De nouveau le néant, de nouveau l’être
Richesse de la nature (Poker, avril 2005).


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« Nos entretiens avec Sollers, depuis huit ans, portent sur ce qu’il appelle l’"ouverture de l’existence poétique". Cette dimension s’éprouve dans la solitude par une écoute intense. Hors des coordonnées de la reconnaissance, hors de toute comptabilité, elle se déploie en tramant les expériences du passé et, en même temps, indique des libertés futures. »
Yannick Haenel, François Meyronnis.

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De nouveau le néant, de nouveau l’être

[...] Nous entrons dans l’ère planétaire du nihilisme, qui se caractérise par l’évaluation systématique, par le règne meurtrier sans appel de la valeur. Avec sa formulation de « transvaluation des valeurs » au profit de la « volonté de puissance », Nietzsche demeure dans la métaphy­sique. Il est même le dernier grand métaphysicien, celui qui, avec Hegel, achève la métaphysique occidentale. Un discours qui se présenterait naïvement comme anti­métaphysique et qui demeurerait insuffisant vis-à-vis de l’histoire de la métaphysique resterait nul et non avenu. Ce serait l’une des ruses les plus grossières du nihilisme contemporain, à laquelle se laisse prendre un certain nietzschéisme. À cet égard, permettez-moi de remar­quer que l’étoile des philosophes pâlit. En effet, la chose n’a plus besoin d’eux. On les reverse donc, avec d’autres, au salariat de la bien-pensance. Admirez, dans ce sec­teur, le mouvement pavlovien à l’endroit de Heidegger. Lisez en diagonale la presse à prétention intellectuelle et vous verrez, vring ! vring !, l’agression permanente contre celui qui dénoue le nœud du nihilisme. Qu’il soit l’objet d’une exclusion aussi obsessionnelle montre que l’en­jeu est brûlant. Les gens qui font semblant de vous comprendre sont parfois moins avertis que ceux qui vous agressent : il est légitime d’attendre de ses ennemis une compréhension qu’il est rare de trouver parmi ses alliés. Un ostracisme violent est toujours très bon signe. Vous commencez à peine à en faire l’expérience.

Ce que je fais comme écrivain a un rapport avec la répétition. Mais la répétition ne signifie pas réitération uniforme du toujours identique. Au contraire, elle ramène « ce qui en retrait s’abrite dans l’ancien ». Il y aurait une scène à faire en montrant Sartre recevant avec stupeur cette lettre de 1945 où Heidegger évoque com­ment « la richesse insondable de l’être s’abrite dans le néant essentiel ». Qu’est-ce que c’est que ça ? Eh oui ! Le néant essentiel, à condition d’en faire l’épreuve, nous introduit, et lui seul, « dans la richesse insondable de l’être ». Et vous savez ce qui se passe ? Je crois que c’est assez bien montré dans Paradis. C’est l’effroi ! Voilà la réaction la plus courante devant ce bizarre cadeau offert par le néant essentiel. Le sujet recule avec horreur. « Oh non ! dit-il. Je n’en suis pas digne... C’est trop pour moi ! je ne m’aime pas à ce point ! je ne le mérite pas ! » Pauvre sujet ! Comme s’il était question ici d’évaluer ce que vaut tel ou tel ! Enfin quoi ! Lorsqu’on vous propose la richesse insondable de l’être, raisonner encore en termes de valeurs me semble à la fois mesquin et grotesque. Le sujet a déjà du mal à s’imaginer qu’il jouit ; quant à étendre cette jouissance à l’être même et à son insondabilité il en éprouve un violent vertige. C’est vraiment trop pour lui ! Sa représentation le lui inter­dit, et il y tient, à sa représentation : d’ailleurs il ne fait aucune différence entre elle et ce qu’il est. Sans elle, il deviendrait fou. Il y en a à qui cela arrive : on aurait tort de le mettre en doute. Alors, hein, cette histoire du néant, permettez qu’il s’en garde, le sujet, comme de la peste. On lui propose, en somme, une jouissance à laquelle il pense ne pas avoir le droit. La richesse insondable de l’être, Messieurs, ne fait pas partie des droits de l’Homme. C’est ainsi que le sujet humain va rester tris­tement « un canard aux lèvres de vermouth », préférant de beaucoup l’estime que lui donne son empêchement à la perte des repères subjectifs que lui procurerait sa jouissance. Admettons pour rire qu’il ait lu Hegel, Nietzsche et même, allez, Heidegger, il préférera quand même son esclavage. Il y tient, oh oui, et cela non tant en vertu d’un défaut de nature que pour cette simple raison : la représentation qui le définit ne peut pas sup­porter cette jouissance incalculable. Autrement dit, si on pouvait réembrayer sur la fin du XIXe siècle, cela l’ar­rangerait. Il y a le « naturalisme », bien sûr, increvable et toujours réacclimaté par la marchandise. Mais il n’y a pas que cela. On peut raffiner. Remettre en circuit, par exemple, l’idéologie du père de Lautréamont (contre le fils, bien sûr), ce positivisme tant décrié mais au fond si utile. Ah, Auguste Comte ! L’époque est mûre pour ce retour des vieux décors. Elle ne demande qu’à le plébisciter.

