Philippe Sollers/Pileface
> SUR DES OEUVRES DE TIERS
Un inťdit de Rimbaud ? « Le rÍve de Bismarck »
L’Union du 24 avril 2008
lundi, 19 mai 2008
/ Albert Gauvin

Le texte qui suit a √ƒ¬©t√ƒ¬© pr√ƒ¬©sent√ƒ¬© par Jean-Jacques Lefr√ƒ¬®re, biographe de Rimbaud, et lu par Marc-Edouard Nabe lors de l’√ƒ¬©mission " Ce soir ou jamais ", sur France 3, le lundi 19 mai 2008.

ZOOM : cliquer sur l’image. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

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Nabe lit Rimbaud chez Taddeï
envoyé par gregwallace

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√‚¬« Le r√ƒ¬™ve de Bismarck √‚¬ »

(Fantaisie)

√‚¬« C’est le soir. Sous sa tente, pleine de silence et de r√ƒ¬™ve, Bismarck, un doigt sur la carte de France, m√ƒ¬©dite ; de son immense pipe s’√ƒ¬©chappe un filet bleu.
Bismarck m√ƒ¬©dite. Son petit index crochu chemine, sur le v√ƒ¬©lin, du Rhin √ƒ¬ √‚¬ la Moselle, de la Moselle √ƒ¬ √‚¬ la Seine ; de l’ongle, il a ray√ƒ¬© imperceptiblement le papier autour de Strasbourg : il passe outre.
A Sarrebruck, √ƒ¬ √‚¬ Wissembourg, √ƒ¬ √‚¬ Woerth, √ƒ¬ √‚¬ Sedan, il tressaille, le petit doigt crochu : il caresse Nancy, √ƒ¬©gratigne Bitche et Phalsbourg, raie Metz, trace sur les fronti√ƒ¬®res de petites lignes bris√ƒ¬©es, — et s’arr√ƒ¬™te...
Triomphant, Bismarck a couvert de son index l’Alsace et la Lorraine ! — Oh ! sous son cr√ƒ¬Ęne jaune, quels d√ƒ¬©lires d’avare ! Quels d√ƒ¬©licieux nuages de fum√ƒ¬©e r√ƒ¬©pand sa pipe bienheureuse !...
Bismarck m√ƒ¬©dite. Tiens ! un gros point noir semble arr√ƒ¬™ter l’index fr√ƒ¬©tillant. C’est Paris.
Donc, le petit ongle mauvais, de rayer, de rayer le papier, de ci, de l√ƒ¬ √‚¬ , avec rage, enfin, de s’arr√ƒ¬™ter... Le doigt reste l√ƒ¬ √‚¬ , moiti√ƒ¬© pli√ƒ¬©, immobile. Paris ! Paris ! — Puis, le bonhomme a tant r√ƒ¬™v√ƒ¬© l’oeil ouvert, que, doucement, la somnolence s’empare de lui : son front se penche vers le papier ; machinalement, le fourneau de sa pipe, √ƒ¬©chapp√ƒ¬©e √ƒ¬ √‚¬ ses l√ƒ¬®vres, s’abat sur le vilain point noir... Hi ! povero ! en abandonnant sa pauvre t√ƒ¬™te, son nez, le nez de M. Otto de Bismarck, s’est plong√ƒ¬© dans le fourneau ardent... Hi ! povero ! va povero ! dans le fourneau incandescent de la pipe..., Hi ! povero ! Son index √ƒ¬©tait sur Paris !... Fini, le r√ƒ¬™ve glorieux !
*
* *
Il √ƒ¬©tait si fin, si spirituel, si heureux, ce nez de vieux premier diplomate ! — Cachez, cachez ce nez !...
Eh bien ! mon cher, quand, pour partager la choucroute royale, vous rentrerez au palais
[ LIGNES MANQUANTES ] avec des cris de... dame [...] dans l’histoire [...] vos yeux stupides [...]
Voil√ƒ¬ √‚¬  ! Fallait pas r√ƒ¬™vasser !

