Ronds de ficelle
Jacques-Alain Miller, Le nouvel âne n°7, octobre 2007 ; Jacques Lacan, Séminaire XX, Encore.


« — Vous pensez que vous avez vécu comme il fallait vivre ?
— Oui.
— Pas la moindre hésitation ?
— Non.
— Vous recommenceriez tout de la même façon ?
— Absolument.
— Encore ?
— Encore. »

Ph. Sollers, Une vie divine, 2006 (Folio, p.113)

« Il réfléchit ensuite trente secondes, montre en main, à l’expression « en ce moment même ». Puis il se demande s’il a toujours fait ce qu’il fallait quand il fallait. Réponse : oui. Erreurs comprises ? Oui encore.
C’est bien, il va pouvoir revisiter sa vie en détail. »

(idem, p.412)

« Enfin cette chance, mettons-la sous le signe d’au petit bonheur — encore. »

Lacan, Du baroque (Séminaire XX, Encore, 8 mai 1973).

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Le numéro 7 est consacré à la dépression. Il s’ouvre sur un long article de Jacques-Alain Miller (un « pamphlet » selon ses termes), Propagande massive pour dépister la dépression : la France rattrape son retard.
Puis, p.14, J.A.M. dresse le portrait de « notre antidépresseur national ».
(GIF) Le sommaire

Portrait de Sollers en rond de ficelle

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J-A Miller

Sa pléiadisation soucie Sollers. Il se moque de l’Académie, a fait une croix sur le Nobel, qui le lui rend bien, mais entrer de son vivant dans cette belle collection, ça, ça le branche. On y donne parfois les articles sortis au moment de la parution, c’est tendance en matière d’apparat critique : et si mon article était pléiadisé dans la foulée ?

Un vrai roman ? Un classique instantané. C’est un livre merveilleux, et qui se lit d’une traite. Il s’alourdit par instants, semble fléchir, s’effilocher, partir en quenouille - mercis aux proches, poignées de main, petits saluts, clins d’ ?il, courbettes aux Gallimard, listes multiples, toujours divertissantes d’ailleurs — c’est pour mieux se ressaisir, repartir, rebondir et cavaler, le tout s’épanouissant en Livre de sagesse : Homère, Dante, Shakespeare, etc, the usual bunch, plus Heidegger, la Chine, la Bible ... n’en jetez plus.

Sollers en sage, est-ce crédible ? Se disant maintenant fourbu, il se prête à "une sorte de savoir absolu" sur les choses du sexe. Dans mon cas, dit-il avec une précision clinique, il me semble qu’après 55-60 ans, le détachement biologique s’est fait de lui-même. La chouette de Minerve, on le sait, ne paraît que l’histoire achevée. Est-elle si achevée que cela, cette histoire de Sollers, où il nous introduit ? Leurre, gant jeté aux dames, pour exciter leur curiosité de visiter les ruines d’une splendeur phallique qui fut digne de l’heure fauve où les nymphes se perpétuent. Ce sage commença tôt sa carrière de faune.

« surmoi »

[...] Dans sa mémoire à lui, Sartre, prix Nobel pour Les mots, se vantait de n’avoir pas de surmoi, surmoi dont il avait une notion antique : c’est, croyait-il, celui qui dit non — comme lui précisément au prix Nobel ou Gracq au prix Goncourt. Sartre ne voyait nulle part son surmoi parce que c’était lui-même. Gracq a l’avantage de le savoir. Il a depuis belle lurette ses deux Pléiade, et vit heureux sur ses terres du Maine-et-Loire, en trésor national que l’on visite à ce titre, et il veille à être toujours bien avec son sous-préfet. Nul n’a mieux parlé de Stendhal (dans En parlant, en écrivant).

