Un an après Fukushima
Michaël Ferrier, Fukushima, récit d’un désastre



Le 16 mars 2011, cinq jours après la catastrophe de Fukushima, je rappelais ce qu’écrivait Marcelin Pleynet à la fin du siècle dernier dans « Poésie et Révolution [1] » :

« En cette fin de siècle, je crois que la grande terrorisation, c’est la technique (avec Hiroschima et Nagasaki, on ne peut pas produire plus terrorisant du point de vue de la technique) c’est-à-dire aussi et par voie de conséquence de la liberté que la technique peut apporter. Ces religions et ces formes de contraintes, cette diffusion implicite de la terreur va être de plus en plus forte en fonction du développement de la mondialisation par exemple. On a besoin de moins de terrorisation pour gouverner une petite nation que pour gouverner toute l’Europe. Un appareil est commis à cette fin et fonctionne tous les jours dans les foyers, la télévision, elle gère pratiquement la planète avec, à la clé, comme mode de sublimation et comme aveuglement, une marchandise, un culte de l’image délibérément oblitéré puisque tout finalement est vécu comme image et transformé en produit de consommation : en marchandise. » Questions à Marcelin Pleynet, p. 83.

Je résumais ma pensée d’une phrase : « Technique, mondialisation, marchandisation, catastrophe nucléaire, secret, information, désinformation, communication, terrorisation, Fukushima, TEPCO. Nous y sommes. » (Cf. La puissance cachée de la technique contemporaine)

En France, juste après le tsunami, c’est l’effervescence. La peur du nucléaire domine. Le « débat démocratique » — qui n’a jamais eu lieu — semble devoir s’instaurer (la France a quand même 19 centrales et 58 réacteurs). Un an plus tard, plus d’image, plus de son. En pleine campagne électorale franco-française, les écologistes, peu inspirés, sont inaudibles. Une de leur représentante est créditée de 2% dans les sondages, l’autre n’est même pas sûre de pouvoir être candidate. C’est un symptôme parmi d’autres. Le Japon est loin, ailleurs, et, de toute façon, cela ne nous concerne pas...

Reprenons.

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Quinze jours après la catastrophe de Fukushima, alors que les images passent encore en boucle sur toutes les télévisions de la planète (comme, en 2001, celles du « 11 septembre »), Philippe Sollers écrit dans le Journal du dimanche du 27 mars 2011 :

«  Comment parler d’un torrent d’images, toutes plus catastrophiques les unes que les autres ? Tremblement de terre, tsunami géant, centrale nucléaire abîmée, malheur, morts, peur, ouragan de boue, radioactivité, Fukushima rimant brusquement avec Hiroshima, milliers de disparus, l’enfer. Je laisse la parole à Paul Claudel en 1923 :

Le Japon est, plus qu’aucune autre partie de la planète, un pays de danger et d’alerte continuelle, toujours exposé à quelque catastrophe : raz de marée, cyclone, éruption, tremblement de terre, incendie, inondation. Son sol n’a aucune solidité. Il est fait de molles alluvions le long d’un empilement précaire de matériaux disjoints, pierres et sable, lave et cendres, que maintiennent les racines tenaces d’une végétation semi-tropicale... L’homme d’ici est comme le fils d’une mère très respectée, mais malheureusement épileptique... C’est une chose d’une horreur sans nom que de voir autour de soi la grande terre bouger comme emplie tout à coup d’une vie monstrueuse et autonome... Un choc, encore un autre choc, terrible, puis l’immobilité revient peu à peu, mais la terre ne cesse de frémir sourdement, avec de nouvelles crises qui reviennent toutes les heures.

Était-il nécessaire dans ces conditions d’installer des réacteurs nucléaires au bord de l’eau ? Tout de suite, polémique mondiale sur le nucléaire. Êtes-vous pour ? Contre ? Tout le monde parle en même temps, sauf les réfugiés et les corps qui ont tout perdu. Qu’est devenue cette jeune femme agitant un drap blanc à la fenêtre de sa chambre, au dernier étage d’un immeuble cerné par l’eau ? On ne sait pas. »

Philippe Sollers, Journal du mois de mars 2011.

