Insula Rhéa (I)
Le roman de l’été


Extraits de Philippe Sollers, Vérités Légendes par Gérard de Cortanze - Editions du Chêne, 2001
sauf mention contraire, en particulier l’extrait ci-après du Point, Spécial été sur les maisons des célébrités dans l’Île de Ré qui a été le déclic pour fouiller ce lieu fondateur de Sollers, attaché à son adolescence . « L’eau, la mer, le port. C’est une affaire de famille. L’eau, la mer, le port : ça appartient au roman généalogique, nous dit G. de Cortanze qui poursuit : Dans Portrait du Joueur, Sollers explique l’importance du Manoeuvrier ou essai sur la théorie et la pratique Des Mouvements Du Navire Et Des Evolutions Navales. Ce livre, tranches de cuir vert, lettres d’or, reliures superbes [...] a été écrit par M. Boudé de Villehuet, Officier des vaisseaux de la Compagnie des Indes. C’est le livre de l’ancêtre, « ça appartient au passé légendaire de la famille ». A l’intérieur, des notes à l’encre noire que le temps a rendues rouge-brun. L’écriture est celle de Paul-Philippe Rey, le père de Louis l’escrimeur champion du monde. L’arrière-grand-père maternel, le marin, celui dont les parents ont acheté la maison dans l’île de ré. »

...

« Le refuge idyllique de Philippe Sollers »

(titre Le Point dans son spécial Eté)

L’écrivain assure que c’est à Ars-en-Ré qu’il sera enterré. C’est dans sa maison du Martray - le centre et l’endroit le plus étroit de l’île - que Philippe Sollers écrit la plupart de ses livres. Il y vient pratiquement chaque année, de Pâques à fin mai puis un mois l’été. Il sort peu. Déguster un plateau au Bistrot de Bernard ou prendre un café en lisant son journal sur le port d’Ars, guère plus. Belle maison à étage avec piscine et jardin ouvert sur le marais du Fier, la demeure appartient depuis des dizaines d’années à la famille de Philippe Sollers. Il y est revenu quelques années après la guerre à l’adolescence, et entretient depuis, une liaison presque fusionnelle avec la bâtisse et le paysage unique qui l’entoure. »

Le Point 1873, 7 août 2008

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Note :

1. C’est vrai que Sollers y écrit mais dire qu’il y écrit « la plupart de ses livres » est exagéré. Il a écrit aussi beaucoup à Venise et quelques années à New York...

2. Concernant la notation « l’écrivain assure que c’est à Ars-en-Ré qu’il sera enterré », il s’en est expliqué plusieurs fois, voir l’article « Le carré des Anglais » :

2. Même s’il en est le point de départ, ce n’est pas le côté people qui nourrit ce roman de l’été mais la Ré, centrale et fondatrice pour l’adolescent Philippe Joyaux et ensuite l’écrivain Philippe Sollers

oOo

Insula Rhéa

« Le seul mot de liberté est tout ce qui m’exalte
encore. Je le crois propre à entretenir
indéfiniment le vieux fantasme humain »
André Breton, Manifeste du surréalisme

En exergue du long chapitre « Insula Rhéa » du livre de Gérard de Cortanze.

L’Insula Rhéa, du nom de la déesse romaine. Image de l’abondance, dans les pêches et dans les chasses, dans les bois défrichés pour cultiver les vignes, dans les pertuis vierges. [...] L’endroit choisi par l’ancêtre marin est bien particulier. Une écluse, l’eau qui monte et qui descend, un lac intérieur. Non pas à Ars même, mais au Martray. Au siècle dernier, la ville d’Ars n’était guère à l’honneur, misère, pauvreté, tels étaient les mots qui la qualifiaient. Deux mille habitants en 1876, huit cent cinquante-quatre en 1946. Le phylloxéra avait attaqué les vignes, le gemme avait ruiné les sauniers, et ne semblaient plus habiter l’île que les bagnards de l’ancienne citadelle de Saint-Martin. Mais le hameau du Martray résistait : canards, pêche, acacias, écluse ... Ars avec son clocher gothique blanc et noir servant d’amer.