Jean Baudry

Le Progr√ƒ¬®s des Ardennes, 25 novembre 1870.

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L’Union du 24 avril 2008

EXCLUSIF / Rimbaud √ƒ¬©tait journaliste au Progr√ƒ¬®s des Ardennes

Jeune cin√ƒ¬©aste en rep√ƒ¬©rage √ƒ¬ √‚¬ Charlestown o√ƒ¬Ļil va r√ƒ¬©aliser un documentaire, Patrick Taliercio a mis au jour un in√ƒ¬©dit d’Arthur Rimbaud. Un article publi√ƒ¬© en novembre 1870 dans Le Progr√ƒ¬®s des Ardennes.
C’EST un scoop. M√ƒ¬™me s’il s’agit d’une information qui a plus d’un si√ƒ¬®cle !
Le 25 novembre 1870, en effet, le quotidien Le Progr√ƒ¬®s des Ardennes publiait un articulet titr√ƒ¬© √‚¬« Le r√ƒ¬™ve de Bismarck √‚¬ » et sign√ƒ¬© d’un certain Jean Baudry.
Rien de bien sensationnel √ƒ¬ √‚¬ premi√ƒ¬®re vue. Certes.
Sauf que √‚¬« Jean Baudry √‚¬ »√ƒ¬©tait le pseudonyme choisi par un jeune lyc√ƒ¬©en de 16ans nomm√ƒ¬© Arthur Rimbaud.
Sauf que depuis plus d’un si√ƒ¬®cle, si l’on savait que le futur √‚¬« po√ƒ¬®te et explorateur √‚¬ » avait bien envoy√ƒ¬© des textes au directeur du Progr√ƒ¬®s sous cette signature, on ignorait que l’un d’eux avait bel et bien √ƒ¬©t√ƒ¬© publi√ƒ¬©...
C’est ainsi que toute la Rimbaldie est depuis quelques heures en effervescence.

Le souci du d√ƒ¬©tail...

A l’origine de ce v√ƒ¬©ritable miracle, le cin√ƒ¬©aste Patrick Taliercio, 32ans, qui s√ƒ¬©journe actuellement √ƒ¬ √‚¬ Charleville. Accueilli √ƒ¬ √‚¬ la Maison des Ailleurs, il proc√ƒ¬®de aux rep√ƒ¬©rages d’un long m√ƒ¬©trage qu’il souhaite consacrer √ƒ¬ √‚¬ la seconde fugue de Rimbaud, en octobre 1870.
A l’√ƒ¬©poque, le d√ƒ¬©j√ƒ¬ √‚¬ rebelle Arthur s’en va √ƒ¬ √‚¬ Charleroi. Il souhaite justement y devenir journaliste. Ce sera un √ƒ¬©chec. Mais cette balade ne fut pas sans int√ƒ¬©r√ƒ¬™t. En chemin, notamment, il s’arr√ƒ¬™te chez un camarade. Un joli buffet tr√ƒ¬īne dans la pi√ƒ¬®ce. Cela donnera le po√ƒ¬®me que l’on sait.
√‚¬« J’ai d√ƒ¬©couvert l’√ƒ¬©pisode de Charleroi par hasard, en parcourant un exemplaire de la revue Ardenne Wallonne. Il contenait un r√ƒ¬©cit de Yanny Hureaux qui m’a passionn√ƒ¬©. Ce fut le d√ƒ¬©clic. J’eus imm√ƒ¬©diatement envie d’en faire un film √‚¬ », explique Patrick Taliercio.
Marseillais d’origine √ƒ¬©tabli √ƒ¬ √‚¬ Bruxelles (deux villes sacr√ƒ¬©ment rimbaldiennes), il est d√ƒ¬©j√ƒ¬ √‚¬ l’auteur de courts m√ƒ¬©trages.
Il n’est pas cependant le premier √ƒ¬ √‚¬ s’attaquer √ƒ¬ √‚¬ Rimbaud ! √‚¬« Mais cette fois, contrairement √ƒ¬ √‚¬ beaucoup de ceux qui m’ont pr√ƒ¬©c√ƒ¬©d√ƒ¬©, qui tent√ƒ¬®rent d’embrasser l’ensemble de cette vie hors normes, je veux partir d’un d√ƒ¬©tail, ou presque, qui r√ƒ¬©v√ƒ¬®le d√ƒ¬©j√ƒ¬ √‚¬ ce que sera Rimbaud : la fuite, l’√ƒ¬©criture en marche, la r√ƒ¬©volte... √‚¬ »
Il y a quelques jours, l’aventure du r√ƒ¬©alisateur a pris une autre tournure. Tout √ƒ¬ √‚¬ fait inattendue.