Pas question, donc, de se débarrasser du cadavre du roman familial : vous n’êtes pas sans savoir que les esclaves tiennent à leurs photographies. Pas moyen de quitter le terrain vermineux du réalisme naturaliste, pas moyen non plus d’aller plus loin qu’une rumination historiciste stérile. Pourtant vous avez, au XXe siècle, beau­coup de cartes qui vous permettraient de reposer à neuf les questions de la métaphysique. La carte Picasso... la carte Joyce... Il y a en d’autres... Malgré ces atouts, on constate chez les contemporains une surdité militante à l’endroit de la grande poésie. De ce point de vue, la peinture est poésie, n’est même que poésie. Sans Eschyle, pas de Bacon. Sans Baudelaire ou Rimbaud, pas de Cézanne. Sans Góngora et sans Apollinaire, pas de Picasso. J’ai beau rapprocher ces noms, je rencontre peu d’effets : on ne veut pas voir, on ne veut pas com­prendre. Lire Finnegans Wake, regarder Picasso, écouter Stravinsky, cela revient toujours à faire une expérience poétique. Il faut donc que la propagande ne cesse de prétendre que l’art du XXe siècle n’a pas eu lieu. La propagande ne nous recommande qu’une chose : accepter notre disparition et même la hâter par un suicide biotechnique. J’observe avec curiosité ceux qui refusent obstinément d’appliquer la phrase de Lautréamont selon laquelle « l’homme ne doit pas créer le malheur dans ses livres ». Personnellement, je trouve cette formule très raisonnable et je m’efforce de la suivre. Ce qui me vaut d’ailleurs l’exécrable réputation que vous savez.

Différents états permettent de faire l’expérience du néant. On a beaucoup mis en valeur — c’est le cas de le dire — l’ennui, l’angoisse. On a peu insisté sur la joie. Mais quant à l’effet sur la perception des étants, cela revient à peu près au même : il y a des questions de tempérament qui viennent de l’animal humain mais, entre nous, cela n’a pas beaucoup d’intérêt. L’art sort les hommes de leur corps, en les arrachant à la représentation qu’ils s’en font ; il l’a toujours fait et continue de le faire en ne cessant pas d’être. Que par hypothèse il n’y ait personne pour voir un Picasso n’a aucune impor­tance. Le tableau est là, et il opère. En un sens il n’y a plus besoin de peintres, ni même d’écrivains. En revanche, pour qu’il y ait de la musique, il faut encore des musiciens : personne ne peut faire semblant de jouer d’un instrument, alors que l’on peut — du moins, en apparence — simuler un goût pour la littérature ou pour l’art. Combien de prétendus écrivains n’ont pas la plus minime idée de ce qu’est la littérature ? En fait, presque tous... Je serais tenté par un éloge dithyrambique de LA pianiste : sans elle, le concert n’a pas lieu. Au fond, la musique fait entendre ce qu’il en est du négatif placé où il doit l’être ; la littérature aussi, lorsqu’elle atteint ce que vous appelez la zone du risque. C’est rare, et de plus en plus.

