Le Texte de Rimbaud
de Jean-Louis Baudry (Réédition chez cécile defaut, 2009)


Le 16 octobre 1968, au 44, rue de Rennes (Paris 6ème), se tient la première réunion du Groupe d’Études Théoriques de Tel Quel. Marcelin Pleynet et Philippe Sollers, tour à tour, présentent le "programme". J’y étais [1]. Lors de la séance du 13 novembre, Jean-Louis Baudry, alors membre du Comité de rédaction de la revue, fait une conférence dont le titre est Le Texte de Rimbaud. C’est la première lecture véritablement nouvelle de Rimbaud à laquelle il m’est donné d’assister. J’ignore alors, bien sûr, que Rimbaud a, un siècle auparavant, utilisé le pseudonyme de Jean Baudry pour publier certains de ses poèmes dans la presse ardennaise [2]...

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(GIF) Le Texte de Rimbaud vient d’être réédité aux éditions cécile defaut.

Présentation de l’éditeur

Cité dans toutes les bibliographies, Le texte de Rimbaud, écrit en mai et juin 1968 et publié dans la revue Tel Quel en deux livraisons (1968 et 1969 [3]), était devenu introuvable, parce que jamais réédité en volume. Avec cette étude, Jean-Louis Baudry avançait pourtant des propositions déterminantes pour lire Rimbaud. Il s’agissait en particulier d’éclairer la manière dont Rimbaud se situait dans la modernité, ce qu’il proposait de singulier : une certaine mise en valeur du libre jeu du texte contre l’auteur et le sens. Étude qui éclaire avec une force particulière certains poèmes de Rimbaud, comme Le Bateau ivre ou le sonnet Voyelles, mais dont la justesse s’applique avant tout, d’une manière tout à fait actuelle, à Une saison en enfer et plus encore peut-être aux Illuminations. Cette réédition du texte paru en revue s’accompagne d’une préface de Laurent Zimmermann et d’un entretien de Jean-Louis Baudry avec le préfacier qui est l’occasion de revenir sur ce texte ancien, de le situer, de préciser et de reprendre certaines de ses thèses.

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Une analyse... critique (en attendant d’y revenir)

Laurent Zimmermann et les éditions Cécile Defaut ont eu récemment la bonne idée de rééditer en volume un article de Jean-Louis Baudry daté mai-juin 1968, initialement publié en deux livraisons dans Tel Quel n° 35 et 36. Le volume contient en outre un entretien entre Laurent Zimmermann et l’auteur où ce dernier développe d’intéressantes autocritiques à l’égard de son ancien texte [4].

Le contexte intellectuel : Tel Quel, 1968.

Dans le bureau des Éditions du Seuil, de gauche à droite : Pierre Rottenberg, Jean-Louis Baudry, Denis Roche,
Julia Kristeva, Marcelin Pleynet, Ph. Sollers, Jean Ricardou (photo J.P. Couderc, L’Express).
ZOOM : cliquer sur l’image

On pourra d’autant mieux évaluer l’apport de cet article et l’enjeu de sa relecture qu’on aura fait l’effort de se rappeler le contexte de sa rédaction. Le Rimbaud de Baudry, en effet, est d’abord l’application à un cas particulier d’une doctrine, d’une "théorie d’ensemble". Il emprunte beaucoup de ses traits à l’idée qu’on se faisait de l’écrivain révolutionnaire, à Tel Quel, dans ces années-là. C’est l’époque où, en s’appuyant sur Foucault, Barthes, Derrida, Althusser, Lacan, le mouvement regroupé autour de Philippe Sollers élaborait collectivement un manifeste intitulé "Théorie d’ensemble" [5] qui devait servir de guide pour la création littéraire aussi bien que pour la critique. On résumait généralement cette théorie sous le concept d’"écriture textuelle". [...]

Trois bonnes raisons pour (re)lire Le Texte de Rimbaud.

Bien des aspects ont mal vieilli dans cette construction intellectuelle. Alors, pourquoi relire l’article de Jean-Louis Baudry, aujourd’hui ?
D’abord, il faut bien reconnaître que cette génération de jeunes écrivains qui émergeait dans les années 1960, avec son désir d’échapper à l’académisme en liaison avec une posture "lutte de classes", avec sa hantise de se laisser piéger par les stéréotypes de tous ordres (y compris ceux de la littérature engagée), montrait des préoccupations assez voisines de celles de Rimbaud dans son temps. Il n’est donc pas sans intérêt de relire aujourd’hui ce qui pouvait s’écrire alors dans une revue comme Tel Quel, sous le titre "Le Texte de Rimbaud".
Par ailleurs, dans son Histoire de Tel Quel, Philippe Forest nous apprend que l’article de Baudry fut violemment critiqué lors de la parution par plusieurs de ses pairs et que cet épisode ne compta pas pour rien dans la décision prise par Baudry, en 1975, de quitter le groupe [6]. Celui-ci confirme indirectement l’anecdote dans l’entretien qu’il accorde à Laurent Zimmermann. Il rapporte que l’équipe de Tel Quel trouvait Rimbaud indigne d’être campé en pionnier de l’"écriture textuelle" à cause de la persistance d’une subjectivité biographique dans son ?uvre. On lui préférait sur ce plan Lautréamont (dont on ignorait la vie) ou Mallarmé, et on aurait reproché à Baudry sa tentative déviationiste d’introduire l’auteur des Illuminations dans le Panthéon telquelien.
Cet ostracisme à l’égard de Rimbaud était difficilement tenable, du propre point de vue de ses promoteurs [7]. Il suffit de lire la définition que Roland Barthes donne du "Texte" dans l’Encyclopédia Universalis pour sentir tout ce qui s’applique, de façon évidente, à Rimbaud, dans cette conception du travail de l’écriture. Le "travail du texte" ou "travail du signifiant", explique Roland Barthes, tel que le pratiquent les écrivains d’avant-garde soucieux de dépasser le niveau communicatif du langage pour "mettre en scène son énergie génératrice", se reconnaît notamment, à l’exploitation de certaines "procédures" :

