Scènes de Bataille
par Philippe Sollers. Suivi de "Mystique de Bataille" -


Bataille et Sollers. Dans la « bibliothèque » de Sollers, les livres sont innombrables, on le sait. Ceux de Bataille y occupent, semble-t-il, une place particulière. On peut aisément démontrer que la présence de Bataille y est, dans la durée, plus insistante que celle d’autres écrivains. Il ne s’agit pas d’une référence "littéraire", mais d’une expérience où la vie est en jeu. La vie personnelle. Philippe Sollers et Julia Kristeva ne racontent-ils pas, l’un et l’autre, que, dès l’une de leurs premières rencontres, il fut question de L’expérience intérieure, le livre que Bataille publia en 1943 ?
Cela dure donc depuis plus de quarante ans.
Dès 1963 Sollers écrit sur Bataille. Ce sera d’abord « De grandes irrégularités de langage » (n° spécial de la revue « Critique » en « hommage à Bataille »), puis, en 1966, « Le récit impossible », un article sur « Ma mère », et, en 1967, un texte fondamental Le toit dont le sous-titre précise d’entrée l’enjeu : Essai de lecture systématique [1]. Puis il y aura le fameux colloque de Cerisy (juillet 1972) : « Pourquoi Artaud ? Pourquoi Bataille ? » [2]

Pourquoi Bataille ? Il y a peu de rapport en apparence entre les récits de Bataille et les romans de Sollers si l’on s’en tient à la simple technique narrative. Il faut donc aller au fond des choses. L’enjeu est à la fois personnel — celui d’une "expérience" et d’une "opération" souveraine — et philosophique.
Qu’écrit Sollers dans son intervention de Cerisy, intervention intitulée « L’acte Bataille » ? Ceci :

« Pour Bataille, Hegel dans le déploiement du temps manque donc la matérialité « sacrificielle » de l’opération, son « moment ». Il n’est pas sans intérêt de préciser pour quelle raison, selon lui : par manque d’une expérience de type « catholique » (plus proche, aux yeux de Bataille, de la vérité païenne que de la Réforme). Autrement dit, il s’agit de variations historiques du refoulement (mais ici la base réprimée de la pensée matérialiste est capitale). Cependant, il ne sert à rien de procéder à un refoulement des formes du refoulement : ce geste éloignerait d’une désimplication centrale, il faut poser la question au coeur de toutes ses stratifications. C’est pourquoi on ne peut pas « contourner » le christianisme :

« Le christianisme n’est, au fond, qu’une cristallisation du langage. La solennelle affirmation du quatrième évangile : Et Verbum caro factum est, est en un sens, cette vérité profonde : la vérité du langage est chrétienne. Soit l’homme et le langage doublant le monde réel d’un autre imaginé - disponible au moyen de l’évocation -, le christianisme est nécessaire. Ou, sinon, quelque affirmation analogue. » [3]

Ce qui, du même coup, signifie que la vérité enfouie de l’érotisme est chrétienne, dans la mesure où elle condense à un point inégalé le sondage sur la reproduction du sujet. »

Affirmations dont on a aucun mal à imaginer qu’elles restent, à bien des égards, aujourd’hui, scandaleuses [4].

C’est à la lumière de ces affirmations — éloignées aussi bien du mysticisme, du spiritualisme que du rationalisme "classique" — qu’on peut relire ces « Scènes de Bataille », l’article publié par Sollers dans Le Monde des Livres du 2 décembre 2004 (L’Infini n° 91, été 2005). Scènes de fiction sans doute, mais aussi, aujourd’hui comme hier, scènes et batailles « philosophiques ».



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Georges Bataille
Coll. privée. A.G.



