Sollers et les Gnostiques.
1978-2007 : Paradis, Vision à New York, Improvisations, Les adeptes du Dieu caché...


« La raison pour laquelle la malice se rencontre en beaucoup, c’est qu’il n’ont pas la science des choses qui existent réellement. Car la gnose des choses qui existent réellement est, en vérité le remède aux vices de la matière. C’est pourquoi la science est issue de la gnose. »

Extrait du « Discours parfait » d’Hermès Trimégiste à Asclépius

« Le Verbe a dit : « Si vous connaissez la vérité, la vérité vous rendra libres. » L’ignorance est esclavage, la connaissance est liberté. »

Evangile selon Philippe

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Paradis & Vision à New York

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Nous sommes « en octobre 1978 à New York, 31 Jane Street, 16e étage, près de Greenwich Avenue. Eté indien, vue sur l’Hudson. » Philippe Sollers est entré dans la rédaction du dernier quart du premier volume de Paradis. Il s’entretient avec David Hayman. C’est Vision à New York. Au début du Ve entretien - « On va maintenant faire une expérience » - il lit le passage qui suit (le narrateur est sur un toit, une terrasse d’une grande ville qui est peut-être New York mais pourrait être Florence) :

« Je suis donc là je là je suis là je ne bouge pas je n’entend presque plus rien vers le bas soleil roulement ronflement terre ville et ses habitants comédie passée en secondes dixième centième de secondes tout un jour froissé en secondes c’est le nouveau temps pas longtemps il faut vivre avec ce temps-là maintenant plus lent très très lent de plus en plus lent et encore de plus en plus lent pour signer parfois choc bloc trait rapide le nom là souligné bouclé muté fluide pour s’enfouir de nouveau démarquer le coup surgir ressortir je suis toi et tu es moi et où que tu sois moi je suis là fermé disséminé ramassé et d’où que tu le veuilles tu me rassembles et en me rassemblant tu rassembles ce qui me ressemble ce qui fait que tu peux dire je me suis reconnu moi-même je me suis rassemblé moi-même de toutes parts pourquoi mais parce que j’ai été jeté déjeté projeté cassé enlevé craché rabaissé mélangé chié parce qu’on m’a collé ce boulet qui ça mais la volonté l’embouchée l’errotomanette abîmée l’hupnos malagos couchette en lisière et j’ai beau tirer me veiller je retombe je suis remballé pour quoi en quoi comme quoi saississement crainte angoisse ignorance feu brûlant de l’obscurité maladie chosiste en silence devinette idiote engoncée ça me coiffe me masque à visière ça m’enfonce en bombé vitré bon mais quelquefois comme ça je me retrouve en dehors de ça éjecté de ça vidant ça comme ici maintenant plein soleil en haut sur le toit si je ferme les yeux j’ai tout le rouge en moi l’implosion continue du rouge en effet à mesure qu’elles descendent les âmes entraînent avec elles la torpeur de saturne la colère de mars la sensualité de vénus l’âpreté au gain de mercure la soif de pouvoir de jupiter elles éprouvent autant de morts qu’elles traversent de sphères pour arriver enfin ça cette dégradation qu’ici-bas on appelle la vie rouge marron bruni rouge endémie cellulaire attente endormie rouge sienne corrupte à l’abrupte bac terrine de nos harmanies rouge noir du rouge couloir rouge toile de notre isoloir c’est ainsi dit-il que l’être est une castration du non-être omnis determination est castratio et la castration de la castratio arrose notre patio invisible fraîcheur de jet d’eau permanent repos sous l’arcade genre humain drapé en parade drop ashes dust red dust refumigration sur