Philippe Sollers/Pileface
> SUR DES OEUVRES DE TIERS
Un inťdit de Rimbaud ? « Le rÍve de Bismarck »
L’Union du 24 avril 2008
lundi, 19 mai 2008
/ A.G. /

Rťdacteur depuis septembre 2006.
Moi : — Je ne suis ni ťcrivain, ni critique, ni journaliste, ni universitaire. Je suis un "lecteur bťnťvole".
Marcelin Pleynet : — Eh bien, Áa se fait rare ! (rires) (Privas, janvier 2013).

Dťdicace M. Pleynet (Le retour, 31 mars 2016) — Photos Alain Hatat, Reims, fťvrier 2013. — Dťdicaces Ph. Sollers/J. Kristeva sur le n°29 de Tel Quel (1967), Paris, avril 2011.
GIF

Cher Albert Gauvin,
Toujours formidables vos reprises de documents, ťcrits, sonores, images et vidťos, sur un thŤme.
Hier, Renť Girard, Bataille, Burroughs, Lautrťamont, Aragon… , aujourd’hui la corrida. Une mine pour moi, pour nous, ŗ art press.
Une rťactivation bien venue des mťmoires. Important par les temps qui courent.
Merci ŗ vous et ŗ vos collaborateurs pour ce travail sur votre site.
Bien cordialement
Jacques Henric (17-12-15)

GIF

Le texte qui suit a √ƒ¬©t√ƒ¬© pr√ƒ¬©sent√ƒ¬© par Jean-Jacques Lefr√ƒ¬®re, biographe de Rimbaud, et lu par Marc-Edouard Nabe lors de l’√ƒ¬©mission " Ce soir ou jamais ", sur France 3, le lundi 19 mai 2008.

ZOOM : cliquer sur l’image. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

*


Nabe lit Rimbaud chez Taddeï
envoyé par gregwallace

*


√‚¬« Le r√ƒ¬™ve de Bismarck √‚¬ »

(Fantaisie)

√‚¬« C’est le soir. Sous sa tente, pleine de silence et de r√ƒ¬™ve, Bismarck, un doigt sur la carte de France, m√ƒ¬©dite ; de son immense pipe s’√ƒ¬©chappe un filet bleu.
Bismarck m√ƒ¬©dite. Son petit index crochu chemine, sur le v√ƒ¬©lin, du Rhin √ƒ¬ √‚¬ la Moselle, de la Moselle √ƒ¬ √‚¬ la Seine ; de l’ongle, il a ray√ƒ¬© imperceptiblement le papier autour de Strasbourg : il passe outre.
A Sarrebruck, √ƒ¬ √‚¬ Wissembourg, √ƒ¬ √‚¬ Woerth, √ƒ¬ √‚¬ Sedan, il tressaille, le petit doigt crochu : il caresse Nancy, √ƒ¬©gratigne Bitche et Phalsbourg, raie Metz, trace sur les fronti√ƒ¬®res de petites lignes bris√ƒ¬©es, — et s’arr√ƒ¬™te...
Triomphant, Bismarck a couvert de son index l’Alsace et la Lorraine ! — Oh ! sous son cr√ƒ¬Ęne jaune, quels d√ƒ¬©lires d’avare ! Quels d√ƒ¬©licieux nuages de fum√ƒ¬©e r√ƒ¬©pand sa pipe bienheureuse !...
Bismarck m√ƒ¬©dite. Tiens ! un gros point noir semble arr√ƒ¬™ter l’index fr√ƒ¬©tillant. C’est Paris.
Donc, le petit ongle mauvais, de rayer, de rayer le papier, de ci, de l√ƒ¬ √‚¬ , avec rage, enfin, de s’arr√ƒ¬™ter... Le doigt reste l√ƒ¬ √‚¬ , moiti√ƒ¬© pli√ƒ¬©, immobile. Paris ! Paris ! — Puis, le bonhomme a tant r√ƒ¬™v√ƒ¬© l’oeil ouvert, que, doucement, la somnolence s’empare de lui : son front se penche vers le papier ; machinalement, le fourneau de sa pipe, √ƒ¬©chapp√ƒ¬©e √ƒ¬ √‚¬ ses l√ƒ¬®vres, s’abat sur le vilain point noir... Hi ! povero ! en abandonnant sa pauvre t√ƒ¬™te, son nez, le nez de M. Otto de Bismarck, s’est plong√ƒ¬© dans le fourneau ardent... Hi ! povero ! va povero ! dans le fourneau incandescent de la pipe..., Hi ! povero ! Son index √ƒ¬©tait sur Paris !... Fini, le r√ƒ¬™ve glorieux !
*
* *
Il √ƒ¬©tait si fin, si spirituel, si heureux, ce nez de vieux premier diplomate ! — Cachez, cachez ce nez !...
Eh bien ! mon cher, quand, pour partager la choucroute royale, vous rentrerez au palais
[ LIGNES MANQUANTES ] avec des cris de... dame [...] dans l’histoire [...] vos yeux stupides [...]
Voil√ƒ¬ √‚¬  ! Fallait pas r√ƒ¬™vasser !

