Bacon, triptyque 1944
Trois études de personnage au pied d’une crucifixion


Que dit Sollers de ce tableau ?

Extrait de Les passions de Francis Bacon, Philippe Sollers, Gallimard, 1996, (p. 60-61)

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Francis Bacon, Trois ?tudes de personnages au pied d’une crucifixion, 1944
Triptyque, huie et pastel sur isorel, chaque panneau : 94x74 cm
Londres, The Tate Gallery

(PNG) (PNG) On va s’étonner ici et là. Quoi ? Vous reprenez le thème de la Crucifixion, cette vieille histoire discréditée ? Ce truc éculé ?
Mais oui, figurez-vous, les grands sujets ne nous font pas peur. Depuis des siècles, ils mobilisent une quantité considérable d’émotions humaines, sauf qu’on ne peut plus les présenter de la même façon. Cela fait d’ailleurs longtemps que personne n’est plus capable de voir l’ancienne image, et les exercices spirituels à son sujet n’ont plus cours. Le passage au massacre technique de masse a fait table rase de l’unicité du drame, oubliez donc ce sujet absurde, ces niaiseries perverses, ces diapositives d’église, ce bazar.
Seulement, voilà : Bacon, soudain, voit un Christ de Cimabue comme un gros ver blanc coulant vers le bas. Ça ne tient plus, ça s’effondre, ça dégouline, quelque chose d’inouï tremble au pied de la Croix. Plus de soldats romains jouant aux dés sous le supplicié ; plus de tête de mort sagement disposée rappelant Adam ; plus de vierge, d’apôtres, de saintes femmes s’évanouissant ou s’extasiant devant le spectacle ; plus de lumière salvatrice ni d’anges complices vers le haut. Le stabat mater est déstabilisé, le rideau est déchiré, le film millénaire, et désormais hollywoodien, coince.
Puissance de la peinture : elle peut faire la nuit, c’est-à-dire ouvrir le rouge vif du dedans des yeux.
En réalité, la terre ou l’histoire, longtemps refermées comme des cicatrices, viennent de s’ouvrir pour laisser repasser les Furies, les divinités de l’enfer.
« Voici le chant de délire, dit Eschyle, le vertige où se perd la raison ; voici l’hymne des Érinyes, enchaîneur d’âmes, chant sans lyre, qui sèche les mortels d’effroi. »
Picasso nous avait prévenus. Bacon enfonce le clou, mais d’une tout autre manière. Il a autre chose à révéler, au c ?ur du combat.
Bref, la scène est sens-dessus-dessous, et il faut la traiter comme telle au lieu de multiplier les fausses images pour s’étourdir.
Voir les Érinyes n’est pas donné à tout le monde. Mais comment ont-elles pu être redéchaînées, celles-là ?

Regardez-les donc, ces grosses poules hurlantes à long cou,ces bestioles dégoûtantes à bouches dentées nourries de sang. Bizarrement, elles sont en équilibre mal assuré, sur des tables, des tabourets, des trépieds. Elles sont malades, visqueuses, pythies à bout, n’ayant repris force, semblet-il, que pour crever. Elles sont terribles, elles sont ridicules. Elles gueulent, mais elles sont prisonnières, inoffensives. Nous allons nous épargner, ici, le vocabulaire réflexe moderne, langue de caoutchouc immédiate : angoisse de castration, symptôme, retour du refoulé, patati, patata. L’expérience de Bacon ne tient pas seulement à sa particularité subjective, elle touche l’histoire entière, et c’est bien ce qu’elle a de gênant. Ce que vous voyez est une très ancienne tentative d’intimidation organique et biologique, elle vient, à nouveau, de fonctionner à plein tube, mais en vain. C’était donc ça. « Tourbillon d’hilarité et d’horreur », comme a dit un navigateur célèbre. Et Bacon, un jour : « Je pense que je suis de ces gens qui ont un don pour toujours s’en sortir d’une manière ou d’une autre. »