Sollers a un surmoi, un surmoi de dernière génération, lacanien : c’est un surmoi qui dit oui. Ce n’est pas Sollers qui qui aurait refusé le Nobel ou le Goncourt, soyez-en sûrs. Son surmoi dit : "Jouis !", et Sollers obéit — et comment ! La volonté de jouissance poussé à ce degré-là, un si fort Ça, ça vous fait vite une vie de forçat, n’est-ce pas ? Je remarque que la jouissance de tous les grands fouteurs compulsifs, grands auteurs-fouteurs y compris, n’est jamais régie en fait que par un Tout pour la jouissance de l’Autre. Sollers et les femmes, c’est-à-dire les putes, et les cuisinières, et les cantatrices, et les vertes, et les pas mûres, et aussi les mûres, et même, en passant, quelques travestis pour pimenter le tout — "J’espère que vous faites attention à votre santé ?" lui demande tout à trac Mitterrand, qui avait des oreilles partout — ce n’est pas si loin, en somme, de Montherlant frénétique à cueillir les "couronnes" des petits garçons. D’où, chez l’un comme chez l’autre, un sourd ressentiment qui parfois se débonde à l’endroit de l’objet tyrannique qui en demande trop : gitons trop bêtes et trop collants pour l’un ; pour l’autre, femmes trop maternantes et folles trop fidèles, deux catégories d’imbaisables (Sollers définit d’ailleurs cette folie comme "une bêtise portée à son comble"). Sur ce chapitre, Sollers joue Costals aux prises avec André Hacquebaut. Plus personne ne lit Les jeunes filles, il me semble, et c’est dommage, car Montherlant y est drôle et souvent très vrai, si répétitif et lassant dans sa haine du "féminin". Donc l’inverse de Sollers.

Néanmoins, point commun : ce sont tous deux des fils de la mère. Les valeurs du père les laissent froids. La défense de la patrie ne les fait pas bander, mais débander. Au sens du surmoi "modèle-seconde-topique-1923-état-d’époque-non-révisé-Lacan", leur surmoi est d’emprunt, ou de pur semblant (un peu comme celui des femmes dont parle l’article séminal de Hann Sachs, que j’ai fait traduire et publié jadis dans Ornicar ? n°29, "Sur un motif de la formation du moi féminin".) Sartre est d’ailleurs dans le même cas : c’est un fils de la mère, fils unique, le chouchou à sa maman, veuve — même tropisme féminin que Sollers mais moche ; même égarement charmant — ou plutôt non : chez Sartre, pas toujours si charmant. Non seulement Sollers ne se cache nullement de s’être fait porté pâle pour couper court au service militaire en Algérie (comme François Truffaut d’ailleurs, au même moment, si mon souvenir est bon), mais il décrit avec complaisance et force détails comment il y réussit ; le morceau est d’une drôlerie courtelinesque.

[...] Quand il stigmatise la France moisie (il déplore que ce soit son article le plus fameux, mais le republie), c’est en style tempéré et amusant, et progressiste, et une seule fois, le même sentiment, au fond, que celui que Montherlant exprime en père noble quand il vitupère inlassablement la médiocrité et la bassesse de ses compatriotes, au nom, tenez-vous bien, de son "expérience de guerre".

[...] Montherlant dit quelque part quelque chose comme : c’est très bien d’être saint Vincent de Paul, d’être Casanova, d’être Kant, mais c’est encore mieux d’être tour à tour et saint Vincent de Paul et Casanova et Kant. Mais c’est tout le programme de Sollers, ça, tout au long de son Vrai roman. On lui dit : "Pas ceci et cela à la fois", il rétorque : "Eh bien si, pourquoi pas ?" C’est l’athlète complet. A Paris : lancer ses filets, tirer les ficelles de la comédie littéraire, prêter son corps à la télé et à on ne sait qui. A Ré, farniente à l’écart des importans, douceur de vivre, l’époux, le père, l’amant de sa femme. A Venise, la production. Et puis, toujours, partout, écrire, lire — notamment chaque jour, le matin, pour l’hygiène de l’esprit, comme on se lave les dents, une lettre de Voltaire, choisie au hasard.

