1ère mise en ligne le 23-12-09.

Il y a dix ans pile, le 23 décembre 1999, Philippe Sollers publiait dans l’hebdomadaire L’événement du jeudi un article titré Jésus-Christ superstar. En illustrations une image en négatif du saint suaire de Turin, des reproductions d’une petite Crucifixion de Picasso (1930), de The Jolly Crucifixion de De Kooning (pleine page) et d’une Assomption de la Vierge de Titien.

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L’événement Jésus

Il faudrait pouvoir tout oublier, les églises, les controverses, les films, les images, les passions, les crimes, l’histoire millénaire, et, à la limite le christianisme lui-même, pour se mettre une bonne fois devant le cas individuel brut : « Dieu », le Dieu biblique s’entend, s’est-il un jour incarné dans un être humain de sexe masculin, devenant ainsi, par des voies plus que mystérieuses. le Père d’un Fils qui est le Même que lui ?
Un homme ? Oui. Qui est aussi dieu ? Oui encore. Ah non, il faut choisir : c’est l’un ou c’est l’autre. Vous voyez bien que vous proférez ici une absurdité monstrueuse. Justement.
Question subsidiaire, mais de la plus grande importance : à supposer que ce Fils extraordinaire soit passé, pour s’incarner, par une Vierge, prénommée Marie, comment comprendre qu’un tel Fils soit simultanément le Père de sa Mère [1] ?

À partir de ces questions, tout le monde se prend la tête, personne n’écoute plus l’orateur. C’est d’ailleurs ce qui s’est passé  au début . Vous me racontez une affaire scandaleuse, folle. L’histoire de Jésus-Christ est bien celle-là : un conte à dormir debout, un mythe contradictoire, un roman fabriqué peu à peu par des générations de pauvres d’esprit et de théologiens s’obstinant à abuser de la crédulité populaire en lui fournissant son opium.
Et pourtant, ça marche. Jésus est la superstar du spectacle. On peut le mettre à toutes les sauces, des plus sublimes à la plus kitsch, des fresques de Michel-Ange aux bandes dessinées, de Hollywood à Jean-Sébastien Bach ou Mozart : il tient le coup, résiste à tout, avale tout. On le prêche, il rebondit. On le nie, il se multiplie.
Il n’est pas jusqu’à sa photographie supposée, dite « linceul de Turin », ou Saint Suaire, qui ne soit l’objet d’une controverse scientifique [2]. Il habite les bibliothèques, les discothèques, les musées, les cinémathèques. Il a ses poètes de génie (Dante, par exemple), ses négateurs acharnés, ses cinglés, ses croisés, ses saints et ses saintes, ses martyrs, ses papes. Toujours imité, jamais égalé. Constamment réinterprété, jamais épuisé. Schismes, anathèmes, guerres. Inquisitions, massacres : difficile d’imaginer un message d’amour et de paix ayant provoqué autant de bruit et de fureur. Suis-je catholique ? Orthodoxe ? Protestant aux mille variantes ? On ne sait plus. Suis-je par ailleurs Juif ? Musulman ? Ou tout bêtement païen matérialiste ? Athée ? Agnostique ? Bouddhiste ? Toutes les hypothèses sont permises, vous me permettrez de rester discret. En tout cas, une chose est sûre : qu’on le déplore ou non, ce type tient le calendrier universel. Toutes les opérations de Bourse sont datées, en ce moment même, d’après sa naissance. L’an 2000, c’est lui. Les agendas, c’est lui. Il y a d’autres calendriers, bien sûr, juif, arabe, maçonnique, et la République française, dans un premier temps, a bien essayé d’en créer un nouveau. Les noms de mois, surtout, étaient poétiques : Brumaire, Nivôse, Ventôse, Fructidor, Thermidor... Tout cela est très beau, mais impossible de déloger Jésus dans sa crèche. Tous les 24 décembre, à minuit, l’enfant divin vous salue, ainsi que Joseph, Marie, le boeuf, l’âne, les Rois Mages. Qui contrôle le coup du bébé dirige le Temps. Toutes les femmes le comprennent, ce sont elles qui favorisent la chose.

Quelqu’un me dit : « Je croirais volontiers en Dieu, mais je ne comprends rien à la Trinité. » Ou encore : « Jésus, oui, un type plutôt sympathique, mais la Vierge, là, je cale, je trouve ça plutôt glauque, assez dégoûtant. » Ou encore : « L’Incarnation, peut-être, et encore, mais la Résurrection, là, franchement, non. » Ou encore (c’est la version la plus comique) « Mais enfin, pourquoi Dieu n’aurait-il pas engendré une  fille  ? » En effet, il semble avoir eu un autre projet.

