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Léda et le cygne


Par .Viktor Kirtov- 21/08/2009 - Version originale

Dans les commentaires du Forum trouvés au retour de vacances, celui de Marx Dormoy, à propos du tableau de Léda et le Cygne de Véronèse illustrant une entrée du Journal du mois de Ph. Sollers, du Dimanche du 26 février 2006 sous l’entrée « aviaire ». Cette année-là, ce n’était pas de grippe porcine H1N1 que l’on parlait, mais de grippe aviaire... et de là, Sollers en était venu à nous parler de ce tableau dont une reproduction a accompagné son enfance.
"LEDA ET LE CYGNE" NE SERAIT-IL PAS UNE OEUVRE DU CORREGE ? questionnait le commentaire, ce fut le prétexte à la revisite qui suit, de ce mythe.


(GIF) 18/05/2010 : Ajout "Botero à Venise", Steven Kenny

la version de Le Corrège

Le mythe de Leda et le Cygne a beaucoup inspiré les peintres depuis la Renaissance et vous avez raison, il existe aussi une version par le Corrège.

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Le Corrège, Léda et le Cygne, 1532
Staatliche Museen, Berlin

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La version de Véronèse

Mais celle que décrit Sollers dans son journal de 2006 est bien de Véronèse. Vous m’avez donné l’occasion de relire ce texte. Quelques lignes seulement, mais c’est superbement dit. Ai redécouvert un petit joyau d’analyse de ce tableau dont je n’ai lu aucune description l’égalant lors de cette petite recherche. Regard pertinent, cet homme sait voir et le dire. Placerais volontiers ces quelques lignes dans une anthologie sur Sollers.

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Paolo Véronèse, Leda et le Cygne, 1585 ? Musée Fesch, Ajaccio

Le contexte de la grippe aviaire qui précède ce texte, n’était sans doute pas le plus propice à un développement sur l’art, fut-ce un aparté, et pourtant... mais jugez vous-même :

« ...Ici, un aveu personnel : un des plus beaux tableaux du monde, érotiquement suggestif, a toujours été pour moi Léda et le cygne de Véronèse.On voit une splendide Vénitienne nue avec bijoux, sur laquelle Dieu (pardon,Zeus) se dispose à opérer une pénétration profonde. Zeus,pour s’unir à une mortelle, s’est transformé en un magnifique cygne blanc,et déjà son bec jaune entre dans la bouche entrouverte de la voluptueuse pâmée (ce n’est pas tous les jours qu’on fait l’amour avec le Divin lui-même). Une reproduction de cette scène mystique m’accompagne depuis l’enfance. Je m’étonne aujourd’hui que Véronèse n’ait pas été davantage inquiété par l’Inquisition, les papes ont donc laissé passer ce genre de fantaisie hautement condamnable mais électrisante, d’un surréalisme rarement égalé. A vrai dire, les dieux grecs, et surtout les déesses,nous manquent, ils nous boudent depuis longtemps, ils ont fui loin de nous, et j’ai peur de me retrouver seul avec eux. Tant pis, je les garde. »

Philippe Sollers
Journal du mois, dans le JDD du dimanche 26 février 2006

L’extrait dans son contexte

A côté de Véronèse et, le Corrège, le Titien, Michel Ange, Léonard de Vinci, Rubens, Cézanne, Dali, bien d’autres, ont traité ce thème, aussi quelques sculpteurs, graveurs, poètes (Leda and the Swan par l’Irlandais William Butler Yeats notamment, Guillaume Apollinaire dans Poème secret : évoquant le chant du cygne « quand son duvet se pressait entre les cuisses bleuâtres de Léda ») et écrivains (La Recherche proustienne, cet ouvrage de broderie sur la mémoire et la métaphore, ne s’ouvre t-il pas avec ce titre : Du côté de chez Swann ?), la photographe Francesca Woodman, dont un album a été publié chez Actes Sud avec un texte de Philippe Sollers),

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Photo par Francesca Woodman

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Léda et le Cygne par Léonard de Vinci

Une esquisse du genou de Leda. Observez le mouvement de torsion du corps

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Leonard de Vinci, Leda et le cygne
Etude de genou

Et cette autre étude de la tête.. !