En cherchant √‚¬« Le Dormeur du Val √‚¬ »

Chez un bouquiniste, il rep√ƒ¬®re quelques exemplaires du Progr√ƒ¬®s des Ardennes.
L’un d’eux retient son attention. A juste titre. Il contient effectivement le √‚¬« papier √‚¬ »sign√ƒ¬© Baudry.
√‚¬« On savait (par son ami Delahaye) que Rimbaud avait √ƒ¬©crit un texte sur Bismarck sous ce pseudonyme et qu’il l’avait propos√ƒ¬© au Progr√ƒ¬®s. Mais a priori personne ne savait qu’il avait effectivement √ƒ¬©t√ƒ¬© publi√ƒ¬©... √‚¬ »
En fait, comme bien d’autres avant lui, c’est √‚¬« Le Dormeur du Val √‚¬ »que cherchait Patrick Taliercio. √‚¬« Mais le directeur du journal avait signifi√ƒ¬© √ƒ¬ √‚¬ Rimbaud que la po√ƒ¬©sie l’int√ƒ¬©ressait peu. Il pr√ƒ¬©f√ƒ¬©rait de vrais articles... √‚¬ »
Pourquoi ce √‚¬« R√ƒ¬™ve de Bismarck √‚¬ »dont on d√ƒ¬©couvre donc aujourd’hui l’int√ƒ¬©gralit√ƒ¬©, qualifi√ƒ¬© par l’auteur de √‚¬« fantaisie √‚¬ », √ƒ¬©tait jusqu’ici demeur√ƒ¬© in√ƒ¬©dit ? Tout simplement parce que tr√ƒ¬®s peu d’exemplaires du journal ont √ƒ¬©t√ƒ¬© imprim√ƒ¬©s, diffus√ƒ¬©s et surtout ont surv√ƒ¬©cu aux outrages du temps. Enfin, Rimbaud a vraisemblablement ignor√ƒ¬© (tout comme Delahaye) qu’il avait √ƒ¬©t√ƒ¬© publi√ƒ¬©.

Patrick Taliercio a eu un sacr√ƒ¬© coup de chance.

Cela √ƒ¬©tant, cette √‚¬« bombe √‚¬ »comme la qualifiait hier Yanny Hureaux dans sa Beuquette va peut-√ƒ¬™tre donner une autre direction √ƒ¬ √‚¬ ce travail cin√ƒ¬©matographique. √‚¬« Je suis √ƒ¬©videmment forc√ƒ¬© d’en tenir compte dans mon projet... √‚¬ »convient, presque timidement, le jeune cin√ƒ¬©aste.

Philippe Mellet

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Historique

Une chose est de savoir que Rimbaud avait propos√ƒ¬© cet article. On le doit √ƒ¬ √‚¬ son ami Delahaye qui, dans ses m√ƒ¬©moires, en avait r√ƒ¬©sum√ƒ¬© la teneur.

Une autre est de le lire.