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Mais on ne peut être trois, le parisien, le rétais, le vénitien, qu’à être quatre. Pour que les trois tiennent ensemble, il faut le "un en plus" (Lacan), un venu de nulle part, sans foi ni loi, énergumène sans domicile fixe, un Loki ou quelque picaro qui incarne la fonction joker-trickster de Dumézil. Sollers s’étonne que l’on ne retienne de lui que ce visage-là, alors qu’il en a tant d’autres. Il sait aussi qu’il n’y peut rien : c’est l’oeil du public qui choisit votre persona. Il est trickster. Il est également tricky et tricksy, espiègle et ficelle.

Moi, dans la vie j’aime ce côté Cadet Rousselle qu’il a. Il ne me serait jamais, jamais venu à l’idée de lui reprocher, comme certains lourdaux de ses amis, son flirt assez poussé avec Jean Paul II (encore une de ses conquêtes masculines : Jean Paul m’aime). Je le trouve au contraire génial dans son rôle de pêcheur adoubé par amour par le Saint-Père, sans confession ni repentir. Il a reçu la Légion d’honneur des mains de Mitterrand, je l’eusse préféré comte du Pape.

Le récit de l’enfance, de l’adolescence, l’arrivée du chenapan bordelais à Paris, sont des morceaux délicieux. Un enfant couvé par une gynécée, le phallus de ces dames : sa petite maman ; une jolie tante qui l’adule et lui masturbe la saignée du bras des heures durant ; les deux soeurs aînées, godiches mais serviables qui jouent les petites mamans (Ah ça ! non, dit-il). Un petit môme qui trouve, extasié, le ressort de son ergo sum dans son Je sais lire. Un élève qui ne sait plus très bien si ses maladies innombrables sont authentiques ou feintes. Puis le voilà Cherubino s’offrant (c’est le verbe qu’il emploie) non à la comtesse mais à Susanna, aux bonnes et aux femmes de ménage qui, je ne vois pas d’autre mot, le lutinent. Fornicateur précoce, il se refuse à frayer avec les puceaux de sa classe. Etudiant, il est mal réveillé, réussit comme en songe, scribouille comme en rêve et séduit au premier regard : " J’avais, dit-il, le suffrage à vue ". Le mot est de Casanova, et veut dire qu’il n’a qu’à paraître, et il pleut des femmes. Ce Sollers est très Faublas, et Paysan parvenu, avec quelque chose de Tom Jones, et peut-être aussi de Margot la ravaudeuse.

« rond de ficelle »

Peu de père dans son ciel, ai-je dit. Nous n’avons pas ici un raide, un droit, un juste. Ce rôle est distribué à BHL, aussi juif que Sollers est catholique romain (comme disent les Anglais, par exemple, très aimés à Bordeaux et dans la famille Joyaux). Nous avons affaire à un souple, un retors, ondoyant et divers, à une corde qui flotte ou, plus précisément, à un rond de ficelle. J’ai déjà dit qu’il était ficelle. En topologie, un rond de ficelle est équivalent à une droite, mais seulement si elle est infinie. C’est pourquoi la revue de Sollers s’appelle L’Infini. CQFD.

Un rond de ficelle, ça se tord, ça se tortille dans tous les sens, ça prend toutes les formes — à nous les métamorphoses, mon nom est personne, mon nom est légion — mais enfin, il faut que ça s’attache, sinon ça n’attrape pas grand chose. Un rond de ficelle, c’est une vraie passoire. Sollers en son jeune temps était comme ça, si j’ai bien compris le Vrai roman. Navigation par temps de brume, sans radar. Une jolie poupée, un gigolo, mais payé en caresses, le joli garçon des romans libertins dont les femmes d’expérience savent ouvrir la braguette. D’où nécessité vitale de passer au noeud.