L’être personnel, dans sa liberté, exprime ce qu’il veut : l’angoisse, l’ennui, la répulsion, la joie la plus extrême, peu importe ; ce qui compte, c’est le négatif en lui-même et non pas l’évaluation rabaissante qu’en fait le clergé nihiliste. Celui-ci se renouvelle mais il conserve sa note de fond rédemptionniste : il accorde une valeur à la souffrance, c’est comme ça. Il ne peut s’empêcher de comptabiliser le manque. Chaque sujet est par lui éva­lué en fonction d’un au-delà, qui n’est pas nécessairement chrétien, qui l’est même rarement de nos jours. Le clergé a un problème avec l’être personnel en liberté : sa présence implique, Messieurs c’est très grave, qu’une personne n’en vaut pas une autre, à moins de n’être plus ni libre ni personnelle. On retrouve ici la célèbre phrase qui achève Les mots de Sartre : « tout un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n’im­porte qui ». Remarquez comment Sartre insiste sur la valeur et comment il la résorbe dans le n’importe qui. Or personne n’est n’importe qui. Et sûrement pas l’être personnel. Combien peu nombreux sont ceux qui misent sur la souveraine légèreté du néant ! Combien rares ceux qui restent capables de faire ce pari. En géné­ral, cela finit par une crise d’identité. D’où un notable vieillissement. Restez donc jeunes : pensez le néant. « Oh que le néant est beaucoup ! » s’est écrié un jour l’incroyable Baltasar Gracián. Il savait ce qu’il voulait dire.

Philippe Sollers, Poker, Gallimard, 2005, coll. L’Infini, pp 81-86.

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« L’élément du divin est le sacré. C’est pourquoi dans le chant A la source du Danube, Hölderlin dit :
Nous te nommons, pressés par la nécessité sacrée, nommons
Nature ! toi, nous te nommons, et neuf, comme du bain sort
De toi tout le divinement né.
 »

Heidegger, Le poème, 25 août 1968 (dans Approche de Hölderlin, Gallimard, 1973).



2002 : Chateau du Tertre, le 14 mai : l’intervention de Sollers se termine sur la lecture du poème de Hölderlin Souvenir ((voir article)).
Hölderlin est déjà longuement évoqué, en 1973, dans le roman H (p.16-19). Les premiers vers de Souvenir sont même discrètement cités (« le vent du nord-est se lève de tous les vents mon préféré ») ainsi que le titre en allemand (« andeken », p. 119). A la même époque, Heidegger se voit reprocher par Sollers « un commentaire philosophique prude » empêchant en quelque sorte l’approche de Hölderlin.(voir article)
Hölderlin est à nouveau un "personnage" central dans Studio, en 1997.

(JPEG) 2002 encore : Sollers donne un entretien à la revue Ligne de risque (numéro 17, octobre 2002 [1]). Cet entretien est initialement intitulé Nature d’Eros. Il sera repris dans Poker en 2005 sous un nouveau titre : Richesse de la nature (Gallimard, L’infini).
A cette occasion, Sollers, après avoir évoqué la « généalogie d’Eros" de la Grèce (Parmédide, Hésiode, Platon) — mais aussi la Chine, l’Inde — jusqu’à l’ère de la Technique et de l’achèvement du nihilisme, Sollers, donc, revient à nouveau sur Hölderlin. Il dit avoir relu Approche de Hölderlin de Heidegger : « Je l’ai mieux lu que je ne l’avais lu ; je l’ai lu en rapport avec la question que vous posez, qui est celle de la jouissance. »

Inutile de souligner la richesse de cette nouvelle approche de Hölderlin ET de Heidegger à la lumière d’Eros.

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Richesse de la nature (extraits)

« (...) Dans la sexinite, le sexuel croit en lui-même, jusqu’à la nausée. Dans ces conditions, comment faire sortir Eros de son assignation anthropologique ? Ce serait pourtant recommandable.

De quoi s’agit-il, au fond ? De la poésie, bien sûr. Rien que de la poésie. De quel éclair Eros est-il la jouissance ? demandez-vous. Eh bien, de ce qui advient poétiquement. Moralité : alors que la poésie pourrait enfin atteindre son propre coeur, on observe une extrême misère de la poésie publiée. Misère générale où se révèle ce qu’il ne faut pas craindre d’appeler l’érotomanie sociale. D’ailleurs, où se ferait l’éveil d’Eros ? A l’école ? Laissez-moi rire. Cette institution est aujourd’hui complètement dévastée. Et ça s’enlise vite dans la pulsion pédophilique déniée.

