« Dans la glorification du "travail", dans les infatigables discours sur la "bénédiction du travail", je vois la même arrière-pensée que dans les louanges adressées aux actes impersonnels et utiles à tous : à savoir la peur de tout ce qui est individuel. Au fond, on sent aujourd’hui, à la vue du travail — on vise toujours sous ce nom le dur labeur du matin au soir —, qu’un tel travail constitue la meilleure des polices, qu’il tient chacun en bride et s’entend à entraver puissamment le développement de la raison, des désirs, du goût de l’indépendance. Car il consume une extraordinaire quantité de force nerveuse et la soustrait à la réflexion, à la méditation, à la rêverie, aux soucis, à l’amour et à la haine, il présente constamment à la vue un but mesquin et assure des satisfactions faciles et régulières. Ainsi une société où l’on travaille dur en permanence aura davantage de sécurité ; et l’on adore aujourd’hui la sécurité comme la divinité suprême. »

Nietzsche, Aurore (cité par Guy Tournaye).

« Autant en emporte le vent du moindre fait qui se produit, s’il est vraiment imprévu. Et qu’on ne me parle pas, après cela, du travail, je veux dire de la valeur morale du travail. Je suis contraint d’accepter l’idée du travail comme nécessité matérielle, à cet égard je suis on ne peut plus favorable à sa meilleure, à sa plus juste répartition. Que les sinistres obligations de la vie me l’imposent, soit, qu’on me demande d’y croire, de révérer le mien ou celui des autres, jamais. Je préfère, encore une fois, marcher dans la nuit à me croire celui qui marche dans le jour. Rien ne sert d’être vivant, le temps qu’on travaille. L’évènement dont chacun est en droit d’attendre la révélation du sens de sa propre vie, cet évènement que peut-être je n’ai pas encore trouvé mais sur la voie duquel je me cherche, n’est pas au prix du travail. »

André Breton, Nadja.

(GIF)

Le 20 avril 2007, soit à la fin d’une campagne électorale où les principaux candidats ont porté haut l’étendard de la "valeur travail" et deux jours avant le premier tour des élections présidentielles, Philippe Sollers éditait un livre à la fois sérieux et drôle, un récit de Guy Tournaye au titre bizarre : Radiation, et présenté ainsi :
« Radiation. Docu-fiction. Fr. 2007. Réal. : Franck Valberg. 16/9. Stéréo. Musique : Bryan Ferry & Roxy Music. Portrait d’un réfractaire au service du travail obligatoire, qui décide à trente-cinq ans de vivre du RMI et de ses SICAV. Notre avis : des idées peuvent heurter. »
Nous avons voulu en savoir plus sur Guy Tournaye. Nous avons découvert son site.
A l’occasion de la sortie de son livre il répondait aux questions d’Actuchomage.

Actuchomage  : Selon vous, quelles sont les causes du chômage ?

(JPEG)
Guy Tournaye

Guy TOURNAYE : Le chômage n’est pas une fatalité économique, c’est d’abord une construction politique. Au-delà des débats techniques et idéologiques sur les moyens de résoudre le problème du chômage, il faudrait en premier lieu s’interroger sur les présupposés moraux et philosophiques qui fondent une telle construction.
Pourquoi le chômage est-il communément perçu comme un drame, une déchéance, alors que l’inactivité d’un retraité est présentée comme un droit absolu, synonyme de délivrance ? Pourquoi l’emploi stable, continu et à temps plein est-il considéré comme la norme idéale, alors qu’il n’y a pas si longtemps, sous la IIIème République, le principal parti de gouvernement prônait « l’abolition du salariat, synonyme d’esclavage » ? Pourquoi l’intermittence volontaire, revendiquée par les « Sublimes » à la fin du XIXème siècle, est-elle aujourd’hui unanimement réprouvée ? Autant de questions qui impliquent de reconsidérer notre système de représentation du travail dans la société, et que j’ai essayé de traiter, sur le mode de la fable, dans mon livre " Radiation ".

Actuchomage  : Croyez-vous au retour du plein emploi ?