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Le réacteur n°4 de la centrale de Fukushima, au Japon, le 21 février
(Photo Issei Kato. AFP)

Fin de l’histoire et fin du monde

Le jeudi 17 mars 2011, 45 écrivains commentent l’actualité dans Libération. L’éditorial de Danièle Sallenave est intitulé Fin de l’histoire et fin du monde. On lit :

« Fukushima », la centrale nucléaire japonaise, est aujourd’hui, dans le monde entier, synonyme de menace invisible et de mort annoncée. Mais un autre nom semble lui faire écho. Celui de Francis Fukuyama qui, en 1989, dans un article retentissant, avait prédit que le triomphe de l’économie de marché sur le communisme mettrait un terme définitif à l’« histoire » de l’humanité. Petite parenthèse : c’est la catastrophe nucléaire de Tchernobyl, en 1986, qui avait porté les derniers coups à l’Union soviétique... Ce qui semblait avoir échappé à Fukuyama.

L’article de Fukuyama était moins un constat qu’une prophétie, une révélation. En grec : une apocalypse. L’apocalypse du bonheur, tout à fait dans la tradition religieuse. Fin des guerres, développement de la technique, âge d’or de la démocratie, du marché et de la consommation. L’accident nucléaire de Fukushima a fait de nouveau retentir les trompettes de l’apocalypse jusque dans les propos du commissaire européen à l’Energie. Décidément le vocabulaire religieux a la vie dure ! Cette fois, ce n’est plus la « fin de l’histoire », qui est annoncée, mais bel et bien la « fin du monde » naturel, historique et humain... Mais pas de chance pour Fukuyama. Ce qui avait ruiné le système soviétique menace de ruiner à son tour celui qui en a triomphé. Ce qu’annonce Fukushima, en effet, ce n’est pas la victoire, mais la condamnation d’un capitalisme de l’hyperconsommation et de l’hypertechnicité.

Espérons qu’il restera des hommes pour profiter de la leçon.

Il reste des hommes. Il n’est pas sûr qu’ils aient tiré la leçon, même si, à l’évidence, certains, de manière souvent contradictoire, en « profitent ».

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Parmi les témoignages recueillis par Libération, celui de Michaël Ferrier, l’auteur de Sympathie pour un fantôme [2], qui réside à Tokyo.

La tectonique des sentiments

par Michaël Ferrier

En 1923 déjà, Paul Claudel, ambassadeur de France au Japon, s’indignait qu’on eût pu « placer la capitale d’un pays sur ce couvercle de chaudière ». Traversant à pied la plaine du Kantô touchée par le grand tremblement de terre qui avait dévasté la zone urbaine de Tokyo à Yokohama (140 000 morts), il écrivait dans son style biblique et merveilleusement précis : « Une grande haleine de feu a soufflé. L’eau des étangs elle-même s’est mise à bouillir.Dès notre arrivée à Tokyo, accueillis par ces frissons de la terre, ces grondements sous nos pieds, ces conflagrations incessantes, nous avions compris de quel Cyclope à demi endormi sous les feuillages et les fleurs nous étions les hôtes. » Qu’aurait-il dit aujourd’hui, alors que l’île principale de l’archipel semble avoir glissé sur plus de deux mètres et l’axe de la rotation de la Terre s’être déplacé de 10 centimètres ?

Il est évidemment trop tôt pour prétendre tirer les leçons du « grand séisme du Tôhoku », mais il est permis et même judicieux de commencer à y réfléchir. Le tremblement de terre survenu le 11 mars 2011 n’a en effet pas seulement révélé — ou rappelé — les énormes risques géologiques tapis au revers de la plus grande ville du monde, il a aussi rendu extrêmement visible toute une série de modes de fonctionnement, et de dysfonctionnements, de nos sociétés dites modernes et industrialisées.

Le règne omniprésent des images tout d’abord, images rendues encore plus terrifiantes par le fait qu’elles apparaissent partout et semblent se multiplier, rarement accompagnées de mots justes et de raisonnements soupesés. Comme le dit René de Ceccatty [dans un mail reçu hier] : « On décrit les difficultés pour refroidir la centrale de Fukushima dans un mélange de langue de bois, de combativité et de scientificité incompréhensible. » Les informations les plus contradictoires circulent, parce que la réalité est complexe sans doute, mais aussi parce que peu de gens savent se taire et parler à bon escient. Soudain, combien se découvrent une vocation d’experts en physique nucléaire, les « nanchara doctors » comme disent les Japonais (experts de tout et de n’importe quoi) ! Catastrophisme et sensationnalisme semblent devenus les règles incontournables de tout commentaire public, et comme la marque de fabrique de nos sociétés médiatico-narcissiques.

Soudain, combien se découvrent une vocation d’experts en physique nucléaire !