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Ré, matrice de l’homme et l’écrivain

Île de ré 1958, Philippe Sollers y écrit son premier roman Une curieuse solitude. « Il faut écrire comme la musique joue, comme la peinture peint, comme la sculpture sculpte, comme la danse danse. Ce qui veut dire : comme la parole parole parle, et comme l’écriture, si elle est libre, écrit. »
(Les Passions fixes de Francis Bacon)

« Je ne me sens bien qu’auprès de l’eau, près de l’eau, au bord de l’eau. Et entouré d’oiseaux, c’est important .. mouettes, goélands, hérons, aigrettes. Dans l’île de Ré, je suis à la limite d’une réserve d’oiseaux. Voilà. C’est un mouvement continuel. Le mien.  »

Avant de parler de Ré, quelques phrases extraites de nos entretiens : « J’ai fait beaucoup de bateau à voile, vers l’âge de quatorze ans, dans l’île de Ré. On avait un bateau qu’on appelait Casavent, du nom du constructeur local, ainsi qu’un bateau à moteur pour la pêche qui venait de mon grand-père. Je restais très prudent, presque craintif ; je nageais mal et n’avais pas envie d’être jeté à l’eau. Enfin, ce sont de bons souvenirs ... Aujourd’hui l’idée même de rester plus de deux jours sur un bateau me terroriserait. Ça m’ennuierait profondément. Ce serait du temps perdu, je ne pourrais même pas écrire. Et puis merde, je laisserais tout tomber très vite !  » Et ceci, qui vient du Coeur Absolu : « On retourne sans cesse dans l’eau comme pour laisser l’empreinte de nos corps dans les vagues. Si on pouvait se laisser là, invisibles ... Elles plongent, elles se replongent. .. » Mauriac avait ce qu’il appelait sa « querencia ». Et Philippe Sollers ? La réponse est dans un numéro de la revue Lire, publié en 1985. Elle nous intéresse vivement : « Oui, l’île de Ré. Dans un endroit très isolé, dans l’océan pratiquement. J’aime l’eau. Des vignes, non. Des Landes, non. La campagne, non. Mais des ports. De l’eau, de l’eau, de l’eau. L’idée qu’on peut s’embarquer, partir. »

Ré, donc. L’île en soi. Bateau tourné vers l’Amérique. Île du sel. Île frappée par des vagues de cristal. Île brève, sans relief. « Voilà Ré, écrit Philippe Sollers dans un texte magique qu’il lui consacra en 1983, île de partout et de nulle part, comme l’embarcation de la fiction même. » Et ceci, dans Un amour américain : « Je suis depuis deux jours dans la maison au bord de l’eau, et c’est comme si j’étais là depuis un mois. À peine arrivé tout s’efface, Paris, les rues, les voitures, les gens, les bavardages, les soucis, les grimaces, les nouvelles du jour, la télévision ; les journaux. Je me mets au silence, et le silence grandit vite vers l’océan. Je suis seul, j’entends le cri espacé des mouettes. La marée est haute, pas de vent. » Je ne sais pas pourquoi, les pages que Philippe Sollers consacre, dans ses livres, à l’île de Ré me font penser à Rousseau. Pas n’importe lequel, celui des Rêveries du promeneur solitaire, quand assis, au bord du lac sur la grève, il fixe le bruit des vagues et l’agitation de l’eau, dont le flux et le reflux suffisent « pour lui faire sentir avec plaisir son existence, sans prendre la peine de penser ». Île chérie, sur laquelle repose une maison familiale qui fut rasée par les Allemands pendant la guerre, en 1942. Reconstruite des années plus tard, elle servira de base de repli à la famille après que l’usine de Talence aura fait faillite. Cette destruction de la maison joue un rôle essentiel dans la « construction » de Philippe Sollers - une blessure jamais refermée : « Nous les Diamant, on a d’abord été détruits par les Allemands, à Ré. Ça gênait, paraît-il, leurs canons surveillant le large. Leurs tourelles pointées sur les marées. Tout y est passé : les maisons, les arbres... Je revois Lena pleurer silencieusement dans les herbes folles, murmurant, comme ça, les dents serrées : "les acacias, les acacias... " » (Portrait du Joueur). Un rappel : vingt ans après, ce sera au tour du domaine de Talence d’être lui aussi rasé, lors de la faillite de l’usine, pour céder la place à un Suma. « Ce drame a été vécu par la famille de façon assez lointaine. Nous étions en pleine guerre, les véritables problèmes du moment étaient plutôt liés à l’approvisionnement de topinambours ... Et puis, notre grand-père a encore ses chevaux de course. Il possède une maison à Bègles où nous allons le dimanche. Vers lafin de la guerre, nous partons vivre à la campagne - un an et demi à Cayac, où nous avons loué une maison. Nous avions aussi une autre propriété à Créon, entourée de vignes. Donc, c’est cela, Ré nous paraît à ce moment assez loin. Ma mère était, elle, très affectée, c’était la maison de son enfance ... Heureusement pour elle, les gens du village ont été extraordinaires, ils ont soigneusement conservé tous les meubles, les objets, rien n’a été volé. Mais enfin, oui, tout avait été rasé, la maison gênait la batterie côtière allemande, et se trouvait, paraît-il, à un endroit stratégique ...  »

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A suivre...