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Léonard de Vinci, Leda , étude de tête

Dommage que le tableau final de Vinci ait disparu et qu’il ne nous soit connu que par des copies de ses élèves dont celle-ci qui reprend l’étude de la tête, mais ne reprend pas celle du genou :

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Léonard de Vinci, Leda et le Cygne, copie de Cesare da Sesto, vers 1505-1515
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Léonard de Vinci, Leda et le Cygne (géomètrie de la composition)
11/°10 = °10/°9 = °9/°8 = °8/°7 = 1.618 = phi (nombres indiquant les segments correspondants)

Voici une possible grille d’analyse de la composition, établie à partir de quelques points significatifs du tableau et respectant les rapports du nombre d’or phi.

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Pourquoi le déploiement du mythe

Pourquoi son déploiement dans l’art explose t-il à la Renaissance, même si l’on trouve aussi des représentations plus anciennes, notamment sur une lampe à huile du 3e siècle après J.C. ? Pourquoi sa permanence jusqu’à nos jours ? Comment montrer une étreinte amoureuse sans la montrer tout en la montrant ? C’est l’équation que résout le motif du Cygne, le passage par le monde animal, le monde grec d’ Ovide et ses Métamorphoses qui a contribué à nous faire connaître ce mythe nous y a habitué. La Fontaine, avec ses Fables, a aussi puisé chez Esope et autres Grecs... Et puis cette histoire contient sa part de fantasme : l’étreinte d’une humaine avec un dieu, Zeus c’est quand même plus gratifiant qu’avec un quidam terrien, fut-il roi de Sparte, pour raconter à ses petits enfants. Ne connaît-on pas une première Dame au tableau de chasse édifiant ayant choisi de mettre le Roi dans son lit ? Tirer la bonne carte est une chose, en tirer partie est une autre. Et quand la Reine est belle et intelligente, on se prend au jeu. Jules César ne pouvait que succomber à Cléopatre.

Le mythe de Leda et du Cygne contient aussi ce qu’il faut de part trouble pour assurer son succès : selon une version de la légende un des deux ?ufs aurait été fécondé par Zeus, et l’autre par son mari avec lequel Léna aurait eu aussi une relation la même nuit. Qui est l’enfant de qui ? Rébus du journal intime de la Léda antique et de la Léda contemporaine... Le mythe, lui, n’avait pas besoin de l’ADN pour savoir. Et Léda était-elle consentante ou a-t-elle été abusée par Zeus ? Autant de questions, et d’autres freudiennes ou pas, qui concourent, sans doute, à la permanence du mythe jusqu’à nous. Et souvenirs de souvenirs entretenus par les représentations artistiques que nous en laisse l’Art.

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La version de Rubens


Rubens, Léda et le cygne
Selon Alice R. : "Rubens a copié la version de Rosso, qu’il avait lui-même copiée d’après une composition disparue de Michel-Ange". Cf. le message d’ Alice R.

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La version de Cézanne

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Paul Cézanne, Léda au Cygne, 1880-1882

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La Léda Atomica de Salvador Dali

« "La Leda Atomica est le tableau clé de notre vie", affirme Dali. Tout y est suspendu dans l’espace sans que rien ne touche rien. La mer elle-même s’élève à distance de la terre. » (Dali, Leda atomica : anatomie d’un chef-d’oeuvre de Jean-Louis Ferrier disponible en édition poche). Leda a les traits de Gala qui a posé pour son mari. Observez bien la main gauche de Léda-Gala, elle porte un anneau à son annulaire . Même en Léda, Gala reste l’épouse de Dali.

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Salvador Dali Leda atomica, 1949
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Leda atomica, géométrie de la composition

Alors que Véronèse, Michel Angle ont choisi de représenter l’étreinte, on se situe, plutôt ici, dans la phase de séduction, avant l’acte sexuel. J-L Ferrier voit même dans les quelques gouttes qui semblent tomber du corps du cygne, de possibles gouttes de sperme échappées de Zeus dans son impatience de séduire Léda. Avec aussi, les contradictions du monde de Dali : l’ ?uf en bas du tableau est déjà pondu et éclos. « Je fais de mes contradictions une véritable cohérence » dit d’ailleurs Dali.
On aperçoit aussi au fond du tableau, deux immenses falaises, à gauche et à droite. Il s’agirait des rochers abrupts du cap Norfeo, qui évoque la terre natale de Dali, souvent présente dans ses ?uvres.

« J’ai canalisé mon délire par la raison, comme en art j’ai trouvé mon expression par le classicisme. » nous dit également Dali.

Ce classicisme se retrouve dans la composition en triangle et pentagone, et le respect des rapports harmonieux . Les architectes, artisans, mathématiciens du monde grec se sont beaucoup intéressés à cette notion de proportion ou de rapport.

