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Musique et littérature.
Qui est le cinquième évangéliste ? Bach ? Nietzsche ?
Le portrait du Cardinal Ranuccio Farnèse que Titien a peint en 1542 donne-t-il la clé ?
Sur les images l’un et l’autre se regardent en miroir. Où est l’envers ? Où est l’endroit ? [1]
Faut-il lire Une vie divine en écoutant les Variations Goldberg ?
Alors : Bach avec Nietzsche ? Pas l’un sans l’autre ? Le christianisme prouvé par l’un, réprouvé par l’autre, écouté et relu ensemble ? Dionysos avec le Crucifié ? Peut-être (Hölderlin approuverait sans doute, lui pour qui le Christ, Héraclès et Bacchus étaient frères [2]).

« Pas "peut-être", sûrement. » dirait le narrateur d’Une vie divine.
« C’est une musique, une danse, un art de la fugue, une offrande harmonique, une improvisation, une variation. Dieu est mathématique, il fait la roue, il roule, son mouvement perpétuel est un éternel retour. M.N. pense qu’il y a quand même eu un temps civilisé où un empereur, Frédéric de Prusse, interrompait un dîner de Sans-Souci, en disant soudain à ses invités, obligés de se lever de table comme lui : "Messieurs, le vieux Bach est arrivé." C’est exactement ça : il arrive. Qui ? Lui. » (p.266)

Actualisons (p. 404) : « Dernière information de l’an [119, 7 juillet] : pendant que le Judaïsme, l’Orthodoxie, le Protestantisme, le Bouddhisme, et les sectes de tous ordres explosent, le pape Benoit XVI " "après avoir invoqué l’Esprit Saint et l’aide de Dieu, par la présente Lettre apostolique [...] DÉCIDE ce qui suit :
Art. 1. Le Missel romain promulgué par Paul VI est l’expression ordinaire de la "lex orandi" de l’Église catholique de rite latin. Le Missel romain promulgué par S. Pie V et réédité par le B. Jean XXIII doit être considéré comme l’expression extraordinaire de la même "lex orandi" de l’Église et être honoré en raison de son usage vénérable et antique. Ces deux expressions de la "lex orandi" de l’Église n’induisent aucune division de la "lex credendi" de l’Église ; ce sont en effet deux mises en oeuvre de l’unique rite romain.
Il est donc permis de célébrer le Sacrifice de la Messe suivant l’édition type du Missel romain promulgué par le B. Jean XXIII en 1962 et jamais abrogé, en tant que forme extraordinaire de la Liturgie de l’Église. » [3]

Ouf ! On pourra désormais écouter sans honte les messes de Bach (et de Mozart !) en latin !
Car Bach,« ce luthérien a célébré, comme aucun catholique, l’unam sanctam catholicam et apostolicam ecclesiam. Ecoutez-le jouer avec l’AM ! Message codé. Fleur secrète. Une syllabe modulée, l’essentiel. NAM ! CAM ! ZIAM ! Quelle certitude ! Quelle joie ! »

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Triomphe de Bach

« D’où vient ce côté « sans âge » de la musique de Bach ? D’où vient qu’elle semble de plus en plus planer au-dessus du temps et du bruit, des millions d’enregistrements de toutes natures ? D’où lui vient cette fraîcheur séparée ? Cette paternité furieuse et joyeuse ? De Dieu. Du seul vrai Dieu. Qui tient le coup. Qui résiste à tout. Et qui parle.

Dieu n’est pas une idée, ni seulement une loi. C’est un événement musical. Un événement d’une telle simplicité et d’une telle complexité qu’on a l’infini devant soi pour en rendre compte. Un souffle, un rien, une allusion, un frémissement, un silence marqué. Ou, au contraire, une violence, une exubérance soudaine, trompette et tonnerre, grandes orgues et fugue des ailes de la durée fondant sur l’oreille. Mais surtout : une insistance, une persistance. Le rythme fondamental. On porte Bach en soi. On le sent. On le respire. Il va plus loin que votre mémoire, il est votre mémoire en action. Quelle est sa couleur la plus nette ? Le clavecin des nerfs ? Le violoncelle foncier ? Le violon vibrant ? Les choeurs ? Les voix ? Les cuivres souverains ? Les bassons familiers ? Oui, tout ça, emporté par l’ouverture de la Bible. Mais voici peut-être la signature la plus intime, celle qui, pour moi en tout cas, vaut comme une confidence directe de l’âme du musicien lui-même en train de passer dans son tableau impalpable : le hautbois, le hautbois d’amour. Ah !, ce hautbois de Bach !

