J’aurais voulu être clarinettiste de jazz
Propos croisés d’écrivain et de musicien


« J’avais environ treize ans, j’aurais voulu être clarinettiste de jazz, comme Johnny Dodds » nous dit Philippe Sollers.
Dans une série d’ entretiens à la Radio Suisse Romande, à propos de son livre Les Voyageurs du Temps, Philippe Sollers évoquait le jeudi 16 avril dernier, sa relation au jazz, plus spécifiquement avec la clarinette de Johnny Dodds.

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Johnny Dodds, fin des années 1930

L’ENTRETIEN AVEC PHILIPPE SOLLERS - L’EXTRAIT SUR LE JAZZ :

Le même qui en 2009 à l’occasion de la prestation de serment d’Obama, s’exclamait :... « pourquoi ne pas avoir célébré la grande musique de jazz noire par un concert endiablé,

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Miguel Covarrubias, The Lindy Hop
Lithographie, 1936 © tdr

mieux qu’avec l’ancêtre fatiguée Aretha Franklin, et la pénible grosse poétesse, dont je n’ai pas pu entendre la prestation, puisque toutes les télés l’ont coupée. Zéro en musique, zéro en poésie. ». C’était dans son Journal du mois de janvier 2009, poursuivant : « Quelle tristesse ! Quel manque d’oreille et d’espoir ! Quelle bible fermée ! Quel plomb durci ! ».

Nous avons vu dans un article précédent, combien Henri Meschonnic était attaché au rythme, pour la traduction, Sollers l’est tout autant pour l’écriture de ses propres textes.

Le tropisme de Sollers pour le jazz, qu’il s’agisse de Dodds, Armstrong, Thelonious Monk, Miles Davis, Anthony Braxton... irrigue la vie de l’homme et de l’ ?uvre : rythme et pulsations de l’écriture, oreille de l’écrivain. Sollers citant Hemingway : « un écrivain sans oreille, c’est comme un boxeur sans main gauche ».

« Je tombai sous le choc, comme Philippe Sollers deux ans auparavant et ne m’en remis jamais ; les « noces illuminées » perdurent. Il s’agissait de Sydney Bechet interprétant « September Song ». J’avais quinze ans. Je suis devenu saxophoniste. » nous dit Michel YVES-BONNET. Réponse du musicien à l’écrivain sur Johnny Dodds.

L’univers Jazz de Michel YVES-BONNET ne se limitant pas à Jonnny Dodds, son parcours - en encart - en témoigne, peut-être aurons-nous l’occasion d’aborder d’autres propos croisés.

V.K.

(sous-titrage Pileface)

Je suis devenu saxophoniste
ou les « noces illuminées » perdurent

Par Michel YVES-BONNET

Sortie du lycée parisien Buffon, un soir de printemps, je m’arrêtai devant le disquaire de la station la Motte Piquet Grenelle. Ce magasin existe toujours ; il est géré par les héritiers de Paul Beuscher, qui vend des instruments de musique depuis 1852.

Mon oreille est tombée en arrêt à l’écoute d’un des premiers 45 tours de jazz distribués en France. Je tombai sous le choc, comme Philippe Sollers deux ans auparavant et ne m’en remis jamais ; j’avais quinze ans, les « noces illuminées » perdurent.

Il s’agissait de Sydney Bechet interprétant « September Song ». Je ne connaissais ni le Jazz, ni l’artiste, et encore moins l’instrument, le saxophone soprano. Nourri de musique classique, ayant écouté en direct avec grande ferveur l’immense Samson François, je ne trouvais pas toujours mon compte dans la musique écrite dite « classique ». D’une écoute à l’autre, et malgré les différences qu’apportaient les divers interprètent, Il me manquait l’innovation, le changement, la musique « chemin » faisant pour reprendre la terminologie d’Edgar Morin ou bien la différance de Derrida. Le temps différé, c’est vraiment dans le Jazz et certaines musiques improvisées qu’on le trouve ; c’est le silence avant ou après la note, c’est la note après ou avant le « beat », c’est la rupture syncopée, c’est l’attente amoureuse de la note ou de la phrase que ses compagnons de création et d’interprétation vont vous offrir.

Dans le JAZZ on retrouve les trois temps de Saint Augustin :

Le présent du passé : la mémoire..... pour Joyce : Anna

Le présent du présent : l’attention..... pour Joyce : Livia

Le présent de l’avenir : l’attente..... pour Joyce : Plurabelle (cf. le dernier opus de Haenel - Meyronnis dans « Prélude à la délivrance » )

Le secret du jazz c’est son rythme ternaire, qu’il est impossible de traduire par écrit. En effet les partitions sont écrites en binaire ; le jazzman doit les lire en ternaire. - le ternaire est la façon de décomposer chaque temps en triolet de croches par opposition au binaire qui partage le temps en deux croches égales -. Ce rythme est associé couramment à la notion de swing ; néanmoins ce n’est pas suffisant pour traduire la complexité de cette musique.

