Journal du mois de septembre 2009
dans le JDD


« Darkstream »

(GIF) Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais cette affaire Clearstream me paraît de plus en plus obscure.

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Ce n’est plus Clearstream mais « Darkstream » , autrement dit un combat confus d’éléphants dans un long tunnel ténébreux sous la Manche. On sent que tout le monde finit par être gêné d’avoir monté en épingle judiciaire une bagatelle pareille. Des faux listings ? Et alors ? Pendre un responsable à un croc de boucher pour si peu, alors qu’une corruption énorme arrose la planète ? Autant s’alarmer des élections truquées un peu partout, du bourrage des urnes et des crânes, que l’on soit socialiste, afghan ou gabonais. L’obstination de Sarkozy dans cette voie sans issue est aussi pénible que la grandiloquence de Villepin.

Une seule façon d’y voir clair : un bon vieux duel à l’ancienne, à l’arme blanche, dans le parc de Versailles, par exemple, séquence étourdissante relayée, à une heure de grande écoute, par TF1 et les télévisions mondiales. Dieu se prononcera, c’est lui qui rendra la justice. Nos deux héros se surpasseront, l’un pensant à Napoléon, l’autre à Bonaparte. Avant ce grand show (tellement mieux qu’un misérable procès), je me permets de donner un conseil au président de la République française : qu’il cesse de lire, comme je viens de l’apprendre A la recherche du temps perdu, de Proust. Les conseils de Carla, là, sont pernicieux. Ce livre est profondément délétère, malsain, peu viril. Pour se battre à mort, il faut autre chose.

Pendant qu’on y est, pourquoi pas un match de catch, dans la boue, entre Martine Aubry et Ségolène Royal ? Je sais qu’on va trouver cette proposition dégoutante et primaire, mais enfin, il faut ce qu’il faut, et l’idéal socialiste le veut. Le spectacle a de temps en temps besoin de ces coups de fouet, sinon, il stagne.

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Giscard

(GIF) Voila un président qui, au moins, ne s’est pas ennuyé, comme le prouve son dernier roman racontant sa liaison secrète et torride avec Lady Di. C’est l’histoire d’amour de la rentrée, et au diable les listings, les liftings, la colorisation de la Seconde Guerre mondiale à la télévision (quoique tout jeune spectateur, profondément ignorant, ai été content de voir Staline et Hitler « en vrai », c’est-à-dire en pleine forme). La « masterisation » des Beatles ? Très bien. La colorisation intensive de l’Histoire ? Encore mieux. Pour la vraie couleur, à Paris, en ce moment, vous avez Titien, Tintoret, Véronèse et Renoir, ces voluptueux hors-concours.

Mais revenons à Giscard et à son style inimitable : « J’ai monté les marches du perron, la tête en feu, le coeur étincelant de bonheur. » C’est un membre de l’Académie française qui vous parle d’une princesse, laquelle sera bientôt dans ses bras (je vais me précipiter sur les passages érotiques). Une chose, en tout cas, est sûre : Giscard, sauf injustice grave, doit, cette année, obtenir le Goncourt.

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Lautréamont

(GIF) Sollers plagieur du plagieur

(PNG) Vous savez, j’avais fait le pari de citer intégralement les Poésies de Lautréamont dans mes propres livres. C’est maintenant chose faite, et cela passe très bien.(PNG)
Philippe Sollers
Entretien avec la revue Pylône, Bruxelles, 2 décembre 2003.

Voir article.

