Déculturation, décivilisation, haine


« Déculturation » fustigée par Sollers - « Décivilisation : Camus et Sollers, même combat » viennent se colisionner dans l’actualité avec « la haine Merah » comme le titre justement Le Dauphiné.
Hasard du calendrier, les propos de Sollers et Camus n’ont pas été écrits avec l’arrière plan des tueries de Toulouse et Montauban. Néanmoins chacune de ces chroniques traduit bien une réalité de notre temps dans le pays dans lequel nous vivons. C’est la seule raison du rapprochement, ici, de ces fragments de réalité. De quoi Mohamed Merah est-il le nom ? Cette question dépasse le cadre de la présente chronique. Nous nous limiterons à "interroger" un psychanalyste, Jacques-Alain Miller, ainsi qu’un philosophe, Jean-Paul Sartre, à travers ses écrits, dans L’Être et le Néant, sur ce qu’est la haine.

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(GIF) Déculturation

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Pascal Clark recevait Philippe Sollers dans son émission matinale « 5 minutes avec » sur France Inter.
Il venait de publier « L’éclaircie » (Gallimard). C’était le 16 janvier 2012.


Philippe Sollers par franceinter

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Décivilisation : Camus et Sollers, même combat

Au bonheur de Sollers

Jérôme Leroy
dans Valeurs actuelles, 15/03/2012

Oublions l’histrionisme médiatique de l’homme, derrière lequel se dissimule un authentique écrivain, sensible et racé.

L’Éclaircie est le tout dernier roman de Philippe Sollers. Philippe Sollers a quelques travers et beaucoup de qualités, qui s’affirment avec le temps. Les travers, on les connaît et ils sont répétés à l’envi par des détracteurs dont on pourrait finir par trouver la hargne suspecte. Sollers serait un histrion médiatique, il ressasserait une manière de catéchisme inversé où il faudrait être absolument libertin mais papiste pour être heureux alors que, trente ans avant, le salut ne passait que par le maoïsme formaliste et structuraliste de la revue Tel Quel.

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Photo © AFP

Sollers, aussi, aurait la fâcheuse habitude de faire croire qu’il est le dernier en France à lire et comprendre madame de Sévigné, à voir et comprendre Picasso, à écouter et comprendre Mozart. Le problème, maintenant, c’est que cela est peut-être en passe de devenir vrai. Ce qui pouvait sembler, il y a, disons, vingt ans, comme une exagération lyrique dont le but était de se faire passer pour le dernier défenseur d’une culture en voie de disparition est en passe de devenir une réalité.

Sollers prophète ? Il y a de ça. Dans l’Éclaircie, il note : « Avec le règne de l’image incessante, il fallait s’attendre à la disparition de la peinture (laquelle n’a jamais été une image sauf pour les sourds), disparition, surtout, du peintre et de son corps singulier. Rien de plus révélateur que la rage impuissante et la haine que suscitent, si on écoute bien les grognements des nouvelles classes moyennes, des exceptions comme Picasso ou Manet. » . La comparaison fera sans doute frémir Sollers mais, finalement, il dit la même chose que Renaud Camus dans son récent Décivilisation.

Il est de plus en plus compliqué de vivre dans la selva oscura, la forêt obscure, d’une modernité qui veut en terminer une fois pour toutes avec le sens. Mais à la différence de Camus, Sollers n’est pas un saturnien. La forêt obscure, le mauvais temps n’empêchent pas, au contraire, de se ménager clairières et éclaircies. Sollers a l’apocalypse joyeuse et la mémoire soyeuse. Son dernier roman s’ouvre par un très beau souvenir d’enfance, presque une vision, celle d’un grand cèdre qui se trouvait dans le jardin familial. L’arbre fondateur, protecteur, l’arbre-mémoire qui filtre le temps, ne laisse passer que l’essentiel, ce qui sera indispensable, plus tard, pour résister : « Tu reviendras sans arrêt sous cet arbre. Il a beau y avoir, dans le jardin, des acacias, des noisetiers, un magnolia, un petit bois de bambous, des chênes, c’est ton endroit préféré. Tu vois cet arbre, tu le respires, tu crois l’entendre, tu le rêves. Tu peux te cacher dans les fusains, mais le cèdre, lui, te rend invisible. »

L’invisibilité, Stendhal en rêvait déjà dans les Privilèges. C’est la clé du bonheur sollersien. C’est peut-être bien la clé du bonheur tout court dans le monde de la surveillance planétaire généralisée et du cauchemar panoptique. Invisible, clandestin, le narrateur de l’Éclaircie peut exercer sa mémoire car il sait que se souvenir, c’est vivre deux fois. Pour cela, il suffit d’un studio, rue du Bac, sous les toits. Qu’il serve à des rencontres adultères avec une riche et jolie femme, mécène qui a racheté les manuscrits de Casanova pour la BnF, finalement, c’est presque accessoire.

Comme souvent désormais, chez Philippe Sollers, plus rien n’a lieu que le lieu. Ce studio de l’écrivain clandestin, il a ses propres correspondances avec la chambre du jeune homme amoureux d’Une curieuse solitude, le premier roman de Sollers, salué comme un prodige à l’époque par Mauriac et Aragon. Dans ce studio, on peut enfin écouter de la musique, faire l’amour sans complications sentimentales et songer à une soeur, morte aujourd’hui, avec qui on fantasma un inceste heureux. On peut se demander aussi, décidément, pourquoi personne n’a encore compris que ce n’était pas nous qui regardions l’Olympia de Manet mais elle qui nous regardait passer, dans une indifférence active dont on ferait bien de s’inspirer pour vivre et pour retrouver la lumière filtrée des cèdres de l’enfance. Pour retrouver l’Eclaircie.

