Cercle, « Un livre de délivrance »
Entretiens avec Yannick Haenel


Entretien avec Florence Noiville et Josyane Savigneau

(GIF) De quoi est né ce livre ?

Il y a, au départ, une expérience personnelle. A 35 ans, j’ai eu une sorte d’illumination. J’en avais assez de la vie sociale. Je ne supportais plus d’aller à mon travail. J’ai tout arrêté, du jour au lendemain. J’ai commencé à écrire Cercle . Ça m’a pris cinq ans. J’ai écrit plus de 1 500 pages, sans but, avec la joie de la délivrance. Je suis parti en Europe de l’Est. Et à mon retour, j’ai récrit ce livre, phrase par phrase.

C’est donc l’histoire d’une résurrection ?

Oui, dès la première phrase : "C’est maintenant qu’il faut reprendre vie." Un matin, le narrateur, Jean Deichel, ne monte pas dans le train de 8 h 07. Il ne va plus à son travail. Il a une extase et se met à considérer son existence d’un point de vue poétique.
Cette renaissance le conduit à déambuler à travers l’Europe de l’Est. De Paris à Varsovie en passant par Berlin, il fait l’expérience d’un éblouissement érotique et aussi de la dévastation générale. S’ouvrir en même temps à la jouissance et au ravage, c’est peut-être ça se réveiller de ce que Joyce appelle le "cauchemar de l’Histoire".

Qu’est-ce qui l’avait tué ? La société du "combien" ?

Le narrateur a la sensation que nous sommes tous morts, mais qu’à chaque instant il est possible de devenir vivant. Qu’est-ce qu’être vivant ? Comment être libre, aujourd’hui ? Ce sont les questions qui travaillent Cercle . Le livre décrit ce qui arrive aux corps dans les capitales européennes, le conditionnement quotidien, la manière dont chacun laisse sa vie se rétrécir sous le règne du "combien". A partir du moment où Jean Deichel se libère, des phrases lui arrivent. Il fait l’expérience de la disponibilité absolue, il s’ouvre à une sorte de jeu érotique permanent avec Paris. Entre les phrases et les rencontres féminines, il y a un enchantement de féerie. Tout lui fait signe. La lecture de Moby Dick agit sur lui comme un sésame. Moby Dick, c’est le dernier grand livre sur le mal. En 2007, impossible de se figurer ainsi le mal. Il est à la fois partout et irreprésentable. C’est la question même de la littérature : comme témoigner de l’irreprésentable. Un roman qui ne se mesure pas à la question du mal n’a pour moi aucun sens. Ainsi, au départ, Cercle était une féerie : quelqu’un découvre une liberté qu’il ne soupçonnait pas. Puis c’est devenu un questionnement sur l’invivable. En écrivant le livre, je suis parti à Berlin, sans trop savoir pourquoi. J’ai passé du temps là-bas, seul. J’ai eu une expérience du nihilisme très forte. Quelque chose s’accomplit dans cette ville à travers la destruction. Puis, avec une voiture de location, j’ai continué vers l’Est, j’ai circulé en Pologne.

A Varsovie, il y a ce moment angoissant où le héros constate la disparition de la disparition. Puis, il va à Auschwitz, comme pour revenir vers un point zéro...

(JPEG) Oui, dans la troisième partie, le narrateur passe une journée à Auschwitz, que j’ai choisi de ne pas raconter. A la place, je raconte comment Jean Deichel et un couple plus âgé que lui essaient, en route vers le camp, de se souvenir ensemble de ce dont Primo Levi essayait de se souvenir à Auschwitz, c’est-à-dire le chant d’Ulysse dans L’Enfer de Dante. Ils recomposent le chant, c’est une passation de la mémoire. Je crois que cette scène change complètement Jean Deichel. Alors qu’il cherchait simplement à sortir de l’aliénation, il est pris dans une expérience spirituelle. Essayer d’écrire de la littérature aujourd’hui, c’est rencontrer cette question-là - en tout cas, c’est ce qui m’est arrivé. Si je suis parti vers l’Est, c’est parce que quelque chose du nihilisme s’est joué là, au XXe siècle, et continue à agir. Dans le livre, j’ai mis des photos de Walter Benjamin, Paul Celan et W.G. Sebald. J’admire ces trois écrivains. Ce sont de grands témoins de l’histoire européenne du XXe siècle. Je leur rends hommage, mais avec une certaine ironie sur la manière dont la culture a fait d’eux des représentants officiels du malheur. Aujourd’hui, si l’on essaie de témoigner de la dévastation, on ne peut plus le faire à la manière de Benjamin, ou même de Sebald, dont la perception est surtout mélancolique. La mélancolie, ce n’est pas mon point de vue. Et puis on est à un autre moment du temps. Ce qui a lieu aujourd’hui implique de trouver de nouvelles phrases afin de ne pas se laisser capturer par le conditionnement. On peut, à chaque instant, faire un bond hors du cauchemar de l’Histoire. La littérature, à mes yeux, dévoile la catastrophe, et, en même temps, elle trouve de nouvelles formes de liberté.

