Nous serons les premiers à entrer vivants dans la vie nouvelle
Spectre de Marx dans Cercle


« Vien dietro a me, e lascia dir le genti. »
« Viens derrière moi, et laisse dire les gens. »

Dante, Purgatoire, chant V, 13. Dimanche de Pâques, 10 avril 1300.

« Segui il tuo corso, e lascia dir le genti ! »
« Poursuis ton chemin, et laisse dire les gens ! »

Karl Marx, Préface de la première édition du Capital, 25 juillet 1867.

***

« Suis ton cours, laisse dire les gens », dit Dante. Il se trouve que ça prend des formes littéraires, des formes philosophiques, si l’on veut, mais que le moment subjectif est, en lui-même, quelque chose de très subi... Subit et subi, avec les deux orthographes...

Philippe Sollers, Vision à New York, 1981. (JPEG)

Le narrateur de Cercle, Jean Deichel, décide, un matin, sur le coup de 8h 07, de ne plus aller à son travail. Il erre dans Paris, rencontre une femme sur le pont des Arts : « Coquelicot, la fille en rouge », une danseuse ; il la perd de vue, puis la retrouve sur les berges de la Seine, le 8 mai. Elle s’appelle Anna Livia.
Jean Deichel décide de partir pour l’Europe de l’Est. Berlin, Varsovie, Prague. A Berlin quelques scènes étranges surviennent. Dans un zoo il rencontre un rhinocéros. Il pense à Anna Livia : « le rhinocéros était comme elle : une apparition de vie qui vous secoue — un diamant soudain. » Cette comparaison le fait sourire. Face au rhinocéros il fait l’expérience du royaume — de l’existence absolue. Expérience physique de « l’être-là » : « je n’étais plus un corps, mais une poudre d’atomes jetés au ciel, et qui s’effaçait en myriades de poussière dans les arbres ». Il appelle ça « une excursion dans le néant. »
Puis, bizarrement, un « spectre » vient à sa rencontre ou, plutôt, il entend sa voix. C’est Karl Marx. Et la voix de Marx le réveille et parle par sa bouche. A moins qu’il ne s’agisse de la voix de Dante...

En écho, nous entendons une autre voix, celle, ironique, de Rimbaud — on « solde » en « Démocratie » — « car ce qui s’ouvre avec la « vie nouvelle » ressemble au savoir que vous offre l’illumination » .

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« Encore les soldes ? Oui — encore. »

Solde

À vendre ce que les Juifs n’ont pas vendu, ce que noblesse ni crime n’ont goûté, ce qu’ignorent l’amour maudit et la probité infernale des masses ; ce que le temps ni la science n’ont pas à reconnaître ;
Les voix reconstituées ; l’éveil fraternel de toutes les énergies chorales et orchestrales et leurs applications instantanées ; l’occasion, unique, de dégager nos sens !
À vendre les Corps sans prix, hors de toute race, de tout monde, de tout sexe, de toute descendance ! Les richesses jaillissant à chaque démarche ! Solde de diamants sans contrôle !
À vendre l’anarchie pour les masses ; la satisfaction irrépressible pour les amateurs supérieurs ; la mort atroce pour les fidèles et les amants !
À vendre les habitations et les migrations, sports, féeries et conforts parfaits, et le bruit, le mouvement et l’avenir qu’ils font !
À vendre les applications de calcul et les sauts d’harmonie inouïs. Les trouvailles et les termes non soupçonnés, possession immédiate,
Élan insensé et infini aux splendeurs invisibles, aux délices insensibles, — et ses secrets affolants pour chaque vice — et sa gaîté effrayante pour la foule —
À vendre les Corps, les voix, l’immense opulence inquestionable, ce qu’on ne vendra jamais. Les vendeurs ne sont pas à bout de solde ! Les voyageurs n’ont pas à rendre leur commission de si tôt !

Rimbaud, Illuminations.

Solde est cité intégralement par Sollers dans Illuminations — A travers les textes sacrés. Sollers le commente brièvement ainsi :

« Ce texte est évidemment ironique : que pourrions-nous acheter de cet inventaire ? À vendre " ce qu’on ne vendra jamais ", " les voyageurs n’ont pas à rendre de commission de si tôt ". Beau défi à l’ordre qui se met en place. Supposons que l’Église catholique vende un jour tous ses biens, architecture, peinture, sculpture, orfèvrerie, bâtiments divers. Imaginez le résultat immédiat : crise de l’économie mondiale. » (Folio, p.106).

À noter que cette illumination est intégrée chez Sollers dans un commentaire sans cesse relancé d’une autre illumination de Rimbaud : Génie.