Le voilà donc incarné, ce corps double, mi-dieu, mi-homme, et pourtant complètement Dieu. Sur quoi, déluge de représentations, à commencer par un flot de jeunes Vierges-Mères tenant leur petit garçon divin dans leurs bras. Tous les artistes ont eu envie d’être cette merveille, la situation les inspire, ils vont rivaliser d’invention, en musique comme en peinture. Cette mère idéale, pourtant, héritera plus tard d’un cadavre, après la crucifixion de son fils. La scène la plus sensationnelle de ce destin tragique se trouve à Saint-Pierre de Rome, à droite, en entrant. Michel-Ange, là, est imbattable. Il a fallu d’ailleurs protéger sa sculpture, puisque à intervalles réguliers des cinglés venaient l’attaquer à coups de marteau.

La Pietà de Michel-Ange, 1498-1499, Basilique Saint-Pierre de Rome.
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L’Histoire christique, de part en part, mobilise tous les fantasmes, toutes les hallucinations. Elle rend fou, elle imprègne les perversions, elle est l’horizon indépassable des ruminations sexuelles, engendrement d’un côté, passions mimétiques de l’autre. Ce Jésus, au fond, n’était-il pas homosexuel ? Comme, peut-être, Dieu lui-même ? C’est une hypothèse récente, et cela expliquerait la beauté de L’Évangile selon saint Matthieu de Pasolini. Pourquoi se plaisait-il donc avec des prostituées ? On sait que la Bible raconte parfois, sur ce sujet, des choses étranges, mais tout de même, drôle de type, drôle de Dieu. Les apôtres sont de plus en plus troublés, ils ne comprennent pas grand-chose à ce roman subversif. Judas finit par une crise de jalousie mortelle, Pierre renie trois fois son Maître après son arrestation, Jean, le « disciple préféré », prépare déjà en douce son Évangile et son Apocalypse. Philippe, aigu, pose la question essentielle : « Montre-nous le Père, et cela suffit. » [3] Réponse fulgurante du Fils : « Comment ? Tu me vois, et tu ne vois pas le Père ? » On peut difficilement être moins oedipien.

Le Père doit avoir ses raisons dans l’invisible. Il vient d’abattre sa carte maîtresse : un coup de force intrabiologique. Ce  corps , celui de Jésus, vous allez donc forcément y penser beaucoup, vous demander s’il a vraiment existé, s’il ne s’agit pas d’une fable. La série des Jésus-ceci et des Jésus-cela commence. Aux dernières nouvelles, il marche un peu partout sur les ondes, c’est un humaniste sensible, un militant des Droits de l’Homme, un idéaliste. On l’a vu tourmenté par la chair, travesti, prêchant le capitalisme comme le socialisme. Du côté des pauvres, évidemment, mais très bien vu par des régimes nantis. Jésus est-il de droite ou de gauche ? De gauche, évidemment, cela saute aux yeux. Mais alors, pourquoi plaît-il tant à la droite ? Peut-être, parce que en lui deux natures  cohabitent  ? Chaque camp a ses raisons, elles sont justifiées, le feuilleton continue. Jésus dit qu’il vomit les tièdes, mais les tièdes l’adoptent. À la limite, on lui fait dire tout et son contraire. On l’invoque en allumant des bûchers, et le voilà soudain en apologiste de la tolérance. Son église principale, la catholique, se repent de tous ses péchés. Quel  stratège , ce Jésus ! Bébé, prophète, Messie crucifié, puis ressuscité, quel art ! Pendant longtemps, la doctrine était de ne pas trop insister sur ses origines douteuses. Désormais, plus le moindre doute : Jésus était bien Juif. Une minorité juive a parié sur lui, à l’époque, et puis on a  oublié d’où il venait. Juif, Jésus ? Eh oui, c’est tout le problème. Pour savoir si le Nouveau Testament est bien digne de l’Ancien, il faudra, on s’en doute, attendre la fin des Temps. Ce n’est pas demain la veille. Quoi qu’il en soit, voilà Jésus centriste, c’est-à-dire central.

