Ulysse et Dionysos
Entretien sur France culture / Les vivants et les dieux


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Philippe Sollers, René Girard


par Jacques Henric

Paru dans art press, no 340, décembre 2007.




Philippe Sollers
Un vrai roman
Éditions Plon

« Voilà ma vie, ma vie comme mes romans, mes romans comme ma vie », écrit Sollers, dans Un vrai roman. Un livre qui, en effet, plus que de simples « mémoires », comme le sous-titre l’annonce (gare à ne pas faire tombeau), plus qu’un journal (avec sa pesanteur narcissique), plus qu’une autobiographie (avec ses entêtements et ses prurits obsessionnels) - plus, je veux dire mieux - est un roman, un vrai roman, un roman vrai parce qu’il est le roman d’une vraie vie. Mais qu’est-ce qu’une vraie vie ? Eh bien, c’est ce que Sollers nous donne à lire de sa vie, à lire dans ses romans, mais aussi de façon biaisée dans ses essais, et enfin dans ce nouveau livre qui éclaire ses ouvrages précédents, en prolonge le sens, en confirme la vérité. Une vie qu’il donne en exemple ? Sûrement pas. Ni philosophe, ni moraliste, Sollers. Héros, encore moins, sauf à donner à ce mot le sens qu’il réserve au Ulysse de l’Odyssée, à savoir qualité héroïque de celui qui refuse « toute servitude volontaire » et gagne sa guerre en conquérant une autonomie absolue (1). Rien à voir donc avec une « sculpture de soi » qu’on hisse sur un piédestal et qu’on passe son temps à briquer pour la faire reluire et la proposer à l’admiration des foules, ou un joujou qu’on prend un masochiste plaisir à casser à coups de marteau rageurs. C’est dire que les 350 pages d’Un vrai roman ne sont classables dans aucun genre littéraire connu. Comment le seraient-elles, d’ailleurs, quand elles sont le récit d’une vie qui, comme toute vie vraie, toute vie vraiment vécue, est absolument singulière ? Et s’agissant de cette vie-là, du roman vrai de cette vie-là, peu de chances que vous y trouviez quelque ressemblance avec les romans faux des vies falsifiées des milliers de morts-vivants dont les productions marchandes envahissent les étals des libraires et les colonnes de journaux. Il y a un mot que Sollers tient à distance, celui de « fraternité », comme celui d’« égalité ». En revanche, celui de « solidarité » lui convient. « Tous les réfractaires spontanés sont solidaires. Ils ont vu la douleur, l’absurde, le néant, la mort, et ils n’oublient rien, ni les précipices ni les fêtes. On les croit rangés, ils restent étrangers ». Beau passage qui donne à entendre ce que peut être une vie vraie. À retenir les deux termes : « réfractaire », « étranger ». Et que ceux qui, ayant lu de travers, ou jamais lu les livres de Sollers, ont de lui l’image stéréotypée d’un jouisseur libertin, pèsent ces mots : « douleur », « absurde », « néant », « mort », « fêtes » bien sûr, mais aussi « précipice ». C’est qu’il a eu ses saisons en enfer, au cours desquelles il a beaucoup appris, l’auteur de Paradis. S’est-on avisé que les « réfractaires » dont il se sent solidaires ne sont pas que Vivant Denon, Voltaire, Casanova, La Fontaine, Mme de Sévigné, Watteau, Fragonard..., mais aussi Hölderlin, Pascal, Bossuet, Kafka, Joyce, Artaud, Bataille, Faulkner...

Un vrai roman est d’autant moins classable que son projet et son esprit imposent une forme inhabituelle : au récit biographique, l’essentiel du livre, répondent des développements critiques sur Shakespeare, Dante, Saint-Simon, Nietzsche, Baudelaire, Rimbaud, Céline, Debord. Des digressions, des échappatoires ? Au contraire, cette convocation des grandes individualités « réfractaires », ces « personnages- ?uvres », comme il les nomme, le rappel de leur « guerre secrète », ont pour but d’éclairer celle que très tôt, le jeune Philippe Joyaux, bientôt sous son nom d’écrivain, Philippe Sollers, va mener au fil de sa vraie vie. Un combat pour quel objectif, pour quelle victoire ? Ceux d’une ?uvre, cette ?uvre, la sienne, sur laquelle il revient, qu’il commente, l’éclairant des moments-clés de sa biographie, De son premier roman, Une curieuse solitude, jusqu’à Une vie divine paru l’an dernier, on suit les mille péripéties de ce qu’on peut appeler ses guerres de libération.