(GIF) Je sais ce qui vient de me mettre de si bonne humeur : la nouvelle Pléiade consacrées aux  ?uvres complètes de Lautréamont [1], ce génie plus que jamais flamboyant, avec des textes passionnants écrits au cours du temps sur cet auteur capital (on trouve là Léon Bloy, Breton, Aragon, Gracq, Blanchot et bien d’autres. Voyez dans Les Chants de Maldoror, la lutte acharnée entre l’aigle et le dragon (Chant troisième, strophe 3). C’est ce passage que le Président doit lire avant son duel : « Le dragon a beau user de la ruse et de la force, je m’aperçois que l’aigle, collé à lui par tous es membres, comme une sangsue, enfonce de plus en plus son bec, malgré de nouvelles blessures qu’il reçoit, jusqu’à la racine du cou, dans le ventre du dragon. On ne lui voit que le corps. Il paraît être à l’aise, il ne se presse pas d’en sortir. Il cherche sans doute quelque chose, tandis que le dragon à la tête de tigre, pousse des beuglements qui réveillent les forêts. » Voilà qui est quand même plus tonique que les langueurs narcissiques de A l’ombre des jeunes filles en fleurs ou que la Princesse de Clèves ! Attention ! Villepin, lui, relit déjà ce morceau ! N’oublions pas qu’il a été voleur de feu dans une autre vie ! Que l’aigle se déploie ! Que le dragon rugisse ! Nous avons besoin de ces cris, pas de plaidoiries.

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Philip Roth

(GIF) Cet écrivain américain est, de loin, le meilleur de son pays.

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Exit selon Roth

Son dernier roman Exit le fantôme, est un des plus réussis [2]. (JPEG) Tout en racontant ses histoires, toujours dérangeantes et subtiles, il a l’art de glisser, ici et là, son diagnostic sur la décadence de son temps. Ainsi cette lettre envoyée au Times : « il fut un temps où les gens intelligents se servaient de la littérature pour réfléchir. Ce temps ne sera bientôt plus. Pendant les années de guerre froide en Union soviétique et dans ses satellites d’Europe de l’Est, ce furent les écrivains dignes de ce nom qui furent proscrits ; aujourd’hui en Amérique, c’est la littérature qui est proscrite, comme capable d’exercer une influence effective sur la façon qu’on a d’appréhender la vie. L’utilisation qu’on fait couramment de nos jours dans les pages culturelles des journaux éclairés et dans les facultés des lettres est tellement en contradiction avec les objectifs de la création littéraire, aussi bien avec les bienfaits que peut offrir la littérature à un lecteur dépourvu de préjugés, que mieux vaudrait que la littérature cesse désormais de jouer le moindre rôle dans la société. »

Suit une critique implacable des pages culturelles du Times et de leur « charabia » réducteur. Le personnage de Roth va jusqu’à préconiser d’interdire toute discussion publique sur la littérature dans les journaux, les magazines et les revues spécialisées, ainsi que son enseignement. « Je mettrais sous surveillance les libraires pour vérifier qu’aucun vendeur ne parle de livres, et que les clients n’osent pas se parler entre eux. Je laisserais les lecteurs seuls avec les livres, pour qu’ils puissent en faire ce qu’ils veulent en toute liberté. » Tout en ayant beaucoup de succès, Roth sait de quoi il parle.

Philippe Sollers
Journal du Dimanche du 27 septembre 2009.



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Dans un magistral roman, Philip Roth fait ses adieux à Nathan Zuckerman, son double et porte-parole. Grandiose.


PAR JEAN-PAUL ENTHOVEN

(PNG) Ce roman (majestueux, intelligentissime... ) s’adresse d’abord aux intoxiqués du génial Philip Roth. A ceux qui, depuis trente ans ou plus, fréquentent sa « Contrevie » et son « Théâtre de Sabbath ». A ceux qui ne supportent pas qu’on discute la force de son ?uvre ni l’acuité de son pessimisme sexuel. A ceux, surtout, qui n’ont plus besoin d’être présentés à Nathan Zuckerman, ce clone littéraire dont Roth a fait son correspondant permanent dans le monde réel.