Notre antidépresseur national avoue quelques tentations (non tentatives) de suicide. Le salut est du côté des femmes. Il faut qu’il fasse noeud avec elle, toutes sortes de noeuds, sans excepter ceux du mariage, qui sont ici essentiels car, vu les lois en vigueur interdisant la polygamie, ils sélectionnent une femme entre toutes les autres. Mais d’emblée, elles sont deux, lui troisième. Ce sont d’abord sa mère et la soeur aînée de celle-ci. Il y aura ensuite Dominique et Julia. La première a 42 ans quand il devient son amant pour la vie, il n’a pas trente ans. L’autre, lumineuse beauté bulgare (je l’ai vue à l’époque), n’a pas trente ans quand ils se rencontrent, lui à peine plus. Tenant la place de la jeune maman, elle sera le pivot autour de quoi s’enroulera la corde flottante. Si Sollers a ainsi l’inceste à domicile, comme tout un chacun, il prend bien soin d’indiquer qu’à la différence de l’obsessionnel moyen, son épouse, il l’honore. L’amante de ce beau livre, l’Etoile des amants, ce serait elle.

Sollers dit peu de Lacan. Il donne néanmoins cette notation précise, voyez page 143 : "Ah, Lacan, unique objet de souci, de jalousie et de ressentiment pour les penseurs de ce temps-là... Que pense Lacan ? Que dit Lacan ? Qui peut déstabiliser ou surplomber Lacan ?" [1] Surtout, la page 250 fait un sort à l’un de ses propose de table, une insigne vacherie macho, frappée à l’antique (bien qu’argotique), et criante de vérité, qui pourrait être de Montherlant : "C’est curieux comme quand une femme cesse d’en être une, elle écrabouille l’homme qui est à ses côtés — pour son bien évidemment." [2] Plus loin, Sollers cite Apollinaire : "Je souhaite, dans ma maison,/Une femme ayant sa raison." Il l’a trouvée en Julia, raisonnable, si raisonnable (trop raisonnable ? ce n’est pas exclu). Il ne l’a pas lâchée et il a bien fait car, lui, sa raison, l’a-t-il bien toute dans sa maison ? Il n’en est pas très sûr. Et si la folle du logis, c’était lui.

« stade du miroir »

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La dédicace des Écrits
Publiée dans Tel Quel 90, novembre 1981
(Lacan est mort en septembre).

Beaucoup de stade du miroir, tout de même, dans l’enfance (lisez le livre). Personnalité peu oedipienne, c’est le moins que l’on puisse dire (sa devise : Nihil obstat.) L’écriture comme nom du père, un peu à l’instar de Kafka. Un phallus vagabond, de "débauché" (le mot est de lui). Relations : pour les femmes, on a vu, mais il collectionne aussi les conquêtes masculines (en tout bien tout honneur). Ce sont des hommes plus âgés, qu’il admire, qu’il allume : Ponge, Mauriac, Aragon, Breton, etc., plus tard Lacan. Il ne dit pas qu’il les aime, il se flatte que, eux, ils l’aiment, lui (Lacan m’aime, titre d’un charmant petit recueil, que j’ai postfacé).

Dans son Vrai roman, et il l’avait déjà fait dans L’Infini, il affiche leurs dédicaces comme autant de certificats, non de bonne conduite mais d’affection de leur part, et il les tance aussitôt. Lacan lui met-il gentiment "On n’est pas si seul, après tout" [3] , que Sollers prend le contre-pied, du genre : "Pas du tout, il se trompe, justement, on est seul, tout seul, etc." Bref, il se pare de ces témoignages d’intérêt mais tient à faire savoir qu’il n’en est pas dupe, qu’il n’a pas besoin d’un papa, qu’il est un grand garçon. Il sait très bien qu’il ne l’est pas (il le dit ailleurs dans le livre), qu’il est Cherubino pour la vie, et que c’est pour ça qu’on l’adore (moi y compris).

