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Scènes de Bataille
par Philippe Sollers. Suivi de "Mystique de Bataille" -
Bataille et Sollers. Dans la « bibliothèque » de Sollers, les livres sont innombrables, on le sait. Ceux de Bataille y occupent, semble-t-il, une place particulière. On peut aisément démontrer que la présence de Bataille y est, dans la durée, plus insistante que celle d’autres écrivains. Il ne s’agit pas d’une référence "littéraire", mais d’une expérience où la vie est en jeu. La vie personnelle. Philippe Sollers et Julia Kristeva ne racontent-ils pas, l’un et l’autre, que, dès l’une de leurs premières rencontres, il fut question de L’expérience intérieure, le livre que Bataille publia en 1943 ? Pourquoi Bataille ? Il y a peu de rapport en apparence entre les récits de Bataille et les romans de Sollers si l’on s’en tient à la simple technique narrative. Il faut donc aller au fond des choses. L’enjeu est à la fois personnel - celui d’une "expérience" et d’une "opération" souveraine - et philosophique. « Pour Bataille, Hegel dans le déploiement du temps manque donc la matérialité « sacrificielle » de l’opération, son « moment ». Il n’est pas sans intérêt de préciser pour quelle raison, selon lui : par manque d’une expérience de type « catholique » (plus proche, aux yeux de Bataille, de la vérité païenne que de la Réforme). Autrement dit, il s’agit de variations historiques du refoulement (mais ici la base réprimée de la pensée matérialiste est capitale). Cependant, il ne sert à rien de procéder à un refoulement des formes du refoulement : ce geste éloignerait d’une désimplication centrale, il faut poser la question au c ?ur de toutes ses stratifications. C’est pourquoi on ne peut pas « contourner » le christianisme : « Le christianisme n’est, au fond, qu’une cristallisation du langage. La solennelle affirmation du quatrième évangile : Et Verbum caro factum est, est en un sens, cette vérité profonde : la vérité du langage est chrétienne. Soit l’homme et le langage doublant le monde réel d’un autre imaginé - disponible au moyen de l’évocation -, le christianisme est nécessaire. Ou, sinon, quelque affirmation analogue. » [3] Ce qui, du même coup, signifie que la vérité enfouie de l’érotisme est chrétienne, dans la mesure où elle condense à un point inégalé le sondage sur la reproduction du sujet. » Affirmations dont on a aucun mal à imaginer qu’elles restent, à bien des égards, aujourd’hui, scandaleuses [4]. C’est à la lumière de ces affirmations - éloignées aussi bien du mysticisme, du spiritualisme que du rationalisme "classique" - qu’on peut relire ces « Scènes de Bataille », l’article publié par Sollers dans Le Monde des Livres du 2 décembre 2004 (L’Infini n°91, été 2005). Scènes de fiction sans doute, mais aussi, aujourd’hui comme hier, scènes et batailles « philosophiques ».
Georges Bataille
Coll. privée. A.G.
Scènes de BatailleQuarante-deux ans après sa mort, voici donc, en Pléiade, les romans de Georges Bataille (1897-1962). Tout arrive : ces livres ont été publiés sous le manteau ou à tirage limité, on les a crus voués à l’enfer des bibliothèques, ils ont été signés de pseudonymes divers, Lord Auch, Pierre Angélique, Louis Trente, leurs titres sont autant de signaux brûlants pour l’amateur de vraie philosophie débarrassée de l’hypocrisie cléricale philosophique : Histoire de l’ ?il, Le Bleu du ciel, Madame Edwarda, Le Petit, Le Mort, L’Impossible, Ma mère. Vraie philosophie, enfin, sous forme de romans obscènes : "Voici donc la première théologie proposée par un homme que le rire illumine et qui daigne ne pas limiter ce qui ne sait pas ce qu’est la limite. Marquez le jour où vous lisez d’un caillou de flamme, vous qui avez pâli sur les textes des philosophes ! Comment peut s’exprimer celui qui les fait taire, sinon d’une manière qui ne leur est pas concevable ?" Dieu est mort, c’est entendu (trop vite entendu), mais sa décomposition et sa putréfaction n’en finissent pas de polluer l’histoire. Dieu, en réalité, n’en finit pas de mourir et d’irréaliser la mort. De même que la théologie veut se faire "athéologie", la philosophie se révèle, à la fin, comme bavardage plus ou moins moral sur fond de dévastation technique. Comment démasquer ce vide ? Par une expérience personnelle, et un récit cru. "La solitude et l’obscurité achevèrent mon ivresse. La nuit était nue dans des rues désertes et je voulus me dénuder comme elle : je retirai mon pantalon que je mis sur mon bras ; j’aurais voulu lier la fraîcheur de la nuit dans mes jambes, une étourdissante liberté me portait. Je me