"le recours généralisé aux distorsions anagrammatiques de l’énonciation (aux jeux de mots), à la polysémie, au dialogisme, ou inversement à l’écriture blanche qui déjoue, déçoit, les connotations, aux variations "irrationnelles" (invraisemblables) de la personne et du temps, à la subversion continue de la relation entre l’écriture et la lecture, entre le destinateur et le destinataire du texte" [8].

À lire une telle énumération, on comprend immédiatement ce qui pouvait porter vers l’ ?uvre de Rimbaud ce membre du Comité de rédaction de Tel Quel qu’était Jean-Louis Baudry au moment où il élaborait son article.
Enfin, comme le fait remarquer Zimmermann dans sa préface, il n’est pas si fréquent de voir un exégète rimbaldien se livrer, à plusieurs années de distance, à l’évaluation critique d’un ancien travail. Or, sur les deux grandes caractéristiques attribuées au texte de Rimbaud en 1968, le "retrait du signifié" (un texte libéré de l’emprise du sens et de la représentation) et la "dissolution du sujet biographique" (l’effacement de l’auteur), l’entretien procuré par cette réédition a le mérite de reconnaître des simplifications excessives et tente d’apporter d’intéressants correctifs.

Autant de raisons pour lire ou relire Le Texte de Rimbaud, en compagnie de son auteur. [...]

La suite ici >>

et, sur le même site, d’autres Notes de lecture sur Rimbaud.

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Laurent Zimmermann, de son côté, vient de publier, également aux éditions cécile defaut, un essai Rimbaud et la dispersion. Il en parlait le 23 février 2010 avec Alain Veinstein [9]. A la fin de l’entretien, il revient sur le texte de Jean-Louis Baudry et le contexte de sa première publication.


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Sur Rimbaud, entre autres articles, voir, sur Pileface, Pourquoi lire Rimbaud aujourd’hui ?, dossier que je viens de compléter.

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Jean-Louis Baudry

Jean-Louis Baudry

Jean-Louis Baudry est né en 1930. Il a été membre du Comité de rédaction de Tel Quel de 1962 à 1975.

Bibliographie partielle [10] :
Le Pressentiment (Le Seuil, 1961).
Les Images (Le Seuil, coll. Tel Quel, 1963).
Épreuves, avec Albert Bitran (La Balance, 1966).
Personnes (Le Seuil, coll. Tel Quel, 1967).
La Création (Le Seuil, coll. Tel Quel, 1970).
L’Effet cinéma (L’Albatros, 1978 [11]).
Les Affinités du corps, avec Nadjia Mehadji (Le Limitrope, 1983).
Proust, Freud et l’autre (Minuit, 1984).
12 Hommes Sur La Lune (Atlas, 1989)
Personnages dans un rideau, roman (Le Seuil, Coll. Fiction & Cie, 1991).
Gérard Titus-Carmel : oeuvres 1984-1993 (FRAC Picardie, 1993)
Clémence et l’hypothèse de la beauté, roman (Le Seuil, Coll. Fiction & Cie, 1996).
La Main d’un ange. Dans la fente du sarcophage (Comp’Act, 1999).
À celle qui n’a pas de nom, roman (Le Seuil, Coll. Fiction & Cie, 2000).
L’Âge de la lecture, récit (Gallimard, 2000).
Nos plus belles idées, essai (Presses universitaires de Vincennes, 2004 [12]).
L’aujourd’hui du roman (collectif, Ed. cécile defaut, 2005)
Le Geste et la Mémoire : Regards sur la peinture de Gérard Titus-Carmel (collectif, L’Act Mem, 2007)