Reprenons : si vous basculez du côté de ce  corps , vous irez jusqu’à le manger pour vous identifier de plus près à lui. C’est l’hostie consacrée, un morceau de pain transformé en vraie substance physique par des paroles. Bien entendu, mettre l’accent à ce point sur l’oralité provoque de violentes réactions de rejet (sans parler du fait que le prêtre du Christ, à ce moment-là, est censé boire son sang sous forme de vin dans un ciboire). Mais si vous tombez dans le refus exaspéré, vous serez obligé d’exorciser ce personnage gênant, de censurer son nom, de dire des messes noires, d’érotiser son aventure, ou, plus « scientifiquement », de vous consacrer à un travail inlassable pour prouver que son existence a été hautement improbable : analyse des textes, carbone 14, affairement en tout genre, rationalisme obstiné. Jésus est un aimant, on se demande qui il peut laisser indifférent. Les Chinois, peut-être (et encore : les jésuites avaient des idées révolutionnaires à ce sujet). En tout cas, certainement pas un artiste : il voudra étudier le cas personnellement, éprouver si, oui ou non, il peut aller, sur ce terrain, au bout de ses sensations, de son imagination créatrice. La liste des noms, ici, est impressionnante, elle remplit des dictionnaires. Rien qu’en peinture, voici des centaines d’Annonciations, de Crucifixions [4], de Résurrections [5]. Le pinceau fouille la lumière des anges, la chair torturée, la transfiguration sublimée, l’envol. L’Italie tout entière médite : architecture, fresques, orgues, violons. Jésus, en effet, change de style avec le temps. Il est roman, gothique, baroque, moderne, bientôt planétaire. La musique l’enchante, il a un faible, au paradis, pour Mozart, mais il ne craint pas le cinéma, les contresens à son sujet le font rire. Ce sont, dit-il, des preuves a contrario. Il feuillette de temps en temps des gros livres de théologie, saint Augustin, saint Thomas, saint Bonaventure, mais, soit dit entre nous, il préfère Pascal. Il trouve Claudel parfois inspiré, mais son amour va plutôt à Rimbaud, dont il ne se lasse pas de relire Une saison en enfer et les Proses évangéliques. Quand Jésus est vraiment sérieux, il écoute en même temps toutes les compositions de Bach : c’est son cinquième évangéliste, peut-être le meilleur [6]. La crucifixion qui le touche le plus ? Celle de Picasso, un petit tableau, qui approche de très près la cruauté indicible de son histoire.

Picasso, Crucifixion (1930)
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Jésus, contrairement à ce qu’on croit, aime les oeuvres fortes, et subit, sans rien dire, l’énorme kitsch dont ses pseudo-dévots l’ont recouvert à travers les âges. Le marbre lui convient, le plâtre l’ennuie. Il est particulièrement sensible au thème de la Résurrection, pas assez traité à son goût. Trop de crucifix le fatiguent. Un athée radical lui paraît plus sympathique qu’une punaise de sacristie. Enfin, ne jugeons pas, tout le monde doit avoir sa chance.

Jésus, pendant sa vie humaine, est très calme. Il chasse, parfois, les marchands du Temple (beau tableau du Greco), mais, la plupart du temps, il rassure, calme la tempête, parle d’amour, de pardon, de paix. Son corps, bien entendu, a des pouvoirs miraculeux. Il fait voir les aveugles, courir les paralytiques, sa salive guérit, son toucher métamorphose, le clergé de l’époque considère toutes ces acrobaties d’un très mauvais oeil. Le comble : il ramène un mort récent à la vie. Les démons, préalablement envoyés dans des porcs à la noyade, souffrent de plus en plus. Un véritable enfer. Il ne faut quand même pas oublier que Dieu le Père a affaire à une révolte angélique permanente, à une insurrection de fond qui essaie, par tous les moyens, de le détrôner. C’est un ange déchu, Lucifer, Satan, qui mène la danse. Les mortels, là, sont entre deux feux. Ils se croient seuls, mais non, ça s’agite en eux entre le Bien et le Mal. Un des épisodes les plus mal connus de la vie de Jésus est sa tentation, dans le désert, par le Diable. Jésus s’attriste beaucoup, de nos jours, de voir les humains ne pas croire au Diable, quoiqu’il crève les yeux. Il voudrait qu’on lise davantage Shakespeare, Sade, Baudelaire, Dostoïevski, Nietzsche, Artaud. Vous serez sauvés, c’est entendu, encore faut-il que vous sachiez  de quoi . La Mort n’est pas de la rigolade. Je sais bien, vous passez votre temps à accepter des crimes, des tortures, des massacres, vous protestez mollement ou du bout des lèvres, pourtant, à défaut d’héroïsme, un peu plus de décence vous conviendrait. D’accord pour Noël, d’accord pour Pâques, mais ce n’est pas une raison pour passer vite sur l’agonie, le dernier soupir, la mise au tombeau. Entre le possédé Hitler et le possédé Staline (auteur des fameuses formules : « à la fin, c’est toujours la mort qui gagne », et « le pape ? combien de divisions ? »), la voie du vingtième siècle a été étroite. Jésus, en ce temps-là, était particulièrement polonais, il a voulu que cela se sache à travers un pape. Il ne craint pas la grande politique, Jésus : mais ce n’est jamais celle qu’on croit. Dieu n’est pas ce qu’on croit, et il lui est même arrivé de murmurer qu’il n’était pas chrétien, comme à Marx d’avouer qu’il n’était pas marxiste.

