Philippe Sollers, à contre-courant, et de façon constante s’est toujours fait l’apôtre du bonheur. Déjà dans Portrait du Joueur (1991), on pouvait lire : « Le bonheur ? Est-ce que j’oserai aller jusque là ? Pousser la provocation à ce point ? Mais oui... ». Et La biographie que lui a consacré Gérard de Cortanze, n’est-elle pas sous-titrée : Philippe Sollers ou la volonté du bonheur ? Et ce constat de Jean d’Ormesson : « Je suis le seul dans le roman contemporain, avec Philippe Sollers, à occuper le créneau du bonheur. Du coup on me prend pour un écrivain léger. »

Dans ce numéro double du Nouvel Observateur avec un dossier « A la poursuite du bonheur » N° 2303-2304 du 24 décembre 2008, Philippe Sollers a naturellement été sollicité. Voici une nouvelle variation sur le thème :

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"Vénus et Adonis" d’Antonio Canova
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Dieu est mort, c’est entendu. Mais il a eu lieu. Et le paradis aussi. Et même si cette histoire est presque totalement oubliée, des éclairs peuvent nous parvenir encore dans nos vies encombrées et moroses.

Dans mon roman qui va paraître en janvier, « les Voyageurs du Temps », le narrateur se retrouve dans l’église Saint-Thomas-d’Aquin, dans le 7e arrondissement de Paris. Tout est triste, abandonné, gris, sans espoir. Il a alors l’idée baroque de convoquer saint Thomas lui-même, tel qu’il apparaît dans le « Paradis » de Dante. Petit coup de folie parmi d’autres, mais montage éclairant.
L’enfer existe, nous en avons eu, et nous en avons encore les preuves massives. Dieu est mort, il se survit comme il peut, le malheur et la misère débordent dans toute la littérature, seul Samuel Beckett nous fait signe, parfois, depuis une corniche du « Purgatoire » du même Dante, mais enfin qui oserait aujourd’hui maintenir l’hypothèse d’un paradis ? D’un bonheur parfait ? D’un amour qui ne serait que Lumière ? D’une compréhension absolue ? Personne, ou alors quelqu’un de complètement cinglé.
Cela dit, figurez-vous, Dieu a eu lieu, le paradis a eu lieu, et même si toute cette histoire est presque totalement oubliée, niée, occultée, censurée, des éclairs peuvent nous parvenir encore dans nos vies encombrées et moroses. C’est Rimbaud, par exemple, nous disant qu’il a fait « la magique étude du bonheur ». C’est Joyce, c’est Beckett, tous deux fascinés par Dante. Ici, il faut franchir la représentation devenue rengaine : « dantesque » veut dire infernal et jamais paradisiaque. Le paradis, en somme, est trop difficile. Le bonheur est difficile, le vrai, pas ses ersatz.

On vous parle beaucoup, et mal, du retour des religions, ou encore des mystiques. Mais le voyage de Dante, lui, est initiatique, il se veut, et il est, progression vers la connaissance (c’est-à-dire la gnose). C’est une expérience historique et physique, une exploration des racines du temps. Le 14 avril 1300, soudain, est plus proche de nous que la confusion mondialisée du début du XXIe siècle. Au lendemain de tant de catastrophes, le bonheur du paradis est une idée neuve sur la planète. On ne veut pas le savoir ? On préfère ses petits enfers ? Dante ne mérite ni le Nobel ni le Goncourt ?
N’empêche que depuis que j’ai ouvert « la Divine Comédie », elle ne me lâche plus, elle se récite en moi, elle revient sans cesse, elle est là, ici, maintenant, dans un présent perpétuel. Il suffit d’écouter. Quelle musique !


Une aventure pour happy few
Encore une fois, il ne s’agit pas (ou du moins pas seulement) de religion ou de mystique, mais de connaissance. Il est possible de voir l’enfer, de circuler dans le purgatoire, d’accéder au paradis bienheureux. De même que la gnose distingue les « hyliques » (pesants de matière), les « psychiques » (péniblement subjectifs) et les « pneumatiques » (souffles légers), les trois états décrits par Dante sont parfaitement observables dans la vie quotidienne, sauf le dernier, qui semble avoir disparu avec la science et ses conséquences. Nous savons que nous ne rencontrerons pas les anges ni les élus dans le cosmos, mais il s’agit ici d’une expérience intérieure, d’un royaume auquel, en réalité, nous nous refusons par paresse, ignorance, résignation, avidité immédiate ou servilité volontaire. Mallarmé, prince des nihilistes, disait que la destruction avait été sa Béatrice (formule curieusement reprise par Debord). On voit là qu’il n’a pas jugé bon (comme tant d’autres) de lire vraiment le « Paradis » de Dante, pas plus qu’« Une saison en enfer » de Rimbaud. Béatrice, comme son nom même l’indique, est une splendide métaphore de la puissance érotique de la poésie. C’est l’amour sous sa forme non pas éthérée (comme on veut le croire) mais brûlante. Il s’agit, dit Dante, de « transhumaner » (trasumanar). Nous sommes humains, trop humains, il faut aller plus loin, avec des yeux de soleil tout en comprenant ce qui arrive. Bref, l’absolutisation du bonheur consiste à changer de corps au fur et à mesure que le désir et la connaissance augmentent. C’est vertigineux ? Eh oui, et Stendhal, qui paraît si loin de Dante, l’a dit et répété : c’est une aventure pour « happy few ». L’Enfer est très démocratique, l’absence d’amour et de lumière aussi. Le Paradis a donc mauvaise réputation, et j’ai même entendu beaucoup d’imbéciles (toujours très XIXe siècle) me dire que l’Enfer était plus « intéressant ». Chacun ses goûts, et bonne chance.