le dos que voulez-vous ils sont centrifuges elles sont centripètes ils vibrillent elles font l’entrepôt elles centrillent thermodynamo ils finissent empaillés carpettes repassés mouillés au fer chaud the more you listen the better we sound the more you read the better i write il suffit de voir une fois une seule fois le montage matrice appendice branché sur son rhéostat il suffit de les percevoir au moins une fois s’agitant dans la mécanique soi-disant pondus excentriques alors qu’ils font moule-empreint en un lieu qui n’existe pas mais qui fonctionne ah oui ça qui se perfectionne chaudière piston vapina rouge sang gluant la rétine rouge aveugle tombant niagara je l’ai vu et je l’ai entrevu leur fluvial coulant sous les cuisses l’hépatite enfant du coma je l’aie vue la machine ellipse clin d’oeil agrafant l’organe en chez soi qui débande mardi jeudi rebandera qui crève samedi lundi respirera qui maigrit vendredi mercredi grossira c’est tout simple c’est vraiment très simple jamais un coup d’ovule n’abolira le convoi donc le besoin d’organes chez elles est une faim bloquée sans mesure elles cherchent balbutiantes à tâtons le corps qui serait dehors enfin le bon l’autre égon d’où leur intérêt pour cadavre elles espèrent la fermeture la clotûre marché crémation qu’est-ce que c’est ce recoin obscur genre chiotte avec mouvements d’espace excité pour faire croire que c’est grisant secret très salé sacrées nécrofilles elles y croient coincées au funèbre elles s’y lavent elles s’y reténèbrent quant à eux ils montent l’épingle se palpant le truc travaillant du truc pour empêcher systémiques l’irruption de l’unique excès du lui-seul dénommant nommé qui ferait sauter leur crampette quel travail de se faufiler entre eux la sauvette d’autant plus qu’ils font front s’ils reniflent de loin l’étranger alerte à somore alerte à godome alerte à toutes les patrouilles dans tous les quartiers alerte à godore alerte à somome achtung quelqu’un veut encore sauter le mur à côté freinez-le embobinez-le sucez-le restez-lui crochés aux mollets on ne doit pas s’évader de notre fossé sache donc toi que la tristesse la misère accompagne ton existence comme la rouille couvre le fer sache que tu traverses encore une nouvelle version de l’enfer ils sont tous là ganglions du rien fatraciens quant à moi je suis fils du père qui est au-dessus du père et depuis mon père mais sans me quitter comme père je viens voir les choses qui sont à lui donc à moi en son nom de lui comme à moi je vais d’où je viens pour retourner d’où je viens je suis un four plus précieux que votre mère ignorant sa racine moi je connais j’invoque la mère qui est dans le père et qui est la mère de votre mère car en vérité celle qui vous a fabriqués en ne voulant pas savoir qui était sa mère et en croyant seule exister est une puissance de ruine mais moi c’est sa mère que je rejoins à travers mon coupé lance-femmes assassin je traverse les mères pour connaître la mère entrant chez son père vivant brûlant sur son flanc vierge mère fille de son trienfant de fils trinuitant rose-mère tournoyant au père avec ses myriades d’anges d’arfanges procession immobile immobilité s’engendrant comme ici dans les lignes apparemment rectilignes pointillé d’hélice accablant sache donc aussi que le dieu qui a dans ses mains selon la vieille parole le commencement le milieu la fin le recommencement du milieu dans la fin s’avance en lignes droite à travers les êtres progressant parmi eux conformément à sa nature de non-être tout en ponctuant par eux son chemin [...] » (Paradis, Folio, p.295-298)