Jean Baudry

Le Progr√ƒ¬®s des Ardennes, 25 novembre 1870.

*


L’Union du 24 avril 2008

EXCLUSIF / Rimbaud √ƒ¬©tait journaliste au Progr√ƒ¬®s des Ardennes

Jeune cin√ƒ¬©aste en rep√ƒ¬©rage √ƒ¬ √‚¬ Charlestown o√ƒ¬Ļil va r√ƒ¬©aliser un documentaire, Patrick Taliercio a mis au jour un in√ƒ¬©dit d’Arthur Rimbaud. Un article publi√ƒ¬© en novembre 1870 dans Le Progr√ƒ¬®s des Ardennes.
C’EST un scoop. M√ƒ¬™me s’il s’agit d’une information qui a plus d’un si√ƒ¬®cle !
Le 25 novembre 1870, en effet, le quotidien Le Progr√ƒ¬®s des Ardennes publiait un articulet titr√ƒ¬© √‚¬« Le r√ƒ¬™ve de Bismarck √‚¬ » et sign√ƒ¬© d’un certain Jean Baudry.
Rien de bien sensationnel √ƒ¬ √‚¬ premi√ƒ¬®re vue. Certes.
Sauf que √‚¬« Jean Baudry √‚¬ »√ƒ¬©tait le pseudonyme choisi par un jeune lyc√ƒ¬©en de 16ans nomm√ƒ¬© Arthur Rimbaud.
Sauf que depuis plus d’un si√ƒ¬®cle, si l’on savait que le futur √‚¬« po√ƒ¬®te et explorateur √‚¬ » avait bien envoy√ƒ¬© des textes au directeur du Progr√ƒ¬®s sous cette signature, on ignorait que l’un d’eux avait bel et bien √ƒ¬©t√ƒ¬© publi√ƒ¬©...
C’est ainsi que toute la Rimbaldie est depuis quelques heures en effervescence.

Le souci du d√ƒ¬©tail...

