Sur la culture d’Etat et le Spectacle
Des intermittents du spectacle au spectacle en continu


« On va faire de la culture un des éléments pour lutter
contre la crise »

Nicolas Sarkozy, janvier 2009

(JPEG) (GIF) ...C’était à l’occasion de l’annonce de la création du « Conseil de la création artistique » !
Il sera présidé par le chef de l’État et la ministre de la Culture Christine Albanel. Le producteur et fondateur des cinémas MK2, Marin Karmitz, en sera le grand animateur. Il s’agit de soutenir la création et de "recentrer les aides sur l’excellence artistique", car "notre politique souffre d’un empilement de subventions" (sic).

Si je comprends bien, pour lutter contre l’empilement de subventions, on empile un nouveau machin au dessus du ministère de la culture ! Merveilleuse France ! S’ouvre, un nouveau chapitre du futur troisième tome de Chronique du règne de Nicolas Ier par Patrick Rambaud.

Lors d’un entretien de mars 2008 avec Fanny Jaffray pour nonfiction.fr, Philippe Sollers, nous disait ce qu’il en pense !

Sur la culture d’Etat

nonfiction.fr : L’État n’aurait-il pas un rôle à jouer dans l’encouragement ? Que faire pour encourager la culture ?

Philippe Sollers : La décourager, systématiquement.

Les artistes d’État sont une calamité publique, et tout le souligne. La culture d’État est la pire chose qui puisse exister ; on en a vu les conséquences dans les régimes totalitaires, mais on peut faire du totalitarisme soft où vous avez des gens sans aucun talent qui sont encouragés au nom de l’esprit démocratique.

Je publie un livre insolite sur l’amitié entre De Gaulle et Malraux. C’est passionnant. Les rapports entre De Gaulle et Malraux sont beaucoup plus intéressants qu’entre Sarkozy et Albanel : nous vivons actuellement, même plus une décadence, mot du XIXe siècle, mais une déliquescence, comme le sucre déliquescent dans l’eau.



nonfiction.fr : Que faut-il faire pour favoriser la culture ?

Philippe Sollers : Il "faut" rien ! Il est souhaitable que des individus "athées de la société" surgissent pour leur propre compte. Picasso n’a pas été souhaité. Joyce ? Illisible. D’où vient l’idée folle que les artistes seraient attendus par la société, c’est le contraire qui se passe à chaque coup, c’est la stupeur, la surprise. Si ! c’est une idée totalitaire.

Prenez le duc de Saint Simon : huit volumes en Péiade. Magnifique. On n’a jamais écrit un français aussi énergique, aussi électrique, aussi beau. Il veut écrire "la vérité à la lumière du Saint Esprit", rien que ça. Vous allez au dictionnaire, vous voyez : "écrivain français". Vous lui auriez dit qu’il était écrivain, il vous aurait ri au nez. À Rimbaud : "vous êtes un poète français". Il vous aurait ri au nez. Et tout comme ça : Picasso, Bacon, ne sont jamais attendus par la société.



nonfiction.fr : Ce n’est plus possible d’avoir un Malraux au ministère de la Culture ?

Philippe Sollers : Il faudrait encore qu’il y en ait un qui accepte, et puis il serait paralysé immédiatement. La culture d’État a fait son temps, des individus doivent surgir à leurs risques et périls et imposer leur création. Et ça aura lieu, quand l’anesthésie générale va s’effondrer. Ça a eu lieu : la preuve, je suis là. _

Sur le Spectacle et l’image

nonfiction.fr : Vous avez beaucoup dénoncé l’importance du spectacle et de l’image ? Pourquoi ?

Philippe Sollers : Vous êtes scotché à l’imagerie donc votre corps est peu à peu exproprié de ses autres sens. C’est ce que cherche le système. C’est une forme suprêmement insidieuse de tyrannie. C’est l’annihilation de la possibilité de lecture qui est la chose principale (La Guerre du goût, Éloge de l’infini tous mes essais ne parlent que de ça). Voltaire avait déjà un peu vu cela. Bien sûr. Dès que la possibilité de lecture est atrophiée, vous avez impossibilité des comparaisons, des critiques, impossibilité aussi d’étudier l’histoire. Vous avez des esclaves qui sont dans la "servitude volontaire" et qui ne demandent qu’à s’affoler dans les lieux de pouvoir, là où ça peut leur permettre de vivre - c’est beaucoup dire - de survivre.

La dictature est une des formes de l’expropriation des corps, substances extraordinairement délicates et fines qui doivent en principe utiliser leur cinq sens. Si vous êtes tout le temps rivé à l’image, vous ne touchez plus rien, vous n’entendez plus rien, à la limite vous ne voyez plus rien : vous ne voyez même plus les fleurs qui sont là : la nature, autrement dit.

Ça a des conséquences directionnelles extrêmement importantes : y compris l’éradication de l’érotisme, très importante. À cause de la marchandisation des corps : "fleur bleue" et porno. Houellebecq et Beigbeder étaient à Moscou, ils ont fini dans une boîte et ils ont dit ça : les Russes sont épatantes parce qu’elles peuvent être à la fois fleur bleue et pornographes, vous voyez ? voilà. C’est nouveau.