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Commentaires

  • > Jeux d’eau dans le marigot politico-littéraire
    1er octobre 2011, par V.K.

    Ces deux dessins adressés par Benoît Monneret :


    baignade de Sollers
    ZOOM, cliquer l’image

    Sous titrage pileface : _ Ph. Sollers, Île de Ré, années Mao. _ ...Il apprend le chinois, ...et s’entraîne pour rivaliser avec le grand timonier lors de son prochain voyage en Chine de 1974.

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    Mao nageant dans le Yantze

    (En juillet 1966, en pleine Révolution culturelle, le président Mao, âgé alors de 73 ans, avait nagé dans le Yangtze, longuement et par un fort courant. Selon les informations officielles, Mao aurait nagé 30 li, ce qui représente environ 15 kilomètres en une heure - et sans malaise vagal ! Mao savait aussi se mettre en scène pour faire diversion : une démonstration de force utilisée ensuite par la propagande dans sa lutte contre ses adversaires politiques. Ce moment légendaire est rappelé lors des croisières que l’on peut faire de nos jours sur le Yangtze.)

    Et celui-ci :

    Requins spirale (JPEG)

    Requins spirale

    Le site de Benoît Monneret

  • Insula Rhéa (I)
    11 septembre 2008, par A.G.

    A la recherche d’un petit camion perdu

    Mon plus vieux souvenir de l’île de Ré remonte à la toute petite enfance. J’ai deux-trois ans. Nous sommes juste avant la guerre. Je suis avec ma mère sur la plage du Martray. Je ressens encore la puissance de la marée. Encore aujourd’hui, ce qui m’intéresse dans l’Océan, c’est la marée. Ce jour- là, j’ai perdu un petit camion. Il me manque toujours... _ Je suis quelqu’un d’absolument singulier dans cette île. Ma famille y a une maison depuis près de deux siècles. Je suis tout sauf un Parisien qui vient à l’île de Ré. C’est toute une histoire familiale. Le lieu, Le Martray, à droite les marais salants, le commencement de la réserve d’oiseaux. C’est un endroit très protégé, très isolé qu’un arrière-arrière-grand-père - ça se perd dans la généalogie - avait choisi pour se retirer. C’était un marin au long cours. Il y a vu un lieu de pêche et de chasse. Il a eu un coup d’oeil stratégique. Ceux qui pensent que l’île de Ré c’est le nouveau Saint-Tropez me font rire doucement. _ Autrefois, Le Martray était un genre de hameau. En 1942, les Allemands qui occupaient la région ont trouvé qu’il gênait leur tir d’artillerie. Alors ils l’ont entièrement rasé. Les paysans ont été admirables. Ils ont sauvé ce qu’ils ont pu, quelques meubles, une armoire... Ils nous ont tout rendu à la Libération. La maison a été reconstruite. C’est ma mère qui a veillé aux travaux. Mais la perte la plus considérable reste les arbres. Je serai enterré au cimetière d’Ars-en-Ré. Au fond, à gauche, il y a un carré qui est très bien. C’est à côté des corps non réclamés. Pendant que les Allemands rasaient ma maison, des pilotes, des mitrailleurs, des jeunes gens de vingt-deux ans, Néo-Zélandais, Australiens, Anglais... sont morts pour me libérer. Ils sont enterrés là. Pour moi, c’est très important. Ca m’enchante de savoir que je serai avec eux. Ma famille à Bordeaux était très anglophile. Dans la tradition familiale, on disait : « Les Anglais ont toujours raison. » Ces fous de nazis croyaient pouvoir murer l’Atlantique. Mais les Anglais ont eu raison. _ Mon emploi du temps : je me lève très tôt pour écrire, je vais parfois prendre un café, j’achète mes journaux et puis je rentre. Je ne fréquente personne. Sauf l’an dernier, Julia Kristeva et moi avons donné une petite fête pour nos quarante ans de mariage. Sinon, l’Océan, la marée. C’est ici que j’écris le mieux. Avec des moments de solitude. J’ouvre mes volets, je vois les goélands et les mouettes rieuses. C’est l’oeil du marin d’autrefois. Le soleil se couche du côté du phare des Baleines. On a l’impression d’être en bateau. C’est paradisiaque. C’est l’île de Ré.

    Philippe Sollers, Le Nouvel Obs du 17 juillet 2008.