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> SUR DES OEUVRES DE SOLLERS

Vivant Denon, le Cavalier du Louvre


suivi de « Point de lendemain », présenté et lu par Philippe Sollers

Par A.Gauvin- 31/01/2011 - Version originale

article du 2 juin 2010 complété et remanié

« La lettre tue, et l’esprit vivifie. » (E.D.S.P.)

En janvier 1995, Milan Kundera publie son septième roman, La lenteur, dans lequel il se livre à une longue méditation sur le conte libertin de Vivant Denon, Point de lendemain. Quelques mois plus tard, en octobre 1995, Philippe Sollers publie Le Cavalier du Louvre — Vivant Denon (1747-1825), première d’une série de trois biographies consacrées à de grandes figures du XVIIIe siècle (les deux autres étant Casanova l’admirable (1998) et Mystérieux Mozart (2001) [1]). Point de lendemain y fait l’objet d’Une leçon de nuit rapide et éblouissante. Histoire de faire le point.

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Le 14 octobre 1995, sur France 2, Philippe Sollers participe à l’émission de Laure Adler, Le Cercle de minuit. Il y présente Le Cavalier du Louvre. Extraits :


(durée : 21’23" — Archives A.G.)

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Eve Ruggieri reçoit Philippe Sollers au Louvre sur France 2.
Marc Zuili interprète la Gavotte de françois-Joseph Gossec et le presto de la sonate en La majeur de Nicolas Chedeville accompagné par Jean-Louis Roblin au piano et au clavecin.
Le Gilles et autres tableaux d’Antoine Watteau.

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Le 6 décembre 1999, Ph. Sollers lit Point de lendemain à l’auditorium du Louvre (Vivant Denon fut nommé à la tête du musée, par décret, le 19 novembre 1802).
Le 19 janvier 2001, à l’aube du troisième millénaire et quelques mois avant de publier son Mozart, Sollers est invité par Alain Veinstein lors de l’émission Surpris par la nuit. Dans la première partie de l’émission, il revient sur les raisons qui l’ont poussé à faire une lecture à haute voix du conte de Denon, l’importance pour lui d’écouter les voix des écrivains, la biographie de Vivant Denon et livre son analyse de Point de lendemain. La seconde partie de l’émission nous livre la lecture du conte de Denon par Sollers.

Entretien du 19 janvier 2001

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Avec Alain Veinstein [2].

1. La voix des écrivains (6’21)

Apollinaire, Aragon, Guyotat, Angot, Burroughs, Houellebecq...
"J’ai tendance à écouter les gens selon leur voix ".


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2. Vivant Denon (10’07)

"Il a donc traversé tous les régimes ? Louis XV, Louis XVI, la Révolution, la Terreur, le Directoire, le Consulat, l’Empire, la Restauration ? Sans y perdre la tête ? Et vous dites qu’après avoir fondé le musée du Louvre, il a fini sa vie tranquillement à Paris, quai Voltaire, comme un collectionneur célèbre visité de partout ? Qu’il a son tombeau très officiel, avec statue, au Père-Lachaise ? Qu’il a connu tout le monde, les rois, les reines, Frédéric de Prusse, le cardinal de Bernis, Catherine de Russie, Pie VII, des généraux, des ambassadeurs, Robespierre, Joséphine, Napoléon, et aussi Diderot, Voltaire, Stendhal ? Il a donc vécu cent cinquante ans ? Non, soixante-dix-huit. Une vie tantôt calme et tantôt frénétique ; méditative, ou bien à cheval, au milieu des canons".


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3. Point de lendemain (12’29)

Un petit récit fulgurant.
Un texte qui circule sous le manteau au XIXe siècle.
Mettre un point final et se dispenser de toute morale.
Un conte métaphysique, une réflexion sur le Temps.
Une nuit, à toute allure, mais avec des pauses bien orchestrées.
La Française... toute en nuances.
Le pouvoir féminin.
Une apologie de la discrétion.
Fragonard et Mozart.
Ce qui pouvait se passer entre les sexes quand ils n’étaient pas complètement séparés.
Un art de la guerre... soyeux.


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Fragonard, Le baiser volé (1786-1788)(GIF)
Musée de l’ermitage, Saint Pétersbourg.