Cercle est un livre très érotique, sous le signe du féminin. On est sans cesse dans le va-et-vient entre l’expérience de la catastrophe et la jouissance...

Oui, la gratuité poétique que découvre le narrateur coïncide avec l’amour.  Cercle  est une odyssée du corps. Un livre de délivrance. Une "aventure joyeuse", comme disent les romans de chevalerie. Il y a une profusion de rencontres érotiques, les gestes des femmes enchantent Jean Deichel. Et puis il tombe amoureux. Il a une révélation, en voyant danser Anna Livia lors des répétitions d’un spectacle de Pina Bausch. Entre les gestes d’Anna Livia et ses phrases à lui, il y a une correspondance. J’ai choisi l’univers de Pina Bausch, parce qu’il met en jeu la magie amoureuse, et parce que la part démoniaque y est décisive. Le spectacle que je décris, je l’ai inventé, c’est une métaphore du livre.

Jean Deichel est constamment au bord du néant, il saigne, le monde le rend malade. Simultanément, il est débordé par une insurrection de jouissance. Etre vivant, en 2007, implique de se mettre à l’écoute à la fois de l’invivable et de la jouissance. "Reprendre vie" passe par cette double expérience. Qu’est-ce qui arrive à un corps qui découvre en lui la dimension du libre ? Il ne s’agit plus seulement de profiter de sa petite liberté, mais de vivre poétiquement. Dans Cercle , une immense opulence du temps s’ouvre à disposition. Cela fait surgir des choses aussi considérables que la mystique juive. Pour moi la grande découverte, en écrivant ce livre, a été cette rencontre. Il y a la Shoah, mais il y a aussi l’extraordinaire pensée juive, une pensée vivante, qu’on peut réveiller à chaque instant. Le narrateur fait cette découverte à Lublin, la ville historique des Hassidim. Il a la révélation que la spiritualité juive est plus forte que l’extermination. L’infinité de la mémoire est le sujet de Cercle . Au fond, ce qui est en jeu, c’est la poésie comme figure de l’immémorial.

Et de la métaphysique ?

Au fil du voyage, le destin de Deichel prend une tournure spirituelle. A un moment se dessine même une sorte de sainteté. Mais cette spiritualité ne rencontre pas de dieu. Ou alors ce dieu est le langage lui-même. L’expérience poético-amoureuse prend la place du rapport avec Dieu. La jouissance est le mot que saint Augustin emploie pour désigner son rapport avec Dieu, et moi je l’emploie pour désigner mon rapport avec l’existence.

Il est assez singulier qu’un Français de 40 ans, comme le narrateur, ou comme vous, revisite ainsi l’Europe de la catastrophe...

C’est vrai. Je m’intéresse à l’Histoire, et au processus biopolitique qui arraisonne les corps depuis un siècle. Je crois que le nihilisme planétaire s’origine dans ce qui est arrivé en Europe au XXe siècle. En écrivant Cercle , j’ai été amené naturellement à me confronter à la question de l’Histoire. Je crois qu’on ne peut pas se contenter de petits romans gentillets ou cyniques, bien calibrés. Ce ronronnement-là est en fait un renoncement, avec lequel il faut rompre. Contrairement à ce qui se dit, la littérature a une prise sur le monde. C’est une expérience de pensée. Quand j’ai écrit Cercle , j’ai senti que mes phrases se connectaient à un stock de mémoire. Je pense que les phrases peuvent être nouvelles si elles portent la mémoire de ce qui s’est écrit avant elles. J’aime bien ce que dit Pavese : "La richesse d’une oeuvre est donnée par la quantité de mémoire qu’elle contient." Plus j’écrivais Cercle , plus j’y pensais. On ne peut être de plus en plus léger, de plus en plus libre que si on est de plus en plus savant.