Guy TOURNAYE : Du fait de l’évolution démographique et de la moindre progression de la population active au cours des prochaines décennies, le taux de chômage est appelé à baisser mécaniquement, même avec une croissance molle et un nombre limité de création d’emplois - comme c’est déjà le cas aujourd’hui. Dans ces conditions, l’éventuel retour au plein emploi, même s’il est statistiquement envisageable, ne résoudra aucun problème de fond puisqu’il reviendra grosso modo à remplacer des chômeurs par des retraités. L’enjeu n’est donc pas tant de résorber le chômage que de repenser le rapport entre activité et inactivité.
Comment organiser la solidarité entre ceux qui travaillent et ceux qui ne travaillent pas ? Comment permettre à chacun de gérer au mieux son temps de travail et ses périodes d’inactivité ? Là se situe le vrai débat.

Actuchomage  : Quel est votre sentiment sur le concept de " la valeur travail " ?

Guy TOURNAYE : La référence incantatoire à la valeur travail est très révélatrice de l’incapacité des politiques à penser la mutation en cours. Avec la mondialisation, la financiarisation de l’économie et l’avènement de la société post-industrielle, le rapport au travail a considérablement évolué au cours des vingt dernières années. Faute d’appréhender cette nouvelle donne, les responsables politiques s’en tiennent à des postures strictement moralisatrices. Le travail n’est plus un enjeu à penser, c’est une vertu à célébrer. Ce laborieux catéchisme relève du reste de la pure mystification. Que signifie réhabiliter la valeur travail dans un monde où des entreprises profitables licencient à tour de bras, où l’on compte plusieurs millions de travailleurs pauvres, et où la bourse atteint chaque jour de nouveaux sommets (150% de hausse en quatre ans) ?
Le comble de la tartufferie est atteint avec Sarkozy, qui prétend réhabiliter le travail et le mérite tout en préconisant la suppression des droits de successions - ce qui favorisera de fait les rentiers.

Actuchomage  : Quel est votre sentiment sur le concept du "chômeur profiteur et fainéant" ?

Guy TOURNAYE : Le chômage est juridiquement défini comme une inactivité subie. Le système tend ainsi à enfermer le chômeur dans une alternative simple : soit il est une victime et il est indemnisé ; soit il refuse de se poser comme tel et il est déclaré coupable d’attenter à la solidarité nationale. La victimisation du chômeur et la stigmatisation du « profiteur » constituent l’envers et l’endroit d’une même logique coercitive visant à constituer une armée de réserve corvéable à merci. Au fond, ce qu’on attend du chômeur, c’est qu’il intériorise parfaitement son statut de victime, qu’il s’affirme comme un être en souffrance et qu’il se montre prêt à tout pour s’en sortir - en acceptant n’importe quel poste à n’importe quelle condition. Résister à l’idéologie en vogue du travail à n’importe quel prix suppose de sortir de cette vision manichéenne - d’un côté le « vrai » demandeur d’emploi qui souffre, de l’autre le « faux » chômeur qui jouit de sa disponibilité - en permettant à chacun d’organiser librement son emploi du temps.

Actuchomage  : Dans votre livre, vous préconisez de "renoncer à la position centrale du travail dans la conscience et l’imaginaire de tous" : que proposez-vous ?

Guy TOURNAYE : Le travail aujourd’hui est au coeur d’un double processus de décentrement.
Décentrement dans la sphère économique, où la maximisation des profits est de moins en moins corrélée à la création d’emplois. Décentrement dans la sphère privée, où le travail occupe une place relative de plus en plus faible, à la fois en terme de temps (du fait de l’allongement de l’espérance de vie), de ressources (du fait de l’importance croissante des revenus du capital et des prestations sociales ) et d’investissement personnel. Le défi politique consiste à imaginer de nouveaux outils susceptibles d’articuler ce double mouvement. Cela passe à mes yeux par une approche non pas quantitative (« travailler moins pour travailler tous ») mais qualitative de façon à permettre à chacun de « travailler autrement ». Certains, tel André Gorz - à qui j’ai emprunté la formule " renoncer à la position centrale du travail dans la conscience et l’imaginaire de tous " [1] préconisent l’instauration d’un revenu minimum d’existence — idée généreuse et séduisante dans son principe, mais qui me semble poser davantage de problèmes qu’elle n’en résout. Comme je le développe dans " Radiation ", la piste la plus intéressante selon moi est celle des « droits de tirage sociaux » défendue par Alain Supiot dans Questions sociales : " Au-delà de l’emploi " (2000) et précisée par Bernard Gazier dans Tous « Sublimes », Vers un nouveau plein emploi.