Une leçon de nuit — le point

Trente-cinq pages pour un chef-d’oeuvre unique, cela suffit pour intriguer non seulement son temps, mais tous les temps. Denon, en écrivant et en publiant à travers quelqu’un d’autre Point de lendemain, se doutait-il de la faveur et des quiproquos dont ce bref récit ferait, constamment et souterrainement, l’objet ? Sans doute pas. Quoi qu’il en soit, lorsque Point de lendemain, en juin 1777, paraît à Paris dans Mélange littéraire ou le Journal des dames que dirigent Claude-Joseph Dorat et Fanny de Beauharnais, l’auteur masqué se prépare à être déjà loin, en Italie, à Naples.

La version de 1777 est précédée d’un avertissement de Dorat : « La narration de ce conte m’a paru piquante, spirituelle et originale. Le fond d’ailleurs en est vrai, et il est bon, pour l’histoire des moeurs, de faire contraster quelquefois avec les femmes intéressantes dont ce siècle s’honore, celles qui s’y distinguent par l’aisance de leurs principes, la folie de leurs idées et la bizarrerie de leurs caprices. »
Retenons ceci : le fond est vrai.

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Robert Lefèvre, Vivant Denon.

Le conte est signé M.D.G.O.D.R. où l’on a fini (lenteur des historiens !) par déchiffrer Monsieur Denon Gentilhomme Ordinaire Du Roi [3]. Que l’auteur ne signe pas ouvertement de son nom se comprend si l’on admet qu’il a, comme on dit, un devoir pressant de réserve. En 1812, devenu baron d’Empire, Vivant fera éditer, avec ses initiales, un petit nombre d’exemplaires d’une nouvelle version pour ses amis. Balzac, en 1829, recopiera le tout, avec des censures, dans sa Physiologie du mariage (en continuant d’attribuer le texte à Dorat). J’avance masqué, disait Descartes ; larvatus prodeo. Et Voltaire, donc. Et Stendhal. Pouvoir et Littérature ? Attention, danger.

Le titre, d’abord.
Il ne s’agit pas d’une déclaration dépréciative ou nostalgique, une « aventure sans lendemain » n’étant qu’une péripétie sans importance, une brève rencontre dont on va bientôt perdre le souvenir. Denon ne dit pas : « pas de lendemain », mais « point ».
Point, en français, a été une négation courante, mais c’est aussi, et surtout, une affirmation. Je mets un point final à cette affaire. J’ai écrit ce que j’ai écrit, point. Savoir ponctuer montre qu’on sait exactement ce qu’on exprime, ni plus ni moins. Il a sans doute fallu l’expansion des mathématiques pour que le premier sens de point, négatif (« je ne vous entends point »), vieillisse et soit abandonné. Cependant, la langue est tournée de telle façon qu’elle se rappelle à nous de manière toujours nouvelle. Un point de lendemain peut être ainsi considéré comme la plus petite unité de lendemain possible, surtout si nous nous souvenons du verbe poindre qui éclaire l’expression : point du jour. Par ailleurs (un point c’est tout), il est à chaque instant possible de faire le point. On arrive à point nommé à condition d’être parti à point. Le point est un endroit fixe, déterminé : point de rencontre. C’est aussi une piqûre que l’on fait avec une aiguille enfilée de fil, de soie ou de laine.
C’est une question particulière : « N’insistez pas sur ce point. » Dans un jeu, c’est le nombre que l’on marque à chaque coup. En musique, point important, le point est le signe placé à droite d’une note ou d’un silence pour augmenter de moitié la durée de cette note ou de ce silence.

En mathématiques, le point est une figure géométrique sans dimension. Je peux le définir comme l’intersection de deux lignes. De là, les plans, les volumes. Je peux dire « en tout point », pour entièrement ; « au dernier point », pour extrêmement ; « de point en point », pour exactement ; « à point », pour à propos ; « au point », pour prêt à fonctionner.

Il m’arrive d’être mal en point, mais je marque un point, je prends un point d’appui, j’ai un point d’attache. Je connais les points cardinaux. Je m’attends, bien entendu, à rencontrer des points chauds, un point de côté, un point faible, un point sensible, mais pas forcément un point mort. Il vaut mieux que mes points de contact soient changeants. Je suis sur le point de comprendre : ce sera notre point de chute, notre point d’accord ou de désaccord, notre point d’interrogation, de suspension ou d’exclamation, bref notre point d’orgue.