Articles dans la revue Tel Quel :
Louis-René des Forêts ou le thème du miroir (TQ 7 Automne 1961)
L’obscurité, les éléments d’un songe (TQ 9 Printemps 1962)
Le double jeu (TQ 10 Eté 1962)
L’intelligence en questions (TQ 13 Printemps 1963)
L’Ange exterminateur : un art poétique (TQ 14 Eté 1963)
Les Images (TQ 14 Eté 1963)
Investigations psycho-somatiques (TQ 18 Eté 1964)
Le rêve de la littérature (TQ 19 Automne 1964)
Symétries (TQ 19 Automne 1964)
Passage (TQ 21 Printemps 1965)
Comme un livre (TQ 24 Hiver 1966)
L’état visible (TQ 25 Printemps 1966)
Céline véhicule à de Roux (TQ 28 Hiver 1967)
Ecriture, fiction, idéologie (TQ 31 Automne 1967)
Freud et "la création littéraire" (TQ 32 Hiver 1968)
Le sens de l’argent (TQ 32 Hiver 1968)
Le texte de Rimbaud (TQ 35 Automne 1968)
Le texte de Rimbaud (fin) (TQ 36 Hiver 1969)
Pour une matériologie (TQ 44 Hiver 1971)
Pour une matériologie (fin) (TQ 45 Printemps 1971)
Bataille et l’expérience (TQ 55 Automne 1973)

Le numéro 22-23 de la revue La Polygraphe a été conçu pour Jean-Louis Baudry.

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[1] J’ai conservé mes notes. Le 16 octobre, Pleynet :
« Qu’est-ce que Tel Quel ? 1. un groupe 2. une publication périodique 3. une collection. Penser ce qu’est Tel Quel, c’est penser l’articulation des trois déterminations. »
Sollers : « Il faut constituer une Histoire textuelle, développer une histoire générale des différentes pratiques et des relations entre elles. »
C’est, on le voit, l’application du Programme exposé dans Logiques et repris dans Théorie d’ensemble (1968).
Parmi les premières séances du G.E.T :
— 23 octobre : Jean-Joseph Goux : Or, père, phallus, langue.
— 13 novembre : Jean-Louis Baudry : Le Texte de Rimbaud.
— 15, 22 et 29 (30 ?) janvier 1969 : Julia Kristeva : L’engendrement de la formule (sur le roman de Sollers Nombres).
— 5 février : Jean Ricardou : Raymond Roussel. etc...

Janvier 1969 : Marcelin Pleynet et Julia Kristeva au Groupe d’Etudes Théoriques de Tel Quel (photo D.R.)
Source : Ph. Forest, Histoire de Tel Quel.
ZOOM : cliquer sur l’image

[2] Voir Le rêve de Bismarck.

[3] n° 35, décembre 1968 ; n° 36, février 1969. Voir les sommaires.

[4] Laurent Zimmermann vient par ailleurs de publier Rimbaud ou la dispersion.

[5] Tel Quel, Théorie d’ensemble (1968), Points Essais, 1980.

[6] Philippe Forest, Histoire de Tel Quel, Seuil, 1995, p.471 : « [...] Baudry avait l’impression d’avoir été quelque peu mis à l’écart. Son exposé consacré à Rimbaud dans le cadre du Groupe d’Études Théoriques avait suscité les critiques de Pleynet, Rottenberg, Kristeva et Paule Thévenin. La violence inattendue des réactions à son texte avait beaucoup frappé Baudry. [...] »

[7] Peut-on retenir cette version des faits ? Il faut, en tout cas, nuancer. On sait que Sollers cite Rimbaud dès l’exergue de son « Francis Ponge ou la raison à plus haut prix (Seghers, janvier 1963, p. 11) » :
« Arrivée de toujours, qui t’en iras partout. » Rimbaud, A une raison. Une Illumination sur laquelle il reviendra de manière constante. Quant à Pleynet, c’est en 1962 qu’il publie Provisoires Amants des nègres dont le titre s’inspire de Rimbaud.
Et la Dédicace de Marcelin Pleynet dans « Rimbaud en son temps » (2005) est :
« A Philippe Sollers dont les travaux (on en trouvera quelques références dans le corps du texte et en notes), et de très nombreux entretiens, de 1961 à ce jour, ont essentiellement alimenté et déterminé la poétique et la politique de la revue Tel Quel comme de L’Infini, et permis ce livre. »
Il n’en est pas moins vrai que l’oeuvre de Rimbaud — contrairement à celles de Lautréamont et de Mallarmé — ne fait pas l’objet d’analyse majeure dans la revue Tel Quel des années 60-70, hormis celle de Jean-Louis Baudry. Pas moins vrai aussi que, si la référence à Lautréamont perdure dans L’Infini, la présence — la parole — de Rimbaud a éloigné celle de Mallarmé. Note de A.G.

[8] Roland Barthes, "Théorie du Texte", Encyclopedia Universalis, 1973.

[9] On trouvera ici un résumé de l’article de Laurent Zimmermann « Le chemin du papillon, du rapport entre deux poèmes de Rimbaud », paru dans la revue Poétique 153 (Seuil, février 2008).

[10] Source principale : Editions de Minuit.

[11] Voir Le dispositif : approches métapsychologiques de l’impression de réalité.

[12] « Nos plus belles idées » : Extraits. Critique du livre sur fabula.org.

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