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Illuminations
A travers les textes sacrés

Robert Laffont, 2003

Illustration de couverture : Ange, Piero Della Francesca, San Francesco, Arezzo, Italie

4ème de couverture

Dieu est-il mort ? Demi-vivant ? À naître ? Et si ces trois questions n’en formaient qu’une ?

Pour y répondre, Philippe Sollers convoque textes, prières, méditations, musiques et poèmes issus de toutes les traditions et de tous les siècles. Jésus côtoie librement Zarathoustra ; Maître Eckhart Tchouang-tseu ; Angelus Silesius Lautréamont ; tous ensemble au Paradis du Verbe.

Chaque auteur — Rimbaud ou Roumi, Parménide ou Shakespeare — éclaire un chemin d’autant plus étroit qu’il ne s’ouvre jamais que le temps bref d’une illumination.

Quête du sacré défini sur le mode précis de la révélation, Illuminations se veut un livre d’heures pour temps de détresse : une manière de poser la question ultime : de quelle vérité l’homme est-il capable ? de quelle bonne nouvelle inattendue est-il porteur ?

Dédicace

Pour Stéphane Barsacq

Exergue

« Les paroles essentielles sont des actions qui se produisent en ces instants décisifs où l’éclair d’une illumination splendide traverse la totalité d’un monde. »

Martin Heidegger
Schelling (semestre d’été 1936)

Extrait 1

(p. 17 à 20)
Aller à l’Esprit — peu importe comment, si par en haut, si par en bas, mais y aller —, tel est le commandement essentiel, volontairement oublié, d’Une saison en enfer. L’Esprit ? Cette vue du monde, cet invisible, cet ineffable, ce point fixe dans la dispersion du sens et qui le renouvelle en le créant ? Pouvons-nous l’atteindre ? Joindre la totalité du poème ? L’essentiel est d’abord dans cette démarche rayonnante que nous définissons selon le mode précis de l’illumination. Le terme du voyage ? Le lieu de l’origine, la découverte de ce principe éclairant du c ?ur et de l’âme, dans un monde dépourvu de l’un et de l’autre. « Quand le monde sera réduit en un seul bois noir pour nos quatre yeux étonnés, en une plage pour deux enfants fidèles, en une maison musicale pour notre claire sympathie, je vous trouverai. »

Engageons quatre cavaliers. l’ai nommé Rimbaud, Nietzsche, Hölderlin et Heidegger. Pourquoi eux, me dites-vous ? Parce qu’ils sont essentiels à toute tentative de discernement. Parce que les écarter interdit de facto toute possibilité de comprendre quoi que ce soit à l’énorme archive qui parle de Dieu, des dieux, du divin, de sa révélation ou de son style dans toutes les langues. Parce que ces quatre auteurs, aux visions qui fécondent et foudroient, nous mèneront par paliers successifs aux Textes anciens ; leurs oeuvres sont de « l’âme pour l’âme », elles nous en montrent la voie. Nos chemins traverseront la Bible et les Évangiles. Nous emprunterons des passerelles pour franchir les espaces entre le Livre, les Livres, l’Inde et la Chine, sans oublier les penseurs Éléates et Ioniens. Le trajet vous semble capricieux ? Le point de départ volontiers subjectif ? Eh bien, non. Et même au contraire.

Car enfin, il s’agit toujours d’élargir notre visée. Et ces poètes, ces philosophes, situés dans la modernité, ancrés dans la modernité, ont pensé au plus près l’immémorial. Il est donc essentiel d’interroger leurs écrits en ce qu’ils ont de plus prophétique. Quelques preuves pour vous en convaincre ? Quelques mots en guise de viatique, pour vous préparer au voyage ? Eh bien, d’accord, voici quelques éclats :

Que dit Rimbaud ?