La fiction sauve

« La réalité tue, la fiction sauve. C’est par la fiction qu’on trouve le réel et la vérité. » D’où la confiance inentamée de Sollers dans le roman. De quoi a été faite cette réalité que la fiction a sauvée et continue de sauver ? L’invasion nazie, les escarmouches intra-familiales (avec les s ?urs - avant-goût de la guerre des sexes, après celle de la guerre des classes : « Joyaux au poteau ! »), la maladie, la découverte précoce que « la clé des situations se trouve dans le sexe et les livres », les désertions (adieu ! Jésuites, armée, « familles recomposées » du milieu littéraire), la fréquentation des bordels, les saouleries, les drogues et les marches pour rien comme expériences de la dépense et comme préparations à la connaissance du négatif (« Qui n’a pas vécu à fond dans le négatif n’a pas droit à la moindre affirmation ultérieure »), la guerre d’Algérie, les hôpitaux militaires, l’aventure de Tel quel puis de l’Infini, Mai 68, le maoïsme, le poids de plomb des années 1970, plomb à transformer en or, et ce sera l’écriture de Paradis, les rencontres et les amitiés, Mauriac, Aragon, Breton, Bataille, Ponge, Foucault, Althusser, Derrida, Barthes, Lacan..., les ruptures avec certains, les voyages, Espagne, Italie, Chine, États-Unis... Et j’allais oublier l’essentiel pour qui a voulu mener à bien la (sa) Révolution (entendez par ce noble mot galvaudé un ensemble détonant comprenant : « le transcendantal, la mystique, la poésie, la pensée, l’amour, l’érotisme, l’ironie ») : l’appui, la complicité des femmes, de certaines femmes, principalement de deux femmes dont Sollers esquisse un émouvant portrait : « La fée », Dominique Rolin (rencontrée quand Sollers a 22 ans, Dominique Rolin en a alors 45) ; Julia Kristeva, cette jeune et belle Bulgare arrivée à Paris en 1966, que Sollers épousera en 1967.
« Dominique, Julia, l’art de vivre ». S’il fallait un critère, un seul, pour juger de la liberté qu’un homme, un écrivain, s’est donné dans sa vie, avec le souci de ne causer aucun dommage à autrui, la nature des liens avec ces deux femmes aimées y suffirait amplement. De cet « enfer des femmes » dont parle Rimbaud, que tout écrivain vrai se devrait d’avoir « vu » et connu, ce sont paradoxalement des femmes qui apportent leur précieux concours pour vous en libérer. Femmes, la Fête à Venise, le Lys d’or, Passion fixe, une Vie divine... sont les romans qui racontent cette Odyssée-là. Celle qui mène à la « vivace pérennité » dont parle Nietzsche et qui permet à Sollers de retourner ainsi la formule de Debord (« Nous tournons en rond dans la nuit et sommes consumés par le feu ») : « Nous planons en plein jour, et, comme le phénix, nous sommes vivifiés par le feu ». Comment se réveiller du « cauchemar de l’Histoire » et sortir de la nuit ? Lisez Sollers, mais il nous prévient : « Se réveiller est chaque fois un miracle ».

Jacques Henric

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René Girard
Achever Clausewitz
Éditions Carnets Nord

Philippe Sollers
Guerres secrètes
Éditions Carnets Nord

La menace est désormais radicale, mais elle se présente sous une forme si double et si contradictoire qu’il est facile de se l’occulter et par là de la radicaliser encore. D’un côté, il y a la menace du bien-être, où la facilité technique de vivre éteint les dernières lumières de l’esprit ; de l’autre, celle de la violence, où la puissance technique de détruire laisse tout loisir de faire sauter la planète. La peur oscille de l’une à l’autre de ces menaces et parfois entend se protéger de l’une par l’autre, aggravant encore l’alternative entre une consommation anesthésiante et une destruction totale.