Denon, en signant M.D.G.O.D.R. (il y tient, à son titre), signe, également, de six points. Impossible de ne pas penser ici aux trois points de la signature maçonnique qui apparaîtront, dans l’administration et de façon très visible, sous l’Empire. Mais le point a aussi une signification divine. C’est le point de Pascal, se mouvant avec une vitesse infinie, et pouvant se présenter à l’imagination comme une sphère dont le centre est partout et la circonférence nulle part (ou encore dont la circonférence est partout et le centre nulle part). Une vitesse infinie paraît immobile. Rien de plus lent qu’une rapidité extrême, et on peut le vérifier immédiatement en sachant que la terre, là, en ce moment, tourne sur elle-même à l’allure de 27 000 kilomètres par seconde. La vitesse nous donne la lenteur. Seul un esprit très rapide peut savourer la lenteur [4]. Pourrait-on imaginer un livre qui soit à la fois un excès de vitesse et un calme extrême, un livre sans ponctuation visible, sans un seul point ? C’est possible [5]. Enfin, rapprochons notre caméra, procédons à la mise au point.

En réalité, j’avance une proposition qu’on ne lit jamais nulle part (comme c’est étrange) : Point de lendemain, récit réputé libertin, est aussi un conte métaphysique. D’autant plus métaphysique qu’il est libertin. D’autant plus libertin qu’il est métaphysique. Les cléricaux des deux bords, qui veulent absolument séparer ces deux registres (les uns par pruderie, les autres par grossièreté), se retrouvent, ici, à coté.
Vraiment ? Mais oui. Au point que, dans l’édition de 1812, la plus ramassée, la plus contrôlée, Vivant n’hésite pas à mettre les points sur les i. En général, personne ne fait attention à l’exergue, ironique sans doute, mais très explicite : « La lettre tue, et l’esprit vivifie. »
De qui est cette formule célèbre ? D’un saint. Et Denon nous le signifie par ces lettres : E.D.S.P.
Ce qui doit se lire : Epître De Saint Paul.
En effet : nous sommes là dans l’épître de saint Paul aux Corinthiens, II, 3-6.
Mes chers Corinthiens, Point de lendemain est une bonne nouvelle. Au premier abord, elle n’a rien d’évangélique, mais allez savoir.
Supposons un personnage qui s’appellerait Lendemain. Il est noble. Son prénom, bizarre, est Point. Point de Lendemain.
C’est une sorte d’apôtre qui, comme saint Paul, vous dit : « Vous êtes manifestement une lettre remise à nos soins, écrite, non avec de l’encre, mais avec l’Esprit... Non sur des tables de pierre, mais sur des tables de chair, sur les c ?urs. »

Je m’amuse, je m’égare ? Pas sûr. Si l’héroïne de Point de lendemain s’appelle Mme de T..., je ne suis pas obligé de révéler son identité. Mme de T... ? Avec deux T ? Comme Marie-Antoinette ? Pourquoi pas ? Enfin, voilà une nuit qui durera toujours puisqu’elle n’a point de lendemain. Même chose pour ce texte. Grâce à elle, à lui, tout ira désormais plus vite : il n’y aura pas de lent demain. Dieu nous préserve de la lourdeur, de la pesanteur, de la mauvaise lenteur !

Nous sommes encore prévenus de ceci : l’auteur n’a aucune raison, à l’avenir, d’écrire un récit du même genre (c’est la situation d’Une saison en enfer). Il dit, en une fois, tout ce qu’il y a à dire. Il se désintéresse de toute carrière « littéraire ». Le sujet est épuisé.
Lequel ?
Les hommes, les femmes, leur intrigue permanente, leurs rencontres abusées, leurs rôles parallèles et contradictoires, l’absence de morale de cette circulation (et pour cause). Bref, des océans de littérature.
Beaucoup d’appelés, peu d’élus. C’est une histoire d’élection, de grâce, de gratuité. Du moins en apparence, puisque nous ne savons pas tout.
Denon va nous montrer qu’on ne s’intéresse à ces choses, et ne reste manipulable à travers elles, que lorsqu’on est débutant, mari ou amant aveugle (cela fait déjà beaucoup de monde). C’est le destin des hommes rentrant sous la domination magnétique et comploteuse des femmes, elles-mêmes déterminées par le faufilage social.
Parmi les hommes, il y a ceux, peu nombreux, qui sont admis au secret, et les autres.
Injustice ? Justice sous-jacente ? C’est ainsi.
Voyons. Et n’oublions pas que la lettre tue, et que l’esprit vivifie.

