Picasso et les femmes
in Picasso le héros


Dans Picasso le héros [1], Sollers commente 70 tableaux de Picasso. Ici, "Les Demoiselles d’Avignon" de 1907, Huile sur toile 244 x 233,7 cm exposée au Museum of Modern Art à New York. Le coeur de ce commentaire de Sollers reprend le texte de Femmes.

La vision de Sollers sur une oeuvre majeure de la première moitié du XXe siècle. Pleine identification aux thèses développées par le peintre. Coup de chapeau d’un subversif à un de ses Maîtres en subversion.

17/11/2014 Ajout de la section « Le Bordel philosophique  »

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On revient donc, pour la suite du récit, aux Demoiselles d’Avignon, tableau dont le titre est le plus menteur de l’histoire de la peinture. On sait qu’il faut dire simplement : Le bordel. On le sait, mais on ne veut pas le savoir. « Ce que ces Demoiselles peuvent m’agacer », disait souvent Picasso. En pure perte, le kitsch 1900 impose alors sa légende, maniérisme, préciosité, hypocrisie sociale, répression. Quelle différence avec aujourd’hui ? Peu de chose. Il faut donc parler de ce portrait, qui est aussi une insurrection politique :

« Elles sont là... Formidables, catégoriques, flambantes... Les femmes... Les vraies... Les enfin vraies... Les enfin prises à bras-le-corps

dans la vérité d’une déclaration d’évidence et de guerre... Les destructrices grandioses de l’éternel féminin... Les terribles... Les merveilleusement inexpressives ... Les gardiennes de l’énigme qui est bien entendu : RIEN ... Les portes du néant nouveau ... De la mort vivante, supervivante, indéfiniment vivante, c’est son masque, c’est sa nature, dans la toile sans figure cachée du tissu... Pas derrière, ni ailleurs, ni au-delà... Simplement là, en apparence... jouies, traversées, accrochées, écorchées, saluantes et saluées, posantes, saisies par un professionnel de la chose... Un des rares qui ait eu les moyens d’oser... Le seul au XXe siècle à ce point ? Il me semble... À pic sur le sujet... Exorcisme majeur. »

Les Demoiselles d’Avignon.

Quel tableau... Comme c’est risqué, frappé ; comme c’est beau... Comme il fallait en vouloir pour faire ça, avoir envie de tout défoncer, de passer une bonne fois à travers le miroir et le grand mensonge. À travers tous les « il était une fois ». Comme il fallait être seul, séparé de tout, et en même temps sûr de sa force, de l’explosion imminente du fatras, de la croûte antérieure, précieuse, accumulée. Surface idéalisée, falsifiée, frivole, couche épaisse de projections molles, de sperme cent fois moisi, de psychismes usés, de clichés... Toute la cocotterie et la pruderie du XIXe, les ombrelles, les robes à volants, les intérieurs protégés... Comme il fallait parier sur son expérience dé jeunesse (il a vingt-six ans), Sur la joie de la prostitution gratuite pour soi seul, pour celui-là seul, l’élu, le protégé de ces dames... Sur la nudité fouillée, sans appel. " L’Olympia, veuve horizontale sur son divan ; Les Demoiselles, célibataires verticales ... Du cercueil blanc-rose à la mort debout...