« La nature parle en moi » dit Mozart. Nous sommes là très loin de la sociomanie courante qui ne discerne partout que des dominants et des dominés (...)
Eros pose à la fois la question du temps, et celle de la répétition. Le malheur, c’est que la répétition — appelons-la surgissante, verticale — se laisse recouvrir par sa grimace : la réitération. Le sexuel se résume le plus souvent à sa propre réitération mécanique. Dans le phallique en pierre brute issu du chaos primordial, peut-être trouverait-on de quoi s’en déprendre. S’en déprendre non par défaut, mais par excès. Voyez Picasso.

(JPEG) Permettez-moi d’ouvrir devant vous Approche de Hölderlin. Heidegger y commente un poème, écrit en 1800 : Comme un jour de fête [2]. La France a fait frémir le monde. La Révolution est en train de contaminer l’Europe. Le miracle grec, dont parlait NIetzsche à propos du XVIIIème siècle, se voit rhabillé en oripeaux latins par Napoléon. Hölderlin, à propos des poètes :

Ainsi dans un climat gratuit se tiennent-ils
Eux qu’aucun maître n’éduque, mais
Dans ses bras légers,
Elle, merveilleusement toute présente,
La puissante, la belle, divinement, la Nature.

Oui, la Nature... « Et pourtant la nature est très belle » dit Cézanne. Elle « éduque les poètes » reprend Heidegger. « Maîtrise et enseignement n’ont pouvoir que d’inculquer. De leur propre fond, ils ne tiennent aucun pouvoir. »
Voilà qui risque d’inquiéter l’hystérique — celle qui veut un maître sur lequel régner. « Pour cette autre éducation, autre chose est nécessaire que le zèle humain tendu vers l’activité humaine. La Nature, elle, éduque, merveilleusement toute présente. » « La totalité du réel, elle-même, n’est au mieux qu’une conséquence de l’omniprésent. »

Mais voyons : cet omniprésent, vous ne le reconnaissez pas ? Il ne vous fait pas penser à Eros ?
Continuons voir : « Celui-ci se dérobe à toute explication à partir du réel. Quelque chose de réel ne peut aucunement servir d’index pour l’omniprésent. »
Quelque chose de réel, non, mais une pierre brute pourrait peut-être signaler une nouvelle épiphanie d’Eros.
« Déjà présent, il empêche imperceptiblement toute intrusion particulière jusqu’à lui. Quand le geste humain tente cette entreprise, ou quand une opération divine est commise à cette fin, ils n’arrivent qu’à détruire la simplicité du merveilleux. Alors celui-ci se dérobe à toute production et traverse tout cependant de sa présence. C’est pourquoi la Nature éduque, dans ses bras légers. »

Autre passage : « L’omniprésent ignore l’unilatéralité et la lourdeur de ce qui n’est que réel - cela qui se borne à tantôt enchaîner l’homme, tantôt le repousser et tantôt l’abandonner, le livrant chaque fois aux distorsions du hasardeux. »
Ailleurs : « La Nature toute présente captive et délivre. La simultanéité de la captivation et de la délivrance est l’essence du beau. »
Le sexuel serait une vengeance contre ce qui, dans le sexuel, ne se laisse pas attraper. Il est à l’oeuvre dans l’esprit de vengeance.
Heidegger toujours : « La Nature entoure les poètes. Ils sont introduits dans cet embrassement. » Rappelez-vous la parole de Baudelaire : « dès l’enfance admis au noir mystère ».
Nous sommes ici très proches de l’éclair par lequel se délivre un certain savoir sur la jouissance.

Hölderlin :

Alors promptement émue, l’âme, familière
A l’infini depuis longtemps de mémoire
Tressaille et, embrasée par l’éclair sacré,
Que lui réussisse le fruit porté en amour, oeuvre des dieux et des hommes,
Le chant, pour qu’il témoigne des deux.