Quant aux mots, ils ne semblent plus avoir ni sens ni poids. Le pire en la matière étant atteint par certains dirigeants industriels qui devraient pourtant être les premiers à se taire, comme la présidente du groupe nucléaire français Areva, Mme Lauvergeon, déclarant plus de trois jours après l’événement que ce n’était pas une catastrophe nucléaire (que ne le répète-t-elle avec la même indécence aujourd’hui ?), ou certains hommes politiques comme Eric Besson, tournant et retournant sa veste jusqu’au grotesque. Sans compter le président de la République lui-même, réaffirmant juste au moment où j’écris ces lignes, avec un rare sens de l’à-propos, « la pertinence du nucléaire », à un moment où précisément on pourrait à tout le moins s’en poser la question. Un tel condensé d’ignominie et d’incompétence écrase tout ce qu’on pouvait imaginer.

Au Japon, où je suis et où je reste, je vois des hommes et des femmes, japonais, français ou autres, se taire et agir, chacun à son échelle, avec ses moyens, comme l’admirable couple franco-japonais, Sylvain et Saé Cardonnel, accueillant avec générosité six, huit et bientôt dix réfugiés... J’entends de purs moments d’intelligence, comme la conférence de Bernard Cerquiglini sur la francophonie, maintenue malgré les épreuves, qui attira un public soucieux et pourtant extraordinairement attentif. J’admire Chikako Mori, l’étoile montante de la sociologie japonaise, organisant au milieu de la tourmente avec le sociologue Alexis Spire un groupe de réflexion scientifique, pour que, dit-elle, « quelque chose de positif puisse sortir de cette catastrophe ». Je vois un peuple qu’on décrit souvent comme passif et moutonnier animé au contraire d’une rare détermination, ne se livrant ni à la rixe ni au pillage, doté d’une fantastique force morale et d’un grand sens du collectif.

C’est ce que l’on pourrait appeler la tectonique des sentiments. Les grandes catastrophes de ce genre ne font pas seulement bouger les plaques ou tanguer les immeubles. On peut espérer qu’elles sauront aussi remuer les consciences et provoquer un sursaut dans les opinions publiques du monde entier.

Je laisse le dernier mot à mon ami Hirano Akihito, à qui je demandais pourquoi il ne quittait pas Tokyo :

« En tout cas, je reste. Je vis comme il faut et je meurs comme il faut. »

Libération du 17 mars 2011.

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Le 22 mars 2011, Michaël Ferrier écrit à Philippe Sollers.

Lettre du Japon

Cher Philippe Sollers,

Je trouve enfin le temps de répondre à votre dernier message. On ne peut pas dire que la situation se soit beaucoup améliorée ces derniers temps, mais on s’habitue à tout, même au pire. Les répliques de magnitude 6 ou 7 — il y en a eu une quarantaine depuis une semaine — nous semblent maintenant d’aimables rigodons. La crainte d’une catastrophe nucléaire de plus grand ampleur est toujours là, mais comme on arrose les réacteurs avec des dés à coudre et des lances d’incendie (bientôt des pistolets à eau ?), tout va bien. Détail amusant : ces canons à eau sont ceux qui sont d’habitude utilisés pour disperser les manifestations gauchistes. On peut dire qu’ils ont trouvé là un meilleur emploi.
Je remonte bientôt vers le nord, où la situation est apocalyptique, pour voir ce que je peux faire : je vous tiendrai au courant.
Je pense souvent à Céline, embarqué dans « la plus grande chasse à courre de l’histoire » à la fin de la guerre. J’ai, d’une certaine manière, encore plus de chance que lui : séismes, tsunami, catastrophe nucléaire, ce fut une semaine chargée.
Je prends des notes. Je dirai tout.
Merci encore pour vos messages.
Amitiés bien vives mais, du moins je l’espère, pas encore radioactives.

Michaël Ferrier, 22 mars 2011, L’Infini n°115, Été 2011.

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« Je prends des notes. Je dirai tout. »

Le 5 décembre 2011, Michaël Ferrier est l’invité de Laure Adler dans la 1ère partie de l’émission « Hors-champs » dont le thème est : Japon : comment penser l’avenir ? Satoshi Ukai, universitaire, traducteur de Jacques Derrida, est l’invité de la 2ème partie.

Un an après la catastrophe, le récit fait l’objet d’un livre. Le bandeau est significatif.