De même, assidu au séminaire, il trouve Lacan faible sur Sade et sur Joyce. Et puis, dit-il, Lacan écrit mal. Là, il tire un peu sur la ficelle, si je puis dire. Lacan n’écrit pas comme Sollers, c’est sûr, et c’est bien naturel : Sollers est un rond de ficelle (c’est l’hypothèse), Lacan un noeud borroméen à on ne sait combien de ronds.

La femme maternante et la casse-couilles, Sollers les a en horreur, et ses petits couplets énervés sur Elsa et Beauvoir sont à mourir de rire, mais il supporte l’homme paternant, voire il le sollicite, à condition, bien sûr, de pouvoir lui faire des pieds de nez dans le dos. Quant au casse-couilles, si c’est un homme qui le manie, il supporte ça très bien, et très longtemps. François Wahl fut son mentor vingt ans durant aux éditions du Seuil, dans le style Père noble, ou Grand Frère, greffé sur le polisson comme la conscience morale lui faisant évidemment défaut. Il n’est pas nommé dans le livre. Je ne doute pas que Sollers ait commencé à respirer mieux, une fois quittée la rue Jacob pour la rue Sébastien-Bottin, et qu’il se soit épanoui dans sa relation toute différente à Teresa Cremisi, italienne, et surtout à Antoine Gallimard, son cadet. J’ai d’ailleurs croisé Antoine à la même époque, quand je voulais moi aussi échapper à l’emprise un peu étouffante de François.

Au fait, cher Antoine, veuillez excuser cette manière de lettre ouverte mais, dites-moi, vous n’allez tout de même pas nous mettre Le Clézio et Modiano en Pléiade avant Sollers ? Personne ne comprendrait. Pour le meilleur et pour le pire, c’est en Sollers que notre génération se reconnaît. On sait bien dans votre maison, connue pour son exquis "discernement acoustique", qu’il n’est personne qui joue de la langue française avec un toucher plus délicat. Sollers n’aime pas Gide, ni, en bon romain, les protestants d’une manière générale, mais moi, oui, et pour moi, Sollers, c’est notre Gide. Vous n’allez pas manquer ça. —

Jacques Alain Miller, Portrait de Sollers en rond de ficelle, Paris, le 25 octobre 2007.

Jacques-Alain Miller dans Libération du 19 janvier : « Se replier serait mortel pour la psychanalyse »

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Jacques Lacan. « Ronds de ficelle » (extraits)

« Il faut que vous vous mettiez à lire des auteurs - je ne dirai pas de votre temps, je ne vous dirai pas de lire Philippe Sollers, il est illisible, comme moi d’ailleurs - »

Lacan, Séminaire XX, Encore, La fonction de l’écrit, 9 janvier 1973, p.37.

C’est lors de la séance du 23 octobre 1973 du Séminaire que Lacan, après avoir répété sa formule célèbre - il n’y a pas de métalangage - et, paradoxalement, affirmé que la formalisation mathématique est [son] but, [son] idéal, a noué ces ronds de ficelle :

« Quand vous gribouillez et moi aussi, c’est toujours sur une page et c’est avec des lignes, et nous voilà plongés tout de suite dans l’histoire des dimensions.

Ce qui coupe une ligne, c’est le point. Comme le point a zéro dimension, la ligne sera définie d’en avoir une. Comme ce que coupe la ligne, c’est une surface, la surface sera définie d’en avoir deux. Comme ce que coupe la surface c’est l’espace, l’espace en aura trois. (p.110)

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[...] Avec le noeud borroméen, nous avons à faire avec ce qui ne se voit nulle part, à savoir un vrai rond de ficelle. Figurez-vous que, quand on trace une ficelle, on n’arrive jamais à ce que sa trame joigne ses deux bouts. Pour que vous ayez un rond de ficelle, il faut que vous fassiez un noeud, noeud marin de préférence. Faisons avec notre ficelle ce noeud marin. Voilà. Grâce au noeud marin, nous avons là, vous le voyez, un rond de ficelle. Nous allons en faire deux autres. Le problème alors posé par le noeud borroméen est celui-ci - comment faire, quand vous avez fait vos ronds de ficelle, pour que ces trois ronds de ficelle tiennent ensemble, et de façon telle que, si vous en coupez un, tous les trois soient libres ?