« Après le rhinocéros, il y a eu Karl Marx. C’était un jour de soldes. Encore les soldes ? Oui — encore . Car vers la mi-janvier, ça recommence. C’est le point commun entre Paris et Berlin. C’est le point commun entre toutes les villes — c’est même ça qui unifie la planète. Mais cette fois-ci, je n’avais pas envie de contempler le spectacle. Je me promenais vers Prenzlauer Berg, un quartier de l’ancien Berlin-Est où les boutiques sont plus rares, où il fait bon respirer la vie évasive des étudiants. C’était l’une des journées les plus froides de mon séjour. Vent glacial, rafales de neige.

Sur le trottoir, devant un McDonald’s, il y avait deux types allongés sur une grille d’aération. L’un d’eux, assis en tailleur, avec des mitaines et une couverture sur le dos, m’a demandé une cigarette. L’autre était emmitouflé dans un sac de couchage, avec un bonnet de docker. Lorsque la porte du McDonald’s s’ouvrait, une épouvantable musique envahissait la rue, et l’homme aux mitaines faisait une grimace de dégoût. Un gros type aveugle, qui poussait un caddie rempli de baluchons plastique, s’est joint à eux. Il mastiquait des pelures de pommes de terre, qu’il faisait mousser avec la salive. J’ai vu qu’il proposait des pelures aux deux types, puis l’homme aux mitaines lui a offert sa cigarette à moitié fumée.

À un moment, j’ai entendu une voix. Je me suis retourné. De l’autre côté de la rue, il y avait une statue. La voix venait de là, cette statue avait l’air vivante : c’était Karl Marx — Marx lui-même. De loin, il ressemble à Zeus. Peut-être ça explique les paroles : un dieu, c’est éternel, ça ne meurt pas, ça parle à travers le temps. Au fond, peut-être que Marx n’a jamais cessé de parler ; ce sont les vivants qui ont cessé de l’écouter. J’ai traversé la route, je me suis approché. Il avait vraiment une très belle tête — une tête qui en impose. Grosse barbe et corpulence, chevelure à crin de poète, regard énergique. Pas du tout figé dans le bronze [1]. Il tenait un livre ouvert, il lisait. Je me disais : on n’en voit plus des têtes comme celle-là, on ne voit que des zombis, les morts vivants sont fades. Lui, Karl Marx, il a une tête de colosse, une tête illuminée par la lutte. Un côté Moïse — le Moïse de Michel-Ange. Zeus, Moïse, Marx — l’Histoire en trois barbes. Le grand récit de l’affranchissement, de la mythologie au Kapital  [2]. Car figurez-vous que Marx parlait de ça : de la manière dont le grand récit, progressivement, s’est fait avaler par le calcul. J’étais juste au pied de la statue maintenant, je levais la tête vers Marx. Il lisait à voix haute. Est-ce qu’il parle tout seul ? Je me suis dit : il parle pour la neige, pour Berlin, pour les clochards étendus sur la plaque d’aération, et puis il parle pour moi, puisque je l’écoute. À voix haute, il a dit que lorsqu’une civilisation se démet de ses capacités symboliques, le calcul multiplie les siennes, et rafle la mise. L’argent, dit Marx, occupe toutes les places ; rien n’occupe aussi rapidement une place laissée libre. Ainsi, le monde qui se défait de son grand récit est-il aussitôt livré à la mise à sac. Celle-ci devient permanente — elle  s’installe . Quand plus rien ne s’écrit, lorsque ça ne fait plus que circuler sans jamais s’inscrire, c’est que le récit est entièrement remplacé. Alors, dit Marx, l’oubli a beaucoup d’avenir.

Ce que j’aime, chez lui, c’est qu’il ne s’indigne pas. L’indignation n’est souvent qu’un alibi au renoncement. Les grandes gueules croient ainsi donner le change. Mais une gueule, qu’elle soit petite ou grande, n’a rien à voir avec une tête.

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Marx se met à parler de la servitude : lorsque le monde, dit-il, sera entièrement livré à la canaillerie débridée du chiffre, l’Histoire sera accomplie. Quelque chose d’autre commencera, sans les humains — un PROCESSUS. L’Histoire, dit Karl Marx, est remplacée par le Processus ; elle n’est pas pour autant  finie , comme le proclame la propagande : elle est juste changée en monstre. Cette chose qui occupe sa place la terrorise en silence. L’accomplissement de l’Histoire, dit-il, c’est la mise en série des humains par la pure autonomie du chiffre.

Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais moi le discours de Marx, je le trouve très raisonnable. Il parle en prophète, Marx : ce qu’il dit est exactement ce qui arrive. Je me suis adossé contre la statue. Les paroles de Marx arrivent maintenant derrière ma tête. J’ai allumé une cigarette. Je regarde les trois SDF, là-bas, collés à la chaleur de la grille d’aération, et la façade jaune et rouge du McDonald’s. Avec la voix off de Marx, la scène est édifiante. A partir de là, il s’est passé une chose étrange : les phrases de Marx, je me suis mis à les entendre par ma bouche. Ce que disait Marx ne passait plus dans mes oreilles, c’était moi qui le prononçais. Ça s’écrivait directement dans ma tête. Comme si le livre qu’il tenait à bout de bras s’infusait en moi. Comme si c’était moi qui, en le lisant, l’écrivais.

