Philippe Sollers/Pileface
> SUR DES OEUVRES DE TIERS
La polémique Lanzmann-Haenel (suite)
ce samedi 30 janvier
samedi, 30 janvier 2010
/ Albert Gauvin

Nous le pressentions : la polémique entre Claude Lanzmann et Yannick Haenel — et son éditeur, Philippe Sollers — n’est pas prête de s’arrêter. Elle reprend de plus belle, ce week-end, avec un article de Lanzmann qui, dans Le Monde du 30 janvier, réplique à la réponse que Haenel avait publiée dans le même journal lundi dernier [1] ; avec le nouvel article qu’Haenel donne dans Libération ; avec, enfin, les précisions qu’apporte Sollers dans son dernier Journal du mois (le Journal du Dimanche).
Nous l’avons déjà dit aussi :
Shoah, le film de Lanzmann, est un très grand film, incontournable, et nous l’avons revu avec un intérêt et une émotion intacts sur Arte ;
Jan Karski, le livre de Yannick Haenel, est un très bon roman qui ouvre des perspectives nouvelles à la fiction contemporaine dans sa manière même de repenser l’Histoire et les cauchemars dont il s’agit de se réveiller (pour paraphraser la formule de Joyce).
Pas question, pour nous, donc, de choisir (?) entre un grand film et un grand roman, ou — on pourrait aussi le dire en ces termes — entre littérature et cinéma, entre "documentaire" et "fiction". Si le roman de Haenel pose clairement la question, dès sa Note d’ouverture, des différents niveaux de la fiction, il est évident, sauf pour les naïfs qui prennent des images pour la réalité, que le film de Lanzmann, à travers son dispositif cinématographique, est aussi une fiction qui laisse sa part (une grande part) à l’imaginaire [2]. Dans les deux cas, il y a construction, reconstitution des faits. Il ne nous viendrait pas à l’idée de parler de "falsification" [3].
Pileface, fidèle à son intitulé (qui n’est en rien une référence au jugement de Salomon ou à Ponce-Pilate s’exclamant : « Qu’est-ce que la vérité ? ») continuera donc à rendre compte de la vérité de chacun des protagonistes de cette affaire, documents à l’appui [4]

oOo


Non, Monsieur Haenel, je n’ai en rien censuré le témoignage de Jan Karski

par Claude Lanzmann

Si Yannick Haenel n’a répondu à aucun des arguments de fond que j’exposais dans mon article de Marianne du 23-29 janvier, c’est bien parce qu’il ne le pouvait pas. Je vais, quant à moi, répondre point par point à ses esquives de la vérité, à ses amalgames, à ses mensonges, ses insultes mêmes.