A l’origine de ce v√ƒ¬©ritable miracle, le cin√ƒ¬©aste Patrick Taliercio, 32ans, qui s√ƒ¬©journe actuellement √ƒ¬ √‚¬ Charleville. Accueilli √ƒ¬ √‚¬ la Maison des Ailleurs, il proc√ƒ¬®de aux rep√ƒ¬©rages d’un long m√ƒ¬©trage qu’il souhaite consacrer √ƒ¬ √‚¬ la seconde fugue de Rimbaud, en octobre 1870.
A l’√ƒ¬©poque, le d√ƒ¬©j√ƒ¬ √‚¬ rebelle Arthur s’en va √ƒ¬ √‚¬ Charleroi. Il souhaite justement y devenir journaliste. Ce sera un √ƒ¬©chec. Mais cette balade ne fut pas sans int√ƒ¬©r√ƒ¬™t. En chemin, notamment, il s’arr√ƒ¬™te chez un camarade. Un joli buffet tr√ƒ¬īne dans la pi√ƒ¬®ce. Cela donnera le po√ƒ¬®me que l’on sait.
√‚¬« J’ai d√ƒ¬©couvert l’√ƒ¬©pisode de Charleroi par hasard, en parcourant un exemplaire de la revue Ardenne Wallonne. Il contenait un r√ƒ¬©cit de Yanny Hureaux qui m’a passionn√ƒ¬©. Ce fut le d√ƒ¬©clic. J’eus imm√ƒ¬©diatement envie d’en faire un film √‚¬ », explique Patrick Taliercio.
Marseillais d’origine √ƒ¬©tabli √ƒ¬ √‚¬ Bruxelles (deux villes sacr√ƒ¬©ment rimbaldiennes), il est d√ƒ¬©j√ƒ¬ √‚¬ l’auteur de courts m√ƒ¬©trages.
Il n’est pas cependant le premier √ƒ¬ √‚¬ s’attaquer √ƒ¬ √‚¬ Rimbaud ! √‚¬« Mais cette fois, contrairement √ƒ¬ √‚¬ beaucoup de ceux qui m’ont pr√ƒ¬©c√ƒ¬©d√ƒ¬©, qui tent√ƒ¬®rent d’embrasser l’ensemble de cette vie hors normes, je veux partir d’un d√ƒ¬©tail, ou presque, qui r√ƒ¬©v√ƒ¬®le d√ƒ¬©j√ƒ¬ √‚¬ ce que sera Rimbaud : la fuite, l’√ƒ¬©criture en marche, la r√ƒ¬©volte... √‚¬ »
Il y a quelques jours, l’aventure du r√ƒ¬©alisateur a pris une autre tournure. Tout √ƒ¬ √‚¬ fait inattendue.

En cherchant √‚¬« Le Dormeur du Val √‚¬ »

Chez un bouquiniste, il rep√ƒ¬®re quelques exemplaires du Progr√ƒ¬®s des Ardennes.
L’un d’eux retient son attention. A juste titre. Il contient effectivement le √‚¬« papier √‚¬ »sign√ƒ¬© Baudry.
√‚¬« On savait (par son ami Delahaye) que Rimbaud avait √ƒ¬©crit un texte sur Bismarck sous ce pseudonyme et qu’il l’avait propos√ƒ¬© au Progr√ƒ¬®s. Mais a priori personne ne savait qu’il avait effectivement √ƒ¬©t√ƒ¬© publi√ƒ¬©... √‚¬ »
En fait, comme bien d’autres avant lui, c’est √‚¬« Le Dormeur du Val √‚¬ »que cherchait Patrick Taliercio. √‚¬« Mais le directeur du journal avait signifi√ƒ¬© √ƒ¬ √‚¬ Rimbaud que la po√ƒ¬©sie l’int√ƒ¬©ressait peu. Il pr√ƒ¬©f√ƒ¬©rait de vrais articles... √‚¬ »
Pourquoi ce √‚¬« R√ƒ¬™ve de Bismarck √‚¬ »dont on d√ƒ¬©couvre donc aujourd’hui l’int√ƒ¬©gralit√ƒ¬©, qualifi√ƒ¬© par l’auteur de √‚¬« fantaisie √‚¬ », √ƒ¬©tait jusqu’ici demeur√ƒ¬© in√ƒ¬©dit ? Tout simplement parce que tr√ƒ¬®s peu d’exemplaires du journal ont √ƒ¬©t√ƒ¬© imprim√ƒ¬©s, diffus√ƒ¬©s et surtout ont surv√ƒ¬©cu aux outrages du temps. Enfin, Rimbaud a vraisemblablement ignor√ƒ¬© (tout comme Delahaye) qu’il avait √ƒ¬©t√ƒ¬© publi√ƒ¬©.

Patrick Taliercio a eu un sacr√ƒ¬© coup de chance.

Cela √ƒ¬©tant, cette √‚¬« bombe √‚¬ »comme la qualifiait hier Yanny Hureaux dans sa Beuquette va peut-√ƒ¬™tre donner une autre direction √ƒ¬ √‚¬ ce travail cin√ƒ¬©matographique. √‚¬« Je suis √ƒ¬©videmment forc√ƒ¬© d’en tenir compte dans mon projet... √‚¬ »convient, presque timidement, le jeune cin√ƒ¬©aste.