C’est donc, aujourd’hui, une primeur historique. Jamais depuis 1870 ce texte n’avait √ƒ¬©t√ƒ¬© r√ƒ¬©imprim√ƒ¬©.
Depuis la d√ƒ¬©couverte de Patrick Taliercio, en quelques heures, de Yanny Hureaux √ƒ¬ √‚¬ Alain Tourneux et G√ƒ¬©rard Martin (conservateurs du fonds Rimbaud) en passant par le po√ƒ¬®te Andr√ƒ¬© Velter, tous les sp√ƒ¬©cialistes et admirateurs sont en √ƒ¬©moi.

On comprend pourquoi.

Tout d’un coup, toutes les biographies du po√ƒ¬®te sont incompl√ƒ¬®tes, toutes les √ƒ¬©ditions dites de ses ?uvres compl√ƒ¬®tes ne le sont plus...
Ce n’est pas seulement un texte qu’on a retrouv√ƒ¬©. C’est la preuve que le po√ƒ¬®te, aventurier, voyageur... fut aussi un journaliste. Eph√ƒ¬©m√ƒ¬®re, certes, mais quand m√ƒ¬™me.
Journaliste.
Tr√ƒ¬®s modestement, franchement, on n’esp√ƒ¬©rait pas poss√ƒ¬©der √ƒ¬ √‚¬ Charleville m√ƒ¬™me un tel pr√ƒ¬©d√ƒ¬©cesseur !
Sacr√ƒ¬© verrat d’Arthur...

Ph.M.

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Quelques √ƒ¬©l√ƒ¬©ments pour comprendre

Septembre 1870. Les arm√ƒ¬©es de Napol√ƒ¬©on III sont battues
√ƒ¬ √‚¬ Sedan et pi√ƒ¬©g√ƒ¬©es √ƒ¬ √‚¬ Metz.
Les Prussiens font le si√ƒ¬®ge de M√ƒ¬©zi√ƒ¬®res.
Mais √ƒ¬ √‚¬ la guerre franco-prussienne, s’ajoute une guerre civile. Bient√ƒ¬īt la Commune va enflammer Paris et d’autres r√ƒ¬©publicains se soul√ƒ¬®vent en province.
A Charleville, Arthur tr√ƒ¬©pigne. Il veut √ƒ¬©crire, il veut agir.
Ancien r√ƒ¬©volutionnaire de 1848, Jacoby fonde le Progr√ƒ¬®s des Ardennes, journal de gauche, imprim√ƒ¬© rue du Ch√ƒ¬Ęteau, √ƒ¬ √‚¬ M√ƒ¬©zi√ƒ¬®res.
Cet homme √ƒ¬ √‚¬ la barbe grisonnante a toutes les sympathies du jeune Rimbaud qui le conna√ƒ¬ģt bien : ils furent voisins rue Forest. Mais la m√ƒ¬®re Rimb’, elle, lisait le tr√ƒ¬®s conservateur Courrier des Ardennes.
Si Rimbaud a d√ƒ¬©j√ƒ¬ √‚¬ commenc√ƒ¬© √ƒ¬ √‚¬ √ƒ¬©crire des po√ƒ¬®mes, il souhaite aussi devenir journaliste.
Cet automne-l√ƒ¬ √‚¬ , avec Delahaye, Rimbaud se joue du si√ƒ¬®ge prussien et d√ƒ¬©clame des vers sur les remparts, il parcourt la campagne (les environs de Saint-Julien, notamment).
Il laisse aussi dans la bo√ƒ¬ģte aux lettres du Courrier des manuscrits. Textes en vers ou en prose.
Il a choisi le pseudonyme de Baudry : c’est le h√ƒ¬©ros d’un drame √ƒ¬©crit par Auguste Vacquerie que Rimbaud a appr√ƒ¬©ci√ƒ¬©. Le h√ƒ¬©ros, amoureux d√ƒ¬©√ƒ¬ √‚¬ßu, quitte sa ma√ƒ¬ģtresse en s’exclamant : √‚¬« Je m’abrutirai, je tra√ƒ¬ģnerai mes haillons dans les bouges, j’an√ƒ¬©antirai en moi tout ce qui vous appartient. D√ƒ¬®s ce moment, je redeviens le vagabond que j’√ƒ¬©tais. √‚¬ »

