Journal du mois de décembre 2009
Climat, Minarets, Cognac, Cecilia Bartoli


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Climat

(GIF) Vous rêvez, Dieu sait pourquoi, que vous êtes un ours blanc en perdition sur une banquise fondante. Une voix énervée vous demande soudain votre identité nationale. Vous avez beau faire des efforts, vous l’avez oubliée. Vous vous sentez mondial, planétaire, terrien, océanique, l’échec de Copenhague vous a fortement ébranlé, votre vaccination attend toujours, l’époque vous semble de plus en plus hostile et confuse. Ce cauchemar s’accentue : vous avez perdu vos papiers, vous irez dormir dans la rue, vous ne savez plus de quel emploi vous êtes capable. Par bonheur, vous vous réveillez, la mémoire vous revient, vous êtes ébloui d’être français.

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La France, aucun doute, est une région de la mappemonde dont tout indique qu’elle est en voie de réorganisation globale. Serez-vous intéressé par les élections régionales ? Pas sûr. La désignation de Strauss-Kahn comme sauveur en "imam caché" vous fait-elle rire ? Un peu. Avez-vous confiance dans les socialistes ? De temps en temps, vous avez toujours eu un faible pour Martine Aubry, son air épanoui, son courage 35 heures sur 35. Avez-vous suivi avec passion les ennuis de santé de Johnny Hallyday ? Par moments. L’effondrement de Dubai vous concerne-t-il ? À peine. L’envoi de nouvelles troupes en Afghanistan pour fêter le prix Nobel de la paix à Obama vous parait-il nécessaire ? On le dit. Le règne de Sarkozy est-il en danger ? Oui, si Carla Bruni devient franchement démodée. Avez-vous été bloqué dans l’Eurostar ? Au dernier moment, bien joué, vous avez renoncé à aller à Londres. Approuvez-vous la béatification de Pie XII ? Non, bien sûr, votre banquier y est très opposé. Ce n’est pourtant pas lui qui a commandité la passionnée qui s’est jetée sur Benoît XVI à la messe de minuit à Rome.

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Minarets

(JPEG) Seriez-vous vraiment gêné par l’éclosion de centaines de minarets en France ? Vous pesez-le pour et le contre. Vous vous méfiez des Suisses, et on ne peut pas vous en vouloir, vous ne pouvez pas vous empêcher de vous interroger sur ce que la Suisse cache. Vous n’allez tout de même pas me dire que vous préférez Mahomet à Calvin ? Non, mais les minarets peuvent être décoratifs et même élégants, alors que vous constatez chaque jour la laide lourdeur de tas de tours accablantes. Et la burqa ? L’enfermement des femmes ? Cet obscurantisme rampant ? Là, vous prendrez position, j’espère ? Pas de problème : laïcité stricte, ce miracle français. Noël à la rigueur, le Père Noël, les enfants, les sapins, les cadeaux, les fêtes, les messes tolérées, et d’ailleurs utiles pour accroître en douceur le taux de fécondité. On ne va quand même pas demander à quelle identité nationale appartiennent les crèches ! (JPEG) Clochers, minarets, synagogues, temples bouddhiques, tout cela est un petit problème d’urbanisme à gérer. Les Suisses ont peur, ils ont tort, ils ont quelque chose à dissimuler. Dernière question : êtes-vous pour ou contre l’enseignement de l’Histoire dans les terminales scientifiques ? Oh, écoutez, l’Histoire, c’est peut-être intéressant, mais ça crée sans cesse des histoires. Pourquoi s’encombrer de toutes ces vieilleries ? Le passé est culpabilisant, l’avenir incertain, seul le présent est sûr.

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Cognac

(JPEG) Comme on pouvait s’y attendre, les surprises viennent de plus en plus de Chine. Ce continent en pleine ébullition est, certes, peu regardant sur les droits de l’homme, mais la crise du Tibet semble loin, les contrats sont les contrats, au diable les écharpes blanches du dalaï-lama. Mieux : les milliardaires chinois, désormais, pullulent, il y en a autant qu’aux États-Unis, 125 millions de consommateurs devraient être assez riches pour s’offrir des produits de luxe en 2010.

Et voici la grande vedette inattendue : le cognac français le plus raffiné, le plus cher, le plus historique : le Louis XIII ! Oui, vous avez bien lu : le Louis XIII, et vive, donc, Alexandre Dumas. La carafe Baccarat de cognac Louis XIIl se vend, dans les restaurants de luxe en Chine, entre 1.500 et 2.000 ?. Vous imaginez ici une scène rétrospective : Mao, en train de lever son verre de Louis XIII à la santé du peuple français et l’un de ses rois les plus populaires ! Le père de Louis XIV ! Les mousquetaires ! Le Louvre ! Versailles ! Le Sud-Ouest ! Soyons réalistes : sur 125 millions de Chinois élevés au cognac, il y en aura bien un million pour s’intéresser à la littérature française.

Céline imaginait les Chinois à Cognac, c’est fait, mais en sens inverse. Le Louis XIII envahit les palais chinois. Je préfère le vin de Bordeaux au cognac, mais j’ai confiance, mes lecteurs et mes lectrices futurs sont déjà là, impatients de me découvrir.

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Cecilia Bartoli

Offrez-vous, pour l’année nouvelle, un étourdissant cognac musical : l’album de Cecilia Bartoli Sacrificium. Elle a enregistré des pièces composées pour les castrats du XVIIIe siècle, et c’est tout simplement bouleversant de virtuosité et de sensibilité.

Vive, angélique, inspirée, profonde, éblouissante aussi bien dans la vitesse que dans la lenteur, Cecilia est un génie. Voici ce qu’elle dit : « Je voulais faire comprendre que le monde des castrats est constitué de vélocité et d’expression. Ils n’étaient pas seulement ceux qui provoquaient des feux d’artifice avec leur voix, mais aussi ceux qui parvenaient à faire pleurer leur public. C"est l’essence même de l’art baroque : la profondeur dans l’artifice. Et c’est aujourd’hui ce que je recherche avec ma voix. Je travaille moins la technique pour me concentrer sur les émotions. »

Une femme de génie, simple, enjouée, merveilleusement douée pour la vie, c’est rare. Elle est aussi extraordinaire dans Vivaldi que dans Haendel, Haydn ou Mozart. Elle reconnaît elle-même qu’elle n’aurait jamais pu ni voulu chanter du Wagner. De là où il est, Nietzsche, cet anti-wagnérien farouche, la bénit, lui qui est allé jusqu’à dire : « Sans la musique, la vie serait une erreur. »

Philippe Sollers
Le Journal du dimanche N° 3285, 27 décembre 2009

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Nota : illustrations pileface, sauf l’ours en regard de l’article de Ph. Sollers dans le JDD.



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