Pour savoir écrire, il faut savoir lire. Mais pour savoir lire, il faut savoir vivre. Donc ce qui est visé, c’est l’impossibilité d’apprendre quelque chose de la vie elle-même. La littérature doit vous apprendre à lire, c’est là pour ça. La question est d’ordre métaphysique. C’est la simplification du langage, la stéréotypie. L’évacuation des mots, l’évacuation des nuances, la dictature de la communication, qui n’a rien à voir avec l’art. La littérature ce n’est pas de la comm’. Vous savez c’est comme quand on demande : c’est du rédactionnel ou de la publicité ? De plus en plus, il faut que ce soit simple, direct, compréhensible. C’est l’influence du cinéma. À la foire de Francfort, on demande immédiatement : quels sont les films qui peuvent être adaptés ? Houellebecq et Beigbeder sont bien gentils, mais s’ils pensent directement au cinéma, c’est la déviation d’auteurs qui n’ont pas confiance dans leur langage, c’est profond, c’est très grave.

nonfiction.fr : Cette perte de confiance ne touche-t-elle pas tous les arts ?

Philippe Sollers : La crise est générale. L’art dit contemporain est de la bouillie. C’est très visible.

"L’affairement culturel" est très flagrant dans les arts plastiques.

Propos recueillis par Fanny Jaffray, le 10 mars 2008.
dans le cadre du Salon du livre
nonfiction.fr



(GIF) Marin Karmitz : "La culture a disparu du champ politique"

LE MONDE | 14.01.09

(JPEG) ous allez animer un conseil pour la création artistique, présidé par Nicolas Sarkozy. Quel est son rôle ?

Marin Karmitz : Cette structure part d’un constat : la culture a disparu du champ politique. Depuis De Gaulle et Malraux, puis Mitterrand et Lang, elle n’est plus au c ?ur de la politique. Or, depuis le début des années 1990, les données de la création culturelle ont changé : la révolution numérique, la mondialisation et maintenant la crise économique ont bouleversé le paysage. Avec des professionnels, je veux proposer des solutions pour que la création redevienne un élément de l’imaginaire, du rêve, de la cohésion sociale, qu’elle redonne un mouvement à la société.

Quelles disciplines culturelles entendez-vous couvrir ?

(JPEG)

Toutes, à l’exception du patrimoine. Je veux d’abord faire un bilan des blocages. Puis proposer des solutions pour redonner de la mobilité. Les structures lourdes ont prévalu jusqu’à présent. Il faut inventer des dispositifs plus légers, utilisables par tous.

Par exemple ?

Après La Graine et le mulet, Abdellatif Kechiche a voulu garder la péniche qu’il avait utilisée pour le film et l’installer devant la barre de HLM où il avait tourné L’Esquive. Son objectif était d’y créer une école de cinéma pour les jeunes des cités dont il aurait été le professeur. Cela n’a pas été possible.

Qui sera dans le conseil ?

J’ai le pouvoir de le composer. J’ai déjà obtenu l’accord de pas mal de personnes, des professionnels qui ont une pratique que je qualifierais de "différente". J’annoncerai l’équipe d’une quinzaine de personnes sans doute dans une dizaine de jours.

Quand rendrez-vous votre rapport ?

Nous ne rendrons pas de rapport. Ce conseil fera des propositions régulièrement car, et c’est essentiel à mes yeux, ce sera une structure pérenne. Et, autre élément important, même si la ministre de la culture y est évidemment présente, le conseil est directement en lien avec le président de la République. Il ne peut y avoir de véritable politique culturelle, porteuse d’un projet de société, si elle n’est pas directement soutenue par le président.

Pourquoi avoir accepté cette fonction ?

Je réfléchis à ces questions depuis des années. J’ai présidé la commission culture, compétitivité et cohésion sociale du XIe plan à la demande de Pierre Bérégovoy et Jacques Lang. J’ai présidé le château d’Oiron, je préside la chambre philharmonique dirigée par le chef d’orchestre Emmanuel Krivine... Je ne m’intéresse pas qu’au cinéma. Mais jusqu’ici, j’avais l’impression de ne pas avoir les moyens de faire aboutir mes idées. Là, j’espère les avoir.

Le monde culturel risque d’être choqué qu’un conseil de la création soit présidé par le président de la République.

Est-ce qu’à l’époque de De Gaulle, il aurait été terrorisé ? Est-ce qu’il a été terrorisé par Mitterrand ? Moi, j’ai commencé à être très inquiet quand Mitterrand a invité Berlusconi à lancer en France la première télévision privée. Et terrorisé quand la culture a disparu des préoccupations des politiques.

Propos recueillis par Nathaniel Herzberg

oOo

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(GIF) Patrick Rambaud - Chronique de Nicolas Ier

(GIF) Goscinny-Uderzo - Asterix gladiateur

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Commentaires

  • Sur la culture d’Etat et le Spectacle
    3 février 2009, par A.G.

    Mode d’emploi du détournement

    « De tels procédés parodiques ont été souvent employés pour obtenir des effets comiques. » Guy Debord

    Comment l’éviter ?

    (JPEG)

    Cette affiche du film de 1971 du "gauchiste" Marin Karmitz — qui pétitionnait encore il y a peu contre la réforme de l’audiovisuel et déclarait ce matin même sur France Culture que « Sarkozy a sauvé la télévision publique » — est-elle un cri, un appel qu’il faut savoir entendre aujourd’hui ?

    De son côté Sollers disait sur France Inter le 30 janvier :

    « Nicolas Sarkozy est un excellent "communicateur", comme on dit, il sait très bien agir pour embêter la gauche ! J’ai reçu une invitation pour me rendre à la cérémonie en question [la mise en place du "Conseil de la création", hier, lundi 2 février, à l’Elysée] et, comme j’ai autre chose à faire, je m’invente "absent". »

    C’est dans la partie 4 de l’entretien.