Je m’aperçois qu’aujourd’hui, pour vous parler de la jouissance et du savoir que, mystérieusement, elle suppose, j’ai envie d’évoquer la nature et le sacré. Ordinairement, ce n’est pas mon vocabulaire. Mais ces termes surgissent avec évidence pour rendre compte de l’éclair : se « tenir la tête découverte », comme dit Hölderlin, et « saisir l’éclair du Père ».
Qui va se demander pourquoi la Nature est « plus ancienne que ces temps qui sont mesurés aux heures » ?
Heidegger : « A la vérité, la Nature est plus ancienne que les temps, car, plus ancienne, elle est aussi antérieure, plus originelle, donc plus temporelle que les temps qui servent aux calculs des Fils de la terre. La Nature est le temps le plus ancien et nullement cet "intemporel" de la métaphysique, et absolument pas l’"éternel" de la théologie chrétienne. La Nature est plus temps que les temps, comme merveilleusement toute présente, elle a toujours déjà accordé à tout réel l’éclaircie dans l’ouvert de laquelle tout peut seulement apparaître, tout ce qui est un réel. (...) Elle n’est pas au-dessus des dieux comme le serait un domaine du réel séparé et "supérieur". Elle règne sur les dieux. Elle, la puissante, est capable de plus encore que les dieux : c’est en elle, en tant qu’éclaircie, que tout peut seulement être présent. »
Le crépuscule des dieux ouvre-t-il à cette dimension du temps qui outrepasse le temporel ? Un certain Wagner se le fait croire. Mozart, lui, n’aurait jamais cru que le sacré pouvait être déserté.
Heidegger : « Le Sacré n’est pas sacré parce que divin ; c’est plutôt parce que selon son ordre il est sacré que le divin est divin. »

Approche de Hölderlin est un livre essentiel. Pour vous en parler, je l’ai mieux lu que je ne l’avais lu ; je l’ai lu en rapport avec la question que vous posez, qui est celle de la jouissance.
L’indemne qu’est Eros, dont je vous ai fait jusqu’à présent la généalogie, et à propos duquel je vous ai montré qu’une vengeance immémoriale s’employait à en recouvrir l’éclair, s’éprouve — vous en faites l’expérience, ou pas. Les humanoïdes de la métaphysique à l’état de son achèvement nihiliste ont malheureusement tendance à ne rien éprouver du tout. C’est même cela qui les caractérise : cette insensibilité étant le fruit de la perversion dans l’élément de laquelle la métaphysique se prolonge.
Eros me paraît être dit dans cette formule de Heidegger : « La fraîcheur et l’ombre de la sobriété répondent au Sacré. Cette sobriété ne renie pas l’esprit. La sobriété est l’accord fondamental, à tout moment prêt, de l’ouverture au Sacré. » En somme, la sobriété serait ce qui prédispose à l’ivresse.

Mais je ne peux pas finir sans évoquer Andenken, ce magnifique poème de Hölderlin, dont le cadre est la ville où je suis né : Bordeaux. Dans cette ville, il arrive indubitablement quelque chose à Hölderlin. Il croyait partir vers la Provence, et il se retrouve sur les bords de la belle Garonne.
Et là, il y a des femmes : « Les femmes de ces lieux, les femmes brunes vont sur le sol de soie », dit le poème.
Nous sommes en 1943. C’est la guerre. Souvenir. J’ai six ans et demi. Je vis dans la terre du Sud. Mais de quel Sud ? Dans la Guyenne. Les femmes que je vois ne sont pas les « femmes allemandes » qui ont « conservé l’amitié des images de nos dieux » — comme dit Hölderlin. Ici précision de Heidegger : « Les femmes... Le nom a gardé ici la résonance qu’il avait dans les premiers temps quand il désignait la maîtresse et protectrice. Pourtant, dans le contexte présent, il se rapporte uniquement à la naissance du poète à son être. "
Les « femmes allemandes » ne sont pas néanmoins celles que le poème désigne mais ces femmes qui vivent au bord de la Garonne. C’est elles dont Hölderlin recherche le souvenir (Andenken) : elles qui ont amené le poète à la naissance de son être.
Allez, nous sommes dans les jardins de Bordeaux. Les hommes, dit Heidegger, sont « partis pour les Indes » ; il n’y a plus que les femmes et les poètes qui « fondent ce qui demeure ».
Nous ne sommes pas en Grèce, mais peut-être que « l’humanité du sud de la France lui a mieux fait connaître la véritable nature des Grecs ». C’est en tout cas ce que Hölderlin écrit lui-même à un ami.
A Bordeaux, il a été frappé par Apollon, je le veux bien, mais il a surtout été touché par Eros et le vin de Dionysos [3]. En témoigne une parole poétique extraordinairement inspirée et calme : cette parole de l’éclair où se reconnaît l’influence du dieu.

Philippe Sollers, entretien avec Yannick Haenel et François Meyronnis.