« La Mort est le Maître absolu » a dit un philosophe. Et saint Paul : « Mort, où est ta victoire ? » C’est le fond de la question. L’évidence condamne Jésus, il a l’air du plus fou des hommes. Croire en Dieu est en effet une folie. Le plus curieux est qu’elle peut rendre aussi particulièrement raisonnable. Dieu, en somme, est à double tranchant, et le Diable y veille. Il aime les fanatiques de Dieu, le Diable, les dévots, les intégristes de tout poil. Il compte beaucoup aussi sur les déprimés, les mélancoliques, les négatifs, et encore sur les agités, les allumés, les maniaques du profit, la grande mafia du trafic, la bêtise intelligente, l’orgueil, le calcul, l’indiscrétion, l’envie, bref, sur la confusion générale.
Cependant, lisons Rimbaud :

« Jésus entra aussitôt après l’heure de midi. Personne ne lavait ni ne descendait de bêtes. La lumière dans la piscine était jaune comme les dernières feuilles des vignes. Le divin maître se tenait contre une colonne : il regardait les fils du Péché ; le démon tirait sa langue en leur langue ; et riait ou niait.
« Le Paralytique se leva, qui était resté couché sur le flanc, et ce fut d’un pas singulièrement assuré qu’ils le virent franchir la galerie et disparaître dans la ville, les Damnés. » [7]

Philippe Sollers, L’événement du jeudi du 23 décembre 1999 ;
L’Infini 69, printemps 2000, p. 39-43 (sous le titre L’Affaire Jésus) ;
Éloge de l’infini, 2001, folio p. 690-697 [8].



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Le Greco, Jésus chassant les marchands du temple

Le Greco, Jésus chassant les marchands du temple, 1570.
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[1] Voir Dante.

[2] Le saint suaire :

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Note de L’événement du jeudi : « Le saint suaire ou le faux miraculeux. La datation au carbone 14 est formelle : le portrait le plus mystique du monde date de la fin du Moyen Age. C’est-à-dire des siècles après le Messie qu’il est censé représenter, mais aussi des siècles avant la photographie dont il emploie les techniques (l’image n’est cohérente qu’en négatif comme ci-contre). »

Turin : c’est à Turin que Nietzsche proclame sa Loi contre le christianisme, le 30 septembre 1888. Il en est beaucoup question, et pour cause, dans Une vie divine : « [...] une opération subversive d’envergure pourrait avoir lieu à Turin, et il serait souhaitable que je puisse en répercuter les effets en France. [...] commando armé sur la cathédrale avec rapt du Saint-Suaire brûlé ensuite sur le lieu où M.N. est tombé dans sa crise finale. »

Voir aussi : Le Saint Suaire visible à Turin.

Et (Note du 23 décembre 2011) : Le pape se recueille devant le saint suaire de Turin
Vénération du Saint Suaire, Méditation de Benoît XVI, 2 mai 2010.

Également : L’énigme du Saint-Suaire de Turin.

[3] Voir saint Philippe.

[4] Voir Crucifixions chez Picasso, Bacon, De Kooning.

[5] Résurrection ? Celle, par exemple, évoquée dans Les Voyageurs du Temps...

La Résurrection de Mantegna (1431-1506), peinture sur bois, musée de Tours.
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Voir Sois vainqueur ! Ressuscite ! et Dionysos et le Ressuscité.

[6] Voir Triomphe de Bach.

[7] Sollers revient longuement sur les Proses évangéliques de Rimbaud dans Illuminations à travers les textes sacrés, folio, 2003.

[8] Sollers insiste : il est question de Jésus-Christ aux pages 38, 88, 121, 212, 256, 264, 265, 283, 362, 405, 516, 654, 669, 690-697, 886, 888, 906, 908 d’Éloge de l’infini, folio 3806.

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