pages
    Editeur : Gallimard (1982)
    Collection : Folio


  • Albert Gauvin | 25 mai 2018 - 14:44 4

    Donald Trump, chez Philip Roth

    30 janvier 2017

    [Archives] Bernard-Henri Lévy a suivi avec Philip Roth l’étonnante investiture de Donald Trump. Son échange avec le visionnaire auteur de « Complot contre l’Amérique ».

    Ce 20 janvier, jour de l’intronisation de Donald Trump, j’ai fait la connaissance de Philip Roth.

    Et ce fut une singulière expérience de passer, avec notre ami commun Adam Gopnik, la fin de cette journée folle dans la compagnie de l’écrivain qui, il y a treize ans, dans « Le complot contre l’Amérique », a très précisément décrit le cauchemar glacé où vient d’entrer l’Amérique.

    Il a, nous confie-t-il, dans l’appartement de Manhattan, tout en longueur et aux murs couverts de livres, où il s’est installé depuis qu’il a annoncé sa décision de ne plus écrire, passé la matinée devant sa télévision.

    Il a, comme nombre d’Américains, mais avec, peut-être, un degré de sidération supplémentaire, regardé les images de ce gros bébé contrarié, poing levé, en train d’insulter les élites de Washington, le peuple américain, le monde.

    Nous avons parlé de l’autre enfant, le vrai, le petit Barron Trump, déguisé comme un prince de comédie et déplacé comme un paquet, ou un trophée, de l’un à l’autre des podiums où l’on célébrait le triomphe de son César de père.

    L’auteur du « Complot contre l’Amérique » ayant, comme on sait, une tendresse particulière pour les héroïnes de romans, nous nous sommes attardés sur le cas de Melania, la First Lady, avec son air étrangement absent pendant la cérémonie – lucide ? renseignée ? pressentant, mieux que nous tous, les catastrophes qui se préparent ? ou juste l’histoire de la plus belle fille de la surboum qu’un adolescent goulu a invitée à danser et serre de trop près ?

    Roth a aussi parlé des forces qui, comme dans son roman ou comme, plus exactement, dans le nouveau roman qu’écrit l’esprit du monde mais dont il dégage, en connaisseur, les lignes à la fois drolatiques et tragiques, peuvent résister à cette marée noire de vulgarité et de violence : 1. le peuple démocrate en train de rappeler, en descendant en masse dans les rues des grandes villes du pays, que c’est lui qui, en nombre de voix, a tout de même gagné l’élection ; 2. ceux des Républicains qui savent qu’entre Trump et eux, entre l’ancien Démocrate devenu populiste et le Grand Old Party dont il s’est servi comme d’un marche-pied, c’est une lutte à mort qui est engagée ; 3. la CIA dans les locaux de laquelle il va, le lendemain, sans un mot pour les 117 agents morts en mission dont les noms sont gravés dans le mur juste derrière lui, se livrer à un exercice d’autosatisfaction puéril et grotesque sur le nombre de ses partisans venus le fêter à Washington ; 4.les officiers du FBI qui ne lui pardonneront pas d’avoir douté de leur probité dans l’affaire du piratage de la campagne par les services secrets russes ; n’est-ce pas bizarre, dis-je, que la plus grande démocratie du monde doive compter sur des checks and balances aussi improbables ? ce qui est bizarre, répond-il dans un de ces grands éclats de rire, tête renversée, dont il ponctue la conversation, c’est l’état d’insurrection suspendue dont la responsabilité revient à ce président mal élu et auquel on peut prédire un mandat plus court encore qu’à celui du héros de son roman.

    Les situations, il le sait, ne sont pas comparables. Le roman se situe en 1940.

    C’est Charles Lindbergh, l’aviateur aux sympathies pronazies, qui a battu sur le fil le favori de l’époque, F. D. Roosevelt.

    Et il était, lui, Lindbergh, un antisémite déclaré.

    Mais en même temps…

    Cette rhétorique mussolinienne…

    Cette alliance offerte, de Farage à Orban, et de Le Pen à Poutine, à tous les chefs populistes ou fascisants de l’autre rive de l’Atlantique…

    Et puis ce slogan « America First » dont on s’étonne qu’ici, aux Etats-Unis, il ne soulève pas le cœur de toutes celles et ceux qui, quel que soit leur bord, ont un peu de culture politique…

    Car c’était lui le slogan officiel des nazis américains du temps de Charles Lindbergh.

    C’est lui que l’on opposait à ceux qui voulaient que l’Amérique résiste à l’Allemagne hitlérienne.

    C’est en son nom qu’étaient dénoncés, à l’inverse, les « juifs fauteurs de guerre ».

    Et c’est ce slogan, répété jusque sur les marches du Capitole, qui fait que David Duke, l’ancien leader du Ku Klux Klan, vient de se fendre d’un tonitruant « We did it ! ».

    Donald Trump sait tout cela.

    Et il répond, quand on le lui rappelle, qu’il regarde « vers l’avenir », pas « vers le passé ».

    Mais voilà. Le monde se partage entre les nihilistes sans mémoire et ceux qui savent que les langues ont une histoire.

    La partie se joue entre ceux qui croient qu’on peut, sans penser à mal, répéter quinze fois dans un discours le slogan des suprémacistes blancs et ceux qui savent que les mots ont une généalogie qui, quand on la nie, se venge.

    Sans parler de ce retournement particulièrement sinistre qui fait que le président le plus impopulaire d’Amérique, celui que la planète est en train de vomir dans la première manifestation-monde de l’Histoire, l’allié, encore une fois, des démagogues les plus infréquentables de l’époque – sans parler, donc, du fait que cet homme s’est découvert une amitié, à Jérusalem, pour ceux-là mêmes que son prédécesseur dans la fiction traitait comme des sous-hommes.

    Puissent les objets de cette sollicitude soudaine se garder de cet ami comme ils se gardent de leurs ennemis.

    Puissent-ils ne jamais oublier que le destin d’Israël est chose bien trop grave pour qu’un aventurier impulsif et inculte en fasse prétexte à une démonstration d’autorité ou de ses talents de faiseur de deals.

    Ou alors on n’aura le choix, comme dans le roman de Roth, qu’entre le sort également funeste de Winchell, la victime, et de Bengelsdorf, l’otage consentant.

    L’Amérique n’a pas assez lu Philip Roth.

    Le monde de Roth ou celui de Trump, telle est la question.

    La Règle du jeu


  • Albert Gauvin | 23 mai 2018 - 16:50 5

    Philip Roth, Towering Novelist Who Explored Lust, Jewish Life and America, Dies at 85. The New York Times.