Les emprunts de Sollers aux Poésies de Lautréamont
Les preuves



(PNG) Mémoires, le premier livre de Debord :[...] « Je voulais parler la belle langue de mon siècle », énonce la dernière phrase sur l’ultime page. [...] La « belle langue » qu’évoque Debord est une langue insurrectionnelle. Elle repose sur une pratique systématique du « détournement », sur ce que Lautréamont appelait le « plagiat  ». «  Qu’on ne dise pas que je n’ai rien dit de nouveau ; la disposition des matières est nouvelle », plaide le texte en détournant du Pascal. Pas une phrase, en effet, qui ne soit d’emprunt.(PNG)

François Meyronnis,
Le Monde du 18.06.04

Nous présentons, ci-après, l’analyse d’un texte de Sollers "révélant" à la manière des révélateurs d’empreintes - les emprunts, cités ou non, aux Poésies d’Isidore Ducasse (en rouge). Avec lien sur le paragraphe correspondant (numérotation pileface).

Un classique inconnu : Isidore Ducasse

(GIF) A propos de Lautréamont
(PNG) Vous savez, j’avais fait le pari de citer intégralement les Poésies de Lautréamont dans mes propres livres. C’est maintenant chose faite, et cela passe très bien.(PNG)
Philippe Sollers
Entretien avec la revue Pylône, Bruxelles, 2 décembre 2003 dans le cadre de la série « Ecrire, éditer en Europe ». Article repris dans L’Infini N°92, automne 2005.

(PNG) Quelle bonne idée d’avoir réédité les Poésies d’Isidore Ducasse comme elles doivent l’être, c’est-à-dire sous son nom , et non pas en éternel appendice rectificatif de Lautréamont et des Chants de Maldoror ! Quelle bonne et vicieuse idée, et quelle démonstration que cela n’intéresse pratiquement personne ! Vous connaissez l’un des plus grands penseurs et écrivains français, Isidore Ducasse ? Qui ? Pardon ?

On peut considérer comme prouvé que ce livre de logique pure est secrètement fait pour six ou sept (maximum) individus par siècle : " Le théorème est railleur de sa nature, il n’est pas indécent. " (II-104) A qui vais-je conseiller, donc, ce petit recueil sacré, tranquille, violent, sec, ample, drôle, imperturbable, sifflant, compact, tournoyant, ramassé, lumineux, noir, tellement évident qu’il parait incompréhensible ? A peine a-t-on décidé d’en parler que la phrase se refuse à continuer. Je m’aperçois que je le connais par coeur, qu’il fonctionne en moi ou plutôt moi en lui, comme la rhétorique elle-même, principe de relativité généralisée.

Moi aussi, chaque jour, même s’il n’y parait pas, je remplace la mélancolie par le courage, le doute par la certitude, le désespoir par l’espoir, la méchanceté par le bien,

[Là, Sollers ne reprend pas in extenso, la citation, mais les mots clés qu’il combine à d’autres. Voir le texte source :

« La mélancolie et la tristesse sont déjà le commencement du doute ; le doute est le commencement du désespoir ; le désespoir est le commencement cruel des différents degrés de la méchanceté. Pour vous en convaincre, lisez la Confession d’un enfant du siècle. La pente est fatale, une fois qu’on s’y engage. Il est certain qu’on arrive à la méchanceté. Méfiez-vous de la pente. Extirpez le mal par la racine. »( I-34).

Et il continue avec ses propres oppositions à partir de mots clés que l’on retrouve dans les Poésies]

...les plaintes par le devoir(II-150), le scepticisme(I-20) par la foi (II-42), les sophismes(I-45) par la froideur du calme(II-83a) et l’ orgueil (I-47) par la modestie(II-118).

Sans cesse, je repousse loin de moi la poésie moite des langueurs (I-12) qui s’étale partout, pareille à de la pourriture.

N’ai-je pas déjà répété dix mille fois, en vain, que le goût est la qualité fondamentale qui résume toutes les autres ; qu’il est le nec plus ultra de l’intelligence (I-15) ? Le grand malentendu vient du fait que, si je suis malheureux, je ne le dis pas au lecteur, je garde cela pour moi. C’est mon droit, même s’il irrite, de préférer proclamer le beau sur une lyre d’or. (I-20) Mais qui s’en aperçoit ? Qui me rend justice ? Qui a reconnu que, dans mon cas, le génie garantissait les facultés du c ?ur ? (II-1)

Je viens de faire ce que Ducasse recommande : le plagier à la première personne, dans l’acte volontaire du discours. Tout romantisme épuisé, toute approximation névrotique morte, il parle ainsi dans la mesure où il a sondé (comme Nietzsche, avec lequel il rime souvent) l’immense maladie du ressentiment et sa poétisation illusoire, la vanité des spéculations psychologiques, le bavardage métaphysique ou pseudo-historique incessant.

