Dante à Florence (III)
Le Paradis... Capella Pazzi, Cloître de Santa Croce


Nous connaissons l’intérêt de fond de Philippe Sollers pour Dante et spécialement pour la Divine Comédie. De « Dante ou la traversée de l’écriture » en 1965 au livre d’entretiens de 450 pages avec Benoît Chantre « La Divine Comédie » paru en 2000, en passant notamment par le Coeur Absolu, en 1987, trente cinq ans se seront écoulés pendant lesquels l’intérêt, loin de faiblir, sera demeuré vif et constant, sans cesser de susciter lectures et interprétations. Probablement cela continue-t-il...

Durant cette période, alors que se poursuivent l’aventure et l’écriture de Paradis (entamé en 1974, le premier volume paraîtra en 1981), Philippe Sollers participe à une émission de trois heures diffusée sur France Culture les 21, 22 et 23 août 1978 dans la série « Un homme, une ville ». Nous en proposons ici, avec ce que cela peut supposer d’imperfection, une transcription littérale donc intégrale.

Ainsi, il y a de cela 30 ans, Philippe Sollers, alors âgé de 42 ans, nous parlait-il de Dante. Très logiquement, donc, trois heures, trois journées en trois lieux différents de Florence, pour évoquer l’Enfer, le Purgatoire, le Paradis...

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DANTE A FLORENCE
Le Paradis... Capella Pazzi, Cloître de Santa Croce
Par Philippe Sollers

Enregistrement du 23 août 1978 — 1ère partie (39’55)


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La Cappella de’ Pazzi, la chapelle où nous nous trouvons maintenant, à côté de Santa Croce, c’est probablement un des plus beaux édifices qui existent au monde. Brunelleschi, lorsqu’il a construit cette chapelle pour une des familles les plus importantes de Florence, la famille qui au cours d’une conjuration célèbre essaiera en vain d’abattre les Médicis..., quand Brunelleschi a fait cette construction qui est comme une sorte de résumé de toutes ses grandes conceptions architecturales, une sorte de laboratoire, de bocal, de cube, qui résument toutes les merveilles architecturales de Florence, Brunelleschi, à mon avis, n’a pas pu ne pas penser à Dante.

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Capella Pazzi (GIF)

Et cette composition en gris, plus clair ou plus foncé, en blanc gris, en gris qui sort du blanc et qui rejoint le bleu della robbia, la frise des chérubins, la coupole, l’autel, rose et blanc, la coupole du zodiac au dessus de l’autel, sur fond bleu, la répétition de ce bleu et de ce gris blanc bleu dans un cube, un carré surmonté d’une sphère..., tout ceci évoque la conception même de la Divine Comédie. Cette chapelle qui est un des très grands lieux de la mystique architecturale florentine est dédiée comme on peut le voir dans les quatre médaillons qui occupent les quatre coins, aux quatre évangélistes. Ils sont là tous les quatre. Ils sont là tous les quatre en céramique de della robbia avec leurs animaux respectifs et en train d’écrire ; Saint Matthieu, Saint Jean, Saint Luc, Saint Marc ; l’aigle, le taureau, le lion et l’ange. Le fait que les quatre coins de cet édifice soient entre les mains de quatre mains en train d’écrire quelque chose sur le papier est aussi à mon avis un hommage à Dante,


La statue de Dante devant Santa Croce.
Photo A. G., 7 mai 2010
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c’est-à-dire à la vision qu’il a dans le Paradis des signes qui s’inscrivent directement dans le ciel...de cette apparition plus lumineuse où il nous dit par exemple dans la grande vision de l’aigle dont le bec dit « je » mais dont les pensées disent « nous », l’alphabet qui commence à se tracer en lettres de feu parlantes dans le ciel pendant que la ronde illuminée et brûlante des bienheureux, des saints, rentre et sort de la rose mystique paradisiaque.

