American Vertigo (suite)
Vu par Sollers


Nous n’aurons pas eu à attendre un prochain roman, pour que Sollers nous révèle sa vision de American Vertigo, l’Amérique selon BHL, après celle de Christophe Colomb, Tocqueville et Sollers, soi-même, dans sa découverte du New York des années 1970. La réponse est dans son journal du mois, dans Le Journal du Dimanche du 26 mars 2006, sous l’entrée "BHL"

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BHL

(PNG) (PNG) Qui parle ainsi du Dieu protestant américain [1] : « Un Dieu idole ; un Dieu quasi païen ; un Dieu qui se montre tout le temps ; un Dieu qui ne s’arrête jamais de parler ; un Dieu qui est là, derrière la porte ou le rideau, et ne demande qu’à se manifester ; un Dieu sans mystère ; un Dieu good guy ; un presque-humain, un bon Américain, un qui vous aime un à un, vous entend si vous lui parlez, vous répond si vous le lui demandez, Dieu, l’ami qui vous veut du bien. » Eh bien Bernard- Henri Lévy, dans son dernier livre American Vertigo, reportage analytique très réussi sur les Etats- Unis d’Amérique [2] Ce qui est drôle, avec Lévy,c’est qu’il se force à être pro-américain alors que la plupart de ses descriptions constatent la folie du lieu, son puritanisme accablant, sa lourdeur,ses mensonges,sa mémoire trafiquée, sa saturation automatique. Là encore, tout le monde se trompe sur Lévy. On n’arrête pas de l’attaquer, de le traiter d’imposteur,et personne ne semble se douter que c’est lui qui mène la danse, suscite six biographies de lui, manipule Libération, Les Inrockuptibles , Le Canard enchaîné et jusqu’à une feuille de chou comme Royaliste. Les insultes pleuvent ? Très bien. Encore. Quel talent ! Il a ses possédés et ses possédées qui en rajoutent dans la bassesse et la bave, c’est intéressant à voir (pas longtemps) comme des présentations de malades à Sainte-Anne. Lévy, grand déclencheur d’hystérie. Lévy, jalousé à mort. Lévy diabolisé par la France profonde. Il arrive, publie un livre,fait quelques apparitions à la télévision, s’agite comme un chiffon rouge, et ça marche. Il a compris cette grande loi fondamentale : faire travailler, sans relâche,l’adversaire pour soi. [3] Après quoi, il reprend l’avion et poursuit sa vie luxueuse,augmentant ainsi la rage infantile de ses admirateurs haineux. Tout un art.(PNG)
Philippe Sollers
Le Journal du Dimanche du 26 mars 2006



BHL, Ombre et lumière

(PNG) En contrepoint, on peut aussi lire, dans le même numéro, un article éclairant de Marie-Laure Delorme, intitulé : "Bernard-Henri Lévy : fenêtre sur cour"

EST-CE QU’ON n’est pas un peu cramé à force de vivre sous les néons ?

Bernard-Henri Lévy est comme les Etats-Unis, un pays où la nuit ne tombe jamais. Une vingtaine d’ouvrages, des prises de position politiques, six livres sur sa personne, un film oubliable, des apparitions médiatiques à la pelle. Il y a ceux qui l’aiment (ses amis parlent de son besoin sincère de reconnaissance) et il y a ceux qui ne l’aiment pas (ses ennemis parlent de son besoin insatiable de puissance).

[...]Bernard-Henri Lévy accroche la passion comme d’autres la lumière. Il y a trop de compliments et de critiques ; trop de mensonges de lui et sur lui ; trop d’amour et de haine. Indigestion et suffocation. Bernard-Henri Lévy est un personnage caniculaire. On se dit qu’il doit forcément exister ailleurs et autrement. Peut-être à l’ombre de lui-même. Le philosophe est de retour en France après une tournée américaine effectuée pour la sortie d’American Vertigo. Il fait aujourd’hui penser, assis au bar d’un hôtel parisien, à un boxeur indécis.

Corps tendu, mots comptés, idées nettes, gestes fiévreux. Il ne se ressemble pas. Il allume quelques feux mais les éteint aussitôt. Il avoue n’avoir peur de rien mais regrette dans la foulée d’avoir lâché ces propos.

Il tente de fuir, à grandes enjambées, sa propre caricature. Car il est arrivé, à force de vouloir tout contrôler, à ce douloureux paradoxe : l’homme vaut mieux que l’image.

Bernard-Henri Lévy est né en 1948 en Algérie. Il a rencontré la gloire en 1977 sur un plateau d’Apostrophes. Il y défendait La barbarie à visage humain (Grasset). Il n’a cessé depuis d’occuper le devant de la scène. Sifflements et applaudissements. Il a suscité des polémiques violentes (L’idéologie française est éreintée en 1981 par nombre d’intellectuels) ; connu des échecs retentissants (Le jour et la nuit, sorti sur les écrans en 1997, attire les quolibets) ; écrit de beaux livres (Comédie, Le siècle de Sartre, Réflexions sur la guerre) ; participé à de justes causes (son film Bosna !, en 1994, sur Sarajevo). Bernard-Henri Lévy sait, comme la salamandre, vivre dans le feu. Mais l’accueil triomphal réservé en France à Qui a tué Daniel Pearl ? (Grasset, 2003) ouvre la porte à une série d’essais à charge. Bernard Henri Lévy y est taillé en pièces.On y dénonce sa fortune, ses réseaux, ses interventions, ses mensonges, ses origines bourgeoises. [...]