L’imprimerie d√ƒ¬©truite par les obus

Des mots qui ont √ƒ¬©videmment ravi le futur auteur de √‚¬« Ma Boh√ƒ¬®me √‚¬ ».
Le 31 d√ƒ¬©cembre 1870, 6.000 obus tombent sur M√ƒ¬©zi√ƒ¬®res. L’imprimerie du Progr√ƒ¬®s est d√ƒ¬©truite. Des stocks entiers de publications aussi, sans nul doute.
Entretemps, Rimbaud a multipli√ƒ¬© les all√ƒ¬©es et venues.
Il est donc probable qu’il n’ait pas su que son √‚¬« R√ƒ¬™ve de Bismarck √‚¬ »avait √ƒ¬©t√ƒ¬© publi√ƒ¬© fin novembre.
Pourtant, quelques mois plus tard, il sera embauch√ƒ¬© une semaine au Progr√ƒ¬®s pour trier des d√ƒ¬©p√ƒ¬™ches. Mais sans √ƒ¬©crire, cette fois.
H√ƒ¬©las, Jacoby qui avait eu la force de faire rena√ƒ¬ģtre son journal se heurte au front conservateur qui a repris les r√ƒ¬™nes de l’Etat.
Le Progr√ƒ¬®s est interdit en avril 1871. Un mois plus tard, √ƒ¬ √‚¬ Paris, c’est √‚¬« la Semaine sanglante √‚¬ ».

A double sens

Le texte en lui-m√ƒ¬™me est savoureux. Il brocarde l’ennemi, de mani√ƒ¬®re caricaturale mais dans un style d√ƒ¬©j√ƒ¬ √‚¬ tr√ƒ¬®s ma√ƒ¬ģtris√ƒ¬©, et peut donc passer pour patriote.
Mais Paris est mis en exergue. Comme si Rimbaud-Baudry se doutait que dans la capitale, √ƒ¬©tait en germe la r√ƒ¬©volte anti-prussienne, certes, mais aussi r√ƒ¬©publicaine et socialiste.
Le vieux chef qui s’assoupit, comme repu, c’est aussi le prototype du bourgeois engraiss√ƒ¬©, l’arch√ƒ¬©type d’un monde que le po√ƒ¬®te se jure de renverser. Avant de le fuir.
Quelques mots italiens, enfin : √‚¬« Hi ! povero ! √‚¬ ». C’est-√ƒ¬ √‚¬ -dire : √‚¬« Le pauvre ! √‚¬ ». Un hommage √ƒ¬ √‚¬ Garibaldi ?

*


Pour Jean-Jacques Lefr√ƒ¬®re, la question d’un faux ne se pose pas

Le grand sp√ƒ¬©cialiste de Rimbaud n’a aucun doute sur l’authenticit√ƒ¬© du texte.

Il a consacr√ƒ¬© de nombreux ouvrages au po√ƒ¬®te dont une √ƒ¬©dition de sa correspondance et une biographie qui fait r√ƒ¬©f√ƒ¬©rence. Sa connaissance de l’√ƒ…“uvre et du personnage lui permet de certifier cette d√ƒ¬©couverte.

LE FIGARO LITT√ƒ¬ ‰RAIRE. Sur le plan strictement litt√ƒ¬©raire, ce texte a-t-il une valeur importante ?