« J’aimais éperdument la comtesse de... ; j’avais vingt ans, et j’étais ingénu ; elle me trompa, je me fâchai, elle me quitta. J’étais ingénu, je la regrettai ; j’avais vingt ans, elle me pardonna ; et comme j’avais vingt ans, que j’étais ingénu, toujours trompé, mais plus quitté, je me croyais l’amant le mieux aimé, partant le plus heureux des hommes. Elle était amie de Mme de T..., qui semblait avoir quelques projets sur ma personne, mais sans que sa dignité fût compromise. Comme on le verra, Mme de T... avait des principes de décence auxquels elle était scrupuleusement attachée.
« Un jour que j’allais attendre la comtesse dans sa loge, je m’entends appeler de la loge voisine. N’était-ce pas encore la décente Mme de T... ?
« — Quoi ! déjà ? me dit-on. Quel désoeuvrement ! Venez donc près de moi.
« J’étais loin de m’attendre à tout ce que cette rencontre allait avoir de romanesque et d’extraordinaire. On va vite avec l’imagination des femmes ; et dans ce moment celle de Mme de T... fut singulièrement inspirée. »

Philippe Sollers, Le Cavalier du Louvre, Plon, 1995, p. 81-86.

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La lecture de Philippe Sollers

Le 6 décembre 1999 au Louvre, Sollers lit la version de 1812 de Point de lendemain. (GIF)

1. Le début (17’46)


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2. La suite et la fin (42’46)


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Archives sonores A.G.

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« Et, maintenant, le finale. »

La lenteur de Kundera

Dans son roman — le premier écrit directement en français — Milan Kundera et sa femme Véra décide de passer la nuit dans un château. Colloque, réflexions sur les vicissitudes de la vie moderne : « La vitesse est la forme d’extase dont la révolution technique a fait cadeau à l’homme ». « Pourquoi le plaisir de la lenteur a-t-il disparu ? » se demande le narrateur au début du roman. En contrepoint une méditation sur le XVIIIe siècle et la nouvelle de Vivant Denon. En voici un extrait. Il concerne la scène finale et les interrogations qu’elle suscite chez le narrateur (pour Kundera le jeune ingénu du conte est un chevalier).

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Le petit matin est là. Je pense à la scène finale de la nouvelle de Vivant Denon. La nuit d’amour dans le cabinet secret du château s’est terminée par l’arrivée d’une femme de chambre, la confidente, qui a annoncé aux amants le lever du jour. Le chevalier s’habille à toute vitesse, sort, mais s’égare dans les couloirs du château. Craignant d’être découvert, il préfère aller dans le parc et faire semblant de se promener comme quelqu’un qui, ayant bien dormi, s’est réveillé très tôt. La tête encore étourdie, il essaye de comprendre le sens de son aventure : madame de T. a-t-elle rompu avec son amant de Marquis ? est-elle en train de rompre ? ou voulait-elle seulement le punir ? quelle sera la suite de la nuit qui vient de s’achever ?
Perdu dans ces interrogations, il voit soudain devant lui le Marquis, l’amant de madame de T. Il vient d’arriver et se précipite vers le chevalier : « Comment cela s’est-il passé ? » lui demande-t-il avec impatience.
Le dialogue qui suit fera enfin comprendre au chevalier à quoi il doit son aventure : il fallait détourner l’attention du mari vers un faux amant et c’est à lui qu’a incombé ce rôle. Pas un beau rôle, un rôle plutôt ridicule, concède le Marquis en riant. Et comme s’il voulait récompenser le chevalier pour son sacrifice, il lui accorde quelques confidences : madame de T. est une femme adorable et surtout d’une fidélité sans pareille. Elle a une seule faiblesse : sa froideur physique.
Ils reviennent tous les deux au château pour présenter leurs salutations au mari. Celui-ci, accueillant quand il parle au Marquis, se comporte dédaigneusement envers le chevalier : il lui recommande de partir le plus vite possible, sur quoi l’aimable Marquis propose sa propre chaise.
Puis le Marquis et le chevalier vont rendre visite à madame de T. À la fin de l’entretien, sur le seuil, elle réussit à dire quelques mots affectueux au chevalier ; voici les phrases finales comme la nouvelle les rapporte : « Dans ce moment, votre amour vous rappelle ; celle qui en est l’objet en est digne. [...] Adieu, encore une fois. Vous êtes charmant... Ne me brouillez pas avec la Comtesse. »
« Ne me brouillez pas avec la Comtesse » : ce sont les derniers mots que madame de T. dit à son amant.
Tout de suite après, les tout derniers mots de la nouvelle : « Je montai dans la voiture qui m’attendait. Je cherchai bien la morale de toute cette aventure, et... je n’en trouvai point. »

