La question du titre | Fiche technique
Le film | La bande-annonce
Présentation par Claude Lanzmann sur Arte le 20 janvier 2010

Intégralité de la première époque du film mise en ligne le 13-11-13.

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Photogramme du film Shoah

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La question du titre

La question du titre que je donnerais au film se posa à la toute fin de ces douze ans de travail, en avril 1985, quelques semaines seulement avant la première qui eut lieu dans l’immense théâtre de l’Empire, avenue de Wagram, et à laquelle le président de la République, François Mitterrand, assista, on le sait. Pendant toutes ces années, je n’avais pas eu de titre, remettant toujours à plus tard le moment d’y penser sérieusement. « Holocauste », par sa connotation sacrificielle, était irrecevable, il avait en outre déjà été utilisé. La vérité est qu’il n’y avait pas de nom pour ce que je n’osais même pas alors appeler « l’événement ». Par devers-moi et comme en secret, je disais « la Chose ». C’était une façon de nommer l’innommable. Comment aurait-il pu y avoir un nom pour ce qui était absolument sans précédent dans l’histoire des hommes ? Si j’avais pu ne pas nommer mon film, je l’aurais fait. Le mot « Shoah » se révéla à moi une nuit comme une évidence, parce que, n’entendant pas l’hébreu, je n’en comprenais pas le sens, ce qui était encore une façon de ne pas nommer. Mais pour ceux qui parlent l’hébreu, « Shoah » est tout aussi inadéquat. Le terme apparaît dans la Bible à plusieurs reprises. Il signifie « catastrophe », « destruction », « anéantissement », il peut s’agir d’un tremblement de terre, d’un déluge, d’un ouragan. Des rabbins ont arbitrairement décrété après la guerre qu’il désignerait « la Chose ». Pour moi, « Shoah » était un signifiant sans signifié, une profération brève, opaque, un mot impénétrable, infracassable. Quand Georges Cravenne, qui avait pris sur lui l’organisation de la première du film, voulant faire imprimer les bristols d’invitation, me demanda quel était son titre, je répondis : « Shoah ». — Qu’est-ce que cela veut dire ? — Je ne sais pas, cela veut dire "Shoah". — Mais il faut traduire, personne ne comprendra. — C’est personnellement ce que je veux, que personne ne comprenne. » Je me suis battu pour imposer « Shoah » sans savoir que je procédais ainsi à un acte radical de nomination, puisque presque aussitôt le titre du film est devenu, en de nombreuses langues et pas seulement en hébreu, le nom même de l’événement dans son absolu singularité. Le film a été d’emblée éponyme, on s’est mis partout à dire « la Shoah », ce nom a supplanté « Holocauste », « génocide », « Solution finale », j’en passe. Ils sont tous des noms communs. « Shoah » est maintenant un nom propre, le seul donc, et comme tel intraduisible.

Claude Lanzmann, Le lièvre de Patagonie, Gallimard, 2009, p. 525.

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Fiche technique

Réalisation : Claude Lanzmann

Image : Dominique Chapuis, Jimmy Glasberg et William Lubtchansky
Montage : Ziva Postec et Anna Ruiz (pour une des séquences de Treblinka)
Langues : Anglais, Allemand, Hébreu, Polonais, Yiddish, Français
Durée : 613 minutes
États-Unis : 503 minutes / Suède : 544 minutes / Royaume-Uni : 566 minutes
Dates de sortie :
France : avril 1985 / États-Unis : 23 octobre 1985

Distribution :

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« Malgré toutes nos connaissances, l’affreuse expérience restait à distance de nous. Pour la première fois, nous la vivons dans notre tête, notre coeur, notre chair... » Simone de Beauvoir, préface au livre Shoah (Folio)

Abraham Bomba : lui-même
Czeslaw Borowi : lui-même
Paula Biren : elle-même
Itzhak Dugin : lui-même
Pan Filipowicz : lui-même
Pan Falborski : lui-même
Henrik Gawkowski : lui-même
Richard Glazer : lui-même
Jan Karski : lui-même
Filip Müller : lui-même
Pana Pietyra : elle-même
Jan Piwonski : lui-même
Michael Podchlebnik : lui-même
Franz Suchomel : lui-même
Simon Srebnik : lui-même
Rudolf Vrba : lui-même
Motke Zaidl : lui-même
Hanna Zaidl : elle-même

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Un dossier du CNDP (avec un entretien avec Claude Lanzmann).