Philippe Mellet

*


Historique

Une chose est de savoir que Rimbaud avait propos√ƒ¬© cet article. On le doit √ƒ¬ √‚¬ son ami Delahaye qui, dans ses m√ƒ¬©moires, en avait r√ƒ¬©sum√ƒ¬© la teneur.

Une autre est de le lire.

C’est donc, aujourd’hui, une primeur historique. Jamais depuis 1870 ce texte n’avait √ƒ¬©t√ƒ¬© r√ƒ¬©imprim√ƒ¬©.
Depuis la d√ƒ¬©couverte de Patrick Taliercio, en quelques heures, de Yanny Hureaux √ƒ¬ √‚¬ Alain Tourneux et G√ƒ¬©rard Martin (conservateurs du fonds Rimbaud) en passant par le po√ƒ¬®te Andr√ƒ¬© Velter, tous les sp√ƒ¬©cialistes et admirateurs sont en √ƒ¬©moi.

On comprend pourquoi.

Tout d’un coup, toutes les biographies du po√ƒ¬®te sont incompl√ƒ¬®tes, toutes les √ƒ¬©ditions dites de ses ?uvres compl√ƒ¬®tes ne le sont plus...
Ce n’est pas seulement un texte qu’on a retrouv√ƒ¬©. C’est la preuve que le po√ƒ¬®te, aventurier, voyageur... fut aussi un journaliste. Eph√ƒ¬©m√ƒ¬®re, certes, mais quand m√ƒ¬™me.
Journaliste.
Tr√ƒ¬®s modestement, franchement, on n’esp√ƒ¬©rait pas poss√ƒ¬©der √ƒ¬ √‚¬ Charleville m√ƒ¬™me un tel pr√ƒ¬©d√ƒ¬©cesseur !
Sacr√ƒ¬© verrat d’Arthur...

Ph.M.

*


Quelques √ƒ¬©l√ƒ¬©ments pour comprendre

Septembre 1870. Les arm√ƒ¬©es de Napol√ƒ¬©on III sont battues
√ƒ¬ √‚¬ Sedan et pi√ƒ¬©g√ƒ¬©es √ƒ¬ √‚¬ Metz.
Les Prussiens font le si√ƒ¬®ge de M√ƒ¬©zi√ƒ¬®res.
Mais √ƒ¬ √‚¬ la guerre franco-prussienne, s’ajoute une guerre civile. Bient√ƒ¬īt la Commune va enflammer Paris et d’autres r√ƒ¬©publicains se soul√ƒ¬®vent en province.
A Charleville, Arthur tr√ƒ¬©pigne. Il veut √ƒ¬©crire, il veut agir.
Ancien r√ƒ¬©volutionnaire de 1848, Jacoby fonde le Progr√ƒ¬®s des Ardennes, journal de gauche, imprim√ƒ¬© rue du Ch√ƒ¬Ęteau, √ƒ¬ √‚¬ M√ƒ¬©zi√ƒ¬®res.
Cet homme √ƒ¬ √‚¬ la barbe grisonnante a toutes les sympathies du jeune Rimbaud qui le conna√ƒ¬ģt bien : ils furent voisins rue Forest. Mais la m√ƒ¬®re Rimb’, elle, lisait le tr√ƒ¬®s conservateur Courrier des Ardennes.
Si Rimbaud a d√ƒ¬©j√ƒ¬ √‚¬ commenc√ƒ¬© √ƒ¬ √‚¬ √ƒ¬©crire des po√ƒ¬®mes, il souhaite aussi devenir journaliste.
Cet automne-l√ƒ¬ √‚¬ , avec Delahaye, Rimbaud se joue du si√ƒ¬®ge prussien et d√ƒ¬©clame des vers sur les remparts, il parcourt la campagne (les environs de Saint-Julien, notamment).
Il laisse aussi dans la bo√ƒ¬ģte aux lettres du Courrier des manuscrits. Textes en vers ou en prose.
Il a choisi le pseudonyme de Baudry : c’est le h√ƒ¬©ros d’un drame √ƒ¬©crit par Auguste Vacquerie que Rimbaud a appr√ƒ¬©ci√ƒ¬©. Le h√ƒ¬©ros, amoureux d√ƒ¬©√ƒ¬ √‚¬ßu, quitte sa ma√ƒ¬ģtresse en s’exclamant : √‚¬« Je m’abrutirai, je tra√ƒ¬ģnerai mes haillons dans les bouges, j’an√ƒ¬©antirai en moi tout ce qui vous appartient. D√ƒ¬®s ce moment, je redeviens le vagabond que j’√ƒ¬©tais. √‚¬ »