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Louis Armstrong
Illustration d’Alain Stoltz

En ce qui concerne la dernière interview de Ph. Sollers sur la radio romande, je voudrais apporter des informations concernant Johnny Dodds dont parle avec passion l’auteur des « Voyageurs du temps ». Celles-ci sont tirées des ouvrages suivants : « L’Aventure du Jazz » de James Lincoln Collier, « L’Anthologie des musiciens de Jazz » de Jacques Réda, « Jazz Anthologie » de François Billard et « Jazz ? n’ Jazz » de Michel Yves-Bonnet et Alain Stoltz pour les illustrations.

· Johnny Dodds (1892 - 1940).
d’aucuns ont pu dire de lui que si Sydney Bechet jouait de la clarinette telle qu’elle devrait être, Johnny la jouait telle qu’elle est. De Racine à Corneille tel est le pas à franchir.

Il est le plus ancien des clarinettistes de jazz que l’on connaisse, exception faite de l’ancêtre George Baquet (1883 - 1949). Né à La Nouvelle-Orléans le 12 avril 1892, après avoir joué de 1911 à 1918 avec Kid Ory, après 1920 avec King Oliver, après avoir conduit son propre groupe, il rejoignit le Hot Five de Louis Armstrong. Cette formation devint le Hot Seven avec l’arrivée du frère de Johnny, à la batterie, de son prénom Baby et un joueur de tuba. Johnny fut aussi engagé par Fate Marable sur le river boat Capitol. Dans les années 30, traversant des périodes difficiles - il sera chauffeur de taxi - il anima néanmoins plusieurs groupes, allant travailler jusqu’à New-York.

C’est à Chicago, où s’est déroulé l’essentiel de sa carrière, qu’il mourut en 1940. Sous son nom, on trouve une intéressante sélection « Johnny Dodds - 1923 - 1929 » chez BBC (CD 603).

Jacques Réda écrit : « La clarinette-telle-qu’elle-est (selon Dodds), c’est en effet la présence du bois âpre et profond qu’il fait généreusement vibrer, qu’il creuse dans ses graves admirables, qu’il façonne sans dompter sa flexibilité farouche.Cette grâce naturelle compense les gaucheries dont ne sont pas exemptes ses solos. Moins pressante, moins brûlante et moins gouvernée que chez Bechet, la sève en est toujours très pure, et peu de bois ont plus tendre aubier. »

Une originalité chez Dodds, est son introduction au saxophone alto sur « Come back, Sweet Papa » au sein du Hot Five, lors de l’enregistrement du 22 février 1926 à Chicago (Okeh 8318). Son jeu, sur cet instrument, n’est que la translation pure et simple du jeu de clarinette. Néanmoins le son est très intéressant, et on est en droit de se demander si Johnny Hodges — the rabbit — ne l’a pas entendu.

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de g. à d. : Louis Armstrong, Johnny St-Cyr, Johnny Dodds, avec son saxo alto et sa clarinette, Kid Ory
et la pianiste Lilian Hardin, épouse Armstrong.

EXTRAIT

Le saxophone, quoique semble en penser Philippe Sollers, est devenu le prince des instruments dans le jazz, alors qu’il a raté son entrée dans le monde de la musique classique, malgré la passion que lui réservait Hector Berlioz. Il est vrai que je suis un fidèle et amoureux servant des saxophones alto, ténor et soprano. Un peu de subjectivité ne nuit pas toujours. Cher Philippe Sollers, vous qui avez de l’oreille et l’oreille des femmes, demandez leur ce qu’elles pensent du saxophone en général et des saxophonistes en particulier. Regardez dans une salle ou dans un club comment le beau sexe écoute et regarde un saxophoniste. Ecoutez comment un saxophoniste dédie son solo à la gent féminine. Il n’existe peut-être pas de plus beau poème d’amour.

Michel YVES-BONNET
Avril 2009

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jazzcrostiche

Jouons aussi avec les lettres :

CONTREBASSE

Ce son sourd qui sombre et sursaute,

Orgasme mon c ?ur, le tord en chamade.

Nues et tendues, tes cordes frissonnent,

Titillée par l’archet tu pâmoisonnes.

Résonne ton bois, lutinent tes formes.