Encore un détail : ce nouveau livre est la suite de « L’écrivain des ombres » (Gallimard), publié en 1980 et dédié à Milan Kundera, dans lequel Roth/Zuckerman détaillait son admiration pour un certain Lonoff, écrivain célèbre et retiré, dans les collines du Massachusetts. Avec Roth, c’est comme ça : il faut se donner un peu de mal. Avoir de la mémoire. Ne pas s’en tenir à une dégustation passive de sa prose. Savoir que le roman est une torche braquée sur le monde. Qu’on se rassure, cependant : une intense jubilation est promise à quiconque respectera ce protocole de lecture. Roth se mérite comme un maître aussi généreux qu’exigeant.

Dans ce livre, il pose plusieurs questions : comment négocier avec son désir quand l’âge vous met hors jeu ? Comment encaisser, sans rage, l’arrogance des corps jeunes et intacts ? Comment tromper le temps et les terroristes d’Al-Qaeda qui veulent également en finir avec le monde d’hier ? Comment écrire un roman vrai sans tricher ? Et : comment empêcher les biographes de débusquer les secrets qui entourent (protègent, magnifient...) une vie d’homme ? Sur cette partition de base, Roth digresse, jongle, joue, s’amuse. C’est funèbre. Très puissant.

PHILIP ROTH CONVOQUE SES THÈMES FAVORIS :
LE DÉSIR, LES FAUX-SEMBLANTS, LA FALSIFICATION. JAMAIS SA PROSE N’A ÉTÉ PLUS DRÔLEMENT MACABRE

Ici, son cher Zuckerman revient à New York après un exil de dix ans, afin de soigner sa prostate cancéreuse. Bush vient de l’emporter sur Kerry et l’Amérique carbure au mensonge d’Etat. Bien entendu, Roth/Zuckerrnanest, sur-le-champ, capturé par son passé - où défilent quelquesfantômes : celui de Lonoff, dont un universitaire insolent veut révéler qu’il entretint une liaison incestueuse avec sa demi-soeur ; celui d’Amy Bellette, l’ancienne maîtresse de Lonoff, dont une tumeur dévore le cerveau ; celui de toutes les pulsions de vie qui, tapies dans le corps déchu de Zuckerman, se réveillent en vain quand il rencontre une jeune femme qu’il désire comme on désire pour une dernière fois. Bal de fantômes, donc. Crépuscule sur Manhattan. Fin de partie. Les jeunes et les vieux sont embarqués sur le même esquif promis au même naufrage.

Précision : le titre de ce livre, non explicité dans le roman, provient d’une scène de « Hamlet » où le fantôme du roi mort admoneste le prince danois avant que Shakespeare n’indique, dans une didascalie fameuse : « Exit Ghost  ». Oui, même les fantômes s’en vont - et Roth leur offre, dans ce livre tortueux, une ultime parade anthume. « Exit Ghost », cela signifie qu’à certains moments de l’existence le souvenir des souvenirs se dissout. C’est à peine si on le voit encore scintiller comme un feu follet avant l’extinction générale. Rien à opposer à cela, puisque telle est la loi.

Au rythme de cette marche sombre, de ce glas, Roth convoque ses grands thèmes pessimistes. Il sait que la vie, si mal fichue, s’interrompt longtemps avant la mort. Qu’il existe une zone fantomatique où, pauvres lézards décapités, les humains et leur passions s’agitent encore pour rien. Sa prose n’a jamais été plus drôlement macabre. Plus sèche. N’écoutez pas les blasés qui vont se croire malins en prétendant que l’auteur de « La tache » et d’« Opération Shylock » se répète. Ils ne savent pas ce qu’ils disent. Ils ne comprennent pas que Roth, plus shakespearien que jamais, a désormais besoin de rajouter magnifiquement, lucidement, du noir au noir.(PNG)

« Exit le fantôme », de Philip Roth, traduit de l’américain par Marie-Claire Pasquier (Gallimard, 324 p., 2I ?).

Crédit : Le Point

[1] Gallimard

[2] Gallimard

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