Scènes de Bataille 

Quarante-deux ans après sa mort, voici donc, en Pléiade, les romans de Georges Bataille (1897-1962). Tout arrive : ces livres ont été publiés sous le manteau ou à tirage limité, on les a crus voués à l’enfer des bibliothèques, ils ont été signés de pseudonymes divers, Lord Auch, Pierre Angélique, Louis Trente, leurs titres sont autant de signaux brûlants pour l’amateur de vraie philosophie débarrassée de l’hypocrisie cléricale philosophique : Histoire de l’oeil, Le Bleu du ciel, Madame Edwarda, Le Petit, Le Mort, L’Impossible, Ma mère. Vraie philosophie, enfin, sous forme de romans obscènes : "Voici donc la première théologie proposée par un homme que le rire illumine et qui daigne ne pas limiter ce qui ne sait pas ce qu’est la limite. Marquez le jour où vous lisez d’un caillou de flamme, vous qui avez pâli sur les textes des philosophes ! Comment peut s’exprimer celui qui les fait taire, sinon d’une manière qui ne leur est pas concevable ?"

Dieu est mort, c’est entendu (trop vite entendu), mais sa décomposition et sa putréfaction n’en finissent pas de polluer l’histoire. Dieu, en réalité, n’en finit pas de mourir et d’irréaliser la mort. De même que la théologie veut se faire "athéologie", la philosophie se révèle, à la fin, comme bavardage plus ou moins moral sur fond de dévastation technique. Comment démasquer ce vide ? Par une expérience personnelle, et un récit cru. "La solitude et l’obscurité achevèrent mon ivresse. La nuit était nue dans des rues désertes et je voulus me dénuder comme elle : je retirai mon pantalon que je mis sur mon bras ; j’aurais voulu lier la fraîcheur de la nuit dans mes jambes, une étourdissante liberté me portait. Je me sentais grandi. Je tenais dans la main mon sexe droit."

Cet étrange philosophe, passé par les séductions du dieu ancien, a beaucoup médité sur Hegel, Sade et Nietzsche. Mais ce romancier, pour qui le réalisme est une erreur et la poésie un leurre, veut pousser le roman (après Proust) jusqu’à ses conséquences extrêmes. D’où la brusque apparition de figures féminines aux prénoms inoubliables : Simone, Madame Edwarda, Dirty, Lazare, Julie, Hansi, jusqu’à l’extraordinaire mise en scène d’une mère débauchée et incestueuse. Dieu et la philosophie sont interrogés au bordel. (JPEG) Imagine-t-on la mère de Proust s’exprimant ainsi : "Ah, serre les dents mon fils, tu ressembles à ta pine, à cette pine ruisselante de rage qui crispe mon désir comme un poignet" ? Non, n’est-ce pas ? Et pourtant, la mère profanée ou profanatrice est bien le grand secret de tous les sacrés. Bataille relève ce défi immémorial, il renverse la grande idole, il s’identifie à elle dans la souillure comme dans la folie, il va, ce que personne n’a osé faire avant lui, au coeur de la crise hystérique : "Les sauts de poisson de son corps, la rage ignoble exprimée par son visage mauvais, calcinaient la vie en moi et la brisaient jusqu’au dégoût."

Bataille veut voir ce qui se cache vraiment au bout de l’ivresse, de la déchéance, de la fièvre, du sommeil, de l’oubli, de la vulgarité, du vomi. "Que Dieu soit une prostituée de maison close, et une folle, n’a pas de sens en raison." D’ailleurs : "Dieu s’il "savait" serait un porc." Formidable proposition, qui coupe court à toutes les idéalisations comme aux religions se vautrant le plus souvent dans le crime (tuer au nom de Dieu étant redevenu, n’est-ce pas, un sport courant).

En 1957, à propos du Bleu du ciel, Bataille s’explique très clairement : "Le verbe vivre n’est pas tellement bien vu, puisque les mots viveur et faire la vie sont péjoratifs. Si l’on veut être moral, il vaut mieux éviter tout ce qui est vif, car choisir la vie au lieu de se contenter de rester en vie n’est que débauche et gaspillage. A son niveau le plus simple, Le Bleu du ciel inverse cette morale en décrivant un personnage qui se dépense jusqu’à toucher la mort à force de beuveries, de nuits blanches, et de coucheries. Cette dépense, volontaire et systématique, est une méthode qui transforme la perdition en connaissance et découvre le ciel d’en-bas."