C’est un spécialiste du démoniaque en tout genre passé à l’ennemi, au Bien qui ne peut être touché par le Mal ; un traitre et un docteur abrupt qui opère la raison de son désir inavoué d’être vaincue par le délire. Renversement, détournement, retournement, développement : n’importe quelle proposition peut être englobée dans un raisonnement bref, plus profond et plus efficace.

Imaginez la mémoire humaine la plus chargée à votre disposition (la Bible, la Sagesse des Nations) : vous choisissez, vous rectifiez, vous confirmez, vous niez, vous poursuivez, vous sautez. On a fait l’étude des auteurs utilisés par Ducasse, le principal est Pascal, les Poésies sont construites en fonction des Pensées. La découverte est simple, elle équivaut à se munir d’un ordinateur. On prend le maximum de condensation déjà organisée, on ajoute des boucles au circuit. Exemple : " Si la morale de Cléopâtre eût été moins courte, la face du monde aurait changé. Son nez n’en serait pas devenu plus long." (II-22) Ou encore : " L’univers ne sait rien : c’est tout au plus un roseau pensant. "(II-15)

L’exercice est du plus grand sérieux parce qu’il élimine, justement, l’esprit de sérieux. On prend la loi et l’autorité pour ce qu’elles sont, dans tous les domaines, on les élève à la puissance que leur donne la négation dont elles sont l’objet. Au fond, l’esprit de sérieux est partagé par le maître comme par l’esclave, ils se nourrissent du même respect pour la douleur, le malheur, et leur exploitation dans des sens opposés. La loi énonce et dénonce, la contestation revendique, elles sont d’accord, perversement, sur le même faux Bien. D’où le procès naïf fait souvent à Ducasse d’être " réactionnaire " (le même préjugé viscéral considérera Sade ou Nietzsche comme " nazis ").

Est-ce un redoutable dictateur, un Hitler, un Staline, qui écrit : " En son nom personnel, malgré elle, il le faut, je viens renier, avec une volonté indomptable et une ténacité de fer, le passé hideux de l’humanité pleurarde" ? (I-20) Ou bien quelqu’un qui nous apprend, au contraire, sans que nous voulions l’entendre, à faire l’économie sarcastique de la mécanique objective de la répression ?

Est-ce un policier paranoïaque qui s’exprime dans cette énumération hilarante de ce qu’il va combattre : " ce qui est somnambule, louche, visqueux, phoque parlant, équivoque, poitrinaire, spasmodique, aphrodisiaque, anémique, borgne, hermaphrodite, bâtard, albinos, pédéraste, phénomène d’aquarium et femme à barbe" ? (I-13b) Ou bien, au contraire, un esprit réveillé qui dérègle et déconsidère à la fois le pouvoir et son adversaire apparent voulant se mettre à la place de ce pouvoir ? Est-ce un rationaliste fanatique qui attaque méchamment la sensiblerie rousseauiste, ou bien un subtil chirurgien libérant la force refoulée de l’énergie poétique en montrant la symétrie entre raison étroite et sentimentalisme nigaud ?

Voilà, semble-t-il dire, le malentendu définitif, le péché de lecture au premier degré, qui engendreront sans fin la glu religieuse ( " les religions sont le produit du doute "(II-13)). Ses maximes à la gloire de la grandeur de l’homme et de son immortalité en progrès peuvent paraitre un comble de dérision, et pourtant une béatitude parfaite les habite. Mais qui veut désormais la béatitude ? Seul l’imbécile est heureux, nous souffle le malaise de la rage idiote : envie, puissance, jalousie. Faut-il s’étonner alors que Spinoza figure en premier dans la liste que Ducasse fait, avec révérence, des philosophes ? " Dieu s’aime lui-même d’un amour intellectuel infini. " Allez donc prêcher cet évangile, de nouveau, par les temps qui courent ! Indifférence totale garantie.