Six livres en un an « sur », « contre », « autour » de Bernard Henri Lévy. Le philosophe avoue sa stupéfaction. « Il y a tant de combats à mener et de gens à descendre, alors pourquoi moi ? Les Inrockuptibles me consacrent sept pages pour dire que je ne vaux pas une ligne. Olivier Toscer et Nicolas Beau expliquent, dans Une imposture française (1), que je suis un agent de la CIA. C’est énorme.On est dans la bêtise et la puérilité. Qu’est-ce que tous ces livres m’inspirent ? De l’incompréhension. Ils se vendent peu. Ça n’intéresse pas le public et ça ne m’intéresse pas moi non plus. » Bernard-Henri Lévy a visité en 2004, sur les traces d’Alexis Tocqueville, pour le compte du magazine The Atlantic Monthly, les Etats-Unis durant près d’une année. American Vertigo est le portrait fouillé d’une Amérique bariolée aux ressorts démocratiques inaltérables. Lieux (musées, prisons, églises), gens (anonymes, célébrités, politiques), idées (justice, démocratie, communautarisme). Le tout possède ses naïvetés, ses grâces, ses ridicules, ses beautés. Le roman a connu aux Etats-Unis un échec critique et un succès public. Aucune indifférence.

Beaucoup d’articles, de salles combles, d’exemplaires vendus, d’émissions de télévision, de débats de haut vol. Bernard-Henri Lévy retrouve, dans American Vertigo, ses thèmes de prédilection. « J’ai voulu lutter contre l’antiaméricanisme par des rafales de réalité. Je disais déjà dans L’idéologie française que le coeur du fascisme résidait dans la haine phobique de l’argent et de l’Amérique.

L’antiaméricanisme est une religion.

 » Les plus beaux passages d’American Vertigo sont sur les écrivains morts (Fitzgerald,Hemingway) ou vivants (Harrison, Mailer). L’auteur sait briser les masques pour voir en dessous les troubles.

On reproche à Bernard-Henri Lévy, comme à l’Amérique, une arrogance de tout-puissant. « L’Amérique n’est pas un pays arrogant. Elle possède un patriotisme blessé, incertain, pas sûr de lui, fondé sur la pointe d’épingle de quelques articles constitutionnels. » [...] Est-ce qu’il faut rajouter comme lui ou pas comme lui ? Bernard-Henri Lévy désire tout savoir et pouvoir. Il veut passer pour ce qu’il n’est pas. Armure en béton armé. Les doutes sont pour lui des gouffres. Les timidités sont pour lui des stupidités. Tout le monde décrit l’homme privé comme généreux, angoissé, drôle, courageux. [..]

Bernard-Henri Lévy veut continuer à défendre son personnage. Il exige de relire ses interviews. « Je suis moins bon à l’oral qu’à l’écrit [4] C’est d’ailleurs pour ça que l’on devient écrivain. Je revendique le droit de réécrire mes réponses. Dans le corpus d’un écrivain, tout est mis à la même place : la phrase travaillée dans un livre et celle jetée à la diable lors d’une interview. Il n’y a que deux solutions : soit ne pas rencontrer les journalistes comme Kundera, soit exiger de réécrire sa parole comme moi. » On peut aussi avoir une confiance sans borne dans la postérité de son oeuvre. Bernard-Henri Lévy n’exigera rien pour ce portrait. Mais il s’anime une fois le magnétophone rangé. On ne se retrouve plus alors coincé entre ce qu’il pense de lui ; ce qu’il veut que l’on pense de lui ; ce que l’on pense réellement de lui. Il ne ressemble plus à une icône miroitante.

Il reprend des allures d’adolescent plein de panache et de bravache. Il parle des écrivains, des femmes, des guerriers. Il imite et s’imite. Si vous croisez Bernard-Henri Lévy, demandez lui d’éteindre la lumière. Ça en vaut la peine.

Marie-Laure Delorme
Le Journal du Dimanche du 26 mars 2006

American Vertigo, de Bernard Henri Lévy. Grasset, 500 pages.

[1] référence à Bush, ce fou de Dieu, cet évangéliste protestant qui s’en prend à tout ce qui touche à l’Islam, selon BHL

[2] Grasset.

[3] Précepte sollersien autant que celui de son ami de vint-cinq ans, Bernard-Henri Lévy qui aurait toutefois déclaré « Essayer d’être plus malin que les malins, plus voyou que les voyous. Je suis absolument pour cette façon de pratiquer le métier ». En exergue d’un livre pamphlet « Une imposture française », co-commis par Beau (Canard enchainé) et Toscer (Nouvel Observateur). "De leur trépignante indignation, petits poings et petites plumes, l’écho pourtant s’annonce discret, nous dit Pierre Marcelle de Libération, un confrère qui a le sens de la solidatité de la meute au moment de la curée : et qui préfère BHL entartré par un quidam que taillé en pièces par des confrères qui lui enlèvent le morceau de viande de la bouche

[4] C’est le même BHL qui dit de Sollers : "Il est un des rares écrivains qui parle comme il écrit" et à la lumière des confidences-aveux que Marie-Laure Delorme à su lui extirper, on comprend mieux la pointe de complexe et d’envie, vis à vis de son aîné, que cache cette remarque. Sollers excelle, en effet, à faire que sa parole suive les finesses ou la complexité de sa pensée. Tout un art, en effet.

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