Cette dépense systématique, mettant en oeuvre une "part maudite", ouvre un ciel imprévu, "une souveraineté". A côté des récits de Bataille, la plupart des romans paraissent fades, lâches, timides, apeurés, lourds, lents, économes, et surtout prudes jusque dans leur laborieuse pornographie. L’absence en eux de personnages féminins inspirés est flagrante. C’est toujours le même disque psychologique et sentimental, rien n’est réellement mis à nu, c’est l’ennui conventionnel et déprimé obligatoire.

La société de résignation triche avec l’érotisme (escroquerie porno, fausses partouzes, rituels mondains), elle triche du même coup avec la mort assimilée au triste destin égalitaire de la reproduction des corps. Basse époque de bassesse servile et frivole, où la sexualité (comme on dit) est du même mouvement exhibée et niée. Or, dit Bataille (et tous ses romans le prouvent), il est possible de dénuder au fond de chacun de nous une fente qui est la présence, toujours latente, de notre propre mort. "Ce qui apparaît à travers la fente c’est le bleu du ciel dont la profondeur "impossible" nous appelle et nous refuse aussi vertigineusement que notre vie appelle et refuse la mort."

Morbidité de Bataille ? Tout le contraire (et on comprend pourquoi Francis Bacon, le plus viveur des peintres, aimait Madame Edwarda). Ce qui frappe plutôt, c’est la présence constante, malgré l’angoisse et le vertige, d’une grande désinvolture et d’un rire qui ambitionne même de devenir "rire absolu". Bataille ne revendiquait rien, pas même le statut sacralisé de son oeuvre. D’où le comique involontaire de cette réaction de Maurice Blanchot : "Bataille me dit un jour, à mon véritable effroi, qu’il souhaitait écrire une suite à Madame Edwarda, et il me demanda mon avis. Je ne pus que lui répondre aussitôt et comme si un coup m’avait été porté : "C’est impossible. Je vous en prie, n’y touchez pas." " Mais Bataille, cet extravagant volume et ses appendices le démontrent, a bel et bien continué à y "toucher" (Madame Edwarda date de 1941, le splendide Ma mère de 1955, publié en 1966, après la mort de Bataille). Il est vrai qu’on n’imagine pas Blanchot (mais pas davantage Sartre, Camus, Foucault, Derrida, Lacan) se laissant aller à écrire : "J’imagine une jolie putain, élégante, nue, triste dans sa gaîté de petit porc." Ni ceci : "L’être ouvert — à la mort, au supplice, à la joie — sans réserve, l’être ouvert et mourant, douloureux et heureux, paraît déjà dans sa lumière voilée : cette lumière est divine. Et le cri que, la bouche tordue, cet être tord peut-être mais profère est un immense alléluia, perdu dans le silence sans fin."

Je revois Georges Bataille entrant autrefois dans le petit bureau de la revue Tel Quel, et s’asseyant dans un coin. Je suis peu enclin au respect. Mais là, en effet, silence. Sans fin.

Philippe Sollers, Le Monde des livres, 02.12.2004.

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 Mystique de Georges Bataille

Émission de France Culture Les vivants et les dieux du samedi 26 février 2005 par Michel Cazenave (réalisation : Isabelle Yhuel).

A l’occasion de la publication dans la bibliothèque de La Pléiade des Romans et Récits de Georges Bataille.

« Issu des milieux de la sociologie, et par ailleurs proche de certains courants du surréalisme, Georges Bataille a développé une pensée que beaucoup ont qualifiée d’ « athéisme mystique.
Fasciné par le Sacré, par l’imposition de la Loi et par sa transgression, par la puissance du sexe et la bienheureuse inéluctabilité de la mort, il prône un dessaisissement de tout soi-même qui mène jusqu’aux abords d’un "Dieu" qui se révèle sous la forme du déchet et de l’horreur. »

(GIF) Avec Jean-François Louette, professeur de littérature française à l’université de Lyon II, directeur du volume de la Pléiade et Christian Jambet, professeur agrégé de philosophie en classe préparatoire à l’Ecole normale supérieure.