Pour commencer, Haenel court au plus facile, répliquant à des propos de seconde main et à des interprétations de Pierre Assouline, qui tendent à transformer un enjeu véritable en une guéguerre d’ego (voir "Lanzmann contre-attaque sur Karski", "Le Monde des livres" du 22 janvier).
Selon Assouline, je ne "décolérerais pas " depuis qu’Haenel a obtenu le prix Interallié, au mois de novembre 2009. Haenel, adossé à cette colère imaginaire, y va encore plus carrément et nous assène "l’immensité de (ma) jalousie". Foutre ! Quitte à peiner Haenel, j’ai beau me sonder impitoyablement, je ne vois pas ce qui, en sa personne et en son livre, pourrait la susciter.
Mais il faut aller vers l’ignoble. Haenel s’étonne de ce que j’ai mis cinq mois à m’aviser que Jan Karski était un faux roman et une oeuvre malhonnête. Je me suis complètement expliqué là-dessus dans mon article de Marianne. D’un mot, les deux premiers chapitres que j’avais parcourus me déplaisaient, car ils parasitaient mon travail et celui de Karski : la paraphrase ne requiert nul talent et ne m’apprenait rien. Quant au troisième et dernier chapitre (le "roman"), j’avais tout simplement refusé de le lire, tant je pressentais qu’il n’aurait que des rapports très lointains avec la vérité.
Mais surtout, par amitié et respect pour notre éditeur commun, Antoine Gallimard, je ne voulais pas entraver la carrière du livre d’Haenel. Je n’ai lu ces 72 pages que quelques jours avant Noël. Le portrait qui y est brossé du président Roosevelt, le récit de la rencontre Karski-Roosevelt, les pensées prêtées à Karski, etc., ont fait se lever en moi la honte et la colère, honte de m’être tu, semblant ainsi cautionner Haenel, colère devant le culot idéologique et la bassesse d’imagination de l’auteur.
Bassesse qui se retrouve dans la façon dont Haenel interprète ma prise de conscience tardive. C’est mon "agenda" (sic) qui, selon lui, exige ma colère : "Son attaque contre mon livre, dit-il, coïncide en effet avec une rediffusion de Shoah sur Arte et avec la signature d’un contrat, sur la même chaîne, pour un film sur Karski : dans le domaine de la publicité, le hasard fait toujours bien les choses."
Pareille affirmation est ignominieuse et relève de la paire de gifles. Non, Monsieur Haenel, ce n’est pas mon agenda qui a exigé ma colère, c’est ma colère qui a dicté mon agenda. En ce qui concerne Shoah sur Arte, le contrat était signé depuis bien longtemps.
Ce n’est pas le cas du film intitulé Le Rapport Karski, que je viens de réaliser, en un mois, à partir des rushes tournés en 1978, non intégrés à Shoah, dans lequel Karski, d’une façon dévastatrice pour le "romancier", relate les événements auxquels il a participé et la conception qu’il se faisait de sa mission. J’ai réalisé ce film dans l’intention avouée de rétablir au plus vite la vérité. A ce propos, la "fiction" doit-elle conduire les directeurs littéraires à mentir froidement ? Interrogé par Thomas Wieder (Le Monde du 26 janvier), Philippe Sollers, qui a publié Jan Karski dans sa collection "L’infini" (Gallimard), déclare : "Je trouve étrange que Lanzmann ne réagisse que maintenant, alors que je lui en avais adressé les épreuves avant l’été." Sollers ment — et c’est triste —, les choses se sont passées comme je le raconte dans Marianne : il m’a averti, un matin, par téléphone, de la publication, par lui, du Karski, " magnifique hommage à Shoah ", et a raccroché sans que j’aie pu placer un mot, sans même me dire le nom de l’auteur.
Dans le fatras qu’est son mémoire en défense, Haenel reprend, sans vergogne, la doxa qui fait de moi le grand prêtre de l’Interdit et le propriétaire vindicatif de la Shoah. Je serais donc aussi le "propriétaire de Jan Karski comme on l’est d’une marque" (sic). Vulgarité d’esprit qui transpire dans chaque ligne du livre. "Il (Lanzmann) ignore sans doute que Karski a participé à d’autres films que le sien." Haenel devrait apprendre à lire : je consacre trois pages du Lièvre de Patagonie (Gallimard) aux assauts que subit Karski lorsque des chaînes de télévision, ayant appris que je l’avais retrouvé et tourné avec lui, voulurent en faire autant.
Dans Shoah, Karski est inoubliable. Son extraordinaire visage, ses soupirs exténués, sa voix qui incarne véritablement ses paroles, ces paroles mêmes, ébranlent le spectateur aux tréfonds. J’ai tourné avec Karski pendant deux jours entiers chez lui, à Washington, en 1978. Je n’ai intégré à Shoah que la première journée, laissant seulement Karski dire à la fin de son récit : "But I reported what I saw" ("Mais j’ai fait mon rapport sur ce que j’avais vu"). Il était clair qu’il avait réussi sa mission, passant de Varsovie à Londres, puis, plus tard, à Washington.
J’ai exposé les raisons de cette décision de créateur, elle n’est en rien une censure, comme ose le dire Haenel, prétendant que j’avais ainsi "rendu impossible qu’on puisse voir dans (mon) film un Polonais qui n’est pas antisémite" (sic). Il faudrait, ici, aller considérablement plus loin que la paire de gifles (rassurons Haenel, la guillotine ne se profile pas) : Karski, pendant tout le temps où on le voit dans Shoah, apparaît comme un homme bouleversé par le sort des juifs, à qui le film rend entièrement et fraternellement justice.
Et Karski n’est pas seul : il y a dans Shoah d’autres Polonais portant encore une blessure qui se rouvre dès qu’on évoque l’extermination. Mais, selon Haenel, j’aurais empêché Karski de "raconter sa mission en faveur des juifs", récit qui aurait montré sa vraie grandeur. Que ce monsieur prenne patience : il saura bientôt ce que Karski a dit le deuxième jour et il rendra gorge des accusations de mensonge et de trahison qu’il porte contre moi. Je respecte Karski bien plus que lui, je l’aime, contrairement à ce qu’il allègue, je l’ai aimé dès le premier instant, le spectateur de Shoah lui aussi ne peut que l’aimer.
Enfin, voici l’estocade, le coup mortel : je me garde, paraît-il, de raconter que j’ai piégé Karski pour le convaincre de se laisser filmer. Pauvre Haenel au moralisme simplet ! Pour reprendre un mot de Marcel Ophuls, on ne réalise pas un film comme Shoah en respectant les règles de fair-play d’un joueur de cricket d’Eton.
J’ai piégé beaucoup de monde, à commencer par la bureaucratie communiste polonaise pour obtenir la possibilité de tourner librement en Pologne. J’ai piégé des nazis, j’ai eu un faux nom, des faux papiers, et je n’ai reculé devant rien pour percer la muraille d’ignorance et de silence qui enfermait alors la Shoah. J’ai en effet répété à Karski ce que j’avais dit à Varsovie : que la question du sauvetage des juifs serait importante dans mon film, celle de la responsabilité des Alliés aussi. Cela, c’était au début de mon travail.
Je me suis ensuite convaincu que tout cela était infiniment plus complexe que je ne l’avais pensé. Avoir "piégé" Karski ne nous a pas empêchés d’être très proches l’un de l’autre à Washington et d’entretenir ensuite une longue correspondance. " Shoah, écrivit-il en 1985, est sans aucun doute le plus grand film qui ait été fait sur la tragédie des juifs. "
Il fit preuve de beaucoup de courage en écrivant cela à un moment où Shoah était attaqué tous azimuts en Pologne, et où le gouvernement polonais demandait à la France de l’interdire.
Ce petit jeune homme décrète que je ne comprends pas la littérature. Et il ose écrire : "Contrairement à ce tribunal de l’Histoire, d’où parle Lanzmann, la littérature est un espace libre, où la "vérité" n’existe pas." Il n’est pas de phrase plus sotte. La littérature n’a affaire qu’à la vérité ; si celle-ci n’est pas l’affaire de Yannick Haenel, c’est que Jan Karski, roman, et quoi qu’en dise Sollers, n’est pas de la littérature.