Cette double menace, la nouvelle maison d’édition dirigée par Benoît Chantre, Carnets Nord, la rappelle à notre vigilance. Elle démarre d’un coup par deux ouvrages majeurs, l’un de René Girard, l’autre de Philippe Sollers, qui donnent à regarder les « lieux du péril » en face. Deux livres sur la guerre. Deux livres qui se font la guerre (de bonne guerre) tant leurs perspectives s’opposent alors qu’elles brassent les mêmes références et aboutissent - comme par miracle - à une même conclusion. Tous les chemins mènent à Rome, dit l’adage, mais on s’étonne ici que ce qui conduit jusqu’au Vatican emprunte des routes si opposées. Pour nos deux auteurs, le danger n’est pas la guerre, mais sa terrible disparition. Sollers, du côté de l’existence personnelle, pointe l’oubli du « combat spirituel » dont parle Rimbaud. Girard, du côté de la vie collective, voit s’effacer l’« institution de la guerre », avec ses codes et son droit, au profit de la « montée aux extrêmes » que conceptualise Clausewitz. Ainsi le premier affronte la menace du somnolent bien-être que voudrait réaliser la société du spectacle ; le second, celle de l’extermination de masse que laisse entrevoir une violence déchaînée par la perte des vieilles issues sacrificielles. Pour nos deux auteurs, aussi, si l’on ne veut pas se rendre complice de cette liquidation physique ou spirituelle, c’est vers le catholicisme et les papes qu’il faut regarder. Et les voici qui convoquent presque les mêmes auteurs au renfort de leurs analyses : Euripide, Maistre, Hölderlin, Nietzsche, Baudelaire, Benoît XVI...

Déclarations de guerre

Leurs deux livres présentent néanmoins d’extrêmes différences de ton et de point de vue. Girard est un b ?uf de somme qui laboure sans cesse son même champ de spéculations. Sollers est un papillon de nuit qui passe d’une fulgurance à l’autre sans jamais faire durer l’éclair. Aussi reproche-t-on souvent au premier son obsession de systématique, tandis qu’on vilipende le second pour sa légèreté d’esthète. Cette différence de style les distingue, mais ce qui tend à les confronter, c’est l’opposition de leurs procédés démonstratifs. Ils rappellent deux types contraires d’apologétique. Sollers procède par assomption : de la figure d’Ulysse, il passe à celle de Dionysos, puis à celle du Christ (en passant par le Tao). C’est une ascension continue dont Nietzsche fournit la clef : s’il tue le christianisme, celui du père, pasteur puritain, c’est pour qu’il ressuscite catholique, baroque, assumant en lui tous les mythes grecs dans la sensualité transfigurée d’un Michel-Ange. À l’inverse, Girard procède par rupture, même si, au fil du temps, ses ruptures sont devenues de plus en plus intégratrices : Dionysos est le contraire du Crucifié, Nietzsche n’est pas la clef mais le contre-exemple, celui qui tôt perçut le dilemme, ne sut pas choisir, s’effondra finalement aux sabots d’un cheval. Girard brise les idoles, Sollers les reprend dans la sculpture du Bernin. Le premier ressemble à un chrétien des temps primitifs, annonçant l’imminence du Royaume au milieu du désastre. Le second fait penser à un catholique du temps des Borgia, affirmant les joies du corps parmi les élévations de l’âme. Mais cette opposition ne saurait tourner à une quelconque « rivalité mimétique » (c’est là qu’il faut saluer l’invention éditoriale de Chantre). Les deux vues sont complémentaires et, reliées l’une à l’autre, fournissent une considération essentielle sur le vertige de nos temps.

Aveugler le Cyclope

Les Guerres secrètes commencent par un long commentaire de l’Odyssée. Le nom même de Sollers (Sollus-ars, c’est-à-dire « tout-art ») est le décalque latin du Polumétis dont Homère qualifie son héros. Ulysse est l’homme « aux mille desseins », insaisissable, métamorphique, « qui sait utiliser son apparence au profit de sa liberté ». C’est le modèle qui hante Sollers depuis l’enfance. Aussi, tandis qu’il publie chez Plon ses Mémoires, c’est dans cet essai que le lecteur trouverait son autobiographie théorique. Il y fait retour sur le Retour, revient sur l’Odyssée et, d’une vie dont certains ont trop vite fait d’accuser le disparate, dévoile le principe unificateur : jouer chinoisement avec le « médiatique » pour mieux protéger un secret qui ne se révèle que par une cicatrice et par un lit...