sentais grandi. Je tenais dans la main mon sexe droit." Cet étrange philosophe, passé par les séductions du dieu ancien, a beaucoup médité sur Hegel, Sade et Nietzsche. Mais ce romancier, pour qui le réalisme est une erreur et la poésie un leurre, veut pousser le roman (après Proust) jusqu’à ses conséquences extrêmes. D’où la brusque apparition de figures féminines aux prénoms inoubliables : Simone, Madame Edwarda, Dirty, Lazare, Julie, Hansi, jusqu’à l’extraordinaire mise en scène d’une mère débauchée et incestueuse. Dieu et la philosophie sont interrogés au bordel. Bataille veut voir ce qui se cache vraiment au bout de l’ivresse, de la déchéance, de la fièvre, du sommeil, de l’oubli, de la vulgarité, du vomi. "Que Dieu soit une prostituée de maison close, et une folle, n’a pas de sens en raison." D’ailleurs : "Dieu s’il "savait" serait un porc." Formidable proposition, qui coupe court à toutes les idéalisations comme aux religions se vautrant le plus souvent dans le crime (tuer au nom de Dieu étant redevenu, n’est-ce pas, un sport courant). En 1957, à propos du Bleu du ciel, Bataille s’explique très clairement : "Le verbe vivre n’est pas tellement bien vu, puisque les mots viveur et faire la vie sont péjoratifs. Si l’on veut être moral, il vaut mieux éviter tout ce qui est vif, car choisir la vie au lieu de se contenter de rester en vie n’est que débauche et gaspillage. A son niveau le plus simple, Le Bleu du ciel inverse cette morale en décrivant un personnage qui se dépense jusqu’à toucher la mort à force de beuveries, de nuits blanches, et de coucheries. Cette dépense, volontaire et systématique, est une méthode qui transforme la perdition en connaissance et découvre le ciel d’en-bas." Cette dépense systématique, mettant en ?uvre une "part maudite", ouvre un ciel imprévu, "une souveraineté". A côté des récits de Bataille, la plupart des romans paraissent fades, lâches, timides, apeurés, lourds, lents, économes, et surtout prudes jusque dans leur laborieuse pornographie. L’absence en eux de personnages féminins inspirés est flagrante. C’est toujours le même disque psychologique et sentimental, rien n’est réellement mis à nu, c’est l’ennui conventionnel et déprimé obligatoire. La société de résignation triche avec l’érotisme (escroquerie porno, fausses partouzes, rituels mondains), elle triche du même coup avec la mort assimilée au triste destin égalitaire de la reproduction des corps. Basse époque de bassesse servile et frivole, où la sexualité (comme on dit) est du même mouvement exhibée et niée. Or, dit Bataille (et tous ses romans le prouvent), il est possible de dénuder au fond de chacun de nous une fente qui est la présence, toujours latente, de notre propre mort. "Ce qui apparaît à travers la fente c’est le bleu du ciel dont la profondeur "impossible" nous appelle et nous refuse aussi vertigineusement que notre vie appelle et refuse la mort." Morbidité de Bataille ? Tout le contraire (et on comprend pourquoi Francis Bacon, le plus viveur des peintres, aimait Madame Edwarda). Ce qui frappe plutôt, c’est la présence constante, malgré l’angoisse et le vertige, d’une grande désinvolture et d’un rire qui ambitionne même de devenir "rire absolu". Bataille ne revendiquait rien, pas même le statut sacralisé de son ?uvre. D’où le comique involontaire de cette réaction de Maurice Blanchot : "Bataille me dit un jour, à mon véritable effroi, qu’il souhaitait écrire une suite à Madame Edwarda, et il me demanda mon avis. Je ne pus que lui répondre aussitôt et comme si un coup m’avait été porté : "C’est impossible. Je vous en prie, n’y touchez pas." " Mais Bataille, cet extravagant volume et ses appendices le démontrent, a bel et bien continué à y "toucher" (Madame Edwarda date de 1941, le splendide Ma mère de 1955, publié en 1966, après la mort de Bataille). Il est vrai qu’on n’imagine pas Blanchot (mais pas davantage Sartre, Camus, Foucault, Derrida, Lacan) se laissant aller à écrire : "J’imagine une jolie putain, élégante, nue, triste dans sa gaîté de petit porc." Ni ceci : "L’être ouvert - à la mort, au supplice, à la joie - sans réserve, l’être ouvert et mourant, douloureux et heureux, paraît déjà dans sa lumière voilée : cette lumière est divine. Et le cri que, la bouche tordue, cet être tord peut-être mais profère est un immense alléluia, perdu dans le silence sans fin." Je revois Georges Bataille entrant autrefois dans le petit bureau de la revue Tel Quel, et s’asseyant dans un coin. Je suis peu enclin au respect. Mais là, en effet, silence. Sans fin. Philippe Sollers, Le Monde des livres, 02.12.2004.