Actuchomage  : Simone Veil, soutenant Nicolas Sarkozy à Bercy, vient de dénigrer "ceux qui touchent le RMI alors qu’ils n’en ont pas besoin". Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Guy TOURNAYE : Les aides sociales sont souvent perçues comme des soins palliatifs réservés aux plus démunis. Tout le problème consiste alors à faire le tri entre les nécessiteux et les autres, ce qui aboutit immanquablement à la mise en oeuvre de dispositifs inquisitoriaux (de type lois Hartz en Allemagne). Pour sortir de cette logique de coercition et de contrôle social, il importe de redéfinir la finalité du système d’assurance chômage et des prestations de type RMI. Le système aujourd’hui repose sur l’idée que l’inactivité est un risque à couvrir, un accident à indemniser, un préjudice ouvrant droit à réparation. Ne pourrait-on pas la considérer comme une opportunité, une transition, une sorte de phase de « recherche et développement » permettant à chacun de construire son parcours professionnel de la façon la plus autonome possible ? Ce serait, me semble-t-il, le meilleur moyen de sortir des fameux (et fumeux) débats sur la « culture de l’assistanat », en faisant des aides sociales non plus une forme d’assistance destinée aux seuls accidentés de la vie, mais un investissement à part entière favorisant la liberté de chacun.

(JPEG)

Guy Tournaye est né à Tours en 1965. Après Le Décodeur (L’infini, 2005), Radiation est le second ouvrage publié sous son nom.



Une critique du livre.

Mi-fable mi-pamphlet, voici une brillante "docu-fiction" qui zoome sur le chômage de ce début de siècle, période ô combien néfaste pour l’emploi et dont beaucoup d’entre nous en ont fait les frais. Pour illustrer au fur et à mesure ses observations extrêmement pertinentes, l’auteur a choisi d’encadrer son récit par les tribulations de Franck Valberg dans l’engrenage prud’homal, de son entretien d’embauche avec l’employeur qui va l’arnaquer jusqu’à sa victoire finale, certes dérisoire... cinq ans après. Entre temps, il va expérimenter le chômage de masse sous sa forme la plus atypique.

Diplômé Sup’ de Co devenu consultant, à trente-cinq ans, Franck Valberg est un "intello précaire" qui effectue des missions ponctuelles en CDD pour des entreprises de conseil installées dans les quartiers chics de Paris, friantes de slogans issus du marketing et de la pub, maniant la métaphore volontariste et le novlangue en franglais. Travailleur indépendant dans un monde où il faut en jeter, ce jeune bourgeois-bohème est "actionnaire de sa propre existence". Il dispose, d’ailleurs, d’un pécule judicieusement placé qui va lui rapporter plus de six fois sa mise en quelques années grâce à "l’exubérance irrationnelle des marchés financiers"... Clin d’ ?il qui installe d’emblée une fine réflexion sur la "valeur travail" à l’heure de la spéculation triomphante. Sublime aberration que ce chômeur bac + 5 muni de SICAV, produit d’un système à la logique kafkaïenne que l’auteur, avec moult talent et efficacité, va s’employer à nous décortiquer.

Franck Valberg est un jeune homme cultivé, au regard caustique et drôle qui, après avoir goûté au culte de la performance, expérimente "l’assistanat", ses méandres et ses contradictions. Il n’est pas là pour en souffrir mais pour l’observer. C’est donc un régal de le suivre à la CAF demander le RMI (car il est trop précaire pour les Assedic), puis en entretien à l’ANPE ou avec la psy chargée d’évaluer son OEI (objectif emploi individuel). Finalement, vus sous cet angle, le jargon codé - ASS, DTR, APL, STIF, CMU, PAP, EMT, OPI, ECCP... -, les "charlataneries" et autres "emplois parasites" issus du traitement social du chômage nous font hurler de rire. Sauf qu’ils coûtent une fortune pour un résultat médiocre. Il est désopilant de le suivre chez ses amis qui bossent, des cadres supérieurs stressés, "socialement intégrés, issus pour la plupart de milieux favorisés", faussement contestataires qui "se posent désormais en victimes d’un système dont ils sont au quotidien les serviteurs zélés".

