Le corps chinois
Philippe Sollers, Les jardins du plaisir.


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Qu’il s’agisse de vision du monde, de façon de vivre, de médecine, d’art, d’énergie et, finalement, de stratégie, quelque chose comme un même corps chinois énigmatique traverse le temps et nous parle à travers les siècles. Savons-nous l’entendre ? Rien n’est moins sûr.

Dans La Guerre hors limites, des militaires chinois d’aujourd’hui appuient leur démonstration de mondialisation sur de vieux traités toujours d’actualité. Ils peuvent écrire par exemple, et l’ère terroriste leur donne amplement raison, que tous les moyens seront désormais disponibles, que l’information sera générale, et que le champ de bataille sera partout. « Cela signifie que toutes les armes et toutes les techniques pourront être imposées à loisir ; que toutes les frontières qui séparent les mondes de la guerre et de la non-guerre seront totalement abolies ; que les principes actuels du combat devront être modifiés et, même, que les lois de la guerre devront être réécrites. » « La technique, précisent-ils, est le totem de l’homme moderne. »

Il n’y a pas lieu de s’en plaindre, mais de comprendre pourquoi il en est ainsi. On peut même imaginer de se servir de ce totem comme d’une contre-arme. Sunzi : « Une armée n’a pas de dispositif rigide, pas plus que l’eau n’a de forme fixe. Celui qui remporte la victoire en sachant profiter des manoeuvres adverses possède un art réellement divin. »

(JPEG) Oui, un corps souple, fluide, changeant, déroutant, tenace, sachant ouvrir et fermer. « Qui connaît l’art de l’ouverture et de la fermeture des vannes de l’esprit sera comme le tao, si étroit que rien ne peut s’y immiscer, si vaste que rien ne peut l’englober. » Ou encore : « Prières, génuflexions, supplications, larmes et professions de foi moralisatrices, même si parfois elles aboutissent à un résultat, sont de peu de poids face à quelques mots incisifs trouvés par un habile rhéteur. » Ou encore Li Shimin (599-649) : « Quand je fais de la surprise une règle, l’ennemi s’attend à une surprise ; je l’attaque selon la règle. Quand je fais de la règle une surprise, l’ennemi s’attend à une attaque selon la règle ; je l’attaque alors par surprise. »

Voilà pour la guerre, mais la guerre est partout, elle est incessante. La Chine vient de loin, de très loin, elle a eu ses convulsions, elle se développe rapidement, elle se rapproche de nous, tout indique qu’elle ira loin et plus loin encore. Il est donc temps, en dehors de tout exotisme, de se demander ce qu’elle a pensé, et pensera en douce, du sexe, de la poésie, de l’amour.

 Les jardins du plaisir , livre essentiel, livre magnifique. Silence, beauté, luxe, calme, volupté. Pas de péché, pas d’enfer, tout se passe dans des lieux suspendus, à l’écart, en dehors de la famille et de l’État (sinon c’est la mort).

Le « jeu des nuages et de la pluie » est réglé selon une technique de délicatesse. C’est la guerre, sans doute, mais une guerre fleurie. Les corps recherchent un rythme et un souffle qui les mettent à l’unisson des phénomènes naturels. L’acte sexuel lui même est montré comme un concentré de pensée et de vide. Impassibilité des visages, tout à l’air de se passer à l’intérieur, mais quel intérieur ? Non, pas d’intérieur, c’est le lieu même qui jouit. On est à la fois dedans et dehors, il n’y a plus ni dedans ni dehors, quel repos, quelle précision, quelle richesse.

Les partenaires se sont rejoints, une robe va s’entrouvrir, une chevelure se défaire, mais la parole est donnée aux fleurs, aux arbres, aux roches trouées, aux oiseaux. Pins, platanes,saules, nommiers pruniers, magnolias, mousses, pivoines. Montagnes lointaines, branches proches, sexe dressé, enlacement, surprenante égalité des sexes (comme, souvent, dans le XVIIIe siècle français). Hommes et femmes ne sont pas séparés, ils ne sont pas confondus non plus, ils sont d’accord, ils s’entendent. Encore une fois, ces corps viennent de loin, de vieilles expériences chamaniques, ils le savent, ils savent se servir d’eux mêmes et de l’autre, une déesse passe par là sous la forme d’une jolie marchande de poissons.

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Xu Guan, milieu du XVIIIe (détail)

Licence sexuelle et floraison de la poésie : ce n’est pas un hasard. Chant, musique, danse. « L’automne est frais, les fenêtres sont ouvertes, la lueur de la lune entre dans la maison. Il est minuit On ne voit rien, n’entend rien, sauf deux rires derrière un paravent. »

L’Occidental, ici, reste interdit, il se sent trop lourd, embarrassé, puritain par inhibition ou pornographie, sentimental, pesamment musculaire ou psychique. Mauvaise disposition physique, exagération, mensonge, escroquerie, mauvaise poésie.

Le plaisir, après tout, est toujours oblique, subtil, aristocratique. « Je déboutonne votre robe, dénoue votre ceinture, le printemps vient au monde, les fleurs se colorent. » Faire l’amour apprend qu’on peut traverser la pierre, le bois, les saisons, que tout a un rapport avec tout comme le temps lui même. Vous êtes dans un pavillon rouge, vous méditez sur la fleur en fiole d’or. « Peu d’étoiles, au ciel, du rouge sur ses lèvres. » Ou bien : «  La branche luisante, au réveil, semble une orchidée. » Voyez ces peintures, écoutez les plutôt. Sachez que l’ascèse et la mortification conduisent au pire, alors que la satisfaction des désirs amène au vrai détachement. « Les vastes salles sont ouvertes, il y a un lit de jade délicatement sculpté. »

Contre toutes les preuves brutales du contraire, le raffinement chinois est une idée neuve sur cette planète devenue folle.

Philippe Sollers, L’Infini 90, « Encore la Chine » (printemps 2005)



Les jardins du plaisir, Erotisme et art dans la Chine ancienne, de Ferdinand Bertholet (Edition Philippe Rey, 2003).



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