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Sollers commente ce passage :

« [...] on entre dans des évocations qui sont des rappels de textes gnostiques. Par exemple des phrases comme : « Je suis toi et tu es moi. Et, où que tu sois, moi, je suis toi. » Bon ! « Où que tu sois, tu me rassembles. » « Je suis toi et tu es moi. Et, où que tu sois, moi, je suis là et je suis en toutes choses disséminé. D’où que tu le veuilles, tu me rassembles. Et, en me rassemblant, tu te rassembles toi-même. » « Je me suis reconnu moi-même et je me suis rassemblé moi-même de toutes parts. » Ce sont des textes de la gnose tels qu’on les trouve, notamment, dans un Évangile qui, évidemment, me touche de près...

David Hayman : Apocryphe !

Ph. S. : ... qui s’appelle l’Evangile de Philippe [1].

D. H. : Mais pourquoi la gnose à côté du reste ?

Ph. S. : Je veux dire plusieurs choses à la fois. C’est le cas, vraiment. D’une part, que nous sommes maintenant, historiquement, dans un tournant comparable au Ier siècle. « Comparable », ça veut dire qu’il faut que je le fasse sentir, en réemployant les mêmes phrases, les mêmes expressions, les mêmes concepts. Le narrateur a l’air de débarquer du IIe siècle au XXIe [NOUS Y SOMMES. A. G.]. Voilà l’effet. Deuxièmement, la sensation subjective de toute la modernité me paraît être très bien éclairée par la gnose, à savoir que le monde est la création d’un dieu secondaire, mauvais, maladroit, et qu’il y en a un autre, n’est-ce pas, qui ne s’est pas mêlé de la Création du Monde, car, vraiment, ç’aurait été une erreur. Autrement dit, dans le moment de décollage sur le toit, avec mes éléments très modernes, j’ai besoin de faire sentir que je vais m’élever vers une contemplation de plus en plus haute de quelque chose qui n’a pas ni nom, ni figure, ni représentation, ni contexte, et que je vais repousser de plus en plus, rejeter, les phénomènes, formes, représentations, et je vais faire ça, par un geste répétitif dans Paradis, consistant à remettre l’accent sur la chute, sur la chute qu’est le sexe. La chute dans la génération étant la chute dans le sommeil et la mort. Le travail du narrateur, à ce moment-là, est un travail pour en sortir, pour se réveiller, pour remonter le temps, échapper au temps, à la mort. Regarde : ça parle d’histoires de feu brûlant, d’obscurité, de maladie chosiste, de maladie chosiste en silence, de devinette idiote engoncée... La devinette idiote engoncée, ça veut dire très exactement pour moi le fait d’avoir été mis dans un corps, avec la condamnation qui consiste à tourner autour d’une devinette, c’est-à dire à ruminer tout le temps, dans sa pensée, le fait d’avoir à trouver tout le temps le sens des choses, alors qu’il est idiot, ce sens des choses, il est tout simple, il est tout bête, n’est-ce pas. Mais enfin, tout ça fait beaucoup de difficultés. Alors, tu vois, chute à ce moment-là, mouvement contradictoire. Je suis sur le toit... Le narrateur dit qu’il veut s’élever, se rassembler, rassembler ce qui lui ressemble, être le plus singulier possible... et il tombe. Obscurité, devinette engoncé... Bon ! Mais, en même temps... quelquefois, comme ça, je me retrouve en dehors de ça, j’arrive brièvement à « sortir », à jeter un coup d’oeil « dehors »...

D. H. : On est en haut, on descend et on remonte...

Ph. S. : La chute décrite, ce n’est pas seulement la chute du narrateur, du sujet, mais c’est la chute, depuis toujours, des âmes, selon la théorie gnostique. Au fur et à mesure que les âmes tombent dans ce qu’on appelle la vie, elles prennent, au passage, des passions symbolisées, à l’époque, par les planètes, etc. Elles vont en enfer, c’est-à-dire dans la vie ; elles ramassent, au passage, la torpeur, la sensualité, l’âpreté au gain c’est-à-dire les différentes sortes de libido, les désirs qui sont l’ignorance. C’est une conception que tu retrouves un peu partout, dans le bouddhisme notamment. Tout ça, c’est la chute dans l’ignorance. Le fait d’être, c’est être dans l’ignorance, dans le sommeil. Et tu vois que, là, l’insistance est mise sur le rouge, rouge, rouge, qui revient constamment. Le rouge et la chute dans le rouge, dans le sang, dans le voile des yeux, dans les choses aveuglantes, ce rideau de sang constitue l’Espèce. Tu as un sujet en train de tomber dans une cataracte de sang. On tombe dans cette vie rouge, marron, brunie, rouge, endormie, merdeuse, dans le rouge, dans la pourriture, n’est-ce pas, dans la pourriture qui a l’air d’être la santé ou la vie, mais qui n’est, au fond, que la mort en train de vivre. Et, là, tout à coup, intervient une proposition assez bizarre qui est : « L’être est une castration du non-être. » « Omnis determinatio est castratio. » Bon ! Omnis determinatio est castratio, c’est, évidemment, Omnis determination est negatio de Spinoza, transformé dans une proposition irrecevable par la conscience, qui est que le fait d’être est une castration du non-être.

D. H. : Oui, oui.

Ph. S. : D’habitude la castration serait plutôt pensée comme une sorte de castration de l’être, donc comme châtrage possible de quelque chose qui existe en plein. Là, la proposition est renversée. En m’appuyant sur la citation de Spinoza qui veut que toute détermination soit une négation, donc que nous soyons nous-mêmes des négations, puisque nous sommes des déterminations, eh bien, c’est le non-être qui est perçu comme étant châtré par cette espèce de chute dans l’être. Mais alors, ce que je dis, c’est que LA NÉGATION DE LA NÉGATION [2], c’est-à-dire la castration de la castration — qu’est-ce que ça peut être ? — « arrose notre patio ». Notre passio devient notre patio... On était sur le toit et, brusquement, je me retrouve, le narrateur et le lecteur se retrouvent dans un patio, c’est-à-dire terme espagnol ou arabe, avec le jet d’eau au milieu, n’est-ce pas, « invisible fraîcheur de jet d’eau » [...]