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Le film

14 séquences extraites de la première partie




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La première époque du film en français

La deuxième époque n’est pas sous-titrée (voir ici).

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C’est dans la deuxième partie du film que Jan Karski apporte son témoignage. Claude Lanzmann évoque ses relations avec Karski dans ses Mémoires : voir ici et Jan Karski.

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Commentaires

  • Shoah
    12 novembre 2013, par A.G.

    Nuit de la Shoah sur Arte.

    « Je n’ai pas plus tôt détaché le glaçon [pour boire], qu’un grand et gros gaillard qui faisait les cent pas dehors vient à moi et me l’arrache brutalement. "Warum ?", dis-je dans mon allemand hésitant. "Hier ist kein warum" [Ici, il n’y a pas de pourquoi]. » (Primo Levi, "Si c’est un homme"). Lire l’article.

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    "Le Dernier des injustes" : Lanzmann, au cœur des ténèbres de la Shoah

    Peut-être, pour comprendre l’importance du Dernier des injustes, le nouveau film de Claude Lanzmann, faut-il partir du commencement, c’est-à-dire de Shoah - « un film inmaîtrisable », écrivait le cinéaste devenu écrivain dans Le Lièvre de Patagonie (Folio, Gallimard, 2009). Afin de lui garder toute sa cohérence, Lanzmann n’utilisa pas, tant s’en faut, tout le « matériel » dont il disposait. Composant une arborescence unique dans l’histoire du cinéma, outre Shoah (1985), quatre autres films sont nés de son tournage, lui aussi inmaîtrisable : Un vivant qui passe (1997), qui décrit la visite du Comité international de la Croix-Rouge à Theresienstadt en juin 1944 après l’action d’embellissement du ghetto mise en œuvre par un certain Benjamin Murmelstein ; Sobibor, 14 octobre 1943, 16 heures (2001), sur le meurtre d’officiers nazis par des déportés juifs, « exemple paradigmatique de la réappropriation de la force et de la violence par les juifs », dit Lanzmann) ; Le Rapport Karski (2010), du nom de ce résistant polonais témoin du ghetto de Varsovie, qui alerta les Alliés dès 1942, Roosevelt en particulier, du génocide perpétré contre les juifs ; Le Dernier des injustes, enfin.

    Cette aventure, on ne sait si Claude Lanzmann estime l’avoir achevée. Film après film, elle ne fait que confirmer ce qu’écrivait l’historien Pierre Vidal-Naquet : « La seule grande œuvre historique française sur le massacre, œuvre assurée de durer et, comme on dit, de rester, n’est pas un livre, mais un film, Shoah, de Claude Lanzmann. » Quatre films plus tard, on peut même affirmer que, mis à part La Destruction des juifs d’Europe, la somme de Raoul Hilberg (éd. Folio, 2010), l’œuvre de Claude Lanzmann n’a, mondialement parlant, aucun équivalent. (Le Monde du 12-11-13) Lire la suite ici.

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  • Shoah
    14 février 2013, par A.G.

    Claude Lanzmann toujours marqué par « Shoah »

    Le cinéaste Claude Lanzmann, qui sera récompensé jeudi d’un Ours d’or d’honneur à la Berlinale pour l’ensemble de son œuvre, estime que cette récompense lui donne raison pour s’être obstiné à faire Shoah, un film dont il pensait qu’il pourrait être « libérateur pour les Allemands ».

    Que représente pour le réalisateur de Shoah cet Ours d’or d’honneur décerné à Berlin ?