Pourtant, la morale est là : c’est madame de T. qui l’incarne : elle a menti à son mari, elle a menti à son amant de Marquis, elle a menti au jeune chevalier. C’est elle le vrai disciple d’Épicure. Aimable amie du plaisir. Douce menteuse protectrice. Gardienne du bonheur.

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L’histoire de la nouvelle est racontée à la première personne par le chevalier. Il ne sait rien de ce que madame de T. pense vraiment et il est plutôt avare quand il parle de ses propres sentiments et pensées. Le monde intérieur des deux personnages reste voilé ou mi-voilé.
Quand, au petit matin, le Marquis a parlé de la frigidité de sa maîtresse, le chevalier a pu rire sous cape car celle-ci vient de lui prouver le contraire. Mais hormis cette certitude il n’en a aucune autre. Ce que madame de T. a vécu avec lui fait-il partie de sa routine ou cela a-t-il été pour elle une aventure rare, voire tout à fait unique ? Son coeur en a-t-il été touché, ou reste-t-il intact ? Sa nuit d’amour l’a- t-elle rendue jalouse de la Comtesse ? Ses derniers mots par lesquels elle l’a recommandée au chevalier étaient-ils sincères ou dictés par un simple besoin de sécurité ? L’absence du chevalier la rendra-t-elle nostalgique, ou la laissera-t-elle indifférente ?
Et quant à lui : lorsque au petit matin le Marquis l’a raillé, il lui a répondu avec esprit, réussissant à rester maître de la situation. Mais comment s’est-il senti vraiment ? Et comment se sentira-t-il au moment où il quittera le château ? À quoi va-t-il penser ? Au plaisir qu’il a vécu ou à sa renommée de jeunot ridicule ? Se sentira-t-il vainqueur ou vaincu ? Heureux ou malheureux ?
Autrement dit : peut-on vivre dans le plaisir et pour le plaisir et être heureux ? L’idéal de l’hédonisme est-il réalisable ? Cet espoir existe-t-il ? Existe-t-il au moins une frêle lueur de cet espoir ?

Milan Kundera, La lenteur, Gallimard, 1995, p. 139-142.

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Vitesse de Sollers

Dans Le Cavalier du Louvre, Sollers consacre vingt pages allegro vivace à Point de lendemain. Voici l’extrait concernant le finale, qui est l’occasion d’une réplique amicale — et légèrement ironique — à Milan Kundera.

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Et, maintenant, le finale.
Les personnages sont réunis, tout le monde se tient très bien. Vivant va repartir dans la voiture du marquis, qui, lui, reste pour réinstaller sa maîtresse de marbre chez son mari. Mme de T... qui, ce matin-là, dort un peu tard, reçoit ses trois hommes de façon décente.
« Elle nous jouait tous, sans rien perdre de la dignité de son caractère. »
Elle raccompagne le narrateur, et lui dit : « Adieu, Monsieur ; je vous dois bien des plaisirs, mais je vous ai payé d’un beau rêve. Dans ce moment, votre amour vous rappelle ; celle qui en est l’objet en est digne.
Si je lui ai dérobé quelques transports, je vous rends à elle, plus tendre, plus délicat et plus sensible.
« Adieu, encore une fois. Vous êtes charmant. Ne me brouillez pas avec la comtesse.
« Elle me serra la main et me quitta. »
Et la conclusion :
« Je montai dans la voiture qui m’attendait. Je cherchai bien la morale de toute cette aventure, et... je n’en trouvai point. » Le dernier mot de Point de lendemain est point.