Pour démarrer l’écoute, cliquez sur la flèche verte (57’25)

ROMANS ET RÉCITS de Georges Bataille. Sous la direction de Jean-François Louette, préface de Denis Hollier, Gallimard, "Bibliothèque de la Pléiade", 1 552 p. Comprend : Histoire de l’oeil, Le bleu du ciel, Madame Edwarda, Le petit, Le mort, La maison brûlée.
Jean-François Louette est également l’auteur d’un essai, Existence, dépense : Bataille, Sartre, paru dans le numéro spécial de la revue Les Temps Modernes (janvier-février 1999), numéro dans lequel Ph. Sollers donne un entretien important, Solitude de Bataille (repris dans Eloge de l’Infini, 2001) [5].

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Un rire majeur

Bataille est, de tous les penseurs du XXe siècle, celui qui semble avoir constamment habité son corps. Son existence physique est une expérience, il la met en jeu de façon mobile, de l’angoisse à l’extase, de la fiction à l’essai, de l’abjection au sublime, du rire à l’orgie. Il a la fièvre, il s’ennuie, le ciel s’ouvre brusquement pour lui, il est fou, c’est le plus sage des philosophes. Il peut passer sans transition de Hegel à Sade, de Nietzsche à sainte Angèle de Foligno. Il boit, il va au bordel, il parle avec douceur et distinction, ses yeux bleus sont effacés et calmes, il écrit sur Kafka, conteste Sartre, cite longuement Proust. Son style est reconnaissable entre mille : « Il m’est doux d’entrer dans la nuit sale et de m’y enfermer fièrement. » Ou bien : « L’amour le plus grand, le plus sûr, pourrait s’accorder avec la moquerie infinie. Un tel amour ressemblerait à la folle musique, au ravissement d’être lucide. » Ou encore : « Les dieux rient des raisons qui les animent, tant elles sont profondes, inexprimables dans la langue des autres. » Cet homme était réellement divin. Il pensait, comme Nietzsche, que le plus grand péché, en ce monde, était de faire honte à quelqu’un, ou d’attirer le malheur sur ceux qui rient. Le monde est sans but, l’univers n’a aucun projet, l’homme est une passion inutile, on ne doit l’engager à rien, il est une part maudite irrécupérable, comme la dépense d’énergie du soleil, de l’érotisme, de la poésie. A propos de la mort, on peut dire simplement ceci : « Le temps accède à la simplicité qui le supprime. »

Ce qui compte donc, c’est « l’émotion méditée ». On l’atteint par certains récits tordus, où surgissent des figures brûlantes de femmes : Simone dans l’Histoire de l’oeil, Dirty et Lazare dans le Bleu du ciel, Madame Edwarda. La littérature est un mal qui traite le mal par le mal, elle ne doit jamais être un bien, sinon elle ment, alors qu’elle doit, sans cesse, nous montrer l’impossible. Pas de honte, pas de culpabilité, un savoir qui consiste à transformer l’angoisse en délice. Impossible d’enfermer Bataille : il aura été un des esprits les plus libres et les plus insaisissables d’un temps de grande servitude (rien de plus émouvant que de relire le Coupable, commencé en septembre 1939, pendant la guerre, et poursuivi, dans une solitude pauvre et illuminée, au milieu de l’effondrement général). « Il faudrait ne jamais cesser de dire ce que les hommes découvrent d’éblouissant quand ils rient : leur ivresse ouvre une fenêtre de lumière donnant sur un monde criant de joie. A vrai dire, ce monde a tant d’éclat qu’ils en détournent vite les yeux. Une grande force est nécessaire à celui qui veut maintenir son attention fixée sur ce point de glissement vertigineux. »

Bataille, au début des années 60, dans le petit bureau de Tel Quel, dit brusquement : « Au lycée, quand j’étais jeune, on m’appelait "la brute". » Phrase étrange, prononcée dans un murmure. Il vient nous confier ses Conférences sur le non-savoir, l’un de ses grands textes. Il y distingue le rire majeur du rire mineur. Oui, c’est cela : un rire majeur.