A l’intérieur du Paradis, nous avons quitté les corps et les expiations diverses de l’Enfer et du Purgatoire, et nous sommes dans un espace qui est constamment lumineux, musical et lumineux. A mon avis, toutes ces descriptions de Dante dans les différentes sphères célestes, l’énorme effort astronomique qu’il fait pour se placer comme voyageur dans l’empyrée, au fond, c’est très moderne. C’est-à-dire que si on pense qu’il y a à peine 10 ou 15 ans que l’espèce humaine commence à se balader dans l’espace, que l’Homme a tracé son premier pas sur la Lune, je crois que toute cette poésie de Dante qui pendant les derniers siècles au moment où on peut dire qu’il y avait une conquête systématique de la planète, l’époque des routes, l’époque des chemins de fer, toute cette poésie grandiose et complètement imaginaire du XIVème siècle, retrouve tout à coup une grandeur, une fraîcheur qui auraient été cachées pendant cinq ou six siècles. C’est ça qui est très étrange. Dante est un moderne parce que l’imagination d’aujourd’hui a besoin me semble-t-il de faire craquer les dimensions, étroitement nationales, locales, terrestres après tout, qui nous contraignent à limiter notre vision aux choses et aux problèmes les plus proches.

Santa Croce, 7 mai 2010. Photo A.G. (GIF)

Le Cloître de Santa Croce, c’est aussi du travail de Brunelleschi. Finalement, il me semble qu’il y a à Florence une contradiction très nette entre un esprit qui irait du XIII au milieu du XV ème siècles et ce qui vient après. Et ce qui vient après, on le voit sur la place de la Signoria par exemple avec les statues de Michel Ange et le commencement de l’amplification du corps humain, de cet hommage qu’est rendu de nouveau au corps gonflé, viril, mythologique qui implique un retour qu’on va appeler la Renaissance, l’Humanisme, un retour à une sorte de glorification de l’Homme. Evidemment avec Dante, et avec les gens de son époque, c’est-à-dire une floraison extrêmement rapide, condensée, comme une traînée de poudre qui disparaîtrait très vite, si on pense à Saint François d’Assise, à Catherine de Sienne, à Angelo de Folignio, à Giotto..., et ensuite comme point d’orgue à Brunelleschi, on n’a pas du tout l’impression d’être avec « l’Homme ». On est dans une autre dimension, une dimension du vide qui me semble évidente dans ce cloître de trente deux colonnes, colonnes qui sont des cordes d’un instrument de musique qui raisonneraient dans un vide parfaitement géométriquement calculé pour indiquer une sorte de danse immobile. Et là, je crois que c’est le chef d’ ?uvre du cloître. Donc contradiction dans Florence entre deux cultures comme si on avait deux civilisations. Après Dante, avec Pétrarque et Boccace, la laïcisation et l’humanisme ambiants, quelque chose va être oublié, quelque chose va paraître dépassé. Et bien, je crois que au contraire, ce qu’indiquent Dante et ce cloître de Brunelleschi est plus universel, plus moderne aujourd’hui même que les siècles qui ont suivi. Je m’explique : si par exemple, j’amène un chinois à Florence, je suis à peu près sûr qu’il va s’intéresser davantage à la Chapelle Pazzi et au Cloître de Santa Croce qui finalement pourraient être d’une certaine façon des constructions bouddhistes, taoïstes qu’à la piazza de la Signoria et à Michel Ange. Je suis à peu près sûr qu’il va s’intéresser davantage au côté abstrait dans lequel nous sommes en ce moment qu’au côté gonflé et mythologique grec qui se donne cours par ailleurs. En définitive, le conflit entre ces deux cultures, c’est un conflit qui traverse tout l’Occident, constamment, entre d’une part ce qu’il faut bien appeler l’essence même de l’art chrétien porté à un point d’incandescence et de raffinement et de quasi disparition et d’autre part de ronde de la mythologie classique. D’un côté, Vénus, Neptune, Hercule, de l’autre, ces mystérieux quatre évangélistes. Il y a là comme un conflit, comme deux voies, dans la culture, la représentation et le discours. Et je crois qu’il est temps d’essayer de déterrer cet art extrêmement oublié, caché, qu’est celui de l’époque de Dante. Dante, Giotto qui d’ailleurs étaient extrêmement révolutionnaires pour leur temps...