Claude Lanzmann,
Ecrivain, cinéaste
Le Monde du 30 janvier 2010.

oOo


Briser les frontières

La semaine de Yannick Haenel

SAMEDI MESSAGER DE LA RÉSISTANCE

Claude Lanzmann publie un article contre mon livre Jan Karski. Il paraît que je falsifierais l’Histoire, parce que j’ose imaginer une partie de la vie de ce messager de la résistance polonaise qui, dès 1942, a porté la parole des Juifs du ghetto de Varsovie jusqu’à Washington, afin d’alerter les Alliés sur l’extermination en cours. Claude Lanzmann a filmé Karski en 1978, il n’apprécie pas que quelqu’un d’autre, en 2010, le ressuscite. J’aimerais bien ne pas y prêter attention. J’aimerais être détaché. Mais est-il possible, quand un homme vous agresse, de penser à autre chose ? Difficile d’échapper à cette polémique : même si mes désirs sont ailleurs, je respecte trop mon livre pour ne pas me battre.

DIMANCHE CORPS INSURRECTIONNELS

On marche toute la journée, B. et moi, dans les rues de notre arrondissement, le XXe,l’ancien arrondissement révolutionnaire, entre Belleville et Bagnolet. Les guerres civiles sont -elles mortes ? Où est passé ce qu’on nomme « politique » ? Qu’est-ce qui est aujourd’hui révolutionnaire ? Une fidélité à l’intraitable. Ça a lieu dans les visages et les gestes. Il existe ainsi des corps insurrectionnels : des corps qui sont à la hauteur de ce qui les enflamme et les soulève, des corps qui enflamment et soulèvent les corps qu’ils rencontrent. Je me récite en souriant la phrase de Walter Benjamin : « Vaincre le capitalisme par la marche à pied. »

LUNDI FRAGMENTS DE L’ABJECTION

Entendu à la radio cette phrase : « Tous ces gens qui ne travaillent pas brisent notre pouvoir d’achat. » Puis, quelques heures plus tard : « Quelqu’un qui n’a pas ses papiers n’aurait jamais dû sortir de chez lui. »

MARDI GARDE À VUE D’UN POÈTE

Un ami poète me raconte qu’après un dîner bien arrosé, il rentre à pied chez lui. C’est à Paris. Un taxi manque de le renverser, il proteste, des flics surgissent, l’arrêtent, le menottent, et l’amènent au poste. Là, il refuse qu’on lui prenne son ADN. Cellule de dégrisement, une nuit entière, avec un haut-parleur qui le réveille toutes les trois heures. Les gardes à vue ne cessent d’augmenter en France. Il y en aurait 700 000 par an. On apprend aujourd’hui que le chiffre est sous-estimé.