ROMANS ET RÉCITS de Georges Bataille. Sous la direction de Jean-François Louette, préface de Denis Hollier, Gallimard, "Bibliothèque de la Pléiade", 1 552 p. Comprend : Histoire de l’ ?il, Le bleu du ciel, Madame Edwarda, Le petit, Le mort, La maison brûlée. Mystique de Georges BatailleÉmission de France Culture Les vivants et les dieux du samedi 26 février 2005 par Michel Cazenave (réalisation : Isabelle Yhuel). A l’occasion de la publication dans la bibliothèque de La Pléiade des Romans et Récits de Georges Bataille. « Issu des milieux de la sociologie, et par ailleurs proche de certains courants du surréalisme, Georges Bataille a développé une pensée que beaucoup ont qualifiée d’ « athéisme mystique ». Avec Jean-François Louette, professeur de littérature française à l’université de Lyon II, directeur du volume de la Pléiade et Christian Jambet, professeur agrégé de philosophie en classe préparatoire à l’Ecole normale supérieure. « Madame Edwarda »« On est capable de lire ce qu’on est capable de vivre, ne serait-ce qu’en imagination. Mes premières impressions érotiques, je les ai eues très tôt, à 14 ans, avec les peintures dans les livres, et Baudelaire, le plus grand poète érotique : " Tes nobles jambes, sous les volants qu’elles chassent, tourmentent les désirs obscurs et les agacent..." Puis, très vite, Sade. Sous le manteau. L’érotisme est lié au discours. "Longtemps je me suis couché de bonne heure", c’est érotique. Et voyez les sonnets de Shakespeare ! Il n’y a pas d’érotisme sans dire, le dire est le plus important dans la chose. L’acte érotique est un acte de pensée. Goûter et penser, c’est la même chose. La sexualité sans philosophie est sans intérêt. Georges Bataille provoque une émotion, parce que la chose érotique est pensée. La lecture de Bataille est saisissante car elle fait à la fois plaisir et penser. Dans " l’Expérience intérieure " ou " Madame Edwarda ", les femmes sont extravagantes. Les personnages de Bataille ont l’audace des explorateurs qui vont dans des femmes intéressantes. Ils prennent des risques. Mais toutes ces choses ne peuvent se faire que dans la discrétion. Voyez Vivant Denon dans "Leçon de nuit" : l’amour vrai est clandestin. ». Ph. Sollers. Lire : Préface de « Madame Edwarda ». On lira avec intérêt l’étude consacrée au Bleu du ciel, Madame Edwarda et L’abbé C par Jean-Louis Cornille Bataille conservateur. Emprunts intimes d’un bibliothécaire. [1] Textes repris, en avril 68, au milieu de « Logiques ». Cf. Hommage à Georges Bataille (I). Un témoignage personnel : j’ai découvert Philippe Sollers à peu près en même temps que Georges Bataille : vers 1966-67. J’avais acheté « Le coupable » dans une librairie d’Aix-en-Provence ainsi que Le petit. Révélation. Peu après, à Valenciennes, j’achète « L’érotisme ». J’entends encore mon professeur de philosophie (excellent professeur) me dire : « Vous trouvez ça intéressant ? Pour moi, c’est plutôt " cochon ". » « Ah bon ? Vraiment ? » Puis, au printemps de 1967, je découvre Tel Quel, numéro 29. Je feuillette la revue, je tombe sur « Le toit. Essai de lecture systématique », long texte de Sollers sur Bataille (le sous-titre est important). J’achète, je lis. Aussitôt, je me dis : « C’est là que ça se joue » Dans le même numéro, il y avait aussi « Pour une sémiologie des paragrammes » de Julia Kristeva. [2] [3] Bataille, "Le coupable", Gallimard, OC, tome V, p. 382. NDLR. [4] Sollers ajoutait : « (...) A l’éternel retour de Nietzsche, qui est comme l’anticipation achevée et relancée, l’explosion de la culmination hégelienne, Bataille substitue l’expérience de l’instant et c’est là qu’une certaine marque surgit, sans retour. » Proposition qu’il ne réécrirait peut-être pas dans les mêmes termes aujourd’hui après la relecture du Sur Nietzsche de Bataille et celle de Nietzsche lui-même qui nous est proposée dans Une vie divine.
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