Il y a ces pages remarquables où Sollers assimile la caverne du Cyclope à celle de Platon. L’oeil unique est celui de la « caméra dévoratrice » qui voudrait transsubstantier le réel en marchandise. Le dernier homme est là qui par son écran consomme tout dans le « sans-distance », ignorant le proche comme le lointain, la demeure comme le voyage. Il est pareil à ces prétendants qui festoient dans une maison qui n’est pas la leur et qui seront bientôt massacrés.

Il est semblable à ce Cyclope qui raille les dieux et mange les compagnons d’Ulysse pour son divertissement. La moindre des charités est de lui ficher un pieu dans l’orbite. C’est là que Sollers va plus loin que Debord, non pas dans l’analyse, sans doute, mais dans la résistance. Debord fit une critique de la société du spectacle, mais le génie de cette société est justement de vivre de son auto-critique, de la mettre en scène, de la changer en cirque qui n’en fascine que mieux le spectateur. Combien d’épigones debordiens qui n’en sont jamais que les courtisans ? Le négatif ne suffit pas. Il faut du positif. Sollers l’entrevoit. Il sait que pour lutter contre cette fantômatisation de l’existence qui ne peut déboucher que sur la « fabrication des corps », il faut revenir à l’esprit de la chair et donc, par Dionysos afin d’éviter toute régression puritaine, au mystère de l’Incarnation. De là son affirmation baroque : Titien, Bernin, Rubens, et ce vin de Bordeaux qu’une consécration peut convertir en sang du dieu...

Ce qu’il propose pour aveugler le Cyclope est pour le moins étonnant à qui voudrait ne voir en Sollers qu’un esthète évasif. C’est quelque chose comme l’apothéose du Carré blanc sur fond blanc, ou encore comme du Jarry transfiguré, le pataphysique et la métaphysique assumés et dépassés dans un geste divin. Mais il vaut mieux citer cette page stupéfiante : « J’ai proposé un jour à un responsable important de la télévision, de filmer la messe catholique tout autour de la planète. En ce moment même en effet, des messes ont lieu. Je me contenterais, lui disais-je, de l’élévation. J’opposerais au monoculaire noir de la caméra, et comme pour faire ressortir ce qui lui échappe à jamais, le rond blanc de l’hostie sujette à une dévotion particulière. Ce rond blanc est donc du pain devenu du corps, grâce à cette Cène qui s’oppose ainsi à toute scène. J’aurais donc pris cinq cents messes dans le monde entier, l’élévation vers le ciel d’un rond blanc indéfiniment opposable au rond noir de l’enregistrement, pourtant forcé d’enregistrer ledit phénomène. Mon interlocuteur m’a bel et bien pris pour un fou. »

Or nous savons, depuis Euripide et saint Paul, les Bacchantes et l’Épître aux Corinthiens, que la folie du dieu est plus sage que la sagesse des hommes. Tel est le combat spirituel qu’il faudrait soutenir, celui qui ouvre à cette folie divine, celui où le regard consent à s’abîmer dans « ce qui lui échappe à jamais ».

Voir l’apocalypse

Le Cyclope aveuglé, il convient, comme « l’être le plus débordant de vie » selon Nietzsche, de « regarder l’énigmatique et l’effrayant ». C’est ce que Girard nous convie à faire avec son dernier livre, peut-être le plus radical qu’il ait écrit, et sans doute quelque chose comme un testament. Achever Clausewitz, titre dans lequel on ne peut pas ne pas entendre « Auschwitz », c’est d’abord constater « ce monstrueux dérapage sacrificiel qu’est l’entreprise d’extermination des Juifs... où l’essence même de l’idée européenne a été entachée ». Girard applique sa théorie mimétique à l’histoire moderne et fait voir comment la rivalité gémellaire de la France et de l’Allemagne a conduit à l’explosion de l’Europe et au saccage du monde.