Vous êtes charmant. Ne me brouillez pas avec la comtesse.
On peut, un moment, rêver sur ce que deviennent les personnages de ce conte plus fantastique qu’on ne croit.
Vivant ? Cela va de soi : la discrétion sera, chez lui, définitive. Point de lendemain pour lui, mais beaucoup de futur.
Le mari, le marquis-amant ? Pas dans le coup, marionnettes sociales.
La comtesse ? Là, un doute. Car quelle sera la couleur de la conversation, ou plutôt son sous-entendu, désormais, de Mme de T... avec la comtesse ? Il est clair (mais est-ce si clair ?) que Vivant ne dira rien, et que Mme de T... et elle ne seront pas brouillées. Mais, encore une fois, qui sait ? Si Vivant Denon n’avoue pas, pendant si longtemps, être l’auteur du récit, il y a son devoir de réserve diplomatique, bien sûr, mais aussi, puisque « le fond est vrai » une autre raison. Laquelle ? Les acteurs sont toujours vivants ? Et surtout les actrices ? N’ont-elles pas disparu pendant la Révolution ? Un baron d’Empire, en 1812, pour quelques intimes, se sent-il plus libre ? Tout en restant prudent ? Et à juste titre : la régression, dans ces choses, le retour agressif de la morale sont toujours possibles.

Si l’on suit la pure logique du récit, il est sûr, en tout cas, que, « rendu plus sensible », Vivant transmettra quelque chose de Mme de T... à la comtesse. A supposer qu’il ne dise rien, son corps, lui, parlera.
Nous sommes en dehors de la morale sociale, c’est entendu, mais en pleine science physique.
La très grande nouveauté introduite par Mme de T..., ou plutôt, soyons juste, par le récit de Denon, est celle d’une femme s’organisant pour son propre plaisir (quel qu’il soit), sans avoir de comptes à rendre à personne.
Coup de tonnerre discret mais révolutionnaire dans le ciel de la métaphysique occidentale. Tout le monde sent bien que quelque chose, là, est déréglé et, pour ainsi dire, chinois.

Dans son roman La Lenteur (qui aurait pu aussi bien s’appeler Le Silence ou La Discrétion), Milan Kundera, qui fait de Mme de T... une « disciple d’Epicure », finit par poser cette question angoissée : « Peut-on vivre dans le plaisir et par le plaisir, et être heureux ? L’idéal de l’hédonisme est-il réalisable ? Cet espoir existe-t-il ? Existe-t-il au moins une frêle lueur d’espoir ? »
Mais oui, cher Milan, et, pour t’en convaincre, je vais te renvoyer (puisque tu n’as jamais eu le temps de les lire, pas plus d’ailleurs que la plupart de mes proches ou de mes amis) un certain nombre de mes romans : Portrait du Joueur, Le Coeur Absolu, Les Folies Françaises, La Fête à Venise [6], ou, mieux encore, Le Lys d’Or. Tu verras que ces « frêles lueurs » sont bel et bien des lumières, et tu me rassures en m’apprenant qu’elles sont dissimulées en pleine évidence. Edgar Poe a raison : il faut suivre la technique de la lettre volée.

La réponse à ta question, je l’ai déjà formulée : non pas « pour vivre heureux, vivons cachés » (ce n’est plus possible nulle part, et c’est de cela que tu dis souffrir), mais juste le contraire : pour vivre cachés, vivons heureux (c’est difficile, mais très réalisable). A peine es-tu heureux que tu deviens invisible, insoupçonnable, insurveillable. Comment être heureux ? Ah, voilà.
Je ne peux pas m’empêcher de penser que tu t’adresses quand même à moi quand tu te mets à tutoyer le narrateur de Denon : « Je t’en prie, ami, sois heureux. J’ai la vague impression que de ta capacité à être heureux dépend notre seul espoir. » [7]
Merci.

