(GIF) SEGOSTAR

Voilà des mois que j’entends dire, par des gens sérieux, informés, responsables, que Ségolène Royal n’a aucune chance d’être désignée comme candidate du Parti socialiste, qu’elle va s’effondrer dès les premières confrontations, qu’elle ne tiendra pas le coup dans les débats de fond, qu’elle est une simple bulle médiatique, une boursouflure artificielle, un sourire vide, une invention des sondages et de l’opinion. L’opinion, comme on sait, doit sans cesse être réorientée, réformée et éclairée par le clergé qui compte, celui des experts, des économistes, des banquiers, des hommes d’affaires, des vrais politiques (hommes, évidemment), des penseurs officiels. Eh bien, elle est toujours là, elle brille, elle augmente, elle tue des éléphants, elle est déjà en finale, mais c’est comme si la finale venait d’avoir lieu. Pourquoi attendre davantage ? C’est elle. Que de mois inutiles et ennuyeux à endurer, encore des débats, des meetings, des dérapages, des torsions, des révélations, des clearstreams, des petites phrases empoisonnées, des vidéos trafiquées. Et tout ça pour quoi ? La suite est connue : Chirac maintient le suspense, laisse parler Bernadette, et s’arrange, en douce, pour faire passer Ségo, comme il a fait passer Mitterrand. Enfance de l’art. Avec Ségo, immaculée conception, divine surprise, la France ressuscite et prend indubitablement le leadership mondial de l’image, c’est-à-dire, désormais, du réel. La presse internationale ne s’y trompe pas, elle tient sa star, son soleil permanent, son stock de rebondissements, de tirages, de surprises. Libération est sauvé, de nouveaux talents s’épanouissent. Ségo vient de dire «  n’ayons pas peur des idées neuves ». C’est très bon, ça, je suis là.

LAMBRON

(JPEG) Il faut lire le petit livre brillant et subtil de Marc Lambron, Mignonne, allons voir... (1), pour comprendre en profondeur le phénomène Ségo. On n’a jamais mieux analysé, selon moi, la pseudo-énigme Mitterrand (Vichy compris), le blocage de « trois gauches exténuées, la marxiste, la libertaire et la socialiste  », le spectre encore glaçant de Moscou, le fantôme de Trotski, l’inconscient de gauche de la droite (Chirac), l’inconscient de droite de la gauche (l’Ordre), la méritocratie de l’ENA, bref les caves de la République. Vous êtes perdus ? Vous redoutez la montée de Le Pen ? Vous trouvez que Sarkozy a plutôt mauvais genre ? La solution est là : une vierge guerrière qui est aussi une mère miraculeuse, un recommencement sans passé gênant, sans culpabilité, sans repentance. Lambron parle drôlement des « orphelins de la faucille et du marteau », du coup d’Etat générationnel que représente Royal (mais aussi Sarkozy), et surtout du fait capital que Ségo «  joue secrètement sur le clavier religieux d’une France en mal de croyances  ». Mitterrand, dit Lambron, était un « misanthrope relativiste, abbé frôleur, connaisseur du Malin ». Ségolène avale ce diable et l’exorcise, de même qu’elle dissipe le long brouillard diffusé par l’axe Vichy-Moscou. Son régionalisme a un côté américain soft, sa maternance écologique peut retrouver bientôt Hillary Clinton (pendant que le sinistre Rumsfeld, celui qui parlait de « la vieille Europe », se retrouve viré à cause du désastre en Irak), son désir de « bonne famille » est un désir immémorial d’avenir. Sur le plan subliminal (plus important qu’on ne croit), le nom de Royal était déjà un atout maître. Mais (Lambron aurait pu le souligner), dans Ségolène vous pouvez aussi entendre Gaule, et aussi de Gaulle. Ségaullène Royal, qui dit mieux ? Sur le fond, je suis d’accord : « Toute personne sensible aux charmes de l’anarchie ne peut qu’observer le processus avec intérêt.  » Ceux qui sont contre Ségo ne sont donc pas anarchistes ? C’est à craindre. Vous croyez lire ici un paradoxe, mais ce n’en est pas un.