Derrière Clausewitz, c’est Hegel qu’il s’agit d’abattre. Pour le philosophe qui voyant passer Napoléon sous ses fenêtres voulait reconnaître l’esprit du monde à cheval, la guerre est toujours sacrifice des intérêts privés et donc moment nécessaire vers la réconciliation dans l’universel concret. La violence serait le ressort dialectique de la vérité. Girard montre que rien n’est moins sûr. Avec Clausewitz, il repense le phénomène de l’« action réciproque » et de la « montée aux extrêmes » qui, loin de mener à quelque paix plus haute, ne peut qu’aller vers une frénésie d’extermination. Avec Pascal, il témoigne que la vérité et la violence s’affrontent dans une lutte inexorable, sans aucune réconciliation possible, mais non sans une révélation paradoxale et mutuelle : « Tous les efforts de la violence ne peuvent affaiblir la vérité, et ne servent qu’à la relever davantage. Toutes les lumières de la vérité ne peuvent rien pour arrêter la violence, et ne font que l’irriter encore plus. »

Devant le néant

Fini le progressisme et son utopie d’un monde réconcilié qui fut la caution de tous les carnages. Fini le rationalisme et son humanisme trop humain qui nous piège dans une concurrence horizontale. Girard adopte le ton prophétique pour annoncer l’apocalypse : « Nous sommes aujourd’hui vraiment devant le néant. Sur le plan politique, sur le plan littéraire, sur tous les plans. Vous allez voir, cela se réalise peu à peu... Est-on encore dans un monde où la force peut céder au droit ? C’est précisément ce dont je doute. Le droit lui-même est fini, il échoue dans tous les coins. » Mais ce n’est pas tout : le christianisme lui-même a échoué. Telle est justement sa grâce : il est « la seule religion qui a prévu son propre échec » : « Par suite de l’iniquité croissante, l’amour se refroidira chez le grand nombre » (Matthieu 24, 12). « L’heure vient même où qui vous tuera estimera rendre un culte à Dieu » (Jean 16, 2).

Il faut lire cet admirable chapitre intitulé « Tristesse de Hölderlin » où, après une lecture des désastres annoncés par le Christ dans les Évangiles synoptiques, Girard médite les célèbres vers du poète : « Mais aux lieux du péril croît / Aussi ce qui sauve. » Ce qui sauve exige qu’auparavant l’on parvienne aux lieux du péril. Nul n’est sauvé s’il ne reconnaît d’abord qu’il est perdu. Or tout conspire désormais à faire éclater au grand jour cette perte et à prouver concrètement, selon le mot de Heidegger aux journalistes médusés du Spiegel en 1962, que « seul un dieu peut encore nous sauver ». Car, Pascal l’a rappelé, tous les efforts de la violence ne peuvent que relever la vérité davantage, si bien qu’à l’endroit où commence le désespoir à l’égard du monde, commence aussi l’espérance qui le déchire : « Je persiste à penser que l’histoire à un sens, écrit Girard. Cette montée vers l’apocalypse est la réalisation supérieure de l’humanité. » Apocalypse dit à la fois cataclysme et révélation, et même révélation au sein du cataclysme. Rien d’un Teilhard de Chardin et son avancée optimiste vers le point Oméga. Rien d’une dialectique immanente réalisant sa lente synthèse. Mais un brusque retournement, comme si l’on passait d’un coup de l’autre côté des choses.

Pour ce qui est de nos temps, Girard n’aperçoit de lueur que du côté de cette Europe explosée et ne pouvant se reformer qu’autour de cette catholicité qui, à travers la figure de Benoît XVI, réveille une rationalité religieuse, réunit la France et l’Allemagne en profondeur, et oppose une résistance réelle aussi bien à l’islamisme qu’à la mondialisation. Sollers songe aussi à une échappée où le mythe et la raison s’épousent dans un catholicisme purgé de « sa moraline sexuelle idiote ». De part et d’autre c’est un éloge du « Discours de Ratisbonne » de ce pape qui sait jouer Mozart. Mais Sollers pense aussi à ce temps du grand missionnaire Matteo Ricci où l’Europe et la Chine faillirent consommer leurs noces sacramentelles... C’est la voie du baroque chinois. Mais qui s’en souvient, de nous jours ? Et qui la désire ?