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Titien, L’amour sacré, l’amour profane (détail)
Reproduit en couverture du Lys d’or

Je me souviens du château de R..., sur les bords de la Loire, où, un été, j’écrivais, pour être « sur le terrain », certaines pages du Lys d’Or [8]. J’avais avec moi, quelle coïncidence, Point de lendemain. J’étais avec une délicieuse et décente Mme de T..., que tu ne connais pas et dont personne ne te parlera jamais. Le matin, nous prenions notre petit déjeuner sur la terrasse à l’italienne, colonnade et glycine, en regardant, de l’autre côté du fleuve miroitant, le château de la Belle au Bois Dormant. Tu ne connais pas cet endroit ? Je t’y emmènerai si tu veux. Sois tranquille : là, pas d’enfants criards, pas de « danseurs » humanitaires, pas d’équipe de télévision au travail, pas de « judo moral », pas de colloque, pas de piscine, pas de moto, pas de névrose. Ce château a appartenu à Talleyrand qui y a vécu avec sa jeune nièce, la duchesse de Dino. Il était vieux, et elle très jeune. Le congrès de Vienne, où il l’a emmenée, était très choqué, mais, à la même époque, sûrement pas Denon. Ah, les bords de la Loire, cher Milan, les contes de Perrault ! Comme Kafka aurait été heureux de venir se promener par ici ! Quelle vie de château !

Toi qui aimes le comique dans l’Histoire, tu seras amusé de savoir que l’appartement du vieux Talleyrand (évêque renégat réconcilié in extremis avec Rome) a été, après sa mort, transformé par sa nièce en chapelle. Notre chambre, à la décente Mme de T... et moi, était juste à côté. C’est une chapelle, pas de hasard, dédiée à la Vierge ; Virgini fidelis. Talleyrand désinfecté post mortem par sa nièce et maîtresse en hommage à la Vierge ! Ça ne s’invente pas.

Le Cavalier du Louvre, Plon, 1995, p. 104-106.

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Laissons le dernier mot à Vivant Denon :

« Il y a un moment dans les batailles, où, dans une lutte égale, les deux parties sentent l’inertie de leurs moyens et l’inutilité de leurs efforts ; où l’épuisement des forces, et le sentiment de la conservation, inspirent aux combattants un même penchant vers la retraite. Ce moment de relâchement, saisi par l’homme supérieur qui sait profiter de cette disposition morale pour employer les moyens qu’il a su réserver, détermine toujours la victoire en sa faveur. » [9]

Vivant Denon, Voyage dans la Basse et la Haute Égypte

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Philippe Sollers au Père Lachaise(GIF)
devant la tombe de Vivant Denon

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Liens

Point de lendemain dans le texte

Les Éditions du Boucher proposent une édition comparée des versions de 1777 et 1812 dans laquelle sont reportées par un jeu de couleurs les principales modifications apportées par Dominique Vivant Denon à son texte d’origine.

leboucher.com

De et sur Vivant Denon.

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Sur Pileface

Point de Lendemain de Vivant Denon et la suite.

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Quelques études et articles

Catherine Cusset : « Par leur fonction et par la place que leur description occupe dans le récit, les lieux jouent un rôle important dans « Point de lendemain » de Vivant Denon1. Les différentes étapes de la séduction impliquent le passage d’un lieu à un autre. Analyser les lieux dans Point de lendemain, c’est poser la question du désir, et d’un certain type de désir : le désir libertin » Désirs du lieu, lieux du désir, dans Point de lendemain (Vivant Denon, Point de lendemain, dans Romanciers du XVIIIe siècle, vol. II, préface par Étiemble, Paris, Gallimard, Pléiade) [10].

Mª Ángeles Lence Guilabert : Point de lendemain : analyse de l’espace

Antoine de Gaudemar : Eloge de la lenteur
Jean-Pierre Tison : Kundera flâne hors du temps
Jorn Boisen : Polyphonie et univocité dans La lenteur de Milan Kundera

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[1] Toutes trois publiées chez Plon.