JEAN-JACQUES LEFR√ƒ¬ ˆRE.
Pas vraiment. C’est avant tout un √ƒ¬©crit de circonstance, un texte pol√ƒ¬©mique destin√ƒ¬© aux lecteurs d’un quotidien ardennais, sur fond de guerre franco-prussienne (nous sommes en novembre 1870). Rimbaud lui-m√ƒ¬™me ne para√ƒ¬ģt pas y avoir attach√ƒ¬© une grande importance, puisqu’il s’est content√ƒ¬© de le signer d’un pseudonyme. Il est probable que, dans les futures oeuvres compl√ƒ¬®tes du po√ƒ¬®te, ce √‚¬« R√ƒ¬™ve de Bismarck √‚¬ »rejoindra plut√ƒ¬īt les √‚¬« Pi√ƒ¬®ces annexes √‚¬ ». Pour ma part, je n’avais pas besoin de cet article de journal pour lire Une saison en enfer et les Illuminations, mais je suis tr√ƒ¬®s reconnaissant √ƒ¬ √‚¬ Patrick Taliercio de m’avoir permis de lire ce texte de 1870 dont on ne connaissait la trame que par le t√ƒ¬©moignage d’Ernest Delahaye.

√ƒ¬ Štes-vous s√ƒ¬ √‚¬ »r de l’authenticit√ƒ¬© de ce document ?

On s’attendait tellement peu √ƒ¬ √‚¬ une telle d√ƒ¬©couverte que la question d’un faux s’est pos√ƒ¬©e dans quelques cerveaux tortueux. Il y a m√ƒ¬™me un hurluberlu qui s’est manifest√ƒ¬© sur Internet en clamant qu’il √ƒ¬©tait l’auteur de ce √‚¬« faux √‚¬ », mani√ƒ¬®re assez tragicomique de se faire un peu de publicit√ƒ¬© √ƒ¬ √‚¬ peu de frais. Outre l’impossibilit√ƒ¬© mat√ƒ¬©rielle (fabriquer un faux exemplaire du Progr√ƒ¬®s des Ardennes de novembre 1870 ne doit pas √ƒ¬™tre ais√ƒ¬©), on connaissait l’existence de cet article par le souvenir d’Ernest Delahaye, camarade d’enfance de Rimbaud. La d√ƒ¬©couverte faite par Patrick Taliercio n’en est pas moins extraordinaire. Je l’ai rencontr√ƒ¬© et puis vous certifier qu’il n’a vraiment rien d’un faussaire. On peut le regretter d’ailleurs, car un faussaire capable de produire des textes aussi peu banals, il faudrait le mettre √ƒ¬ √‚¬ l’√ƒ…“uvre r√ƒ¬©guli√ƒ¬®rement.

L’article poss√ƒ¬®de des accents patriotiques, or, m√ƒ¬™me adolescent, Rimbaud n’avait pas pr√ƒ¬©cis√ƒ¬©ment cette r√ƒ¬©putation-l√ƒ¬ √‚¬ ...

Dans une lettre √ƒ¬©crite exactement trois mois plus t√ƒ¬īt, le 25 ao√ƒ¬ »t 1870, et adress√ƒ¬©e √ƒ¬ √‚¬ Georges Izambard, son professeur de rh√ƒ¬©torique, Rimbaud parle de √‚¬« patrouillotisme √‚¬ »et juge sa ville natale √‚¬« sup√ƒ¬©rieurement idiote entre les petites villes de province √‚¬ »devant le spectacle d’une population √‚¬« prudhommesquement spadassine √‚¬ ». Et le futur auteur du √‚¬« R√ƒ¬™ve de Bismarck √‚¬ »ajoute : √‚¬« Ma patrie se l√ƒ¬®ve ! Moi, j’aime mieux la voir assise. √‚¬ » Mais Baudelaire ne demandait-il pas que soient inscrits au fronton des Droits de l’homme deux droits suppl√ƒ¬©mentaires : celui de se contredire et celui de s’en aller. Rimbaud a largement us√ƒ¬© de ces deux droits oubli√ƒ¬©s, son existence le prouve.

Qu’apporte-t-il de plus √ƒ¬ √‚¬ ce que l’on conna√ƒ¬ģt de Rimbaud ?