Cap au pire, donc. À moins de reconnaître notre radicale impuissance. À moins de refaire une place aux dieux, et surtout à ce dieu crucifié dont la vérité déchaîne la violence - mais la violence s’épuise contre sa vulnérabilité infinie. Cela n’ira pas mieux. Le monde ne deviendra pas meilleur. C’est à partir de ce constat que les c ?urs peuvent connaître ce « retour » qu’Ulysse n’obtient qu’à travers le naufrage. La dernière phrase est de Girard : « Vouloir rassurer, c’est toujours contribuer au pire. »

Fabrice Hadjadj

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Commentaires

  • Ulysse et Dionysos
    25 juillet 2008, par A.G.

    Pour ceux qui veulent prolonger la lecture de Guerres secrètes, sur France-Culture jusqu’au 22 août :

    Sur le bateau d’Ulysse

    Hölderlin, déjà en 1802, interrogeait le devenir des Anciens Grecs. Ne sont-ils pas menacés ? Ne risquent-il pas, un jour, de disparaître ? Cette inquiétude est largement confirmée aujourd’hui : nous sommes en train d’oublier les Grecs, et le nouvel ordre mondial renforce chaque jour cette ignorance, cet illettrisme. Les Européens se sont détournés de la source grecque, acceptent un monde sans mémoire, et ne savent plus qui ils sont !

    La question de Hölderlin : « que devient le Grec ? », les hellénistes ne sont plus seuls à la poser. Des écrivains, des artistes, des intellectuels ont compris l’intérêt qu’il y a à redécouvrir les Grecs. Car revenir aux anciens Grecs, c’est revenir à nous-mêmes, c’est nous redécouvrir autrement.

    Le titre de cette série s’inspire d’un vers d’Euripide : « Et nous, devenus matelots sur le bateau d’Ulysse, toujours nous servirons Dyonisos [sic] ». Ces 25 émissions donneront l’occasion à des « professionnels de l’Antiquité grecque » : épigraphistes, archéologues, historiens, anthropologues, philosophes, mais aussi à des spécialistes d’autres disciplines : astrophysiciens, juristes, sinologues, passionnés d’éthologie, de remonter vers les anciens grecs en portant à la connaissance du public les découvertes, les perspectives, les nouveaux chantiers. Mais c’est d’abord par la littérature et l’art, - que l’on songe à l’Odyssée, à l’Orestie, aux nouvelles traductions de la métaphysique d’Aristote -, que l’Antiquité grecque monte aujourd’hui vers nous. Les témoignages sont là qui constatent l’étonnante fraîcheur de ces vieux textes, que nous sommes peut-être prêts, en ces temps de profonds bouleversements, à entendre vraiment.

    Le 7 août : Yannick Haenel ; le 22, pour conclure la série : François Jullien (La Grèce au risque de la Chine).

  • > Ulysse et Dionysos
    6 janvier 2008, par V.K.

    Oui, il y avait une erreur d’aiguillage. C’est maintenant corrigé.

    Toutefois si vous voulez encore écouter Baudelaire, Le serpent qui danse chanté par Serge Gainsbourg, c’est ici :

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    [mp3]
    Pour démarrer l’écoute, cliquez deux fois sur la flèche verte

  • > Ulysse et Dionysos
    6 janvier 2008, par A.G.
    Le lien exact vers l’émission de France Culture est celui-ci :
    Ulysse et Dionysos(GIF)
  • > Ulysse et Dionysos
    5 janvier 2008, par lariost

    Après une écoute plus approfondie de la chanson : Le serpent qui danse de charles baudelaire.

    On comprend que tout cela n’est pas fortuit et que poséidon est dans le coup, on reconait facilement sa signature, mais c’est à la dernière strophe, dans l’ivresse du dernier couplet que c’est dionysos, cette fois, qui est évoqué.

  • > Ulysse et Dionysos
    5 janvier 2008, par lariost

    Un petit soucis au niveau du lecteur, un problème de lien surement, ou alors une mauvaise récupération du fichier son, en effet celui-ci pointe sur une petite chanson de gainsbourg qui pourrait faire penser à ces petites musiques qui précédent les émissions de france culture, une tromperie donc ...

    D’où mon interrogation, faut-il y voir une ruse quelconque, un complot divin ? Si oui quels dieux ? Dionysos ? Faut-il mettre cette erreur sous le coup de ces fêtes de fin d’année un peu trop arrosées ?

    En attendant, voici les liens pour écouter cette émission :

    http://www.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/vivants/