[2] Occasion ici de signaler la sortie récente du dernier livre d’Alain Veinstein, écrivain, poète et très grand producteur de France Culture : Radio sauvage, Le Seuil, coll. Fiction & Cie (2010) - "Récits sur la radio." Voir l’article de Jérôme Garcin : Radioactifs : les souvenirs d’Alain Veinstein.

[3] On y lit aussi, en anglais, G.O.D. : Dieu. Sequere deum — suivre le dieu — disait Casanova. A.G.

[4] Voir plus bas, la "réplique" à Milan Kundera, qui venait de publier La lenteur.

[5] Ce livre, bien entendu, existe : c’est Paradis.

[6] La Fête à Venise ? Encore le point :

« Les rencontres qui restent des rencontres jouent sur le point : physique, mental, social, historique. Le sexe est une question de point dans le point. Ce détail-là, précis, enfoncé qui touchera une seule personne à un seul moment. Plusieurs personnes, plusieurs points. Pas des masses dans une existence. Deux ? C’est beaucoup. Sept ou huit ? Une avalanche. Le reste est ligne, surface, pli, décor, feuilleton, feuilletage. Le point : valeur d’usage, répétée, sans fond [Je souligne dans tout ce passage. A.G.]. Autrement : valeur d’échange. La peinture est pareille : on achète la surface pour nier le point. Le point d’usage est un présent infini. Or l’infini...
— ... est l’affirmation absolue de l’existence d’une nature quelconque.
— Merci Spinoza.
— La valeur d’usage est interdite ?
— Il faut qu’elle ne soit même plus soupçonnée.
— Qui décide ?
— Personne, automatique.
— L’usage de son propre corps, l’usage de soi ?
— Idem. Haine constante de l’original.
— ... de son intimité, de ses désirs, de ses rêves ?
— Pas de quartier, expropriation générale. Amnésie et robotisation en boucle. Impossible à empêcher et à démontrer puisque le phénomène est « en soi ». Pas de coupables, donc pas de victimes ; ou plutôt tous coupables, tous victimes. Ce qui ne veut pas dire que le système ne brandit pas de temps en temps un grand méchant loup pour cause de nécessité de massacres. L’esclave ferait la même chose que le maître s’il était à sa place, air connu. La même chose en moins bien, d’ailleurs. De moins en moins bien ? Peut-être, mais de plus en plus fort.
— Pourtant, ces oeillets existent ?
— Pour toi et moi, à l’instant.
— A l’infini ?
— Si tu veux. Tout usage étant de plus en plus interdit, l’usage conscient de soi, gratuit, prend des dimensions de vertige. On peut aller jusqu’à extase si le mot ne te fait pas peur.
— Si.
— Alors, on l’efface.
Luz mange son poisson et boit son verre de vin blanc avec appétit. Elle allume une cigarette :
— Interdit de fumer ?
— Par exemple.
(Et une femme ? Usage ou échange ? Les deux et, la plupart du temps, elle ne sait pas de quel côté elle se trouve. Clé de l’hystérie, haine de soi.) »
Gallimard, 1991, p. 154-156.

Mais déjà dans Paradis :

«  j’ai inventé l’intérieur du point [...] moi seul ici je renverse la géométrie car la ligne n’est pas composée de points mais le point de lignes et au-delà des lignes de volumes d’espaces et d’hyper-espaces et de corps tant que vous voudrez et de noms de corps et de catastrophes de corps-points revenant au point rien ne sort du point sauf l’hallucination de se prendre pour plus qu’un point alors que c’est toujours moins vers le point et voici les nombres l’ouverture des cieux le printemps fleuri des cascades chants d’oiseaux feuille hiver terre effacement de la terre et tous les personnages ramenés au point », etc (Seuil, p. 185).

[7] Le roman de Kundera se termine ainsi :
« Point de lendemain.
Point d’auditeurs.
Je t’en prie, ami, sois heureux. J’ai la vague impression que de ta capacité à être heureux dépend notre seul espoir.
La chaise a disparu dans la brume et je démarre. »

[8] Voir Le lys d’or, un cas de passion amoureuse.

[9] Cité par Sollers en exergue du Cavalier du Louvre.

[10] Catherine Cusset a publié un roman, La blouse romaine dans la collection L’infini, 1990. Elle a également écrit À vous (1996 ; Folio 2003) dont on peut se demander quel est le dédicataire.


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