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(PNG) De Hölderlin à Rimbaud



Rapprocher ici Hölderlin et Rimbaud est-il légitime ? Studio nous y autorise. Illuminations également (le livre de Sollers s’intitule ainsi "en hommage à Rimbaud").
Mais ici, précisément ?

Ouvrons Rimbaud en son temps de Marcelin Pleynet [4].
Dans cet essai (incontournable) Pleynet écrit :

« On remarquera qu’initialement ce qui, dans la nuit du monde, au coeur du péril, s’énonce en allemand (Hölderlin) et se pense déclarativement en allemand ("le désert croît", Nietzsche, Heidegger), traverse aussi bien le français (avec la double articulation, des Chants de Maldoror et des Poésies de Lautréamont, envisagée, dans cette perspective comme premier éclaircissement et seuil de l’oeuvre de Rimbaud). (p. 270) » [5]

Qu’en est-il, chez Rimbaud, de la nature et des femmes ? Qu’en est-il du temps ?
Pleynet insiste sur l’importance de la nature dans de nombreux textes de Rimbaud. Dans un passage du chapitre III de son livre intitulé Troupes d’oiseaux, il écrit :

« Fleurs : "amarantes" incorruptibles (immortelles), puis "rose" image du monde et de la vie liée à la beauté des femmes, et de ce qui se corrompt.

Des "Plates-bandes d’amarantes jusqu’à/L’agréable palais de Jupiter" le monde, la nature [6] se dévoilent dans la perspective de "l’être révolu anticipé" comme mode essentiel de "l’être-là".

Que ce soit la "rose" qui dévoile explicitement comme cliché poétique, le jeu de la nature, et l’être révolu (la nature et la mort qu’elles habitent — a privatif de amarantos — l’amarante et l’immortalité), cela souligne, et comme en conséquence, ce que la suite du poème va confirmer en lui donnant une dimension exemplaire : la nature et les femmes.

Rimbaud dans Sensation : "Par la Nature, — heureux comme une femme" ; dans Les poètes de sept ans : "Il rêvait la prairie amoureuse" ; dans les Illuminations (Vies I) : "Je me souviens [...] de la main de la campagne sur mon épaule, et de nos caresses debout dans les plaines poivrées."

La nature et les femmes, le monde... à la clé de toute jouissance et illumination. Ce que Philippe Sollers a lu il y a bien longtemps en inscrivant en tête de Femmes : "Le monde appartient aux femmes. C’est-à-dire à la mort."

Autant des "roses de la vie" et "sapin du soleil et liane", dont les "jeux" constituent "l’enclos" et comme la "cage" des passereaux... et les "troupes d’oiseaux" ("ô iaio iaio") qui chantent naturellement dans ces voyelles..., dans la parole qui parle. Homère : "Quelle parole s’est échappée de l’enclos de tes dents ?" — Jeux enclos... jusqu’à l’agréable palais de Jupiter.

Ce savoir particulier est essentiellement poétique : par anticipation l’être révolu est, écrit Heidegger, "l’élan de l’être-là à l’encontre de sa possibilité extrême, et dans la mesure où cet " élan à l’encontre de " est sérieux, l’être-là est rejeté durant cette course dans l’encore-être-là de lui-même".

Avec Plates-bandes d’amarantes... se découvre pour la première fois le savoir jamais vu qui donne une dimension insoupçonnée à la musique des grandes proses de Une saison en enfer et des Illuminations. Encore faut-il faire crédit à Rimbaud de l’intelligence de ce qui se dissimule sous le cliché : la nature et les femmes.

"Enfin, ô bonheur, ô raison, j’écartai du ciel d’azur, qui est du noir, et je vécus, étincelle d’or de la lumière nature. De joie, je prenais une expression bouffonne et égarée au possible." (Alchimie du verbe dans Une saison en enfer).

Que Rimbaud se crédite d’un savoir singulier sur cet "enclos" et tel qu’il en joue avec une totale désinvolture, la lettre, dans laquelle en mai 1873, il annonce à Ernest Delahaye qu’il travaille à Une saison en enfer ("je fais de petites histoires en proses") en porte, graphiquement, témoignage. Elle est accompagnée cette fois, non plus de poésies mais d’un dessin où Rimbaud s’est représenté dans la nature, et, vigoureusement armé, poussant devant lui une oie.