HOUELLEBECQ

(JPEG) Il paraît, une fois de plus, que les prix littéraires français sont corrompus, officines de trafics misérables, mais ce n’est pas ce qui ressort de l’éclatante victoire, très méritée, de Jonathan Littell à l’Académie française et au Goncourt. On se souvient sans doute de l’injustice faite, l’année dernière, à Houellebecq pour son excellent roman, La possibilité d’une île (2). Houellebecq, ces temps-ci, d’après Paris Match, semble triste et désabusé, «  mon tour est passé », dit-il, et il inclut dans ce diagnostic la génération qu’il incarne. Voici ses propos : « Quand une société est forte et sûre d’elle-même, comme la France au XIXe siècle, elle peut supporter une littérature négative. Ce n’est plus vraiment le cas de la France d’aujourd’hui. Les gens ont besoin d’être rassurés. Ils ne peuvent plus supporter la moindre trace de négativité, ni même de réalisme. » Mais alors, comment expliquer que le public se rue sur Les Bienveillantes (3), où la négativité et le réalisme, c’est le moins que l’on puisse dire, sont portés à leur comble ? Plus noir, plus massacrant, plus imperturbablement nihiliste, tu meurs. Que se passe-t-il donc ? Houellebecq a une intéressante explication : «  Finalement, nous étions moins arrivistes qu’on pouvait le penser. Je m’en suis aperçu au moment de la succession de Raphaël Sorin chez Flammarion. On m’a demandé qui je voyais pour le remplacer. J’aurais pu dire "moi", mais je suis trop paresseux pour être éditeur. J’ai alors suggéré Frédéric Beigbeder, pensant que ça l’amuserait. Il a démissionné au bout de deux ans. Cela démontre un manque navrant d’acharnement à saisir les positions de pouvoir. De tous les gens apparus au milieu des années 1990, aucun n’a suffisamment voulu le pouvoir. En leur temps, Gide, Nimier, Sollers avaient su occuper des places fortes. Au fond, nous sommes restés des punks et nous connaîtrons le même destin. » Houellebecq est trop gentil de me rajeunir en rappelant comment j’ai fondé la NRF avec Gide, il y a un siècle.

LITTELL

(JPEG) Le fonctionnement minutieux et les ravages du nazisme sont la toile de fond du roman de Jonathan Littell, et les historiens ont déjà beaucoup réagi, et réagiront encore, à ce sujet brûlant, en méconnaissant, pour la plupart, la force et l’invention fourmillante de la narration romanesque. Il est cependant étrange que personne ne s’attarde sur les passages explicitement sexuels, et ils sont nombreux. Pages magnifiques sur l’inceste pubertaire du narrateur avec sa soeur, précisions de plus en plus vertigineuses sur son homosexualité passive qui culmine vers la fin hallucinée du livre (branches d’arbres enfoncées dans l’anus, etc.). D’où vient ce silence ? Y aurait-il là un tabou ? Le succès du roman ne serait-il pas dû aussi à ce déploiement d’analité frénétique ? L’auteur ne paraît pas vouloir s’expliquer sur ce point, et on apprécie sa pudeur, sa prudente réserve. Il dit faire sienne cette déclaration de Margaret Atwood : «  S’intéresser à un écrivain parce qu’on aime ses livres, c’est comme s’intéresser aux canards parce qu’on aime le foie gras. » Peut-être, mais si le foie gras a un goût très singulier, et peu trouvable sur le marché, on devrait admettre une demande d’information supplémentaire sur le canard producteur. Littell est un canard très spécial, et son humour maîtrisé ne fait aucun doute. Humour plus que noir, et alors ?

MAO

(JPEG) C’est le triomphe de Mao peint par Warhol en 1972, dans une vente de Christie’s à New York. Un Mao bleu, de toute beauté, surplombant les enchères, comme un extraterrestre. Il a été acheté par un collectionneur de Hongkong pour 17,31 millions de dollars. Staline et Hitler, eux, n’auraient pas fait un kopeck. Il est vrai que Warhol, financier formidable de l’art, a dédaigné leurs figures. S’agit-il d’une prophétie ? Oui, puisque le dollar le dit.







(1) Grasset. (2) Fayard. (3) Gallimard.





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Commentaires

  • > Le journal du mois, novembre 2006
    4 décembre 2006, par viktor

    A propos du Mao peint par Wahrol acheté par un collectionneur de Hongkong pour 17,31 millions de dollars... Sollers est coutumier de ce genre de notation que l’on trouve aussi dans L’Année du Tigre, journal de l’année 1999. Le marché de l’art l’intéresse t-il ? Voici ce qu’avait répondu Sollers à cette question de Pierre Assouline en conclusion d’un article pour la revue Beaux Arts, en mars 1993 où avait été évoqué, entre autres, son roman La Fête à Venise, un roman qui a justement pour thème, le milieu du marché de l’art.

    (PNG) Le marché de l’art vous intéresse-t-i1 ?

    Pas du tout, si ce n’est comme un symptôme. (soulignement V.K.) J’essaie de comprendre le trafic caché (vols, etc.) dans le trafic exhibé (salles des ventes). Je ne suis pas du tout collectionneur.

    Qu’y a-t-il sur vos murs ?

    Presque rien. Un dessin de Rodin, un petit nu ; un magnifique rouleau que j’ai trouvé dans un coin à Pékin - de la calligraphie. Elle représente mon idéal, le paysage avec l’écriture, le tableau en même temps que le poème. C’est magnifique de ne pas accepter la dislocation entre d’un côté ce qu’il y a à voir et de l’autre ce qu’il y a à dire. C’est la même chose. (PNG)