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Pourquoi je suis si peu religieux

Nous sommes maintenant deux mois plus tard : en décembre 1978. Dans l’entretien avec les peintres Louis Cane et Marc Devade — « Pourquoi je suis si peu religieux » —, Sollers prend ses distances avec le matérialisme — un certain matérialisme — mais aussi avec « les sollicitations religieuses de tous ordres ». Il se définit alors — explicitement — comme gnostique.

Philippe Sollers : « Je pense finalement que je ne vise rien d’autre que le fait d’être moins religieux que la plupart.

Louis Cane : Matérialiste ?

Ph. S. : Je prends une distance avec « matérialiste »...

Louis Cane : ... cosmique...

Ph. S. : Non plus. Comme vous savez, le matérialisme, en son fond, sert à certains à imaginer qu’il n’y a pas de trou dans l’univers. Par exemple Lucrèce. Prenons le Prologue du De natura rerum, tout ça est offert à Vénus. Vous savez que ça ne va pas plus loin quand même parce qu’en effet, toute la théorie matérialiste qui m’intéresse fort est pour ainsi dire construite sur le fait qu’il ne faudrait pas qu’il y ait un trou dans Vénus, parce qu’à ce moment-là, tout fout le camp. Les atomes, le vide lui-même, on ne les retrouverait plus quelque part. Il y aurait comme qui dirait un endroit où il n’y a plus rien. Même pas un « trou noir », qui n’est pas un trou, mais sa forme révulsive. Je ne suis pas pour laisser subsister un fantasme de cosmicité, de faux trou [3]. MA POSITION EST GNOSTIQUE, si vous voulez. Elle n’est pas cosmologique. Elle est gnostique en ceci que je distingue entre réalité et réel, entre le fait qu’il y a des phénomènes, du monde, tout ce que vous voudrez, mais que c’est affecté à mes yeux d’un signe négatif. Vous savez ce que c’est d’être gnostique, c’est imaginer, simplement, que tout ce qui existe, c’est le produit d’un mauvais dieu qui s’est mal débrouillé. D’un mauvais dieu qui ne serait rien d’autre que le désir de la Sophia. Il y a un mauvais dieu qui a créé le monde et ce n’est rien d’autre que... la mère qui a voulu aussi bien que le père. Le père est le seul à pouvoir créer quelque chose en dehors de lui-même. La mère, elle, veut créer quelque chose à l’imitation du père, seulement l’embêtant, c’est que ça ne sort pas d’elle. Alors le monde, il est comme qui dirait pas dehors, nous compris. Pour en arriver au Dieu qui est là-haut, au Père des Lumières (pas le mauvais, pas celui dans lequel on est, enfin, comprenez ça), pour rejoindre celui d’en haut, vraiment d’en haut, pour aller vraiment en haut, dehors, c’est toute une histoire parce qu’il faut traverser alors des cercles, des mondes, des planètes, etc. Le plérôme, ce n’est même pas forcément ce qu’il y a de plus élevé. Ça laisse la question ouverte. La question du dehors est ouverte. Ce qui me touche dans l’art justement, puisqu’on parle de ça, c’est que c’est un effort pour toucher enfin le dehors. Pas le dehors des « choses », celui du discours. Celui que Dante atteint, par exemple, moment que Lacan ne semble pas en mesure de saisir (encore la littérature...).

Louis Cane : Dieu serait le dedans...

Ph. S. : Le mauvais dieu.

Marc Devade : Le gnostique est « parfait ».

Ph. S. : Vous savez que ces gens-là sont bizarres. Il y en a eu des tas, fourmillants. Ils ont essayé, évidemment, de réduire les rites à leur minimum. Le « consolamentum » des cathares, par exemple, c’est une imposition des mains, c’est tout. Evidemment, on les a brûlés. Enfin je me fais fort de démontrer quand vous voulez que tout ce ce que vous appelez vocation, art, littérature, etc., ce sont tous des gnostiques. Ils ne parlent que de ça. Artaud, Kafka, Joyce, qui vous voulez, ils sont tous gnostiques. C’est bien la raison pour laquelle, si vous vous occupez de cette affaire en première personne, vous allez avoir sur le dos des sollicitations religieuses de tous ordres, voulant vous refaire adhérer à on ne sait trop quel ensemble qui se passerait fort bien de l’exception que vous êtes. Vous serez en quelque sorte assailli par la demande de ré-adhérer au religieux. »