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Portrait de Dante longtemps attribué à Giotto

Si on regarde les peintures, les fresques de Giotto, elles sont tout à coup comme un nouveau monde qui dresse son rideau d’images là où on n’avait autrefois que des icônes. C’est d’une fraîcheur considérable, c’est la trace encore une fois énigmatique de ce fameux Saint François qui parlait aux oiseaux.

Toute cette histoire tourne autour de la question de l’amour. Dante est quelqu’un qui élabore avec toute une série de poètes de son temps, et c’est d’ailleurs la première grande révolution poétique de l’occident, avec ce qu’on a appelé les troubadours, etc.., toute une vision qu’on a appelée courtoise des rapports entre les sexes. Il y a d’un côté le remue ménage des passions vulgaires et de l’autre cette espèce de sublimation extrêmement aboutie avec des intentions mystiques et l’image d’une Dame élue à qui s’adresse le discours poétique qui l’inspire, qui l’habite et qui lui donne sa justification. L’Histoire de Béatrice est bien connue. Elle a nourri l’imagination des siècles qui ont suivi. En général, on s’arrête là-dessus parce que c’est ce qu’il y a de plus feuilleton, en en méconnaissant le soubassement métaphysique. Que Dante dans la Vita Nova ait jeté les bases d’une grande vison du rôle d’une femme dans sa poésie, qu’il ait fait d’une femme le centre dérobé de son poème puisque c’est finalement à cause de Béatrice qu’il écrit la Divine Comédie, c’est elle qui, elle le dit dans le Purgatoire le voyant égaré à ce point, lui demande que lui soit ouverte la révélation de l’Enfer et du Purgatoire pour qu’il se rende compte à quel point il est en train de se perdre. Là, il y a toute une construction de Dante extrêmement complexe et subtile puisque la femme dont il est question c’est une femme qui est morte, qui est donc au ciel et qui participe à la cour lumineuse des élues.

Il est bien évident que dans cette attitude de dévotion par rapport à Béatrice on trouverait aujourd’hui facilement le rapport qu’un fils pourrait avoir vis-à-vis d’une image maternelle. Et précisément, c’est là toute l’audace de Dante, bien au-delà de ce que la psychanalyse à la fin du XIX siècle va commencer à découvrir : un homme ça n’aime jamais que sa mère, c’est comme ça. Non seulement c’est comme ça, mais de deux choses l’une : ou bien on s’en rend compte, ou bien on ne s’en rend pas compte. Si on s’en rend compte, ça pose quand même un certain nombre de problèmes. Dante, à mon avis, en est extrêmement conscient. Béatrice s’intègre exactement dans la construction qu’il fait autour de la Vierge. La Vierge, Dante la définit, à travers Saint Bernard, au 33 ème chant de Paradis. Une formule extraordinaire « Vierge mère, fille de ton fils ». C’est-à-dire qu’il s’agit d’une femme donc, bizarre, qui devient la fille de son fils. En d’autres termes modernes et brutaux, disons que c’est l’inceste réussi. En tous cas, c’est bel et bien d’inceste qu’il s’agit. Et que la poésie, la littérature, la révélation métaphysique qui peut avoir lieu dans la poésie et la littérature, ou dans l’art en général, tournent autour de cette question de l’inceste, c’est probablement ce qu’on évite de dire, qu’on n’ose pas dire et que j’ai envie de dire.

Au fond, les pauvres gens qui sont en Enfer, ce sont des gens qui ne se sont pas rendu compte de l’absence du rapport sexuel. Ils y ont cru, au rapport sexuel, et les voilà fixés dans cette affaire qui entraîne différentes conséquences quant à leurs passions, quant à ce qu’ils auront fait durant leur existence. Croyance au rapport sexuel, hop, en Enfer !