Oui, décidément, l’hiver de l’avenir sera rude, mais pour les quelques amateurs de présent intégral, je peux rappeler, à tout hasard, les lectures qu’ils doivent conserver en poche : L’Ethique de Spinoza ; les Maximes de La Rochefoucauld (" La faiblesse est plus opposée à la vertu que le vice. ") ; Le Gai Savoir de Nietzsche ; et enfin les Poésies d’Isidore Ducasse, ce jeune homme de vingt-quatre ans mort parfaitement inconnu, en 1870, pendant la Commune de Paris ; découvert en 1920 par les surréalistes ; et, depuis, malgré quelques avertissements pour la forme, reparti, semble-t-il, dans l’oubli.(PNG)

Philippe Sollers
(Article paru dans Le Monde des livres du 25.08.89)
(Repris dans La Guerre du Goût, Gallimard/Folio p464-468)

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Note : pour établir un lien sur les Poésies, dans un message du Forum, utiliser le bouton lien en entrant comme adresse de lien, simplement :
574#numéro-pileface (exemple : 574#II-104)

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Nous avons ainsi repris, ci-après, la pertinente (comme toujours) contribution de D., en ajoutant ces liens.

Lautréamont (avis de recherche de) : Débroussaillons un peu...

13 janvier 2008, par D.

Débroussaillons un peu : il y a La guerre du goût, Eloge de l’infini, Lautréamont est à tous les coins de pages, y compris où on ne l’attend pas, il y joue un rôle précis et multiple. L’index est là pour nous aider. Ce qui est intéressant, c’est à quoi Sollers fait servir les Poésies. Par exemple à donner du relief à une autre citation et à la faire apparaître dans son étonnante fraîcheur. Plus largement, la citation des Poésies introduit une sorte de vertige, puisque elles sont elles-mêmes un tissu de citations de classiques, que Sollers va éclairer en citant ces mêmes Poésies. Comme dit, n’est-ce pas, Guy Debord (après Ducasse) : " Le plagiat est nécessaire. Le progrès l’implique."

A tout seigneur tout honneur, voilà un des leitmotives de La guerre du goût :

" Le goût est la qualité fondamentale qui résume toutes les autres qualités. C’est le nec plus ultra de l’intelligence. Ce n’est que par lui seul que le génie est la santé suprême et l’équilibre de toutes les facultés."(II-2) (La guerre du goût, p. 12, p. 572, pour accompagner Montesquieu ; Eloge de l’infini, p. 437, pour Sévigné)

Autre citation phare : «  Je ne connais pas d’autre grâce que celle d’être né. Un esprit impartial la trouve complète. »(II-43) (Avec Sévigné, EI, Folio, p.437)

Après quoi Sollers poursuit : « on ne serait pas étonné de trouver ces phrases, telles quelles, dans la correspondance de Sévigné. Je veux simplement dire que la subversion ironique de Lautréamont éclaire d’une lumière juste et noire l’insolite liberté de la marquise, de même qu’elle nous oblige à nous demander d’où viennent vraiment La Rochefoucauld, Vauvenarges, Descartes ou Pascal. Génie d’une langue ? Pas seulement. Expérience physique et spirituelle dont nous n’envisageons plus qu’avec peine la nécessité et la force. » (EI, 437)

Encore avec Sévigné : «  Nous n’avons pas assez de force pour suivre notre raison »(II-15) (GG, 269)

Avec La Bruyère, que Lautréamont plagie et détourne : « La Bruyère : " Tout est dit, et l’on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu’il y a des hommes qui pensent... L’on ne fait que glaner après les anciens et les habiles d’entre les modernes."(II-154) Lautréamont (dans Poésies : " Rien n’est dit. L’on vient trop tôt depuis sept mille ans qu’il y a des hommes. Nous avons l’avantage de travailler après les anciens, les habiles d’entre les modernes." Tout est dit. Rien n’est dit. Le seul fait de dire ouvre le temps lui-même. »

Sur Don Juan : « Ecoutez le discours de Sganarelle, tissu de la banalité déchirée, panique du stéréotype moral, et la conclusion de son maître : "Oh ! Le beau raisonnement." Le raisonnement humain, en tant que tel, est défié, dans sa logique domestique, comme il le sera plus tard dans Poésies de Lautréamont : " La mouche ne raisonne pas bien à présent, un homme bourdonne à ses oreilles." »(II-120) (EI, 824)

Ou encore, à propos de Francis Bacon, Sollers cite l’incipit des Poésies : «  Les gémissements poétiques de ce siècle ne sont que des sophismes.(I-1) Les premiers principes doivent être hors de discussion. J’accepte Euripide et Sophocle ; mais je n’accepte pas Eschyle. » (EI, 113)

Il faudrait peut-être aller voir dans Passion fixe, autour du personnage de François...

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Le texte des Poésies

Isidore Ducasse, Poésies I et II

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