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Leda atomica, les rapports harmonieux du pentagone

Le langage usuel s’en est emparé, ne dit-on pas avoir de bons rapports ou mauvais rapports avec quelqu’un, comme on parle aussi de rapports sexuels...

Il n’existe pour Dali que l’art maîtrisé, composé, construit. D’ailleurs, l’équerre jaune, ou l’espèce de règle sous le cygne sont là pour nous le rappeler.

Comme signalé plus haut tous les motifs proposés (à l’exception du cygne et des rochers ) sont en état d’apesanteur. Selon J-L. Ferrier, la lévitation des choses et des êtres joue le rôle de détonateur visuel. La lévitation suggère l’antigravitation, l’antimatière. L’imagination et la créativité de Dali sont excitées par les hypothèses les plus audacieuses de la science contemporaine. Les rêves de lévitation semblent être associés à des rêves de pureté. Et, bien que le titre de la toile se réfère à la physique atomique la toile a aussi une origine psychanalytique. On peut, pour le titre, se souvenir que la toile a été peinte en 1949, seulement quatre ans après Hiroshima alors que le monde venait de découvrir, avec stupeur, la puissance fantastique de l’énergie cachée dans la matière. Quant à l’origine psychanalytique liée au monde de l’esprit, par opposition au monde de la matière, la psychanalyse à commencé, aussi, d’en dévoiler toute la puissance cachée. Le pouvoir de l’homme sur la matière et sur l’esprit. Alors pourquoi ne pas rêver l’homme et les choses en lévitation ?

Seulement vingt ans plus tard, en 1969, des cosmonautes en lévitation, avec leur brosse à dent en lévitation, à bord de leur module Eagle (tiens donc, encore un volatile !) de la mission Apollo XI, volaient vers la Lune. Un peu plus tard, une Leda et son mari, tous deux astronautes, s’envoleront ensemble dans l’espace, la NASA n’avait pas prévu d’artiste peintre dans l’équipage, et les autres membres du vol tournèrent pudiquement leur regard ailleurs. Seules les caméras techniques embarquées gardent la représentation de leur étreinte en lévitation...

Ce n’est pas la première fois qu’un artiste ou un écrivain, dans ses intuitions ou ses délires, anticipe sur la science. Dali, grand prêtre de « l’irrationalité concrète » aura été, ici, un peu en avance sur son temps - expression qui signifiait, pour lui, quelque chose comme le passage à la réalité de ce que la conscience habituellement piétine, refoule ou écarte en accord avec la raison... Cet adepte de la paranoïa contrôlée disait aussi :« Je peux dire que je ne sais pas quand je commence à simuler et quand finit le délire, mais la seule différence entre un fou et moi c’est que je ne suis pas fou ».

Depuis, la physique atomique a progressé, ouvrant encore plus grand le champ des possibles avec ses nouvelles particules et le renforcement de la mise en évidence des symétries. Dans la structure atomique fine ainsi qu’entre matière et antimatière, autrement dit ...il y a matière à nouveaux mythes encore plus fantasmatiques que les premiers. Le problème pour nous, c’est que notre langage usuel ne suffit plus pour les raconter, ils ne s’expriment bien que par les mathématiques, et le physicien Georges Charpak, prix Nobel - lu ses Mémoires en vacances (c’est très mal écrit) - nous l’affirme, cependant : les physiciens n’ont de cesse de peaufiner leurs équations pour qu’elles soient harmonieusement belles et mettent en évidence des proportions bien sous tous rapports.

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D’autres versions

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Gerda Wegener
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Aat Veldhoen ( contemporain)
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Erika Meriaux (contemporain)

Sollers fait-il partie de la dernière génération des gardiens du mythe ? Non, si l’on en juge par ces deux dernières illustrations et par bien d’autres, contemporaines, que l’on peut voir sur un blog espagnol Leda y el Cisne qui collectionne les représentations du mythe.

...Verra t-on surgir de nouveaux beaux mythes avec des mutants peintres et écrivains-mathématiciens ou physiciens-écrivains.. ? Ceci est une autre histoire. Peut-être viendront-ils, à nouveau, du Ciel devenu Cosmos...


Voir aussi sur le nombre d’or :

http://www.pileface.com/sollers/article.php3 ?id_article=330 : Sollers en son jardin
http://www.pileface.com/sollers/IMG/pdf/nombre_or.pdf : le nombre d’or


Crédit :
http://apo.cmaisonneuve.qc.ca/villanova/2001/ femmes_surrealistes/dali_bas.htm
http://www.lenombredor.free.fr/leda.htm

http://fr.wikipedia.org/wiki/L%C3%A9da_et_le_cygne_(L%C3%A9onard_de_Vinci


> Léda et le cygne
19 décembre 2011, par V.K.