MERCREDI LE « VRAI » KARSKI

On s’apprête, B. et moi, à revoir Shoah sur Arte. Claude Lanzmann, assis dans un fauteuil, présente son film. Derrière lui, cinq lettres brillent comme des néons dans une vitrine : Shoah. Il récite son texte, puis soudain, sa voix devient menaçante, il parle d’un livre, je ne me rends pas compte tout de suite qu’il s’agit du mien. Je me dis : c’est incroyable, je suis en train de regarder tranquillement la télé, et voici que Lanzmann s’adresse à moi ! Il annonce qu’il va répliquer à mon roman par un film, lequel « rétablira la vérité ». Je suis flatté d’avoir donné un nouveau souffle à la créativité du grand Lanzmann. Claude Lanzmann incrimine une scène de mon livre où j’imagine, lorsque Karski parle de l’extermination des Juifs à Roosevelt, que celui-ci ne l’écoute pas. Claude Lanzmann trouve que c’est scandaleux d’avoir inventé cela. Mais c’est justement ce que je désirais : attirer l’attention sur un scandale, celui de la surdité politique des Alliés. Alors peut-être que le « vrai Karski », comme dit Lanzmann, n’a cessé de dire du bien de Roosevelt : mais franchement, comment quelqu’un qui n’était qu’un exilé, coupé de la Pologne par l’occupation stalinienne, un homme à qui l’Amérique a fini par offrir la citoyenneté, pourrait-il s’en prendre à la politique américaine ? Claude Lanzmann aura beau, à l’avenir, exhiber ses rushs, et montrer Karski faisant l’éloge de Roosevelt, seuls les dupes y verront la « vérité ». On aura beau également republier le livre de Karski — ce dont je me réjouis —, on n’y lira qu’une version diplomatique de cette scène (en 1944, date à laquelle il écrit le livre, il aurait été aberrant pour la Pologne de critiquer l’Amérique). Car la vérité, c’est précisément ce que Karski ne pouvait pas dire, et qu’il a préféré écrire, dans un texte publié par la revue polonaise Kultura en 1986, et traduit en français par la revue - Esprit : « Les gouvernements alliés seuls - écrit-il - avaient les moyens de venir en aide aux Juifs et les ont abandonnés à leur sort. » [5] Voilà qui invalide complètement la figure de Karski propagée par Lanzmann. On m’a reproché d’avoir inventé de toutes pièces un Karski qui accuse les Alliés d’avoir abandonné les Juifs d’Europe. Or, ce Karski existe. C’est lui le « vrai », comme ils disent.

JEUDI MÉMOIRE VIVANTE

Je me lève très tôt, ce matin, pour prendre des notes sur la fiction. Les derniers survivants se sont recueillis à Auschwitz hier pour commémorer la 65e année de la libération des camps. Ce début de XXIe siècle coïncide justement avec l’époque de la disparition inéluctable des témoins. Comment la mémoire va-t-elle se perpétuer ? S’arrêtera-t-elle ? Une époque nouvelle s’ouvre dans l’histoire de la transmission, dans laquelle l’imagination, qu’on le veuille ou non, a un rôle à jouer. L’imagination possède une faculté d’empathie. La littérature pourra-t-elle faire quelque chose pour les témoins disparus ? Sera-t-elle capable de témoigner pour eux ? Je le pense : la littérature, en tant que mémoire vivante, est une forme de langage qui transporte du temps. Je cherche une littérature qui fonde sa légitimité dans la tension entre le documentaire et la fiction, entre l’histoire et la poésie, entre le représentable et l’irreprésentable. C’est sur cette ligne de crête, en questionnant la frontière elle- même, qu’à mes yeux se déploie la littérature à venir. On passe, ce jeudi, la soirée avec des amis grecs et italiens aux Petits Oignons, rue Orfila. Joie légère, douceur des corps heureux, nuit bleu jazz. On boit des caipirinha, une nouvelle revue passe de main en main : Edwarda, dirigée par Sam Guelimi et John Jefferson Selve. Quel est cet espace libre, joliment tremblé, luxueux, que l’érotisme invente ? Edwarda, avec ce nom qui lui vient de Georges Bataille, avec ses photographies de jeunes femmes offertes au vertige, accorde la nudité au trouble d’une heure d’orage. Il s’agit de jouissance. Au fond, là où il n’est pas question de jouissance, il n’est question de rien.