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L’Olympia : la négresse nous rappelle que nous sommes nés dans cette graisse maigre de caissière avec ses pieds dans les mules, son chat noir en train de faire le gros dos, son fil crêpe-ruban autour du cou... La servante du marché vient fleurir cette tombe tombeuse, insolente, cette compteuse des petites olympiades de l’intimité... Les Demoiselles, encore mieux  : grandes bringues montées en épingles, en hélices, en agrafes, en contre-nourrices, ouvrant leur déformation extatiquement idiote à tout vent, au masque africain du vent... Quelle bombe, quelle grenade. Quelle pastèque dans la mare, quel tam-tam... Picasso comme Manet, comme Goya, comme tous les grands peintres, est une pute... La pute des putes... C’est une déclaration autobiographique... Voyez les yeux... Voyez son autoportrait de la même époque... Madame Bovary, c’est moi... Les demoiselles de la rue d’Avinyo, du bordel situé dans cette petite rue de Barcelone, c’est moi... Bien sûr... Les femmes n’ont jamais existé davantage que dans ce regard noir qui se met avec leur complicité à leur place, en elles, à la place de rien, les déloge de l’endroit où elles sont visibles et vendables pour les retourner avec leur accord tacite dans l’envers hérissé du geste qui les fait vraiment déborder... Trahison radicale, inavouable... Tous les clients de tous les âges, de toutes les conditions, de toutes les confessions, viennent mourir là, s’humilier là, se coincer là ; tous, y compris ceux qui n y toucheront jamais, les simples garçons de course de la grande iode... La voilà repeinte ... Réinterprétée ... Démultipliée ... En cinq, comme les cinq doigts de cette main volante au-dessus d’elles... Préhistoire, Égypte, Senoras ... Emballage, carcan, lune rouge, menstrue rouge, sortie du sac... Croissant renversé d’Hécate ... Furies, harpies, érinyes à plat, 243,9 x 233,7 cm, salon-caverne, chambre à grotte ouverte en plein ciel faux, pris dans l’ocre... Elles n’ont ni passé ni futur... De tous temps... Lunes du temps... )  » [2]

Le Bordel, ou la main du temps.

Quand je vivais à New York, dans les années soixante-dix, j’allais tous les jours voir Les Demoiselles au musée d’Art moderne. Guernica était encore là. Comme par hasard, les deux tableaux européens les plus importants de la première moitié du XXe sièc1e se trouvaient ensemble en attente, en exil. n fallait comprendre pourquoi. C’était, et ce n’était pas seulement une question formelle. Picasso venait de mourir, comme Cézanne au moment des Demoiselles. J’ignorais tout des formidables toiles montrées à l’époque au Palais des Papes d’Avignon. New York et les papes ? Par un peintre andalou vivant en France ? Républicain, communiste, Minotaure, sorcier, satyre, torero, ouvrier torse nu, châtelain en short ?

Je regardais L’Atelier, je me disais : comment, avec un cadre, des lignes, des couleurs, peut-on faire apparaître le temps réel de l’Histoire ? Uniquement en traitant l’espace jusqu’à l’os ? Qui fallait-il être pour tenter ça, ces cinq femmes-doigts plaquées contre la paroi ?

« 1907... Deux Guerres mondiales... La troisième en cours... En soubresauts... Elles sont là... On n’a pas compris ce qu’a été réellement le cubisme. Celui de Picasso, s’entend... Il n’y en a pas d’autre... Une façon énergique, droite, superposée, de révéler et de chasser les incubes et les succubes de la peinture, c’est-à-dire de la réalité... Une manière de faire jouer le vertébral oublié... Alangui... Confus... Désexualisé... Allant droit à la broyeuse inévitable... Si tout le monde avait été cubiste, il n ’y aurait pas eu de guerres... Les dés... Il n’y aurait plus de crime si les Demoiselles étaient vues, absolument vues pour ce qu’elles sont... Le moteur hurlant et joyeux, indifférent, de l’illusion... On ira chercher dans le sang, les charniers, ce qui est une simple question de montage. De collage... De décollage... Elles ne sont pas là... Personne n’est . Ce n’est pas la peine d’essayer d’attendre l’absence dans sa toute-puissante présence. Il n’y a que le bordel — et l’absence. Érection et disparition...

« Picasso et les femmes, me voilà d’ailleurs dans mon sujet... Gertrude Stein, Fernande, Eva, Olga, Marie-Thérèse, Dora, Françoise, Jacqueline... Et les autres... On n’a pas dit grand-chose de l’intérieur sur tout ça.. Anarchisme, cubisme, surréalisme, communisme... Tous ces « ismes » ont finalement l’air d’avoir été fabriqués pour cacher la naissance de nouveaux noms... On ne sait où les mettre, ces noms... Au musée ? Dans les coffres ? Dans la vraie banque invariable ? Peinture ? Si vous voulez. Mais vous savez bien qu’il ne s’agit pas seulement de Peinture. [...]