Le dessin est surchargé de trois commentaires écrits : " Ô nature ! Ô ma mère ! " — " ô nature ô ma soeur ! " — enfin " ô nature ô ma tante " que semble clamer l’oie. [...] » (p. 142-144).

Rimbaud, Lettre à Delahaye, mai 1973. (GIF)

Plus loin, s’interrogeant sur ce qu’il en est du mot "saison" chez Rimbaud, des "saisons", d" Une saison " dans "Une saison en enfer", du questionnement du temps que cela suppose — (Rimbaud en son temps ) —, Pleynet remarque que "le mot ("saison") s’impose dans un poème de mai 1872 et intitulé Bannières de mai", c’est-à-dire écrit avant Une saison en enfer. Il en cite les vers suivants :

« Qu’on patiente et qu’on s’ennuie
C’est trop simple. Fi de mes peines.
Je veux que l’été dramatique
Me lie à son char de fortune.
Que par toi beaucoup, ô Nature ,

-  Ah moins seul et moins nul ! - je meure .
Au lieu que les Bergers, c’est drôle,
Meurent à peu près par le monde.

Je veux bien que les saisons m’usent.
A toi, Nature, je me rends
 ;
Et ma faim et toute ma soif.
Et, s’il te plaît, nourris, abreuve.
Rien de rien ne m’illusionne ;
C’est rire aux parents, qu’au soleil,
Mais moi je ne veux rire à rien ;
Et libre soit cette infortune [7]. » (p. 191)

Méditation sur le temps : après avoir dit "merde aux saisons", après avoir passé " Une saison en enfer", après nous avoir — dans Adieu — "engagés à la découverte de la clarté divine — loin des gens qui meurent sur les saisons", Rimbaud ouvre à une "autre disposition du temps", déjà appelée de ses voeux dans Chanson de la plus haute tour, :

"Qu’il vienne, qu’il vienne,
Le temps dont on s’éprenne."

ou vécue, avec bonheur et raison :

" Enfin, ô bonheur, ô raison, j’écartai du ciel d’azur, qui est du noir, et je vécus, étincelle d’or de la lumière nature . De joie, je prenais une expression bouffonne et égarée au possible :

Elle est retrouvée !
Quoi ? l’éternité.
C’est la mer mêlée
Au soleil.

Mon âme éternelle,
Observe ton voeu
Malgré la nuit seule
Et le jour en feu.

Donc tu te dégages
Des humains suffrages,
Des communs élans !
Tu voles selon...

— Jamais l’espérance,
Pas d’orietur.
Science avec patience,
Le supplice est sûr.

Plus de lendemain,
Braises de satin,
Votre ardeur
Est le devoir.

Elle est retrouvée !
— Quoi ? — L’Eternité.
C’est la mer mêlée
Au soleil." (Une saison en enfer)

Les Illuminations peuvent s’écrire. Nous pourrons, si nous savons retrouver l’enfance, "embrasser l’aube d’été", "héler" et "voir" le nouveau Génie , " suivre ses vues, ses souffles, son corps, son jour " et, enfin, selon les derniers mots d’Une saison en enfer, il nous sera " loisible de posséder la vérité dans une âme et un corps. " [c’est Rimbaud qui souligne]

Cela suppose une nouvelle " Raison ", la "nouvelle harmonie", le "nouvel amour" :

" A une Raison

Un coup de ton doigt sur le tambour décharge tous les sons et commence la nouvelle harmonie.
Un pas de toi, c’est la levée des nouveaux hommes et leur en-marche.
Ta tête se détourne : le nouvel amour ! Ta tête se retourne : le nouvel amour !
" Change nos lots, crible les fléaux, à commencer par le temps ", te chantent les enfants. " Elève n’importe où la substance de nos fortunes et de nos voeux " on t’en prie.
Arrivée de toujours qui t’en iras partout. "

[Ce poème est longuement commenté par Sollers dans Illuminations (p.23 à 38, Folio 4189) : " Le poète tutoie donc cette "Raison", majuscule et anonyme, de la même façon qu’il s’est donné seul les moyens de tutoyer son âme dans Une saison en enfer."]

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Retour à Hölderlin

Cette "nouvelle harmonie" qui "commence" n’évoque-t-elle pas "la nouvelle harmonie" dont nous parle Hölderlin au début du texte intitulé Fondement pour l’Empédocle  [8] ?

