Sollers nous propose sept pages du manuscrit de son dernier livre Fleurs, dans la dernière livraison de L’Infini N° 98, Printemps 2007 (PNG) . En marge du Prologue, la mention « Ré 7/06 ».

Il va devenir de plus en plus rare de disposer de manuscrits d’écrivains, depuis que l’ordinateur s’est invité à leur table. Sauf des irréductibles de la génération d’avant... Marqueur générationnel indélébile au temps du tout numérique et virtuel, qui archive tant et plus, en même temps qu’il gomme les traces de l’accouchement du livre. Contemplons donc cet ?uf d’un des derniers dinosaures de la pré-écriture.

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Ecriture régulière légèrement ascendante sur une feuille blanche margée à gauche. Les grapho-psychologues y verront peut-être trace d’un égo et d’une ambition que l’on aurait pu imaginer plus marqués. De même, si l’écriture est allongée, son amplitude est modérée et l’interligne serré, un mix d’extraversion et de repli sur soi, finalement une écriture plus introvertie que ne le laisserait supposer le personnage médiatique de Sollers. Médiatique et « clandestin », un mot du dictionnaire sollersien que l’on retrouve dans cette livraison de L’Infini, dans un article intitulé La parole de Rimbaud (aussi un CD de 1999, dans la collection Gallimard « à voix haute » ,. Encore que l’article commence par une citation de Hölderlin :

« Il me semble que la poésie persiste, quoique très clandestinement : « A quoi bon des poètes en temps de détresse, dit Hölderlin, ils sont comme des prêtres qui errent dans la nuit sacrée, des prêtres de Dionysos avec du vin ». Bon, ce sont des clandestins. Et dans tous les livres que j’ai écrits, la figure de la clandestinité est présente, c’est à dire que le narrateur est toujours à part, en train de faire quelque chose de l’ordre de l’évocation. De l’évocation des morts qui, d’après moi sont plus vivants que les vivants. A savoir que, quand j’ouvre une Bible, ou Homère, ou Parménide, ou Héraclite, ou Lao Tseu, ou Rimbaud, j’ai l’impression que ces vivants me parlent directement, comme s’ils étaient là, ce qui me repose intensément de tous les bavardages que j’ai été obligé d’ingurgiter, y compris à travers ceux que je fais moi-même dans une journée.[...]

Un écrivain, c’est une voix, c’est une voix qui ressort du signe qu’il a écrit en fonction de cette voix. Vous ouvrez un écrivain, il vous parle. »

Extrait sonore 1 - CD "La parole de Rimbaud", Par Philippe Sollers, Gallimard /"A voix haute"

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Extrait sonore 2 (suite)

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Extrait sonore 3 (suite)

Bien, nous avons la voix de Sollers, numérisée à jamais, et un échantillon de sa genèse écrite dans ce manuscrit. Lisibilité cryptée de clandestin (sa secrétaire doit avoir le code) sous une écriture régulière. Grande constance finalement dans cette écriture libre, de « Sollers la fronde » (Catherine Clément ) qui part d’ « Une curieuse solitude », passe par « Sollers, l’isolé absolu », le documentaire vidéo que lui consacre, en 1998, André-S Labarthe pour la série Un siècle d’écrivains sur France 3, jusqu’à L’Evangile de Nietzsche et Fleurs, ses deux derniers livres. Propos décalés par rapport au temps ? Pas si sûr ! Fleurs ? Ode indirecte à la protection de la nature, Nietzsche ? Ode à la pensée ? Et pourquoi ressortir La parole de Rimbaud ? une nouveauté de 1999, dans ce numéro de Printemps de 2007 ! L’homme a plus que jamais besoin de sens et de poésie... Petite musique de Sollers « L’ aimé des fées ». Il y revient dans ce numéro de l’Infini par la plume de Gérard Farasse . Fée, comme féérique, comme rêve, comme musique, comme Cécilia Bartoli dont un portrait de Sophie Zhang, du 8 décembre à Paris, apparaît aussi. Visage tourné vers la page finale de l’article, portrait souriant, altier, corps épanoui. Point d’orgue à la leçon de musique de Sollers, en forme de clin d’ ?il : « L’aimé des fées ».

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Peu de râtures et d’ajouts dans le manuscrit. Ecriture rapide d’un premier jet, sans trop chercher à fignoler. Les améliorations de style, et ajouts décisifs, ce sera plus tard, après une première frappe :

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Transcription de la zone surlignée :

............. Cette
fleur vient de Virginie, elle est mauve, elle fait signe entre ombre
et lumière, elle pourrait, entre toutes les autres (des milliers, des
millions) vous parler (rayé, remplacé par entretenir, en marge)
beaucoup de climat, d’eau, d’insectes, de
papillons. Mais les fleurs sont silencieuses, raison pour laquelle elles
vont faire beaucoup parler d’elles.

On pourrait croire que la Révolution va porter un coup...

Version finale publiée :

Cette fleur de Virginie[1] est mauve, elle fait signe entre ombre
et lumière, elle pourrait, entre toutes les autres ( des milliers,
des millions) vous entretenir discrètement[2] de climat, d’eau, d’insectes, de
papillons. Mais les fleurs se taisent[3], raison pour laquelle
elles vont faire beaucoup parler d’elles, révélant ainsi la projection des désirs.[4]
Etre au parfum n’est pas pour rien une expression populaire [5]

On pourrait croire que la Révolution va porter un coup..

Notes :

[1] allègement du style par suppression du pronom "elle" ?.
[2] ?beaucoup ? a été remplacé par "discrètement" ? plus subtil.
[3] l’adjectif "silencieuses" ? remplacé par le verbe "se taisent" ? :
renforce l’opposition avec le verbe "parler" ? utilisé dans la 2e partie de la phrase.
[4] ajout qui donne plus de profondeur au texte.
[5] comme une évidence, mais qui ne s’était pas imposée dans le 1er jet.
L’apparente facilité naturelle : le travail d’écriture.

oOo

Inoxydable !

Sollers a même tenté de parler de son livre sur France Inter avec José Artur. C’était le 26 janvier 2007. Pour les amateurs de bonne humeur !

[mp3]

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oOo



VOIR AUSSI : (GIF) La Guerre des fleurs, article principal
(GIF) Fleurs, pré-annonce du livre
(GIF) Entretien chez Mollat, sur Fleurs
(GIF) Qu’est-ce que l’érotisme floral ? , Fleurs (extraits)
(GIF) Fleurs chinoises , Fleurs (extraits)

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