L’imprimerie d√ƒ¬©truite par les obus

Des mots qui ont √ƒ¬©videmment ravi le futur auteur de √‚¬« Ma Boh√ƒ¬®me √‚¬ ».
Le 31 d√ƒ¬©cembre 1870, 6.000 obus tombent sur M√ƒ¬©zi√ƒ¬®res. L’imprimerie du Progr√ƒ¬®s est d√ƒ¬©truite. Des stocks entiers de publications aussi, sans nul doute.
Entretemps, Rimbaud a multipli√ƒ¬© les all√ƒ¬©es et venues.
Il est donc probable qu’il n’ait pas su que son √‚¬« R√ƒ¬™ve de Bismarck √‚¬ »avait √ƒ¬©t√ƒ¬© publi√ƒ¬© fin novembre.
Pourtant, quelques mois plus tard, il sera embauch√ƒ¬© une semaine au Progr√ƒ¬®s pour trier des d√ƒ¬©p√ƒ¬™ches. Mais sans √ƒ¬©crire, cette fois.
H√ƒ¬©las, Jacoby qui avait eu la force de faire rena√ƒ¬ģtre son journal se heurte au front conservateur qui a repris les r√ƒ¬™nes de l’Etat.
Le Progr√ƒ¬®s est interdit en avril 1871. Un mois plus tard, √ƒ¬ √‚¬ Paris, c’est √‚¬« la Semaine sanglante √‚¬ ».

A double sens

Le texte en lui-m√ƒ¬™me est savoureux. Il brocarde l’ennemi, de mani√ƒ¬®re caricaturale mais dans un style d√ƒ¬©j√ƒ¬ √‚¬ tr√ƒ¬®s ma√ƒ¬ģtris√ƒ¬©, et peut donc passer pour patriote.
Mais Paris est mis en exergue. Comme si Rimbaud-Baudry se doutait que dans la capitale, √ƒ¬©tait en germe la r√ƒ¬©volte anti-prussienne, certes, mais aussi r√ƒ¬©publicaine et socialiste.
Le vieux chef qui s’assoupit, comme repu, c’est aussi le prototype du bourgeois engraiss√ƒ¬©, l’arch√ƒ¬©type d’un monde que le po√ƒ¬®te se jure de renverser. Avant de le fuir.
Quelques mots italiens, enfin : √‚¬« Hi ! povero ! √‚¬ ». C’est-√ƒ¬ √‚¬ -dire : √‚¬« Le pauvre ! √‚¬ ». Un hommage √ƒ¬ √‚¬ Garibaldi ?

*


Pour Jean-Jacques Lefr√ƒ¬®re, la question d’un faux ne se pose pas

Le grand sp√ƒ¬©cialiste de Rimbaud n’a aucun doute sur l’authenticit√ƒ¬© du texte.

Il a consacr√ƒ¬© de nombreux ouvrages au po√ƒ¬®te dont une √ƒ¬©dition de sa correspondance et une biographie qui fait r√ƒ¬©f√ƒ¬©rence. Sa connaissance de l’√ƒ…“uvre et du personnage lui permet de certifier cette d√ƒ¬©couverte.

LE FIGARO LITT√ƒ¬ ‰RAIRE. Sur le plan strictement litt√ƒ¬©raire, ce texte a-t-il une valeur importante ?