« Je suis là, dit-il, sauvé, indirect, oblique. Je viens des profondeurs de la matière, mais je suis éclairé par le soleil vers lequel se dirigent toutes les notes de la création. Je suis le souffle à peine dégagé des pesanteurs minérales, je monte vers le sommet du crâne, je suis le  nez de la mélodie. J’emmène toutes les femmes possibles avec moi, je les fais tourner sur mon axe, je les chauffe, je déploie, parallèlement à leur gorge, le tapis d’herbe dont elles ont besoin pour voler. J’ai tout mon temps, je reviendrai indéfiniment dans le temps, je suis le moyen du temps. Je suis l’auteur vivant de la partition et, voyez, je viens en personne chanter en elle. Réveillez-vous. Suivez-moi. Ne désespérez pas. Marchez avec moi de l’autre côté de la mort vaincue par la parole. Doucement. Fermement. Voilà. »

Radio-Bach : ici la vérité et la liberté. Le moindre éclat capté dans la nuit sur les routes, dans les avions au dessus de l’océan, et tout à coup le chaos s’ordonne, la verticale est présente, l’angoisse ou la terreur n’était rien, la résurrection a eu lieu, on l’avait oubliée, on l’oublie toujours. Bach se répétera autant de fois qu’il faudra. Fabuleuse répétition : encore et encore. Et encore. Et encore de nouveau. Et toujours. Le monde est ennuyeux, il se passera éternellement la même chose, intrigue et passion, complot et pulsion, si vous n’arrivez pas à prier sans fin de la même manière pour conjurer cet accablement, cette souffrance inlassable des phénomènes, cette plaie qu’est la vie, la vie de la mort, la jalousie recommencée de la mort en vie. Bach est, par excellence, le musicien que vous pouvez réécouter indéfiniment. Remettez-moi ce disque. Et puis, tiens, remettez-le moi une fois de plus. Bach du dimanche matin. Chaque fragment de Bach est dimanche. L’intraitable  oui de la messe. La messe en si.

Que le christiannisme soit  prouvé par Bach, c’est l’évidence. On a un peu honte pour ceux qui ne s’en sont pas encore aperçus. Le  Credo médité par lui est le comble de la connaissance théologique. Le père, le Fils et le Saint-Esprit sont ici chez eux, ils le disent. Ce luthérien a célébré, comme aucun catholique, l’unam sanctam catholicam et apostolicam ecclesiam. Ecoutez-le jouer avec l’AM ! Message codé. Fleur secrète. Une syllabe modulée, l’essentiel. NAM ! CAM ! ZIAM ! Quelle certitude ! Quelle joie !

Bach plane, il descend, il se pose à peine, il repart, il s’élève, tonne, foudroie, chuchote, interpelle, souffre, jouit, s’en va. Il joue à être trois en un, dans les siècles des siècles. Il est dans la passion, il expire, il exulte, ill condamne, il pardonne, il se repose, il est en lévitation, il respire encore au fond des neutrons, il se relève dans sa forme humaine, il monte au ciel, il revient donner une fête dans un château baroque, il endort les puissants, il sauve les humbles. "  Deposuit potentes de sede et exaltavit humiles. " Le cinquième Evangéliste ? Bien sûr. C’est comme ça. »

Philippe Sollers, Théorie des Exceptions (Folio 28, 1986).

*



Pour savoir ce qui (se) passe entre musique et littérature écoutez ce que se sont dit Pierre Hantaï et Philippe Sollers.

Hantaï interprète un extrait de l’Aria des Variations Goldberg de Bach.

La discographie de Pierre Hantaï(GIF)

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Titien. Le portrait du Cardinal Ranuccio Farnèse à 12 ans (1542)



Cardinal Ranuccio Farnèse.

[2] Sollers, citant le poème d’Hölderlin L’unique, le rappelle dans Illuminations.

[3] Cf. Benoît XVI : publication du "Motu Proprio".

Deux points de vue sur le sujet ici.

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