Philippe Sollers, Libération du 11 septembre 1997.

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« Madame Edwarda »

« On est capable de lire ce qu’on est capable de vivre, ne serait-ce qu’en imagination. Mes premières impressions érotiques, je les ai eues très tôt, à 14 ans, avec les peintures dans les livres, et Baudelaire, le plus grand poète érotique : " Tes nobles jambes, sous les volants qu’elles chassent, tourmentent les désirs obscurs et les agacent..." Puis, très vite, Sade. Sous le manteau. L’érotisme est lié au discours. "Longtemps je me suis couché de bonne heure", c’est érotique. Et voyez les sonnets de Shakespeare ! Il n’y a pas d’érotisme sans dire, le dire est le plus important dans la chose. L’acte érotique est un acte de pensée. Goûter et penser, c’est la même chose. La sexualité sans philosophie est sans intérêt. Georges Bataille provoque une émotion, parce que la chose érotique est pensée. La lecture de Bataille est saisissante car elle fait à la fois plaisir et penser. Dans " l’Expérience intérieure " ou " Madame Edwarda ", les femmes sont extravagantes. Les personnages de Bataille ont l’audace des explorateurs qui vont dans des femmes intéressantes. Ils prennent des risques. Mais toutes ces choses ne peuvent se faire que dans la discrétion. Voyez Vivant Denon dans "Leçon de nuit" : l’amour vrai est clandestin. ». Ph. Sollers.

Lire : Préface de « Madame Edwarda ».

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On lira avec intérêt l’étude consacrée au Bleu du ciel, Madame Edwarda et L’abbé C par Jean-Louis Cornille Bataille conservateur. Emprunts intimes d’un bibliothécaire.

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[1] Textes repris, en avril 68, au milieu de « Logiques ». Cf. Hommage à Georges Bataille (I).

Un témoignage personnel : j’ai découvert Philippe Sollers à peu près en même temps que Georges Bataille : vers 1966-67. J’avais acheté « Le coupable » dans une librairie d’Aix-en-Provence ainsi que Le petit. Révélation. Peu après, à Valenciennes, j’achète « L’érotisme ». J’entends encore mon professeur de philosophie (excellent professeur) me dire : « Vous trouvez ça intéressant ? Pour moi, c’est plutôt " cochon ". » « Ah bon ? Vraiment ? » Puis, au printemps de 1967, je découvre Tel Quel, numéro 29. Je feuillette la revue, je tombe sur « Le toit. Essai de lecture systématique », long texte de Sollers sur Bataille (le sous-titre est important). J’achète, je lis. Aussitôt, je me dis : « C’est là que ça se joue » Dans le même numéro, il y avait aussi « Pour une sémiologie des paragrammes » de Julia Kristeva.
J’ai eu de la chance : la suite ne l’a pas démentie. A.G.

[2] Cf. Il y a 40 ans le colloque de Cerisy : « Artaud/Bataille ».

[3] Bataille, "Le coupable", Gallimard, OC, tome V, p. 382. NDLR.

[4] Sollers ajoutait : « (...) A l’éternel retour de Nietzsche, qui est comme l’anticipation achevée et relancée, l’explosion de la culmination hégelienne, Bataille substitue l’expérience de l’instant et c’est là qu’une certaine marque surgit, sans retour. »
Proposition qu’il ne réécrirait peut-être pas dans les mêmes termes aujourd’hui après la relecture du Sur Nietzsche de Bataille et celle de Nietzsche lui-même qui nous est proposée dans Une vie divine.
Penser l’éternel retour d’une marque sans retour — la contradiction même — c’est cela aussi l’impossible.