« Ô le plus violent Paradis. »

(JPEG) Et Hölderlin ? Écoutons-le :

« C’est cela qu’il nous faut comprendre
Tout d’abord. Car les noms depuis le Christ sont pareils
Au souffle du matin. Ils se font rêves. Ils tombent comme l’erreur
Sur notre coeur et tuent, s’il n’est personne
Pour scruter leur nature et les comprendre. »

Et Nietzsche ?

« Il nous faut être nous-mêmes, comme l’est Dieu, justes, gracieux, solaires envers toutes choses et les créer toujours nouvelles telles que nous les avons créées. »

Puis Heidegger ?

« Que Dieu et le divin nous manquent, c’est là une absence. Seulement l’absence n’est pas rien, elle est la présence — qu’il faut précisément s’approprier d’abord de la plénitude cachée de ce qui a été et qui, ainsi rassemblé, est : du divin chez les Grecs, chez les prophètes juifs, dans la prédication de Jésus. Ce "ne ... plus" est en lui-même un "ne ... pas encore", celui de la venue voilée de son être inépuisable. »

Convaincus, enfin ? Alors partons ! Et au terme de cette navigation, par-delà les océans de paradoxes, « retirés de nos horreurs économiques », nous verrons si nous pouvons avoir l’expérience, non de ce que Dieu a été, mais du séjour d’où a émergé son hypothèse. Et peut-être déciderons-nous, comme l’a fait le Zarathoustra imaginé par Nietzsche, de son sort.

Car enfin, Dieu est-Il mort ? À demi vivant ? À naître ? Et si ces trois questions n’en formaient qu’une ?

Autres extraits :

p. 175 :

« Dieu est mort ? Mais oui, Dieu est mort. C’est précisément ce que disent les Écritures. Seulement voilà, Il a la fâcheuse habitude de ressusciter au troisième jour. » Dixit Paul Claudel, le disciple catholique de Rimbaud.

p.176

« L’illumination entraîne souvent une « dévotion » spécifique

Voici la devotio moderna que Rimbaud a composée : « À ma soeur Louise Vanaen de Voringhem. — Sa cornette bleue tournée à la mer du Nord. — Pour les naufragés.

À ma soeur Léonie Aubois d’Ashby. Baou. — l’herbe d’été bourdonnante et puante. — Pour la fièvre des mères et des enfants.

À Lulu, — démon — qui a conservé un goût pour les oratoires du temps des Amis et de son éducation incomplète. Pour les hommes ! A madame***

À l’adolescent que je fus. À ce saint vieillard, ermitage ou mission.

À l’esprit des pauvres. Et à un très haut clergé.

Aussi bien à tout culte en telle place de culte mémoriale et parmi tels événements qu’il faille se rendre, suivant les aspirations du moment ou bien notre propre vice sérieux. [...] »

p.177-180

Mais enfin pourquoi la musique fonde-t-elle incessamment toute illumination ?

[...]

Prenons à présent l’exemple d’un des plus grands héros du XXe siècle, qui, à lui seul, a fait une percée illuminante dans l’organisation de l’oubli : Alfred Deller, né à Margate le 31 mai 1912, mort, à l’âge de soixante-sept ans, à Bologne le 16 juillet 1979. Avec lui, le fait que la musique soit au c ?ur du texte dans son rythme, et sa modulation, devient bouleversant d’évidence. René Jacobs raconte : « Sa compréhension du texte constituait d’emblée une large partie de son travail. Je me souviens comment, rien qu’en lisant le texte d’un air, il arrivait à le rendre très expressif. Avec lui chaque parole, chaque mot, chaque syllabe était intelligible. »

D’Alfred Deller, Gustav Leonhardt dit : « C’était un homme très gai qui n’aimait pas travailler. Pas une fois, en dehors d’une improvisation, basée uniquement sur le tempo, je ne l’ai entendu vocaliser. Il passait son temps à lire. La voix n’avait pour lui aucun intérêt. Il ne cherchait d’ailleurs pas à émouvoir l’auditoire par sa voix, mais par les textes qu’il interprétait. Depuis, je n’ai jamais entendu un chanteur exprimer si clairement le sens des mots. Deller n’était pas seulement un grand chanteur, mais un artiste extraordinaire de naturel. »