(Entretien publié dans la revue Peinture, cahiers théoriques 14/15, 2ème semestre 1979, et repris dans Improvisations, Folio, 1991, p.145)

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Trente ans plus tard, à l’occasion de la publication en Pléiade des « Ecrits gnostiques. Les manuscrits coptes de Nag Hammadi et de Berlin », Philippe Sollers revient sur les Gnostiques, ces " adeptes du Dieu caché ".
L’article se termine par un extrait de L’Evangile d’Eve qui se trouve — mais réécrit — au début du passage de Paradis que nous avons cité en commençant : « Je suis toi et tu es moi, et, où que tu sois, moi je suis là, et je suis en toutes choses disséminé, et d’où que tu le veuilles tu me rassembles, et, en me rassemblant, tu te rassembles toi-même. »
Par ailleurs on sait que Ph. Sollers travaille actuellement à un « recueil » d’articles « disséminés » qui — suite de La guerre du goût et de Éloge de l’Infini — devrait s’intituler « Le discours parfait ».
Ce n’est évidemment pas un hasard.

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Les adeptes du Dieu caché

En décembre 1945, à 130 kilomètres de Louxor, des paysans égyptiens tombent soudain sur des papyrus enfouis là depuis la fin du IVe siècle : le trésor de Nag Hammadi, une bibliothèque gnostique. Un an plus tard, à Qumran, ce sont les manuscrits dits de la mer Morte qui sont mis au jour . Enfin, un peu plus tôt, la grotte de Lascaux surgit dans toute sa splendeur millénaire. Pourquoi rapprocher ces événements ? Parce qu’ils semblent défier la grande catastrophe de la première moitié du XXe siècle, comme une insurrection vibrante du temps.

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Une des grottes de Qumran où furent trouvés les manuscrits dits de la mer Morte.

Gnose, en grec, veut dire « connaissance ». Un gnostique est donc un « connaissant », c’est-à-dire quelqu’un qui pense que le salut passe par une expérience directe de la divinité l’arrachant à la mort. Vous ouvrez ces textes éblouissants, et ils vous parlent ouvertement, mais aussi de façon cachée, d’une extraordinaire bonne nouvelle à comprendre, ici, tout de suite, comme dans un éternel présent. Ce sont des évangiles : Évangile selon Thomas [4], Évangile selon Philippe [5], Évangile de la Vérité, et bien d’autres. Ils ont été assez vite rejetés en dehors des Évangiles dits canoniques (les quatre), et déclarés « hérétiques », on comprend vite pourquoi. S’il est juif, le gnostique est déjà hétérodoxe ; s’il est grec, il s’oppose à la philosophie et à toute valorisation du cosmos ; s’il est chrétien, il ne rentre pas dans le rang, il tient la Loi, la foi, les oeuvres et les règles pour des valeurs inférieures et communautaires bonnes pour les simples croyants.

Le gnostique ne veut pas « croire », mais connaître. Il pense qu’il a été jeté dans ce monde par erreur, par oubli de sa propre identité lumineuse, qu’il est donc en captivité, en prison, du fait de la génération qui s’oppose à une régénération. Il met en question un « dieu jaloux », un démiurge qui a pris la place du vrai Père, lequel n’a été révélé que par son Fils dans sa mort et sa résurrection. Jésus est le Vivant et voici sa première « parole cachée » : « Celui qui trouvera l’interprétation de ces paroles ne goûtera pas la mort. » Si on demande au gnostique d’où il vient, il peut répondre : « Je suis né de la lumière, là où la lumière s’est produite d’elle-même. » Rien que ça. On voit la prétention.

Inutile de dire que ces étranges solitaires (parfois regroupés en communautés, vite dispersées ou dissoutes) ont été persécutés, réprimés, moqués, méprisés, sans cesse attaqués et parfois tués. Quand ils enterrent leurs livres, en Égypte, leur sort est réglé, mais presque deux mille ans après c’est comme s’ils étaient là, près de vous, à travers les foules. « Je suis un son qui résonne doucement existant depuis le commencement dans le silence. » Ou bien : « J’entends avec ma force de lumière. » Ou bien ce début de l’Évangile de la Vérité : « Joyeuse est la Bonne Nouvelle de la Vérité pour ceux qui ont reçu de la part du Père de la Vérité la grâce de le connaître, par la puissance de la Parole qui émane de la plénitude - Parole qui résidait dans la Pensée et dans l’Intelligence du Père. C’est elle qui est dénommée « Sauveur » ?, car tel est le nom qu’elle devait accomplir pour le salut de ceux qui en sont venus à ignorer le Père, tandis que le nom de Bonne Nouvelle est la révélation de l’espoir puisque, pour ceux qui sont à sa recherche, il signifie la découverte. »

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En 1945, le paysan Mohammed Ali Samman découvre un ensemble de 13 livres.