Comment, à la fin du voyage, le narrateur interprète-t-il la phrase de Dylan, citée au début : " Celui qui n’est pas occupé à naître est occupé à mourir " ? Et pourquoi Cercle ?

Cette phrase, je l’entends comme une victoire. Le langage, c’est ce qui empêche, à chaque instant, de mourir. Alors oui, être "occupé à naître", c’est le sens de l’expérience littéraire. Etre occupé à naître afin de faire naître. Au fond, c’est une phrase mystique. Une parole de réveil. J’ai appelé ce livre Cercle parce que c’est la figure parfaite de ce qui, sans cesse, revient. Cercle , c’est l’autre nom de la résurrection.

Propos recueillis par Florence Noiville et Josyane Savigneau
(Le Monde des livres du 31.08.07)

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Critique

De Paris à Berlin, une odyssée initiatique et une aventure poétique

C’est remarquablement indifférent aux querelles et aux débats qui agitent — mollement... — la scène littéraire française d’aujourd’hui qu’écrit depuis dix ans Yannick Haenel. Faut-il être du côté de l’imagination ou de l’autofiction ? Y a-t-il un déficit de réel dans le roman contemporain ? Franchement, que pèsent ces questions lorsque, comme Haenel, on se fait de la littérature une idée autrement cruciale — lorsqu’on envisage l’écriture comme une aventure intrinsèquement poétique qui, pour se définir, puise naturellement à un lexique renvoyant à l’expérience spiri­tuelle, voire mystique : jouissance, renaissance, extase, épiphanies, incarnation... Yannick Haenel n’est pas engagé en solitaire dans cette aventure ambitieuse, il a pour dialoguer en chemin des interlocuteurs nombreux : Dante et Joyce, Pascal et Rimbaud, d’autres encore — dont Blanchot et Sollers, parmi nos contemporains —, dont les présences tutélaires, loin de l’intimider, lui sont un tremplin dans la quête de sa voix propre. Comme naguère le narrateur d’Evoluer parmi les avalanches (2003), celui de Cercle voit un matin, dans le métro, son existence dévier du cours qui lui semblait tracé par l’irruption, dans son esprit, d’une phrase d’Artaud : « C’est maintenant qu’il faut reprendre vie. » Un appel à la vie nouvelle — la Vita nuova de Dante — qui, sans prendre le temps d’infuser, le fait radicalement quitter les rails, mû soudain par « un courage d’abîme et de lueurs, le cou­rage des solitudes brusques, celui qui accompagne les nouveaux départs ». Le voici qui déserte, se proclame en état de vacance, vide de désir et de contrainte, prêt à accueillir les mots, les phrases qui vont et viennent en lui comme elles traversent le monde. Le monde, c’est d’abord Paris, où il déambule, heureux et léger, lisant Moby Dick et Homère, où il rencontre bientôt la gracieuse Anna-Livia, danseuse dans la troupe de Pina Bausch, dont il fait sa compagne et sa muse. Plus tard, son odyssée le conduira à Berlin où, confronté au Mal, à une Histoire humaine si manifestement arrivée au terme d’un processus de destruction qui la conduit au chaos, il fait l’expérience de la détresse et de la perte — et accomplit cette traversée des ténèbres dont nul parcours initiatique ne saurait faire l’économie. Il est difficile d’aller plus avant dans l’exégèse de Cercle. Ce serait au risque d’af­fadir, d’aplatir, de dénerver ce singulier roman de formation et d’initiation pleinement contemporain, lyrique et ambula­toire, moins érudit ou codé que gorgé de références et de signes, heureux, car éperdument confiant dans la puissance du Verbe.

Nathalie Crom, Telerama n° 3007, 01/09/2007.



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