Il y a un cri, une crise. Crise de l’homme, crise de Dieu, crise de l’Homme-Dieu. Commotion et électro-choc. Il y aura beaucoup de suicides. Un autre joueur passionné, autrefois,a eu une attaque d’épilepsie après avoir vu le « Christ mort » de Holbein. Mais Bacon, s’il ne peut éviter de se convulser sous le choc, n’est pas Dostoïevski, il n’a rien d’orthodoxe. Il ne s’évanouit pas, ne se pétrifie pas, il est loin des icônes comme des cadavres. Il ne croit pas non plus, comme Sartre, qu’Oreste a affaire à un « dieu des mouches », à « une bonne piété à l’ancienne, solidement assise sur la terreur ». Sartre, pendant la guerre, fait parler Jupiter, mais pas Zeus, encore moins Apollon ou Athéna, comme c’est curieux. Toujours le fantasme latin recouvrant le grec, le ralentissement passif du rythme grec (qu’on retrouve aussi dans le Pylade plutôt bavard de Pasolini, pourtant traducteur d’Eschyle). Allons, il faut y aller plus fort.(PNG)



L’expo Bacon-Picasso de 2005 à l’Hôtel Salé

(PNG) Une centaine d’oeuvres, proposaient de faire découvrir, au visiteur, la dimension esthétique, thématique et philosophique qui liait les deux artistes au travers leur dialogue virtuel. L’étude des rapports qu’entretient Bacon en particulier à ses débuts, avec l’oeuvre de Picasso est essentielle pour comprendre sa peinture. Bacon a toujours indiqué de manière explicite ce qu’il devait à Picasso dans sa décision de devenir peintre, mais ce rapport et cette filiation n’avaient jusqu’à maintenant, jamais fait l’objet d’une étude approfondie et d’une exposition aussi complète disait la notice de l’exposition

La période de 1927 à 1944 présentée, commence avec l’arrivée de Bacon à Paris en 1927-1928, lequel découvre le maître espagnol lors d’une exposition intitulée " Cent Dessins par Picasso " à la Galerie Rosenberg durant l’été 1927.
C’est à partir de cette date que Francis Bacon décide de se consacrer à la peinture. A partir de 1933 et jusqu’en 1944, Bacon va se consacrer à de multiples expériences artistiques qui vont le conduire à réaliser le tryptique "Trois études de figure à la base d’une Crucifixion", dont la source est la "Crucifixion " de Picasso peinte en 1930. Ce tryptique présenté à la Lefervre Gallery en avril 1945 fait scandale, car les formes mystérieuses sont considérées comme des monstres sans rapport avec le sujet décrit.

C’est autour des grands thèmes communs aux deux artistes que l’organisation de l’exposition a été construite, selon un parcours qui commençait avec une présentation de l’oeuvre première de Bacon, mais dont on connait peu de chose du fait qu’il a détruit la quasi totalité de ses travaux de jeunesse, ( il ne gardera que dix toiles de cette période ), mise en rapport avec les travaux surréalistes de Picasso des années 1927-1930.

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Commentaires

  • Bacon, triptyque
    18 novembre 2013, par A.G.

    142 millions de dollars, un prix salé même pour un Bacon

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    Trois études de Lucian Freud, un triptyque exécuté par l’artiste britannique Francis Bacon en 1969 et représentant son ami le peintre Lucian Freud juché sur un tabouret, a été adjugé, mardi 12 novembre chez Christie’s à New York pour 142,4 millions de dollars (105,9 millions d’euros), frais inclus.
    Ce qui en fait l’œuvre la plus chère à avoir jamais été cédée en vente publique (les ventes privées sont, par définition, invérifiables, mais on évoque les 250 millions de dollars versés par le Qatar pour l’achat d’un Cézanne. Elle dépasse tant le précédent record pour une œuvre (Le Cri, de Munch, vendu en mai 2012 par Sotheby’s pour 119,9 millions de dollars) que celui détenu jusqu’ici par Bacon lui-même, 86,2 millions de dollars, versés par le milliardaire russe Roman Abramovich en mai 2008 pour un autre triptyque de Bacon.

    Harry Bellet, Le Monde du 13-11-13.

  • > Bacon, triptyque 1944
    22 octobre 2008, par moreeuw
    Je découvre votre site et j’en profite pour vous mettre en lien sur ma bio de Bacon.