Puissance de la parole : c’est elle qui réveille et fait signe vers la lumière, c’est-à-dire vers la plénitude, le royaume, le paradis vrai. L’erreur est née d’une déficience, d’une usurpation perturbatrice, de l’angoisse et de la peur produisant un « brouillard ». La condition mortelle est une question d’ignorance et d’oubli. Le gnostique, en revanche, veut remonter à sa propre source, se connaître lui-même comme étant beaucoup plus précieux que sa propre personnalité abusée, falsifiée, par toute une bureaucratie céleste et humaine, trop humaine. Le monde, la société sont un cadavre, et celui qui a identifié ce cadavre, le Mal lui-même, est sauvé, on peut même dire qu’il ressuscite sur place. La gnose est ainsi la science d’un nouveau temps, ni cyclique ni linéaire, un temps de saisissement et de foudre que connaissent les « pneumatiques », c’est-à-dire les spirituels, alors que les « hyliques » se traînent dans la matière et les « psychiques » dans un milieu flottant. Pas de milieu pour le gnostique, il va aux extrêmes, il ne s’agit pour lui ni de psychologie ni de morale (il peut vivre dans l’ascétisme comme dans la débauche, le problème n’est pas là). Il veut se rassembler, s’unifier, être vivant issu du Vivant, rejoindre le commencement : « Heureux celui qui se tiendra dans le commencement, et il connaîtra la fin, et il ne goûtera pas de la mort. » Ce qui résonne ici, à l’encontre de toutes les conventions (travail, règles communes, richesses, report au lendemain), est une urgence passionnée, comme dans cette prière de l’apôtre Paul : « Sauveur, sauve-moi, car moi je suis à toi, je suis issu de toi. Tu es mon intellect, engendre-moi. Tu es mon trésor, orne-moi. Accorde-moi ce qui est parfait, ce qu’on ne peut pas saisir. » Prière pathétique de ré-engendrement par l’Intellect qui fait du gnostique quelqu’un qui devient ce qu’il est, ce qu’il n’a jamais cessé d’être. « Bienheureux celui qui est avant d’avoir été. Car celui qui est a été et sera. »

On a donc appelé « hérétiques » ces témoins de la vérité vivante. Qu’ils aient été rejetés comme « élitistes », cela va de soi. Cependant, on retrouve leur marque partout, dans la mystique, mais aussi dans la philosophie, par exemple chez Spinoza et son célèbre « Nous sentons et nous expérimentons que nous sommes éternels ». Leur cheminement souterrain passe par l’hermétisme, l’alchimie, la Kabbale. On les entend chez Copernic, Kepler et Newton, ils sont là à la Renaissance, très visibles dans « la Flûte enchantée » de Mozart, dans la franc-maçonnerie et le romantisme, chez Nietzsche, Kafka, Joyce [6], Bataille [7], Artaud et aujourd’hui, dans notre basse époque de décadence spectaculaire, sous des masques divers au dehors, ou dans les nouvelles catacombes. Qui a dit : « Le devenir-falsification du monde est un devenir-monde de la falsification » ? Le gnostique Debord. Mais écoutons encore l’Évangile selon Philippe : « Ce monde est un mangeur de cadavres. Aussi tout ce qu’on y mange est mortel. La vérité est une mangeuse de vie, voilà pourquoi aucun de ceux qui sont nourris de vérité ne mourra. » Ou encore l’Évangile d’Eve : « Je suis toi et tu es moi, et, où que tu sois, moi je suis là, et je suis en toutes choses disséminé, et d’où que tu le veuilles tu me rassembles, et, en me rassemblant, tu te rassembles toi-même. » [8]

Philippe Sollers, Le Nouvel Observateur du 28-11-07.

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« Ecrits gnostiques. Les manuscrits coptes de Nag Hammadi et de Berlin », sous la direction de Jean-Pierre Mahé et Paul-Hubert Poirier, Gallimard, La Pléiade, 1 920 p.

Qu’est-ce que la gnose ?