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Le génie qui consiste à coupler, mêler, faire résonner et s’arc-bouter l’une sur l’autre musique et parole ne tombe pas du ciel à l’improviste en Angleterre au temps de Shakespeare ; il ne tombe pas non plus par hasard, beaucoup plus tard, de façon fulgurante, à travers la voix d’Alfred Deller, au moment de la plus grande catastrophe humaine - en pleine Seconde Guerre mondiale. Le témoignage qui nous importe à ce sujet est celui du compositeur Michael Tippett qui entend, pour la première fois en 1943, dans la cathédrale de Canterbury, Alfred Deller entonner les premières mesures de Music for a white d’un musicien alors à peu près inconnu, Henry Purcell. Tippett ressent le choc décisif suivant : « À ce moment, j’ai eu l’impression que les siècles remontaient leur cours. »

Music for a white shall ail Jour cares beguite :
Wond’ring how Jour pains were eas’d,
And disdaining to be pleas ’d,
Till Alecto free the dead from their eternal bands,
Till the snakes drop from her head,
And the whip from out her hands.
Music for a white shall ail Jour cares beguite.

La musique, un instant, allégera votre détresse ...
[...]
Sans l’apparition géniale de Deller, l’existence de la voix de contre-ténor, mais aussi celle de son répertoire qui va de Guillaume de Machaut à Jean-Sébastien Bach, dont tout le XIXe siècle avait programmé la destruction rageuse, accomplissant ainsi une violente vengeance contre la féerie, n’aurait jamais dû revenir : si tel avait été le cas, elle aurait emporté avec elle une liberté radicale. Non pas une anomalie, mais la vibration en surplus, triomphant de la négation dont elle a été l’objet.

Prenons la représentation toute simple de la virilité avec son haut fléché — en haut à droite —, considérons cette flèche et appelons-la, au grand scandale de la représentation dix-neuviémiste et des ravages ultérieurs, toujours en cours, Alfred Deller. Quoi qu’en pense féro¬cement la sexinite, avec et par cette voix, nous assistons à une trouée dans le temps du marasme sexuel. Ce que l’on retrouve magnifié dans les Sonnets de Shakespeare :

S’il n’est airain, ni pierre, ni terre, ni mer sans bornes
Sur qui la triste loi de la mort n’ait d’empire,
Contre cette fureur comment pourra plaider
La beauté dont la force est celle d’une fleur ?
Ah ! comment donc l’haleine embaumée de l’été
Soutiendra-t-elle le siège et les assauts des jours
Quand il n’est roc inexpugnable qui soit si ferme,
Portail d’acier si dur, que le Temps ne les ruine ?
L’effrayante pensée ! Las ! où cacher au temps
Son joyau le plus beau pour qu’il ne le reprenne
En son coffret ? Qui peut retenir son pied leste ?
Ou qui peut l’empêcher de piller la beauté ?
Personne, hélas ! à moins qu’un miracle prévale
Et qu’en cette encre noire mon amour brille encore.

Deller passait son temps à lire de la poésie, il indiquait un tempo et la musique surgissait « for a while », « pour un instant »,

Citation en postface

Je n’ai pas besoin de veaux pour comprendre mes ouvrages, mais de bons yeux illuminés ; aux autres, ils ne peuvent rien apprendre, si malins soient-ils.

Jacob Boehme
Mysterum Magnum

Crédit : Les illustrations sont extraites du livre

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ENTRETIENS TÉLÉVISÉS

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Philippe Sollers s’entretient avec Frédéric Mitterrand

(GIF) 1ère partie (10’20)

(GIF) 2ème partie (9’55)
Cela commence avec un interview de Christian de Portzamparc. Puis Sollers parle de Nietzsche, de la musique — Cécilia Bartoli, Mozart — des dieux...

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