Pour aller au Paradis à travers Béatrice, à travers une femme, ça demande toute une stratégie. Béatrice et la Vierge, dont elle est une émanation, forme la matière première, la fleur du Paradis. Au-delà de quoi, il y a un passage à l’abstraction complète, au point qui est à la fois Dieu et le Christ, Dieu et le Christ formant les trois personnes de la Trinité. Trois personnes, une substance et c’est le point final de la Divine Comédie. C’est-à-dire ces trois cercles qui forment un n ?ud et dans l’un des cercles, dit Dante, il commence à voir notre image.

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Dans l’économie générale de la création et du salut, Dante insiste sur le fait que l’histoire sera close, tout sera terminé, seulement lorsque le nombre des élus au Paradis aura atteint le nombre des anges déchus. Les anges se sont révoltés, Satan et Lucifer en tête. Ils ont été précipités du haut du ciel en Enfer. Ils sont innombrables et pour rééquilibrer cette chute non humaine, il faut qu’un certain nombre d’élus humains atteignent le Paradis. Ce qui laisse entièrement ouverte la question de savoir combien de temps encore ce monde va durer et à travers quels méandres il doit passer pour que finalement il s’arrête ayant atteint une sorte de saturation. Cela veut dire aussi que finalement dans l’esprit de Dante, tout ce qui se passe est une lutte entre des puissances qui dépassent infiniment l’Homme, qui s’équilibrent, se déséquilibrent, luttent les unes contre les autres et que l’Homme a dans cette partie un rôle à jouer où il n’est absolument pas le centre sauf par le biais de ce point brûlant qui est l’incarnation du Christ. Tout ce qui se passe donc, c’est une lutte métaphysique entre le Bien et le Mal, et uniquement lorsque les hommes seront été assez nombreux pour avoir été élus au Paradis, le chiffre sera atteint, la balance sera équilibrée et tout pourra être dit.

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Dante dans les archives d’État de Florence (16’38)


Pour démarrer l’écoute, cliquez sur la flèche verte

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Le cloître de Santa Croce

et la chapelle Pazzi de Brunelleschi

cliquer sur la première photo


Photos A. Gauvin, 2 mai 2010.

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L’intérieur de la chapelle Pazzi


Crédit : Brunelleschi (Ed. Scala)

« J’étais arrivé à ce point d’émotion où se rencontrent les sensations célestes données par les Beaux Arts et les sentiments passionnés. En sortant de Santa Croce, j’avais un battement de coeur, la vie était épuisée chez moi, je marchais avec la crainte de tomber. » Stendhal

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Liens

LIRE : Giotto et Dante - le cri

Julia Kristeva, La joie de Giotto, in Polylogue, 1977 (initialement paru sous le titre de L’espace Giotto, dans la revue Peinture, cahiers théoriques 2/3, en janvier 1972).

VOIR : Le Trecento à Florence : première moitié du XIVe : Giotto di Bondone (belles reproductions des fresques de Giotto à Santa Croce à Florence).

Fresques dans la chapelle de Peruzzi

Fresques dans la chapelle Bardi et la chapelle de Baroncelli

Le campanile de Giotto à Florence

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La restauration des fresques de Giotto à Santa Croce

A Florence, Giotto redécouvert grâce aux rayons ultraviolets

Cachés depuis des siècles, les détails originaux de peintures de Giotto ont été redécouverts grâce aux rayons ultra-violets lors de la restauration d’une chapelle de la basilique Santa Croce de Florence. (Reuters/Alessandro Bianchi)... plus ici.

Explications :

(GIF) DANTE A FLORENCE (I) L’Enfer... Le Baptistère Saint Jean (PNG)
(GIF) DANTE A FLORENCE (II) Le Purgatoire... Les Jardins de Boboli (PNG)

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