JEAN-JACQUES LEFR√ƒ¬ ˆRE.
Pas vraiment. C’est avant tout un √ƒ¬©crit de circonstance, un texte pol√ƒ¬©mique destin√ƒ¬© aux lecteurs d’un quotidien ardennais, sur fond de guerre franco-prussienne (nous sommes en novembre 1870). Rimbaud lui-m√ƒ¬™me ne para√ƒ¬ģt pas y avoir attach√ƒ¬© une grande importance, puisqu’il s’est content√ƒ¬© de le signer d’un pseudonyme. Il est probable que, dans les futures oeuvres compl√ƒ¬®tes du po√ƒ¬®te, ce √‚¬« R√ƒ¬™ve de Bismarck √‚¬ »rejoindra plut√ƒ¬īt les √‚¬« Pi√ƒ¬®ces annexes √‚¬ ». Pour ma part, je n’avais pas besoin de cet article de journal pour lire Une saison en enfer et les Illuminations, mais je suis tr√ƒ¬®s reconnaissant √ƒ¬ √‚¬ Patrick Taliercio de m’avoir permis de lire ce texte de 1870 dont on ne connaissait la trame que par le t√ƒ¬©moignage d’Ernest Delahaye.

√ƒ¬ Štes-vous s√ƒ¬ √‚¬ »r de l’authenticit√ƒ¬© de ce document ?

On s’attendait tellement peu √ƒ¬ √‚¬ une telle d√ƒ¬©couverte que la question d’un faux s’est pos√ƒ¬©e dans quelques cerveaux tortueux. Il y a m√ƒ¬™me un hurluberlu qui s’est manifest√ƒ¬© sur Internet en clamant qu’il √ƒ¬©tait l’auteur de ce √‚¬« faux √‚¬ », mani√ƒ¬®re assez tragicomique de se faire un peu de publicit√ƒ¬© √ƒ¬ √‚¬ peu de frais. Outre l’impossibilit√ƒ¬© mat√ƒ¬©rielle (fabriquer un faux exemplaire du Progr√ƒ¬®s des Ardennes de novembre 1870 ne doit pas √ƒ¬™tre ais√ƒ¬©), on connaissait l’existence de cet article par le souvenir d’Ernest Delahaye, camarade d’enfance de Rimbaud. La d√ƒ¬©couverte faite par Patrick Taliercio n’en est pas moins extraordinaire. Je l’ai rencontr√ƒ¬© et puis vous certifier qu’il n’a vraiment rien d’un faussaire. On peut le regretter d’ailleurs, car un faussaire capable de produire des textes aussi peu banals, il faudrait le mettre √ƒ¬ √‚¬ l’√ƒ…“uvre r√ƒ¬©guli√ƒ¬®rement.

L’article poss√ƒ¬®de des accents patriotiques, or, m√ƒ¬™me adolescent, Rimbaud n’avait pas pr√ƒ¬©cis√ƒ¬©ment cette r√ƒ¬©putation-l√ƒ¬ √‚¬ ...

Dans une lettre √ƒ¬©crite exactement trois mois plus t√ƒ¬īt, le 25 ao√ƒ¬ »t 1870, et adress√ƒ¬©e √ƒ¬ √‚¬ Georges Izambard, son professeur de rh√ƒ¬©torique, Rimbaud parle de √‚¬« patrouillotisme √‚¬ »et juge sa ville natale √‚¬« sup√ƒ¬©rieurement idiote entre les petites villes de province √‚¬ »devant le spectacle d’une population √‚¬« prudhommesquement spadassine √‚¬ ». Et le futur auteur du √‚¬« R√ƒ¬™ve de Bismarck √‚¬ »ajoute : √‚¬« Ma patrie se l√ƒ¬®ve ! Moi, j’aime mieux la voir assise. √‚¬ » Mais Baudelaire ne demandait-il pas que soient inscrits au fronton des Droits de l’homme deux droits suppl√ƒ¬©mentaires : celui de se contredire et celui de s’en aller. Rimbaud a largement us√ƒ¬© de ces deux droits oubli√ƒ¬©s, son existence le prouve.

Qu’apporte-t-il de plus √ƒ¬ √‚¬ ce que l’on conna√ƒ¬ģt de Rimbaud ?