Merci à Marc Jaccard pour les précisions. J’aime le tableau d’Enzo CINI pour sa palette, et sa stylisation, son pouvoir de suggestion : celui d’une jeune femme dont les pensées voient un homme : le rendu qui distingue bien le réel du profil de la jeune femme et l’imaginaire de la vision du visage de l’homme, aux teintes estompées et aux formes flottantes. _ Mon propre imaginaire peut aussi y voir « la belle Hélène » rêvant à son Dieu... _ Mais mon propre imaginaire n’aurait pas vu Léda et le cygne, si l’intitulé du tableau ne rappelait que le mythe était aussi dans l’imaginaire du peintre pour cette peinture.

En regardant plus attentivement le tableau, le cygne pointe sa tête soulignée par un coin de ciel bleu plus soutenu, en haut à droite du tableau, profil de la tête du cygne esquissé et aussi repris dans les déchirures blanches du ciel, juste au dessus de la tête de l’homme-dieu. Esquisse de suggestion d’identité du cygne et du dieu...

Une occasion pour moi de découvrir ce peintre multifacette :

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> Léda et le cygne
19 décembre 2011, par Marc Jaccard

Quelques précisions que vous aviez souhaitées, en complément de mon message du 4 janvier 2011 dans ce forum, vous signalant que j’étais en possession d’un tableau du peintre Enzo Cini.

Voici, une (mauvaise) photo de l’ ?uvre en question. On y voit Léda s’apprêtant à recevoir l’hommage du bel oiseau : contrairement aux autres tableaux, celui-ci est encore en phase d’approche, mais Léda est subjuguée par Jupiter qu’elle a reconnu à travers lui. ( Tête du Roi des Dieux sur la partie droite de la toile )

Pourquoi, ma femme et moi, avons acheté cette toile directement au Maître ? _ Parce que nous adorons la peinture _ Nous avons été emballés par ce peintre. _ A cette époque, mon épouse et moi, jouions sur scène l’opéra-comique de Jacques Offenbach : " La belle Hélène ", ma femme tenant le rôle d’Hélène.

Le cadre du tableau était non-peint. Plusieurs années plus tard, Enzo Cini réexaminant son tableau décida de poursuivre sa peinture sur le cadre.

> Léda et le cygne
6 septembre 2011, par V.K.
Merci Alice pour cette précision répercutée dans la page. Mais puisque nous tenons une spécialiste de Rubens, sûrement pouvez-vous apporter quelques informations complémentaires : date du tableau, lieu d’exposition, etc. (voire le contexte de la réalisation de cette oeuvre...)
> Léda et le cygne
5 septembre 2011, par Alice R.
Bonjour, Petite rectification : je travaille actuellement sur Rubens et c’est la version de ce peintre que vous avez attribuée à Michel-Ange. Rubens a copié la version de Rosso, qu’il avait lui-même copié d’après une composition disparue de Michel-Ange (et non de Léonard qui représente Léda debout dans chacune de ses versions). J’espère que cela vous servira, Bonne continuation, Alice R.
> Léda et le cygne
13 juin 2011, par Benoît Monneret
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> Léda et le cygne
5 janvier 2011, par V.K.
Félicitations pour votre acquisition d’un « Leda et le Cygne » de Enzo Cini.

Quelqu’un qui possède un « Leda et le Cygne » ne peut être foncièrement mauvais, aussi êtes-vous le bienvenu pour compléter cet article pileface dès que vous nous communiquerez une image du tableau. En texte d’accompagnement, votre propre analyse de ce Leda et le Cygne, ce qui a déclenché votre choix..., autre précision ou anecdote concernant l’artiste, ou votre acquisition etc... seront aussi fort appréciés.

Au plaisir de vous lire,

viktorkirtov@wanadoo.fr
> Léda et le cygne
4 janvier 2011, par Marc jaccard

Bonjour à tous,

Je suis en possession d’un tableau intitulé : " Leda et le cygne " de
Enzo Cini, peint alors qu’l séjournait à Bonnifacio en Corse , en 1987.

Je l’ai acheté directement au maître lors de la très grande exposition
" D’ici et d’ailleurs " , à Tréguier en l’an 2000. A cette époque, et jusqu’à sa mort, il habitait le Manoir de Trostang à Camlez.

Avec mes meilleures salutations.


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