VENDREDI LIVRE DE FEU

Lecture d’un chef-d’ ?uvre : Brève attaque du vif, le nouveau roman de mon grand ami François Meyronnis. Ce n’est pas parce que c’est mon ami que je devrais m’interdire d’en parler ; au contraire, s’il est mon ami, c’est précisément parce qu’il écrit des livres comme celui-ci, qui suscitent ma fierté. L’amitié entre écrivains est très rare, c’est pourtant l’autre nom de la littérature. Brève attaque du vif raconte, en 130 pages, une descente fulgurante dans le monde des morts. C’est devant la statue de Balzac, au carrefour Vavin, en pleine nuit. Un homme reçoit un choc qui l’emporte de l’autre côté. Est-ce qu’il meurt ? Pas vraiment : la mort rate. Voici qu’on le mène chez les morts : vivant, il voit ce que personne n’a jamais vu, qui déchire tous les discours. François Meyronnis est déjà une légende : sa solitude est aussi extravagante que celle de Lautréamont. Ceux qui l’ont croisé savent que quelque part, du côté de Montparnasse, existe un individu étrange qui écrit des livres de feu. Vers la fin du livre, une jeune femme danse sur les bords de la Seine, tandis que le Rabbi Nahman de Braslav vient mettre fin à l’exil de la parole. C’est une guérilla, et une expérience de salut. Je souhaite à François Meyronnis des lecteurs amoureux, intelligents, inventifs.

Yannick Haenel, Libération du 30 janvier 2010.

oOo


Jalousie

Dans sa soudaine, injuste, furieuse et jalouse attaque de Jan Karski, le magnifique roman d’Yannick Haenel, Claude Lanzmann prétend que je lui ai annoncé la publication de ce livre « un matin, par un coup de téléphone hâtif baîllonnant l’information ». Rien de plus faux, puisque j’ai sous les yeux, à l’en-tête des éditions Gallimard, la copie de la lettre que je lui ai envoyée le 24 mars 2009. Je lui vante les mérites d’Haenel, grand admirateur de Shoah, et lui dis qu’il pourra constater, dès les premières pages un vibrant hommage à son film. Cette lettre et l’envoi du livre en mai sont restés sans réponse, et Lanzmann, dans nos nombreuses conversations, n’y a jamais fait allusion. Mais voilà : le roman d’Haenel, ensuite, a eu beaucoup de succès, et tout à coup Lanzmann se déchaîne. Je n’en dirai pas plus, ayant pour règle de dire le moins de mal possible de mes anciens amis.

Philippe Sollers, Le Journal du dimanche, 30 janvier 2010.

oOo

Sur Fréquence protestante : Lanzmann-Haenel, retour sur une polémique

Midi-Magazine, 10/02/2010.
Anne Vial avec Jean-Louis Margolin, historien et professeur à l’université d’Aix en Provence et Gérard Wormser, éditeur.

L’émission

oOo


Documents

Crime d’indifférence ?

Dans Libération du 30 janvier, Yannick Haenel revient sur l’un des reproches les plus fréquents qui ont été faits à son roman : la mise en cause du comportement des gouvernements alliés et de l’Amérique. Il écrit :

« [...] la vérité, c’est précisément ce que Karski ne pouvait pas dire, et qu’il a préféré écrire, dans un texte publié par la revue polonaise Kultura en 1986, et traduit en français par la revue - Esprit : « Les gouvernements alliés seuls - écrit-il - avaient les moyens de venir en aide aux Juifs et les ont abandonnés à leur sort. » Voilà qui invalide complètement la figure de Karski propagée par Lanzmann. On m’a reproché d’avoir inventé de toutes pièces un Karski qui accuse les Alliés d’avoir abandonné les Juifs d’Europe. Or, ce Karski existe. C’est lui le « vrai », comme ils disent. »

Replaçons les propos de Karski dans leur contexte. Parlant de Shoah, qu’écrivait-il exactement, à ce sujet, dans cet article de 1985 ?