    Je vais vous dire : ça me donne raison parce que pendant les douze années du travail sur Shoah, avec des difficultés énormes qui ont fait que j’ai eu souvent l’occasion d’abandonner, une des choses qui m’a poussé à m’obstiner, à m’entêter, c’est que je pensais que Shoah serait un film libérateur pour les Allemands. Je le pensais profondément pendant que je faisais le film. Je pensais que ça aiderait profondément les Allemands à se confronter à ce terrible passé. Il ne faut quand même pas oublier qu’ils sont restés muets pendant de très, très longues années. L’immensité du crime les a bâillonnés, ils ne pouvaient même pas parler de leurs propres souffrances.

    Quel souvenir gardez-vous de la projection de Shoah, ici, en 1986 ?

    Shoah a été présenté dans la section Forum par Ulrich Gregor (historien et critique allemand de cinéma, ndlr) et je me souviens qu’il y a eu trois ou quatre projections de l’intégralité. Les salles étaient bondées et les genoux des gens s’entrechoquaient. C’était très dur pour eux de voir ce film et c’était très dur pour moi de le leur montrer. De temps en temps, quelqu’un se levait, je me disais : "tiens, en voilà un qui part, qui ne peut plus supporter". Pas du tout, il sortait, tirait deux bouffées sur sa cigarette, il rentrait. Après, on avait des discussions qui duraient la nuit entière, avec des jeunes Allemands, c’était formidable. Dans la boîte aux lettres de mon hôtel sur le Kurfürstendamm (la principale artère de Berlin-ouest), il y avait des masses de lettres qu’ils écrivaient spontanément, il y en avait de très belles.

    Comment appréciez-vous le travail de mémoire des Allemands sur leur passé, leur responsabilité ?

    Je le juge très positivement, "die Vergangenheitsbewältigung" (surmonter le passé, ou le travail de mémoire). Je les trouve quand même formidables, projeter après la cérémonie (de remise de l’Ours d’honneur) Sobibor, un film qui montre une révolte des Juifs réussie dans un camp d’extermination, un film dans lequel les Juifs tuent les Allemands, c’est plein de classe, de panache, et presque de fair play. Je trouve que dans l’ensemble, les Allemands ont bien travaillé, plus que les Français, d’une certaine façon.

    Est-ce que vous recevez toujours autant de messages sur Shoah ?

    Shoah est comme une source, chaque fois que le film est montré quelque part, je reçois des lettres souvent très inattendues. Il n’y a pas de ride dans Shoah, le film ne vieillit pas. Il y a un texte inaugural avant la première image, un assez long texte, nécessaire pour que les gens comprennent ce qui va se passer. Je dis : l’action commence de nos jours à Chelmno-sur-Ner, en Pologne. Qu’est-ce que veut dire ce "de nos jours" ? Est-ce 1942, quand ça se passait ? Est-ce que c’est lorsque j’ai écrit ça, après avoir terminé le film ? Est-ce que c’est chaque fois qu’on voit le film ? Je pense que c’est chaque fois qu’on voit le film. Ce "de nos jours", c’est le film qui crée sa propre actualité.

    Crédit : liberation.fr

  • > Shoah
    21 janvier 2010, par A.G.

    La 2ème partie du film de Claude Lanzmann sera diffusé sur Arte le mercredi 27 janvier à 20h35.

    Ceux qui ont vu ou revu la 1ère partie, le mercredi 20, ont pu entendre la présentation de Claude Lanzmann et noter l’évocation qu’il a faite de Jan Karski, l’homme (que l’on verra dans la 2ème partie de Shoah), et de Jan Karski, le roman de Yannick Haenel. Lanzmann a révélé que ce que Haenel avait "inventé" dans la 3ème partie de son roman (la plus controversée), Jan Karski le lui avait déjà dit en 1978. Et Lanzmann d’ajouter : « Jan Karski le dira lui-même, ce sera en mars sur Arte ».

    A suivre donc...

  • Shoah
    23 mars 2009, par A.G.
    Dans son livre Le Lièvre de Patagonie, Claude Lanzmann revient très longuement (chap. XVIII à XXI) sur la réalisation de son film. Dans le dernier chapitre il s’explique sur la question du titre, " un acte radical de nomination ".