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Démocratie

« Le drapeau va au paysage immonde, et notre patois étouffe le tambour.
« Aux centres nous alimenterons la plus cynique prostitution. Nous massacrerons les révoltes logiques.
« Aux pays poivrés et détrempés ! — au service des plus monstrueuses exploitations industrielles ou militaires.
« Au revoir ici, n’importe où. Conscrits du bon vouloir, nous aurons la philosophie féroce ; ignorants pour la science, roués pour le confort ; la crevaison pour le monde qui va. C’est la vraie marche. En avant, route ! »

Rimbaud, Illuminations.

Tout le monde conspire pour l’ordre établi, disait Marx (par ma bouche) ; chacun ne cherche qu’à protéger son appartenance. La société l’y encourage. Le troupeau l’y encourage. Et celui qui consacre sa vie à protéger son appartenance, dit Marx (par ma bouche), protège en réalité l’appartenance elle-même. Ainsi, dit Marx (par ma bouche), plus personne ne lutte ; et ceux qui croient lutter ne font que resserrer le lien qui les asservit. Car la domination ne vise qu’à une chose : se renforcer. Avant de se tuer au travail, ils commencent par se tuer pour en avoir : le désir de survivre est toujours sanctionné par l’aliénation qui le rétribue, dit Marx (par ma bouche). Ainsi l’invivable s’impose-t-il comme la norme ; les corps se confondent partout avec la consommation ; ils se substitueront bientôt à la production elle-même. Ceux qui croyaient qu’on ne survit que par le travail chercheront désormais le moyen de survivre à celui-ci. Car il sera impossible d’exister en dehors du marché. L’impossible précisément, ce sera ça : exister. Comment avez-vous pu laisser vos vies se rétrécir ? demande Marx (par ma bouche). N’est-ce pas la seule question ? La seule véritable question politique ? On commence par se sentir misérable, et voici qu’on se met à barboter dans la souille, dit-il (par ma bouche). Bien sûr, la plupart du temps, ça ne se voit pas. La boue est invisible. C’est toujours comme ça avec la classe moyenne : elle sauve les apparences. Mais dès que vous approchez le nez, ça sent le derrière humain. Car les petits compromis honteux ont beau se fondre dans votre intimité — ils schlinguent. Vous laissez votre vie quotidienne se facturer comme une marchandise, comme un slip, un aspirateur, une portion de frites ? Si vous bradez ainsi votre âme, c’est normal qu’elle sente mauvais.

Et voici que je prononce une phrase de Marx que j’avais lue dans la pile des livres qui sont chez Joséphine — une phrase que j’avais lue et soulignée : « Nous serons les premiers à entrer vivants dans la vie nouvelle. » C’est une phrase qu’il a écrite à Engels ou Ruge, je ne sais plus — une de ces phrases qu’on se répète comme un slogan, une phrase à frissons de soulèvement, fière et solennelle, qui claque dans l’air glacé de Berlin, et vous exalte à bon compte, parce que la « vie nouvelle » parle à tout le monde sans qu’on sache exactement quoi mettre sous cette expression : « Nous serons les premiers à entrer vivants dans la vie nouvelle. » Mais moi, la « vie nouvelle », aujourd’hui, en face du McDonald’s et des trois SDF, avec la voix de Marx qui m’avait réveillé, je voyais très bien ce que c’était. La « vie nouvelle », je l’avais toujours connue. À Paris, chaque jour, avec Anna Livia, la « vie nouvelle », je la vivais. La « vie nouvelle », lorsqu’on y est entré une fois, on n’en sort plus jamais. Même si l’on traverse une mauvaise passe, personne ne peut vous en dépouiller. Car ce qui s’ouvre avec la « vie nouvelle » ressemble au savoir que vous offre l’illumination. Personne ne peut vous séparer d’une illumination. Si vous êtes illuminé, l’enfer ne peut rien contre vous — vous le traversez. « Nous serons les premiers à entrer vivants dans la vie nouvelle » : cette phrase, à ce moment précis, c’était pour moi la plus belle phrase du monde, de l’allemand travaillé par Dante — de l’allemand de Toscane. Je me suis dit : ce soir, au téléphone, je dirai cela à Anna Livia, je lui dirai pour les têtes magnifiques, pour le rhinocéros, et pour Karl Marx. Je lui citerai la phrase de Marx, je lui parlerai de la vie nouvelle. »

Yannick Haenel, Cercle, 2007, Folio, p. 390-394.



[1]

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Statues de Marx et Engels
Berlin, Alexanderplatz

[2] L’Histoire en trois barbes :

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K. Marx, 1867
L’année du Capital

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Zeus

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Michel Ange, Moïse

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