« Tous ces corps, tous ces visages de femmes, surgis en relief dans le mouvement... Le mouvement de quoi ? D’une pénétration, bien sûr. Vrille à regarder jusqu’à l’extrême limite. Qui ne ferme pas les yeux en chemin. Si vous gardez les yeux ouverts dans l’amour, dans la mort, alors apparaissent les déformations fondamentales... Un oeil... Trois yeux... Treize doigts... Le front et le menton sans rapports... Le viol de l’image. La langue dardée comme un couteau... Le tourbillon sur place de la figure en souffrance ; cris, larmes, agonie, décomposition tenue... C’est dans cette torsion que l’explorateur qui n’a pas froid aux yeux doit agir... Comme s’il séparait, endevenant pinceau, les eaux du dessous et celles du dessus... Firmament Firmar, en espagnol, c’est signer ... Personne ne paraphe comme Picasso. Signé !... Le crime... C’est un monstre. Vous devez le détester, vous toutes et vous tous qui voulez préserver l’image maternelle idéale... Il ne déforme pas, d’ailleurs, il tord de fond en comble. Pas de petite perversité locale... Pas non plus de refuge dans la couleur Ni dans la simplification abstraite... Non, non, il a très bien compris tout cela, et en même temps, la fascination que l’exhibition de l’acte exerçait... La Peinture n’est d’ailleurs que cette rengaine [...]. Telle situation érotique, déterminée, unique  : telle femme à tel moment précis, différente d’elle-même, d’ailleurs, dans telle ou telle attitude, elle aussi unique, par rapport au pinceau-laser... Deux femmes différentes dans la même position allongée, au cours du même après-midi, le temps de sauter de l’appartement de l’une à celui de l’autre... Sens de l’organisation de Picasso  : maisons et ménages parallèles ; déménagements ; aventures transversales ; accélérations des points de vue ; variations techniques ; tenir à la fois le dessin, la peinture, la sculpture, tous les phénomènes en train d’arriver, de se former, de s’évanouir en fumée ... Le feu de cette fumée : cette bizarre découverte dite en « cube », au-delà de la sphère, en tout cas, de l’enfer grossissant à la sphère, et qui est en réalité un travail vertical en train de se décaler... Phallus plaqué, contre-plaqué, déphasé... Le tuyau-guitare... Le violon-bréchet... On appelle Picasso la force que le destin a choisi pour redresser, d’un coup sec et fin, la mélasse du méli-mélo visionnable.  » [3]

Il y a cinq « demoiselles », et il est cinq heures de l’après-midi, l’heure des taureaux et de l’évaluation, sous peine de mort, des poids et des volumes en mouvement. C’est l’heure des séductions, des aveuglements, de la virtuosité à l’épée ou du foudroiement noir. Hemingway l’a bien vu : une corrida est une grande sculpture mobile de disparition. Las cinco de la tarde ? La messe, le matin : la course, l’après-midi ; le bordel, le soir.

C’est le dimanche de la vie, vu depuis un autre calendrier. Picasso invente une nouvelle division du temps, un retour du temps jusque-là dissimulé dans sa trame. A New York, en allant voir et revoir les Demoiselles, j’étais en train d’écrire Paradis qui m’apprenait davantage à voir les tableaux que le livre de Malraux, La tête d’obsidienne (1974). Il me semblait que Malraux cherchait surtout à noyer le poisson. Pas une seule précision sexuelle. Le « musée imaginaire », oui, peut-être, mais pourquoi musée ? [...] Une obsolescence larvée, donc, comme si la machine à fabriquer de l’au-delà ne fonctionnait plus.

Voir aussi : Les Demoiselles d’Avignon
Texte et voix Philippe Sollers
Roman "Femmes", éditions Gallimard, Folio n° 1620
Réalisation : Laurène L’Allinec, 1988

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Le Bordel philosophique

Picasso avait envisagé de titrer « Le Bordel philosophique », son célèbre tableau « Les Demoiselles d’Avignon ». En référence à Sade et « La Philosophie dans le boudoir ».

C’est Annie Le Brun, grande spécialiste de Sade, qui nous le dit dans une interview sur RFI, à l’occasion de l’exposition « Sade. Attaquer le soleil », au Musée d’Orsay, jusqu’au 2 janvier 2015.

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(GIF) L’extrait (4’30)

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Teens talk about Picasso’s Les Demoiselles d’Avignon, MoMA

Le site du MOMA

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[1] Le Cercle d’Art, 1992

[2] Femmes, Gallimard, 1983.

[3] Ibid.

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