Jérôme Leroy

L’Éclaircie, de Philippe Sollers, Gallimard, 240 pages.

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(GIF) Merah la haine

Explosion de haine meurtrière et barbare revendiquée, préméditée, planifiée, mise en scène en trois actes (d’autres étaient prévus) et vidéographiée. Haine de la France : « J’ai mis la France à genoux ». Haine de l’autre (militaires, juifs). Les regrets de Merah : « ne pas avoir tué plus d’enfants juifs »...

Précisons pour la suite que quelles que soient les auto-justifications avancées par le tueur, elles ne sauraient en rien minimiser sa responsabilité et l’horreur de ses crimes.
Au de-là de l’actualité, force est de noter, toutefois, que la haine meurtrière n’est, hélas, pas le propre de notre seul pays (cf. le récent meurtre de masse en Norvège), ni ne concerne la seule communauté juive (cf. assassinat de chrétiens au Proche-Orient) ou des militaires de l’Armée française. A l’inverse, l’initiative individuelle d’un militaire américain d’aller assassiner des civils afghans pour libérer aussi sa haine en est une autre des manifestations.
Ce Français, ce Norvégien, cet Américain ont en commun d’être mus par une exacerbation de la haine telle que tous les verrous mis en place par la civilisation sautent. Tous ces faits sont d’une barbarie extrême et nous conduisent, au-delà de l’émotion immédiate, à nous interroger sur ce qu’est la haine... La parole à Jacques-Alain Miller et Jean-Paul Sartre :

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(GIF) Le théâtre secret de la pulsion (Jacques-Alain Miller)

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[...] Le Loup solitaire  », Il y a une quinzaine d’années, le sociologue Denis Duclos voyait dans les hate crimes - crimes de haine - visant des membres de communautés ethniques, religieuses, sexuelles, nationales, sociales Ies « symptômes d’une société américaine fragmentée » en raison de la démission de l’Etat. Or ces crimes ne sont plus exceptionnels en Europe. A partir de la troisième, les trois tueries du tueur au scooter ont été déchiffrées de la même manière par la terre entière : comme des hate crimes racistes visant des pollueurs supposés de l’identité nationale.

L’événement consonne évidemment avec le récent mass murder norvégien : on soupçonne là aussi une personnalité paranoïaque du type « loup solitaire », dont les forfaits sont les plus difficiles à anticiper. On spéculera longtemps sur les faits de société et de culture qui l’auraient favorisé : la campagne électorale, d’abord, avec les passions mauvaises qu’elle agite ; plus généralement, les fantasmes de pureté, les xénophobies déclarées ou feutrées. C’est un fait que, là où la gauche de la gauche espère des insurrections collectives, les idéologies d’extrême droite encensent et nourrissent volontiers l’héroïsme individuel de la haine.

La haine est la plus intense des passions. L’amour se prend aux apparences, tandis que la haine est’ radicale : elle vise l’être. Il arrive qu’elle agrafe tout l’univers mental d’un sujet, suppléant ainsi au trou béant de sa psychose. Quand cette haine passe à l’acte sur de petits enfants, le théâtre secret de la pulsion se dévoile comme « théâtre de la cruauté » (Antonin Artaud). Et c’est alors « l’effroi, l’horreur, le frisson sacré ». Car chacun d’entre nous, tout éperdu de compassion qu’il soit, est aussi sollicité dans sa part irréductible d’inhumanité, sans laquelle il n’est pas d’humanité qui tienne.

Le Point N°2062, 22 mars 2012

La chronique intégrale (pdf).

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(GIF) La haine : Ce qu’en disait Sartre dans L’Etre et le Néant

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[...] La haine est haine de tous les autres en un seuL Ce que je veux atteindre symboliquement en poursuivant la mort de tel autre, c’est le principe général de l’existence d’autrui. L’autre que je hais représente en fait les autres. Et mon projet de le supprimer est projet de supprimer autrui en général, c’est-à-dire de reconquérir ma liberté non-substantielle de pour-soi. Dans la haine, une compréhension est donnée de ce que ma dimension d’être-aliéné est un asservissement réel qui me vient par les autres. C’est la suppression de cet asservissement qui est projetée. C’est pourquoi la haine est un sentiment noir, c’est-à-dire un sentiment qui vise la suppression d’un autre et qui, en tant que projet, se projette consciemment contre la désapprobation des autres. La haine que l’autre porte à un autre, je la désapprouve, elle m’inquiète et je cherche à la supprimer parce que, bien que je ne sois pas explicitement visé par elle, je sais qu’elle me concerne et qu’elle se réalise contre moi. Et elle vise, en effet, à me détruire non en tant qu’elle chercherait à me supprimer, mais en tant qu’elle réclame principalement ma désapprobation pour pouvoir passer outre. La haine réclame d’être haïe, dans la mesure où haïr la haine équivaut à une reconnaissance inquiète de la liberté du haïssant. [...]

Le Point N°2062, 22 mars 2012

La chronique intégrale (pdf).

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