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[...] Il suffira que dans un troisième rond vous preniez le second pour que les trois soient noués - noués de telle sorte qu’il suffit bien que vous en sectionniez un pour que les deux autres soient libres. (p.112)

[...] Est-ce que ça vous éclaire sur l’intérêt qu’il y a à partir du rond de ficelle ? (non...) Le dit rond est certainement la plus éminente représentation de l’Un, en ce sens qu’il n’enferme qu’un trou. C’est d’ailleurs en quoi un vrai rond de ficelle est très difficile à fabriquer. Le rond de ficelle dont j’use est même mythique puisqu’on ne fabrique pas de rond de ficelle fermé.

Mais encore qu’en faire, de ce noeud borroméen ? Je vous réponds qu’il peut nous servir à nous représenter cette métaphore si répandue pour exprimer ce qui distingue l’usage du langage - la chaîne précisément. (p.115)

Les noeuds dans leur complication sont bien faits pour nous faire relativer les prétendues trois dimensions de l’espace, seulement fondées sur la traduction que nous faisons de notre corps en un volume solide. Non qu’il n’y prête anatomiquement. Mais c’est bien là toute la question de la révision nécessaire - à savoir, de ce pourquoi il prend cette forme - apparemment, c’est-à-dire pour notre regard. (p.120-121)

[...] J’en conclus que l’espace n’est pas intuitif. Il est mathématicien - ce que tout le monde peut lire de l’histoire de la mathématique elle-même. Ceci veut dire que l’espace sait compter, pas beaucoup plus loin que nous - et pour cause -, puisque ce n’est que jusqu’à six, pas même sept.
C’est bien pour cela que Yahvé s’est distingué de sa férule de la semaine.
Bien sûr que le chiffrage populaire chiffre jusqu’à 10, mais c’est parce qu’il compte sur les doigts. Il a dû depuis en rabattre, avec le 0, c’est-à-dire qu’il a tort - il ne faut compter sur rien qui soit du corps apparent, ni de la motricité animale.

[...] Pour revenir à l’espace, il semble bien faire partie de l’inconscient - structuré comme un langage. (p.122) »

Jacques Lacan, 22 octobre 1973 (Le séminaire, livre XX, Encore, Seuil, 1975)

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Bernini, L’extase de Sainte Thérèse.

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« ... Sainte Thérèse - vous n’avez qu’à aller regarder à Rome la statue du Bernin pour comprendre tout de suite qu’elle jouit, ça ne fait pas de doute. Et de quoi jouit-elle ? Il est clair que le témoignage essentiel des mystiques, c’est justement de dire qu’ils l’éprouvent, mais qu’ils n’en savent rien.
Ces jaculations mystiques, ce n’est ni du bavardage, ni du verbiage, c’est en somme ce qu’on peut lire de mieux - tout à fait en bas de page - Y ajouter les Ecrits de Jacques Lacan, parce que c’est du même ordre. Moyennant quoi, naturellement, vous allez tous être convaincus que je crois en Dieu. Je crois à la jouissance de la femme en tant qu’elle est en plus [...] »

Jacques Lacan, Dieu et la jouissance de la femme, 20 février 1973, p.71.