Les √ƒ¬©crits litt√ƒ¬©raires du Rimbaud de cette √ƒ¬©poque sont si rares que l’article du Progr√ƒ¬®s des Ardennes n’est pas √ƒ¬ √‚¬ d√ƒ¬©daigner. Quelques semaines plus t√ƒ¬īt, Rimbaud s’√ƒ¬©tait rendu √ƒ¬ √‚¬ Charleroi pour se proposer comme journaliste. Il avait seize ans √ƒ¬ √‚¬ peine. Il avait √ƒ¬©t√ƒ¬© √ƒ¬©conduit par le directeur du journal et √ƒ¬©tait revenu, sans doute d√ƒ¬©confit, √ƒ¬ √‚¬ Charleville. On pouvait penser que sa carri√ƒ¬®re de journaliste s’√ƒ¬©tait arr√ƒ¬™t√ƒ¬©e l√ƒ¬ √‚¬ . La d√ƒ¬©couverte du √‚¬« R√ƒ¬™ve de Bismarck √‚¬ »indique qu’il avait tout de m√ƒ¬™me r√ƒ¬©ussi √ƒ¬ √‚¬ collaborer √ƒ¬ √‚¬ un journal de sa ville natale.

En quoi ce texte √ƒ¬©crit √ƒ¬ √‚¬ l’√ƒ¬Ęge de seize ans r√ƒ¬©v√ƒ¬®le-t-il le futur auteur du Bateau ivre ?

Ce n’est pas un chef-d’oeuvre, mais c’est un beau texte m√ƒ¬©taphorique, tr√ƒ¬®s ma√ƒ¬ģtris√ƒ¬©, avec un sens de la mise en sc√ƒ¬®ne. Mais ne voyons pas dans cet article plus qu’il ne contient. Il ne manque ni de verve, ni de vigueur, mais de l√ƒ¬ √‚¬ √ƒ¬ √‚¬ y chercher les pr√ƒ¬©mices de ce qui va permettre √ƒ¬ √‚¬ Rimbaud de composer, moins d’un an plus tard, le Bateau ivre, il y a loin. √ƒ¬ seize ans, Rimbaud poss√ƒ¬®de d√ƒ¬©j√ƒ¬ √‚¬ une extraordinaire maturit√ƒ¬©. √ƒ¬ vrai dire, si l’on devait rapprocher ce texte en prose d’un de ses po√ƒ¬®mes, ce serait plut√ƒ¬īt Le Dormeur du val, qui est presque contemporain et d√ƒ¬©nonce l’horreur de la guerre en lui opposant la beaut√ƒ¬© et la douceur de la nature. √‚¬« Le r√ƒ¬™ve de Bismarck √‚¬ » fustige aussi l’ardeur guerri√ƒ¬®re, mais, alors que Le Dormeur du val n’a pas de nationalit√ƒ¬©, l’article du Progr√ƒ¬®s des Ardennes d√ƒ¬©signe sa cible : le chancelier de l’Allemagne. Rimbaud prend le parti de sa patrie. Au demeurant, Rimbaud patriote, cela manquait √ƒ¬ √‚¬ la panoplie que la post√ƒ¬©rit√ƒ¬© lui a faite.

Est-il possible que l’on d√ƒ¬©couvre d’autres in√ƒ¬©dits du po√ƒ¬®te ?

La d√ƒ¬©couverte de l’article du Progr√ƒ¬®s des Ardennes fait aussi rena√ƒ¬ģtre l’espoir de retrouver, dans un autre exemplaire du journal, d’autres textes du po√ƒ¬®te. Une tradition veut que ce Dormeur du val dont je parlais ait √ƒ¬©t√ƒ¬© aussi publi√ƒ¬© dans Le Progr√ƒ¬®s, mais la collection du journal est si lacunaire qu’on n’a jamais pu l’√ƒ¬©tablir. Ardennais, fouillez vos malles !

Propos recueillis par Mohammed Assaoui, Le Figaro, 22-05-08.

Lire aussi : Jean-Jacques Lefr√ƒ¬®re, Un article inconnu de Rimbaud : √‚¬« Le r√ƒ¬™ve de Bismarck √‚¬ », La Quinzaine litt√ƒ¬©raire, 5 juin 2008.


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