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Le Paradis est embrasé, l’Enfer de plus en plus glacé. On est paradisiaque avec du feu, de la musique, de la danse, de la vitesse, des métamorphoses, dans « ce qui n’est pas démontré mais se sait de soi-même ». Voici des guirlandes et des farandoles, une joie qui s’accroît, des choeurs, des chants, des joyaux. C’est ici « le séjour où la joie s’éternise », et quelle plus belle définition du bonheur ? Dans le malheur, le temps pèse et ne passe pas, dans le bonheur chaque heure en vaut mille. Autrement dit, « l’esprit est clair au ciel, il est fumeux sur terre ». L’allégresse est telle que tout ce que l’expérimentateur voit lui semble être un « sourire de l’univers ». N’oublions pas que c’est Béatrice qui est venue chercher Dante (pour son salut) et que, donc, la réciprocité amoureuse est ici complète (événement rarissime). Il y a donc « la triste existence des mortels » et un monde d’« heureuse ivresse ». Point clé : l’amour vient après l’acte intellectuel. Intellect d’abord, effusion amoureuse ensuite. La connaissance, ici, produit, par émanation, la lumière et l’amour.
Avec une grande précision, Dante décrit comment son nouveau corps amoureux fonctionne. Il a vu, en Enfer, comment les corps sont condamnés à une répétition de plus en plus pétrifiée. Exemple : il voit, au Paradis, un fleuve éclatant de splendeur coulant entre deux rives émaillées de fleurs. Des étincelles butinent ces fleurs (anges, élus) et en ressortent comme « ivres de parfum ». Il va boire, et là, instantanément, le fleuve devient une surface ronde, un lac. Et voici un amphithéâtre, une rose immense, diaprée de pétales sans nombre. Dante insiste beaucoup sur la multiplicité, la prolifération infinie des visages de flammes aux ailes d’or. Le Paradis est multiple tout en restant unique en un point. La reine de cette rose est la Vierge Marie, dont saint Bernard, au chant 33, prononce l’éloge : « Vierge mère, fille de ton fils/Terme fixe d’un éternel dessein. » Oui, vous avez bien lu : une mère est devenue la fille de son fils, le Paradis est, à mots couverts, une apologie de l’inceste. Un homme, sur terre, peut-il devenir le père de sa mère ? Ca se saurait. Début de la Comédie, fin de la Tragédie. Comédie veut dire fin heureuse, le contraire du cinéma courant, quoi.
Au passage, je signale, puisque cette indication n’est jamais remarquée, que Béatrice, dans l’Empyrée, siège au troisième rang, dans l’escalier des Juives, entre Rachel et Sarah. C’est extraordinairement audacieux, de même que la conciliation entre l’Ancien et le Nouveau Testament qui a produit (et qui continue de produire) tant de controverses et de drames. Quoi qu’il en soit, dans le royaume, on ne connaît « ni soif, ni tristesse, ni faim ».


Coup de foudre
Un ventre féminin a engendré une fleur qui mène à « l’ultime salut », c’est-à-dire ni plus ni moins à la sortie des « brouillards de la mortalité ». Dante mourra, bien sûr, mais il est ici ressuscité sur place (autre allusion gnostique). Il va vers le « plaisir suprême ». Pendant qu’il dit, il jouit. Là, nous devons comprendre que l’enfer et la damnation, dès ici-bas, est le non- accès à la poésie comme telle.
Misère du langage, misère des tristes mortels. C’est l’ennui, l’argent, le bavardage, le mensonge, le ratage sexuel, la contrainte, l’exploitation, la vanité angoissée, l’illusion. La grande poésie, elle, transforme la vie, elle pense plus que la philosophie. Dante, musicien de la pensée, a trouvé, comme le dit Rimbaud de lui-même, la « clé de l’amour ». L’admirable Spinoza, spécialiste éthique du bonheur véridique, dit que Dieu s’aime d’un amour intellectuel infini. Dante, parlant de la Trinité, évoque une Lumière qui seule se comprend, et, comprise d’elle-même, s’aime et se sourit. En réalité, personne ne veut du paradis parce qu’il est gratuit. La joie, le bonheur, l’amour sont gratuits. Un amour qui n’est pas gratuit n’est pas de l’amour. C’est la raison pour laquelle le bonheur réel ne peut être que farouchement clandestin dans un monde livré au calcul. Dante, dans sa jeunesse, a commencé par un coup de foudre, il termine sa « Comédie » par une fulguration illuminante. Maintenant, si la proposition « L’amour meut le soleil et les autres étoiles » vous est indifférente, ou si vous préférez, à ce sujet, hausser les épaules ou ricaner, libre à vous. Ce n’est ici que la réaction d’un petit fini qui a peur de l’infini. Le bonheur fait peur, il est très lourd à porter et à vivre. Il passe même pour une imbécillité, alors qu’il est la raison et l’intelligence mêmes. Comme l’a dit un excellent auteur, en renversant une proposition courante : « Pour vivre cachés, vivons heureux ». Le bonheur rend invisible. C’est la grâce qu’il faut se souhaiter. _

Philippe Sollers
Le Nouvel Observateur N° 2303-2304 du 24 décembre 2008 _

Voir aussi sur pileface :
(GIF) La provocation du bonheur
(GIF) Et aussi sur le bonheur



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