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[1] " Sollers dit peu de Lacan " mais un peu plus quand même. Le texte se poursuit par trois anecdotes :
" On se souvient du mot cruel de Heidegger à la réception des Ecrits du célèbre analyste : " Le psychiatre a besoin d’un psychiatre. "(p.143)
puis, plus loin : " Je me répète, mais je tiens à insister sur l’erreur drôle et symptomatique de Lacan , subversif mais très bourgeois d’avant-guerre, dans les premiers temps de mes relations amicales avec lui : il envoie, à mon adresse de travail, un mot adressé à " Julia Sollers ". Je lui fais remarquer qu’il se trompe. Il y a Philippe Joyaux et Philippe Sollers, Julia Kristeva et Julia Joyaux, mais pas de Julia Sollers. Mécontent, il bougonne."(p.144. Sollers raconte une première fois l’anecdote p.101.)
et, pour finir : " Autre négligence de surdité : lorsque à la fin de sa vie il se met à cogiter frénétiquement sur Joyce, il n’a pas l’air d’entendre que son propre prénom, Jacques, est le même en français que celui, en anglais, de l’auteur d’Ulysse : James. Pour pousser un peu plus loin la plaisanterie de son transfert à mon sujet, je lui montre les trois premières lettres de mon nom d’état civil : JOY. Il se tait, et m’invite, un peu plus tard, à partir avec lui pour Venise, voyage qui, bien entendu, ne se fera pas. " NDLR.

[2] Un vrai roman  :
" Je réentends la voix [...] de Lacan, tout à coup mielleuse, disant devant moi, lors d’un dîner, à Catherine Millot : " C’est curieux comme quand une femme cesse d’en être une, elle écrabouille l’homme qui est à ses côtés. "
Silence , soupir, et il ajoute : " Pour son bien, évidemment. " Et Millot : " Vous avez dit écrabouille  ? " Et Lacan, avec son petit rire diabolique : " Mais oui, mais oui ".

On se rapportera, sur pileface, à l’article de Khalil — Sollers et le Champ Freudien — qui donne la version de Catherine Millot quant à l’exactitude des propos tenus par Lacan. Khalil écrit :

« Une parenthèse à propos de la phrase de Lacan (évoquée par Sollers) : « C’est curieux comme quand une femme cesse d’en être une, elle écrabouille l’homme qui est à ses côtés - pour son bien, évidemment. » En effet, dans LNA 8, Catherine Millot écrit : « Cher Jacques-Alain, ce petit mail pour vous dire que j’ai bien aimé votre portrait de Sollers en petit Hans, dans Le Nouvel Âne. En ce qui concerne le propos de table macho de Lacan, je ne suis pas d’accord avec Sollers sur l’énoncé (puisque j’y étais). Lacan, selon moi, a dit : « quand un homme cesse d’être un homme, sa femme l’écrabouille ». Il parlait d’Aragon et d’Elsa. Je ne suis pas sûre que, sous cette forme, cela soit moins macho. J’inclinerais à penser que, pour Lacan, une femme ne cessait jamais d’être une femme, pour ce qui est de la férocité tout au moins (l’« entièreté » de femme). Est-ce machisme ? Amitiés. CATHERINE, Paris. »

A ce mail de Millot, Miller répond : « Le témoignage qu’apporte Catherine Millot ouvre évidemment un abîme de réflexion au clinicien. Version Sollers ou version Millot, il y a là le ressort d’un débat infini qui n’est pas sans échos de Swift (le gros bout, le petit bout). Selon que l’on est à « hommes » ou à « femmes » (cf. « L’instance de la lettre dans l’inconscient », in Ecrits de Lacan), on n’entend pas la même chose. A titre personnel, je suis convaincu par Catherine, après l’avoir été par Philippe. Je leur proposerai d’en disputer dans la première séance du Séminaire, encore à créer, de LNA. - JAM ».
A suivre donc. »

[3] La phrase exacte est : " On n’est pas si seuls, somme toute. " Sollers la cite souvent, par exemple dans Carnets de nuit (1988) : " Le moment où je portais la valise de Lacan, complètement isolé, après son renvoi de la rue d’Ulm, gendarmes mobiles, arme au pied. Dédicace des Ecrits : " On n’est pas si seuls, somme toute. "
"Seuls " est au pluriel. Le s semble avoir été rajouté comme pour signifier : " nous ne sommes pas si seuls " en somme. Pour Sollers "on" est singulièrement seul (même et surtout en somme).

