L’éternel retour d’une ville rêvée, façonnée par mille ans d’une histoire exceptionnelle.
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Canaletto, Venise
Aux XVIIe et XVIIIe siècles, de nouveaux artistes parachèvent sa légende : Canaletto (ci-dessus) la peint sous toutes ses coutures ; Monteverdi, puis Vivaldi la mettent en musique ; Goldoni, le Molière italien, met en scène son petit peuple, ses cris et ses rires...

A Venise, les chants du Tasse n’ont plus d’échos et le gondolier rame silencieux ; ses palais tombent en ruine sur le rivage, et il est rare que la musique s’y fasse entendre. A Venise ces temps ne sont plus ; mais la beauté y est toujours ; les empires s’écroulent, les arts s’éteignent, mais la nature ne meurt pas : elle n’a pas oublié que Venise autrefois lui fut chère, qu’elle était le banquet de l’univers, le bal masqué de l’Italie. » Lorsque lord Byron écrit ce « chant » plein de tristesse au début du XIXe siècle, la chute de Venise est encore toute fraîche. La Sérénissime est tombée sous les coups de boutoir d’un général français, Bonaparte, en 1797, avant de passer sous le joug autrichien - elle ne retrouvera sa liberté qu’en 1866.

La République déchue est devenu ville pétrifiée. Le poète anglais ne peut que constater sa mort clinique, mais il pressent que la nature ne l’a pas complètement abandonnée, que sa beauté ne peut disparaître, que sa force d’attraction reste intacte. Dans son « Dictionnaire amoureux de Venise », Philippe Sollers évoque ce paradoxe d’une cité « vestige » revenant peu à peu à la vie : « (...) à mesure que Venise revenait, le doute commençait : et si cette ville, ou plutôt ce double unique de ville, n’était pas au passé mais au futur ? Si notre présent s’y éclairait comme le passé d’une façon aussi inattendue qu’inquiétante... »

[...]

Venise s’est retirée du grand match du monde, superbe dans sa douleur comme dans sa joie. Un pont, le chemin de fer l’ont reliée au « continent », des avions l’ont bombardée de touristes émus. Depuis qu’elle a succombé, elle n’a jamais accueilli autant de vivants. Pour une ville autant chargée d’histoire, il y a finalement une vie après la mort. Et comme un goût d’éternel retour : « Qui la voit une fois s’en énamoure pour la vie et ne la quitte jamais plus, ou s’il la quitte c’est pour bientôt la retrouver, et s’il ne la retrouve, il se désole de ne point la revoir. De ce désir d’y retourner qui pèse sur tous ceux qui la quittèrent elle prit le nom de « Venetia », comme pour dire à ceux qui la quittent, dans une douce prière : « Veni etiam », reviens encore. » Luigi Grotto Cieco d’Hadria, le 23 août 1570 [1].

PHILIPPE CHEVILLEY
Les Echos, 21/04/06

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Tête de gondole (dessin de Benoît Monneret)




En pratique
Lire : « Histoire de Venise », d’Alvise Zorzi (Editions Perrin,
en poche « Tempus », 625 pages).

« Dictionnaire amoureux de Venise », de Philippe Sollers (Le Seuil, 480 pages, ). De cet ouvrage sont extraits les citations de lord Byron et « L’Eloge de Venise », de Luigi Grotto Cieco d’Hadria.
Voir : à Venise, un peu partout dans la ville les oeuvres du Titien, de Véronèse et du Tintoret (palais des Doges, Academia, Scuola Grande di San Rocco, etc.). A Paris, au Louvre, « Le paradis du Tintoret - Un concours pour le palais des Doges » (photo ci-dessus, détail) : en 30 chefs-d’oeuvre, les projets des peintres majeurs de l’époque pour remplacer la fresque de la salle du Grand Conseil endommagée par un incendie en 1577 (jusqu’au 15 mai 2006).
A Caen, musée des Beaux-Arts, l’exposition « Splendeur de Venise » : 70 peintures et 50 dessins de l’école vénitienne du XVIe siècle émanant des collections publiques françaises (jusqu’au 3 juillet 2006).

[1] Eloge de Venise prononcé pour la consécration du doge sérénissime Luigi Mocenigo.

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