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Colloque Bataille, Cerisy, 1972

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Commentaires

  • L’affaire Sade
    2 novembre 2006, par serge

    Georges Bataille a été amené à déposer dans la procès qui accusait Jean-Jacques Pauvert d’outrage aux moeurs pour l’édition des oeuvres du Marquis de Sade en 1956
    Bataille en défendant Pauvert, défend Sade -
    extrait :

    "...En effet ce qu’a innové le marquis de Sade, parce que personne ne l’avait dit avant lui, c’est que l’homme trouvait une satisfaction dans la contemplation de la mort et de la douleur. Cela peut être considéré comme condamnable et je m’inscris dans ce sens. Je considère comme parfaitement condamnable la contemplation de la mort et de la douleur ; mais si nous tenons compte de la réalité, nous nous apercevons que si condamnable que soit cette contemplation, elle a toujours joué un rôle historique considérable. J’estime que du point de vue moral il est extrêmement important pour nous de savoir, étant donné que la morale nous commande d’obéir à la raison, quelles sont les causes possibles de la désobéissance à cette règle. Or Sade a représenté pour nous un document inestimable, en ce sens qu’il a su développer et rendre sensible la cause la plus profonde que nous avons de désobéir à la raison.

    Si nous considérons que cette désobéissance éclate dans les guerres et dans l’histoire, nous ne pouvons pas négliger ce fait. Vous me direz que nous avons d’autres documents qui plaident dans le même sens que Sade, mais en le démontrant par des témoignages et des documents, au lieu de le dire. Les documents médicaux-légaux d’une part, les documents ethnographiques d’autre part, les documents historiques nous montrent que l’homme a toujours trouvé une satisfaction dans la contemplation de la mort et de la douleur. Seulement ce que je tiens à faire observer ici, c’est que ces documents se trouvent sous de nombreuses formes - après tout toute l’histoire joue dans le même sens - tandis qu’au contraire l’oeuvre de Sade est unique ; l’oeuvre de Sade contraste avec tout ce qui l’a précédée. Sade est un homme qui a voulu non seulement dépeindre - et certainement il a voulu cela - dépeindre le plaisir, mais il a voulu dépeindre aussi le dilemme où était enfermé un homme qui vivait dans une société pour laquelle les provocations de la mort et de la douleur n’étaient pas rares, une société où l’injustice régnait encore.

    Il s’est certainement trouvé en présence d’une contradiction, en ce sens qu’il n’a trouvé d’excuse à ses crimes, ou plutôt à ses velléités de crimes, que dans la société dans laquelle il a vécu. Cette société, il la combat, mais cependant il a participé à son esprit criminel. Mais toujours est-il que son oeuvre mérite autre chose, je crois, que le jugement de simple pornographie qu’on serait tenté de lui attribuer, au premier abord, et qui est d’autant moins justifié que la plupart du temps, n’importe qui s’essayant à la lecture de Sade se trouve plutôt soulevé d’horreur. Il est certain que ce n’est pas le sens que la lecture de Sade peut prendre actuellement. Actuellement nous ne devons retenir que la possibilité de descendre par Sade dans une espèce d’abîme d’horreur, abîme d’horreur que nous devons connaître, qu’il est en outre du devoir en particulier de la philosophie - c’est ici la philosophie que je représente - de mettre en avant, d’éclairer et de faire connaître, mais non pas, je dirai, d’une façon très générale. Il est certain en effet que la lecture de Sade ne peut être que réservée. Je suis bibliothécaire ; il est certain que je ne mettrai pas les livres de Sade à la disposition de mes lecteurs sans aucune espèce de formalité. Mais la formalité nécessaire, demande d’autorisation au conservateur, étant accomplie, les précautions voulues étant prises, j’estime que pour quelqu’un qui veut aller jusqu’au fond de ce que signifie l’homme, la lecture de Sade est non seulement recommandable, mais parfaitement nécessaire."

    Jean-Jacques Pauvert écopera pourtant de 80.000 francs d’amende outre la confiscation et la destruction de l’ouvrage saisi.