Les √ƒ¬©crits litt√ƒ¬©raires du Rimbaud de cette √ƒ¬©poque sont si rares que l’article du Progr√ƒ¬®s des Ardennes n’est pas √ƒ¬ √‚¬ d√ƒ¬©daigner. Quelques semaines plus t√ƒ¬īt, Rimbaud s’√ƒ¬©tait rendu √ƒ¬ √‚¬ Charleroi pour se proposer comme journaliste. Il avait seize ans √ƒ¬ √‚¬ peine. Il avait √ƒ¬©t√ƒ¬© √ƒ¬©conduit par le directeur du journal et √ƒ¬©tait revenu, sans doute d√ƒ¬©confit, √ƒ¬ √‚¬ Charleville. On pouvait penser que sa carri√ƒ¬®re de journaliste s’√ƒ¬©tait arr√ƒ¬™t√ƒ¬©e l√ƒ¬ √‚¬ . La d√ƒ¬©couverte du √‚¬« R√ƒ¬™ve de Bismarck √‚¬ »indique qu’il avait tout de m√ƒ¬™me r√ƒ¬©ussi √ƒ¬ √‚¬ collaborer √ƒ¬ √‚¬ un journal de sa ville natale.

En quoi ce texte √ƒ¬©crit √ƒ¬ √‚¬ l’√ƒ¬Ęge de seize ans r√ƒ¬©v√ƒ¬®le-t-il le futur auteur du Bateau ivre ?

Ce n’est pas un chef-d’oeuvre, mais c’est un beau texte m√ƒ¬©taphorique, tr√ƒ¬®s ma√ƒ¬ģtris√ƒ¬©, avec un sens de la mise en sc√ƒ¬®ne. Mais ne voyons pas dans cet article plus qu’il ne contient. Il ne manque ni de verve, ni de vigueur, mais de l√ƒ¬ √‚¬ √ƒ¬ √‚¬ y chercher les pr√ƒ¬©mices de ce qui va permettre √ƒ¬ √‚¬ Rimbaud de composer, moins d’un an plus tard, le Bateau ivre, il y a loin. √ƒ¬ seize ans, Rimbaud poss√ƒ¬®de d√ƒ¬©j√ƒ¬ √‚¬ une extraordinaire maturit√ƒ¬©. √ƒ¬ vrai dire, si l’on devait rapprocher ce texte en prose d’un de ses po√ƒ¬®mes, ce serait plut√ƒ¬īt Le Dormeur du val, qui est presque contemporain et d√ƒ¬©nonce l’horreur de la guerre en lui opposant la beaut√ƒ¬© et la douceur de la nature. √‚¬« Le r√ƒ¬™ve de Bismarck √‚¬ » fustige aussi l’ardeur guerri√ƒ¬®re, mais, alors que Le Dormeur du val n’a pas de nationalit√ƒ¬©, l’article du Progr√ƒ¬®s des Ardennes d√ƒ¬©signe sa cible : le chancelier de l’Allemagne. Rimbaud prend le parti de sa patrie. Au demeurant, Rimbaud patriote, cela manquait √ƒ¬ √‚¬ la panoplie que la post√ƒ¬©rit√ƒ¬© lui a faite.

Est-il possible que l’on d√ƒ¬©couvre d’autres in√ƒ¬©dits du po√ƒ¬®te ?

La d√ƒ¬©couverte de l’article du Progr√ƒ¬®s des Ardennes fait aussi rena√ƒ¬ģtre l’espoir de retrouver, dans un autre exemplaire du journal, d’autres textes du po√ƒ¬®te. Une tradition veut que ce Dormeur du val dont je parlais ait √ƒ¬©t√ƒ¬© aussi publi√ƒ¬© dans Le Progr√ƒ¬®s, mais la collection du journal est si lacunaire qu’on n’a jamais pu l’√ƒ¬©tablir. Ardennais, fouillez vos malles !

Propos recueillis par Mohammed Assaoui, Le Figaro, 22-05-08.

Lire aussi : Jean-Jacques Lefr√ƒ¬®re, Un article inconnu de Rimbaud : √‚¬« Le r√ƒ¬™ve de Bismarck √‚¬ », La Quinzaine litt√ƒ¬©raire, 5 juin 2008.


otras imagenes

GIF - 655 octets
28 x 16 píxels