Hölderlin écrit : "Nature et Art, dans la vie à l’état pur, ne sont opposés qu’harmoniquement... L’art est la floraison, l’accomplissement de la nature, la nature ne devient divine que lorsqu’elle est reliée à l’art diversifié mais harmonique, quand chaque chose est complètement ce qu’elle peut être, et que l’une se lie à l’autre, supplée aux manques de l’autre, qu’il faut bien qu’il y ait, pour être complètement ce qu’en tant que séparée elle peut être — alors il y a accomplissement et le divin est au milieu des deux. "

L’homme est "plus organique, plus artificiel", la nature "plus aorgique". " Mais, ajoute Hölderlin, cette vie n’est présente que dans le sentiment, elle n’existe pas pour la connaissance. "
Pour qu’elle devienne "connaissable", il faut un renversement où, " dans l’excès de l’intimité ", "les opposés s’échangent". L’homme, "l’organique qui s’abandonnait trop à la nature et oubliait son être et sa conscience passe à l’extrême de sa spontanéité, de l’art et de la réflexion, alors que la nature au contraire, du moins dans ses effets sur l’homme réfléchissant, passe à l’extrême de l’aorgique, de l’incompréhensible, de l’insensible et de l’illimité, jusqu’à ce que, dans le cours des contrecoups et de leur opposition, les deux se rencontrent comme au commencement (...)."

"Ce sentiment fait partie de ce qui peut être ressenti de plus haut, à savoir quand les deux opposés, l’homme universalisé, spirituellement vivant, purement aorgique par l’art, et le figure bien conformée de la nature se rencontrent. Ce sentiment fait peut-être partie du plus haut dont l’homme puisse faire l’épreuve, car la nouvelle harmonie le fait se souvenir de l’ancien pur rapport qui était l’inverse, et il se sent lui-même et il sent la nature, doublement, et la liaison est plus infinie." (cité par François Fédier dans Hölderlin en fuite, Hölderlin. Remarques sur Oedipe. Remarques sur Antigone, 10/18, 1965) [C’est moi qui souligne].

A.G.

[1]

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[2] Comme au jour de fête (Wie wenn am Feiertage...), dans Approche de Hölderlin, Gallimard, coll. Tel, 1973. Discours prononcé plusieurs fois dans les années 1939 et 1940 et paru en 1941. On notera que les dates ne sont pas indifférentes.

[3] Dans sa préface aux Remarques sur Oedipe (10/18, 1965), Jean Beaufret précise que « Apollon n’est pas pour Hölderlin ce qu’il représentera pour une conscience plus moderne, à savoir le dieu qui préside dans la clarté à la création des formes plastiques. Il est pour lui tout au contraire l’élément dont la puissance provoque au tumulte de l’éveil, le "feu du ciel". Non pas un contraire absolu de Dionysos, mais bien son plus haut accomplissement comme l’extrême de la force virile. C’est à partir de là qu’il faut comprendre ce mot du poète : "Je puis bien dire qu’Apollon m’a frappé". » (Ludwig von Pigenot, Hölderlin (Munich, 1923).

[4] Dès la page 16, dans une note, Pleynet écrit : " On suivra la façon dont la lecture de Rimbaud accompagne l’ensemble de l’oeuvre et la pensée de Sollers de ses tout premiers livres aux plus récents. C’est sur Rimbaud que nous nous rencontrons en 1961 (voir, Marcelin Pleynet poète d’aujourd’hui, par J. Risset, éditions Segehrs, 1988, la lettre que Sollers m’adresse à la suite de sa lecture du manuscrit de Provisoires amants des nègres) ".

[5] Pleynet cite aussi l’anglais" avec Joyce, mais ce n’est pas ici notre propos.

[6] A l’exception des vers de Bannières de mai, c’est moi qui souligne. A.G.

[7] C’est Pleynet qui souligne.

[8] La tragédie La mort d’Empédocle a été écrite en 1798-99. Dans son commentaire de Comme au jour de fête (qu’Hölderlin a écrit en 1800), Heidegger nous dit que le sens du mot Nature chez Hölderlin y demeurait, avant ce poème, "en retrait par rapport à ce qui maintenant est nommé merveilleuse présence [la phusis grecque]. "En retrait si l’on en reste à l’opposition simple entre, par exemple, Nature et Art, mais qu’en est-il quand, "dans l’excès de l’intimité", les "opposés s’échangent" ?

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