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Commentaires

  • Comment en finir avec Gide ?
    28 janvier 2008, par A.G.

    « Aurais-je souhaité rencontrer Gide autrefois ? Si on m’a lu jusqu’ici, on comprend que non, et pourquoi. »
    Et aussitôt après : « Et Sartre ? Il semble devenu indifférent à la littérature, qu’il assimilera bientôt à une névrose (Les Mots). » (Un vrai roman, p.71)

    Comment en finir avec Gide ? C’est le titre d’un chapitre du livre de Bernard-Henri Lévy Le siècle de Sartre où, sous le titre Le siècle de Gide, il écrit :
    « Littérature.
    Au commencement, il y a Gide.
    Non seulement la rivalité, mais l’imprégnation gidienne. »
    Et : « Il y a Les mots dont on a pu montrer que, lorsqu’ils disent vouloir en finir avec "la" littérature, ils entendent, en réalité, la littérature d’André Gide [...] » avec cette intéressante « Hypothèse : et si Sartre avait, en fin de compte, perdu la partie face à Si le grain ne meurt ? [...] Et si c’était l’une des raisons pour lesquelles Sartre, après Les mots, décide de se taire, y parvient dans une certaine mesure et n’écrit, de fait, plus de romans ? » (p.113)

    Gide : littérature, mais : pas de femmes.
    Sartre : des femmes, mais : plus de littérature.
    Sollers : « A choisir : les femmes ou la littérature ? »
    « Les deux car je n’arrête pas d’écrire que c’est la même chose. »

    « Sollers, c’est notre Gide. »
    N’est-il pas quand même possible de supposer un peu d’ironie à J.A. Miller ?
    Ou un certain humour ?
    Surtout quand il s’agit promouvoir Sollers en Pléiade pour y voir son propre « article pléiadisé dans la foulée » ?

    Sollers en Pléiade : le moyen d’« en finir » avec Gide, de gagner « la partie » ?
    D’affirmer : « Car je puis dire que la victoire m’est acquise » (Rimbaud, Adieu, dans Illuminations)

  • Ronds de ficelle
    27 janvier 2008, par A.G.

    " quelqu’un a-t-il le souvenir d’avoir lu que Sollers ait fait usage de "travelos" "pour pimenter le tout" ? "

    Ni "travelo" ni "piment", mais une allusion à "quelques passes" p.43...

  • > Ronds de ficelle
    27 janvier 2008, par D.

    "Sollers, c’est notre Gide."

    Voilà comment un beau-fils se venge de celui qui a sorti Lacan de Gide en lui montrant Joyce... C’est du propre. Gide, Montherlant, petits garçons... Voilà voilà... tout un programme.

    Au fait, mon inconscient a peut-être opéré un refoulement, mais quelqu’un a-t-il le souvenir d’avoir lu que Sollers ait fait usage de "travelos" "pour pimenter le tout" ? Je n’ai pas non plus remarqué que Sollers semblait particulièrement inquiet pour sa Pléiade - mais c’est ce qui semble tarauder JAM, voyez cet extrait de conversation entre lui et Sollers en 2005 (voir l’entretien entier dans le lien ci-dessous) :

    Ph.S : C’est prodigieux, les curiosités de Quincey.

    JAM : Voilà, il faudrait mettre en chantier de Quincey dans la Pléiade, après la Pléiade Sollers qu’on attend.

    Ph.S : Que vous me souhaitez. Coleridge, dont je me sers au début de Paradis pour montrer la rapidité...