Le mot gnose vient du grec gnôsis, qui signifie « connaissance ». Un gnostique est donc un « connaissant », pour reprendre le néologisme proposé ici par Philippe Sollers. Dans le domaine de la pensée religieuse, le gnosticisme renvoie à une pensée qui va se cristalliser dans le monde chrétien naissant, entre le Ier et le IVe siècle de notre ère. Pour ses adeptes, notre monde est forcément sous l’emprise d’un mauvais démiurge, sinon comment comprendre toutes les horreurs qui l’affligent, catastrophes naturelles, épidémies, guerres et meurtre généralisé ? Il est impensable que le vrai Dieu soit le Roi de ce monde-là. Il y a donc forcément un autre Dieu qui, pour ses premiers adeptes, s’est révélé en la personne du Christ. Un Dieu d’amour qui vient dépasser le « dieu jaloux », le « dieu vengeur » de la Bible hébraïque. Pour les gnostiques, ce Dieu-là, ce Royaume de lumière ne sont accessibles que par une initiation, par l’étude, réservée à une élite spirituelle, de la doctrine secrète que Jésus aurait dispensée à ses plus proches disciples (qu’on retrouverait en filigrane dans les fameux évangiles apocryphes, notamment ceux de Thomas, de Philippe ou de Marie). Il n’est donc pas étonnant que « la gnose au nom menteur », pour reprendre la formule d’Irénée de Lyon, ait été déclarée hérétique par le concile de Nicée en 325. Pour l’Église - le mot catholique signifie « universel » -, le salut ne pouvait être réservé à une élite, aussi brillante fût-elle.
Bernard Loupias

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(GIF) Les textes gnostiques de Nag Hammadi par Jean-Pierre Mahé et Paul-Hubert Poirier
France Culture, Les vivants et les dieux, émission du samedi 15 décembre 2007.


Pour démarrer l’écoute, cliquez sur la flèche verte

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La bibliothèque de Nag Hammadi

Liste des traités de la bibliothèque copte de Nag Hammadi et du papyrus de Berlin 8502

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Les Manuscrits De La Mer Morte

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Manuscrits de Qumrân

Également connus sous le nom de « Manuscrits de la mer Morte », les manuscrits de Qumrân sont une série de parchemins et de fragments de papyrus retrouvés, pour une petite partie seulement, dans des jarres disposées dans des grottes se trouvant tout autour du site de Qumrân. La découverte officielle de ces 900 manuscrits a été faite entre 1947 et 1956 dans onze grottes.

Les manuscrits sont généralement attribués, mais sans preuve définitive, à la communauté juive dissidente des esséniens, un groupe juif dissident de l’antiquité.

La découverte majeure de Qumrân est le rouleau d’Isaïe A, devenu mondialement célèbre. C’est le plus ancien manuscrit hébreu complet connu d’un livre biblique : le Livre d’Isaïe. Le texte est écrit en 54 colonnes sur 17 feuilles de cuir cousues ensembles bout à bout, d’une longueur totale d’environ 7,30 m. Il a été confectionné au IIe siècle av. J.-C..

Les manuscrits bibliques hébreux de la Mer Morte sont donc de plus de mille ans antérieurs aux plus anciens textes connus jusqu’alors. Leur intérêt est donc considérable pour la science biblique.


Les Manuscrits De La Mer Morte (1 sur 4) par rapharaons


Les Manuscrits De La Mer Morte (2 sur 4) par rapharaons


Les Manuscrits De La Mer Morte (3 sur 4) par rapharaons


Les Manuscrits De La Mer Morte (4 sur 4) par rapharaons

Les grottes de Qumran

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Voir nos articles sur Les gnostiques