En ces temps de haine et de colère

Bémolise la mélodie, diabolise l’harmonie,

Arrache de mon corps le plaisir solitaire

Suspends à mon sein la rosée de tes lèvres,

Sois libre et folle, source divine,

Eternité des battements incertains.

Michel YVES-BONNET

Note : Et sur le saxophone ? - Oui, j’ai aussi un jazzcrostiche, mais Pileface préfère la contrebasse ! Atavisme sollersien...

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Dans la palette des instruments de musique / couleurs / objets, qu’affectionne Philippe Sollers, voici ce que je propose pour le saxophone :

Couleur INDIGO

Objet FRUIT DE LA PASSION

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« Je voudrais revenir à la basse -, il y a quelque chose là qui est de l’ordre d’un ILLIMITE très particulier, puisqu’il s’agit de quelque chose d’assez restreint qui, en état de vibration intense, se répétant, produit la sensation de l’illimité. C’est donc, en quelque sorte, des sujets qui s’infinitisent devant vous, comme ça. Comme ça leur chante. D’où le bouleversement qu’il y a d’assister à cette musique, en direct, enfin être proche du musicien, de le voir opérer »

Philippe SOLLERS
Entretien avec J.-L. Houdebine et G. Bourgadier (décembre 1978)

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Ph. Sollers n’a pas bien écouté les chants des Saxophones

Je poursuis mes réflexions autour de ce qu’écrit Ph. Sollers dans son dernier opus, Les Voyageurs du Temps. J’ai relu, dans celui-ci, ce qu’il écrit à la pace 75 :

« [...] Le saxo a remplacé la clarinette ? C’était fatal. La virtuosité l’inspiration ? Bien sûr. Le bavardage étincelant la rude et nette, et profonde, et désespérée, et joyeuse expérience de vivre ? On devait s’y attendre. »

Ces formules donnent l’impression que son auteur n’a pas bien écouté les chants des Saxophones, qui sont à mon avis beaucoup plus près de ceux de Maldoror que les chants d’une clarinette, fût-elle basse -c’est elle que l’on entend beaucoup aujourd’hui dans le jazz contemporain-.

Le saxophone ténor, par exemple, s’apparente au violoncelle et lui emprunte toute la chair de la musique. Dans un solo d’Albert Ayler on retrouve la carcasse écorchée du b ?uf de Bacon ; c’est une « figure », au sens deleuzien, que l’on ne retrouve que très rarement dans les solos de clarinette. (Sans doute chez Louis Sclavis aujourd’hui).

A ce propos justement, Ph. Sollers tombe - il est loin d’être le seul - dans le piège tendu par tous les contempteurs d’une théorie d’un « Jazz mort », d’un Jazz « répertoire », d’un jazz « muséifié »
(cf. l’actuelle et néanmoins remarquable exposition sur le Jazz au quai Branly(GIF) ).

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Sur Michel YVES-BONNET

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2005, hommage à Julio Cortázar à la maison de l’Amérique latine
Nous avons joué ce soir là une suite composée par nos soins et intitulée : MARELLE

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MARELLE

Compositeur.

Leader/Saxophoniste du Groupe « MYB’UNIT ». (Participation aux soirées estivales du Conseil Général des Alpes-Maritimes, de 1999 à 2003.)

Sideman dans la formation « PALINDROME ».

Co-créateur du duo « ZIGZAG », avec Jean-Philippe MUVIEN.

Co-créateur avec Jean-Philippe MUVIEN du groupe « CHAOSMOS » joue MARELLE.

Discographie : « PALINDROME » C.D. produit par JAZZ PLURIELS octobre 2003.

Animateur « On Jazze en Europe 2. », émission hebdomadaire durant 4 ans (de 1992 à 1996)

Initiateur et organisateur des soirées « hommages » au Centre Culturel « PICAUD » de Cannes : Miles Davis (2002, 1992), Adolphe Sax, inventeur du saxophone (1995), Dizzy Gillespie(1993)

Initiateur de la soirée « hommage à Barney Wilen » au festival de Nice en 1996

Créateur et organisateur des « Rencontres de Jazz à la neige » : de 1980 à 1990, Auron, Font-Romon, Isola 2000.

Auteur d’une histoire du Jazz illustrée intitulée : « JAZZ’N’JAZZ » aux Éditions de l’instant, « Jazz Hot », ouvrage paru en 1987.

Création du Concours de Jazz des Grandes Ecoles à Paris en 1984 et 1985, d’où sont sortis vainqueurs Laurent DE WILDE, les frères MOUTIN, Jean-Michel PILC, Stéphane KOCHOYAN.

Organisateur du festival de Jazz de St Girons, 1984.

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