« D’une interview de huit heures je n’ai revu à l’écran qu’un extrait de quarante minutes environ. Il y est question des souffrances des juifs du ghetto et des appels au secours adressés désespérément par leurs dirigeants clandestins aux gouvernements occidentaux. Pour des raisons évidentes de temps et de cohérence, M. Lanzmann n’a pu insérer la partie à mon sens la plus importante de l’interview, qui se rapporte à la mission que j’ai effectuée à la fin de 1942. D’autres personnes parlent des souffrances des juifs pendant plus de sept heures. Beaucoup le font mieux que moi. Pour ma part, l’essentiel de mon intervention n’était pas là mais dans le fait que j’avais réussi à passer à l’Ouest et à rendre compte à quatre membres du cabinet britannique, dont Anthony Eden, au président Roosevelt et à trois membres importants de son gouvernement, au délégué apostolique à Washington, aux dirigeants juifs américains, à d’éminents écrivains et à des commentateurs politiques, de la détresse des juifs et de leurs demandes pressantes de secours. Cela prouve que les gouvernements alliés qui seuls avaient les moyens de venir en aide aux juifs les ont abandonnés à leur sort. En dehors de moi, personne ne pouvait le dire. L’insertion de ce témoignage ainsi que l’évocation, si sommaire fût-elle, de ceux qui tentèrent d’aider les juifs aurait placé l’Holocauste dans une perspective historique plus appropriée. » (Je souligne)

*

Le 28 novembre 2007, lors de l’émission Droit d’inventaire sur France 3, on pouvait voir un reportage qui posait également la question du rôle des Alliés.

Extraits (12’40)


Auschwitz : les Alliés savaient

Ce documentaire était suivi d’un débat (7’) où s’exprimaient Denise Holstein, rescapée des camps d’Auschwitz, et, dans des termes voisins, Max Gallo et Bernard-Henri Lévy. Y-a-t-il eu, de la part des Alliés, "crime d’indifférence" ?


Auschwitz les Alliés savaient (débat)
envoyé par RollingPat.

oOo

[1Lire la réponse de Yannick Haenel et l’article de Claude Lanzmann dans notre précédent dossier.

[2Le dispositif cinématographique de Claude Lanzmann n’est pas neutre.
Jan Karski déclarait en 1985 qu’il avait souhaité, après avoir donné son accord à Lanzmann, que « les questions soient posées par écrit. » « Je voulais me donner le temps de réfléchir », ajoute-t-il, « M. Lanzmann a refusé, répugnant aux réponses préparées à l’avance. Il me poserait des questions relatives au sujet du film, je laisserais parler ma mémoire. »
Claude Lanzmann voulait sans doute par là privilégier une certaine "spontanéité" dans les réponses de ses interlocuteurs. Cela produit des « effets de vérité », très forts émotionnellement (dans la séquence avec Karski comme dans celle avec Bomba, le coiffeur). Mais ces effets de vérité ne reflète pas simplement « la réalité vraie », ils sont bel et bien produits par le dispositif que Lanzmann met en place. C’est déjà ce que voulait faire, dans les années 60, les adeptes du « cinéma-vérité », Jean Rouch et Edgar Morin.
L’exemple en est frappant dans le début de l’interview de Karski. Regardez. Puis relisez la description (le récit) qu’en fait Yannick Haenel au début de son roman.


karski
envoyé par le_guennec


Il faudrait donc aussi s’interroger sur la conception complexe, éminente, mais aussi naïve, que Lanzmann se fait du cinéma (et de la littérature). Nous le ferons ailleurs.
Lire sur le site de l’INRP : Le cinéma de Claude Lanzmann.

[3Quant à la vérité, au rapport entre fiction et vérité, je rappelle, une fois de plus, ce qu’écrivait Georges Bataille dans sa préface à L’impossible et qui vaut, à mon sens, pour toute fiction véritable :

« [...] la vérité a des droits sur nous. Elle a même sur nous tous les droits. Pourtant nous pouvons, et même nous devons répondre à quelque chose qui, n’étant pas Dieu, est plus forte que tous les droits : cet impossible auquel nous n’accédons qu’oubliant la vérité de tous ces droits [...] » (O.C., tome III, p. 103)

[4Entendons : les principaux protagonistes. Ceux qui utilisent cette polémique — et parfois nous sollicitent — pour alimenter «  l’universel reportage dont, la Littérature exceptée, participe tout, entre les genres d’écrits contemporains » (Mallarmé), ceux-là ont leur(s) blog(s).

commentaires