[1] Dans son essai sur Paradis (L’Infini 89, hiver 2004), Armine Kotin Mortimer> analyse le début de ce passage et cite L’Evangile d’Eve. Elle écrit :
« Dans une scène étrange, le narrateur, perché sur une haute terrasse de New York, imagine une traversée en sens inverse des planètes, qui fait allusion par inversion aux sphères du paradis de Dante : « à mesure qu’elles descendent les âmes entraînent avec elles la torpeur de saturne la colère de mars la sensualité de vénus l’âpreté au gain de mercure la soif de pouvoir de jupiter elles éprouvent autant de morts qu’elles traversent de sphères pour arriver enfin à cette dégradation qu’ici-bas on appelle la vie » (p.296). La vie comme dégradation est associée au thème de la guerre des sexes et du pouvoir qu’exerce l’espèce, mais quant à l’imagerie qui transmet ce thème, Sollers est allé l’emprunter aux Gnostiques. « Des étincelles ou des graines du Divin tombèrent du royaume transcendant sur l’univers matériel, royaume du mal, et furent emprisonnés dans le corps humain. Les gnostiques pensèrent que, réveillé par le savoir, le divin dans l’humanité retrouverait sa patrie originelle au royaume spirituel transcendant » (Encarta). Il semble qu’ici Sollers utilise la référence aux Gnostiques pour valoriser le contraste entre cette vie et l’idéal lumineux du paradis de Dante, dans lequel l’âme s’élève de plus en plus haut jusqu’au niveau ultime. La chute des âmes est sexuelle ; la chute de l’humanité vient de l’acte sexuel.
Pour les Gnostiques, Dieu et l’âme sont l’image l’un de l’autre. L’une des citations non signalée comme telles provient prétendument de l’Evangile d’Eve, un texte découvert à Nag Hammadi en 1945 et connu par des passages cités par Epiphane, un chasseur d’hérétiques du IVe siècle : « je suis toi et tu es moi et où que tu sois moi je suis là et d’où que tu le veuilles tu me rassembles et en me rassemblant tu rassembles ce qui me ressemble » (p.296). Dans une traduction de cet Évangile d’Eve, on peut lire : « Je me tenais sur une montagne élevée et je vis un homme grand et un autre rapetissé, puis j’entendis comme une voix de tonnerre. Je m’approchai pour entendre et il me parla et dit : je suis toi et tu es moi, et où tu es, moi je suis là, et en toutes choses je suis disséminé. D’où tu veux, tu me rassembles, mais en me rassemblant tu te rassembles toi-même » (Epiphane, Panarion, 26.3.1, cité dans Poirier 138). »
Et Armine Kotin Mortimer d’ajouter : « Sa nouvelle écriture fait de Sollers un mystique du XXe siècle, un visionnaire du XXIe siècle. »

[2] Sur la négation de la négation voir : Réfractaire

[3] Voir, notamment le passage intitulé " Malheur à la mère à la fille et au matriciat " dans : Comment aller au Paradis.

[4] Le texte : Évangile selon Thomas.
Vidéo de 8 min. avec André Gagné, professeur, Département d’études théologiques, Université Concordia (Montréal).

[5] Évangile selon Philippe

[6] Voir notre série d’articles sur Joyce, de Tel Quel à L’Infini.

[7] Rappelons que Georges Bataille a écrit en 1930 un important article pour la revue Documents : Le bas matérialisme et la gnose (cf. Oeuvres Complètes, Tome I, p.220). Que Bataille est aussi l’auteur de Lascaux ou la naissance de l’art (le rapprochement que fait Sollers au début de cet article entre la découverte, à quelques années d’intervalle, des grottes de Qumran et des grottes de Lascaux est donc tout sauf insignifiant). Que Bataille est aussi l’auteur des Conférences sur le non savoir dont l’influence gnostique est évidente.
Et enfin que Sollers est l’auteur d’un essai sur Bataille qui s’intitule... Le toit (c’est, rappelons-le, sur un " toit " — depuis un toit — qu’a lieu la "vision à New York" de Paradis) où il écrit (nous sommes en 1967) :
« ... la question posée n’est pas seulement : que voit-on depuis le "toit" ? mais encore qu’est-ce que ce toit lui-même ? Et accessoirement : comment se fait-il que personne, en principe, ne se soucie de penser qu’il y a un "toit" ? »
ou encore : « La mystique, pour Bataille comme pour Nietzsche, est le lieu, non d’un "état", mais d’un passage direct ("anéantissant") à la connaissance théorique et pratique [...] Elle veut dire que "deux mondes" (les deux versants du "toit") sont affirmés comme irréductibles l’un à l’autre, de façon que plus il y a de rationnel, plus il y a intensité du fond insensé. »
et Bataille : « J’ai vu sur un toit de grands et solides crochets, dressés à mi-pente. A supposer un homme tombant du faîte, par chance il pourrait s’accrocher à l’un d’entre eux par le bras ou la jambe. Précipité du faîte d’une maison, j’irais m’écraser au sol. Mais qu’un crochet soit là, je pourrais m’arrêter au passage. » (Le Coupable, T.V, p.315).

S’arrêter au « passage », en somme, c’est ce qui est ici demandé. A.G.

[8] Relire le passage de Paradis cité en commençant.

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