Franck Valberg ironise autant qu’il analyse. De la logique marchande qui gangrène tout à la croissance sans emplois (jobless recovery), du poids du chômage qui pèse sur la collectivité et fait pression sur les salariés, de la stupide logique travailliste à une vraie réflexion sur le travail lui-même, l’auteur ouvre le débat sur des alternatives de "renoncement à la position centrale du travail dans la conscience et l’imaginaire de tous" en explorant quelques pistes à la fois philosophiques et économiques, au-delà de toute hypocrisie moralisatrice. Il rappelle qu’avec le machinisme, l’avènement de la norme de "l’emploi stable à vie" est aussi à l’origine du chômage au début du XXe siècle. Il plaide pour le "gai travail" et pour de nouvelles formes de socialité qui redonnent du sens et de la dignité à l’existence humaine.

C’est court (trop court, on en redemande), c’est drôle, et très instructif. C’est à la fois un bilan précieux des événements sociaux de ces cinq dernières années, et un pas vers l’avenir.

Sophie Hancart

[1] (GIF)
André Gorz a mis fin à ses jours.
(PNG)


Il était connu notamment pour ses réflexions sur Les métamorphoses du travail .

On pourra se faire une idée de l’originalité intempestive de sa pensée en lisant cet entretien de 1998 : « Oser l’exode » de la société de travail
(PNG)

Réagir à cet article

Commentaires

  • > Radiation
    1er septembre 2007, par A.G.

    Carte blanche à Cabanon Productions. Contact : Guy Tournaye (www.tournaye.blogspot.com)
    Signataire du Décodeur (L’infini Gallimard, 2005) et de Radiation (L’infini Gallimard, 2007)

    sur le site : IRONIE

  • > Radiation
    1er juillet 2007, par V.K.

    « Il faut se rendre à l’évidence : l’économie, la vie des entreprises, l’argent sont devenus matière à fiction . »

    On peut lire une très bonne analyse de ce phénomène montant, dans Les Echos, le journal de l’économie du 29/06/07. _ Titre de l’article : L’économie-fiction.

    Philippe Sollers, qui publie Guy Tournaye chez Gallimard, est « prêt à récidiver et a déjà quelques livres de la même veine sous le coude. » nous précise l’auteur de l’article, Jean-Claude Hazera. Pourquoi ? « Il faut se rendre à l’évidence : l’économie, la vie des entreprises, l’argent sont devenus matière à fiction. » On les trouve dans les romans et BD. Les « enfants de Zola » sont là : Flore Vasseur, jeune HEC et ex-entrepreneur de la net économie à New York dans « Une fille dans la ville », raconte les tribulations d’une jeune femme qui lui ressemble, dans la « bulle », et les frénésies du XXe siècle finissant. Guy Tournaye, lui aussi « bac+ 6 » et ancien élève d’une école de commerce, s’inspire de sa propre expérience pour raconter sur le mode de la fiction sarcastique la survie confortable d’un jeune homme qui ne croit pas à la « valeur travail ». Sophie Coignard, une journaliste, nous propose un document romancé (par moments roman à clef) sur le monde des ultra-riches et les relations entre le nouveau pouvoir - celui des dirigeants de grandes entreprises - et l’ancien - celui des politiques.

    Les romanciers du sérail sont moins à l’aise dans ce milieu. Philippe Sollers pointe du doigt le problème : « le temps de documentation considérable » qu’il leur faudrait pour s’imprégner suffisamment de cet univers, restituer le détail vrai. Milieu familier, par contre, à ces auteurs.

    Et l’auteur de l’article, de poursuivre, dans un retournement de la fiction à la réalité : _ « Pour Philippe Sollers, « écrire suppose une prise de distance critique ». La « fable politique » que nous propose son poulain Guy Tournaye se veut effectivement très critique, à la limite de l’essai, « le matériau fictionnel faisant effet de révélateur ». En poussant les situations à leur limite caricaturale (entretiens à l’ANPE, etc.), il cherche à montrer, mieux qu’un document, que notre conception du travail n’est plus tenable.
    Veut-on une preuve que le public potentiel est bien plus large que celui des lecteurs avertis ? La bande dessinée s’y est mis. Et en grand. Les piles de Largo Winch ou de IRS en attestent. Les titres de séries parlent d’eux-mêmes : « Section financière », « Les Coulisses du pouvoir », « Trust », « Diamants »... »

    (GIF) L’économie-fiction (GIF) .