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Fukushima, récit d’un désastre

de Michaël Ferrier

« On peut très bien vivre dans des zones contaminées : c’est ce que nous assurent les partisans du nucléaire. Pas tout à fait comme avant, certes. Mais quand même. La demi-vie. Une certaine fraction des élites dirigeantes — avec la complicité ou l’indifférence des autres — est en train d’imposer, de manière si évidente qu’elle en devient aveuglante, une entreprise de domestication comme on en a rarement vu depuis l’avènement de l’humanité. »

La demi-vie ?

(PNG) Depuis le 11 mars, une expression s’est répandue comme une traînée de poudre : la « demi-vie ». Elle est tout autour de nous, on ne parle plus que de ça désormais. La demi-vie des éléments radioactifs que les réacteurs nucléaires diffusent par panaches, par bouquets plus ou moins intenses, massifs, dilués, par fumées.

La demi-vie n’est pas une moitié de vie. Techniquement, c’est un cycle de désintégration. Les déchets et les produits de l’industrie nucléaire mettent un certain temps à se désintégrer, temps pendant lequel ils demeurent nocifs. La demi-vie est la période au terme de laquelle un de ces produits aura perdu la moitié de son efficacité ou de son danger. Cela peut se compter en jours, en années, en siècles ou en millénaires. [...](PNG) (p. 246)

(PNG) [...] s’habituer à avoir une existence amputée (amputée de ses plaisirs les plus simples : savourer une salade sans crainte, rester en souriant sous la pluie), à vivre dans un temps friable, émietté, confiné, pour que la machinerie nucléaire puisse continuer comme si de rien n’était, sous prétexte que les principaux effets n’en seront visibles et scientifiquement contestables que dans quelques années — le temps nécessaire pour noyer le poison — et que la situation a toutes les apparences du « normal ». Insaisissable, impalpable, nébuleuse et irréfutable à la fois, subreptice et pourtant éclatante dans la limaille des jours, la demi-vie s’impose comme le seul modèle de nos économies et de nos modes d’existence.

Qu’on s’interroge et les sarcasmes pleuvent. Qu’on s’y oppose, et l’on est aussitôt traité d’irréaliste, au mieux de rêveur, au pire de songe-creux. Anesthésie mondiale. À l’insu de tous et avec la complicité de tous. La servitude volontaire, comme le disait un jeune homme vif et frais de dix-huit ans qui, en 1549 déjà, posait la question cruelle : « ... quel malencontre a été cela, qui a pu tant dénaturer l’homme, seul né de vrai pour vivre franchement j et lui faire perdre la souvenance de son premier être, et le désir de le reprendre ? » (La Boétie, Discours de la servitude volontaire).

Quelques siècles plus tard, une plume incisive et un peu rêche lui répond : « Jamais rien les fera s’extirper ! sauf une bombe !... et encore... en plein !... [...] les gens sont planqués, ils suffoquent, mais ils préfèrent que d’en savoir plus !... l’avarice de soi, qu’ils ont... ce qu’ils savent leur suffit... » (Céline, Féerie pour une autrefois).

La demi-vie nucléaire : une mort à crédit. Une longue existence de somnambule, toute une vie dans les limbes. On n’est déjà plus dans la vie, pas encore dans la survie. Bienvenue dans la demi-vie. (PNG) (p. 248-249)

Il n’est pas sûr que l’expression ne concerne que les populations des zones contaminées.

Mais la phrase la plus terrible du livre est peut-être :

(PNG) Les funérailles sont interdites, car les morts de Fukushima ne sont plus des morts : ce sont des déchets nucléaires. C’est le pire peut-être : ils périssent, mais ils ne meurent pas, ils n’ont plus le droit de mourir comme tout le monde. Ainsi se met en place toute une politique et une économie de la déjection... qui confine à l’abjection. (PNG) (p. 232)

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Critiques

Fukushima mon amour

Il était à Tokyo le 11 mars 2011. « Je suis avec Jun, c’est un après-midi radieux, une brise tiède entre dans la maison. » Soudain, le café se met à trembler dans les tasses. Bourdonnement sourd, vacarme qui grossit. On se regarde, on a peur. Ca cliquette tout autour dans un tonnerre de mini-bruits terrifiant. « Trente millions de hannetons et de cigales, de coccinelles et de grillons, tout un peuple d’insectes archaïques ont pris possession de la table et des chaises, des meubles, des murs, avec une fureur de bestioles. »

Commence ainsi le récit d’un écrivain français, spécialiste du Japon, qui se trouvait à Tokyo pendant la catastrophe. « Tu n’as rien vu à Hiroshima » : on se souvient de la phrase lancinante, prononcée dans le film d’Alain Resnais, « Hiroshima mon amour ». Michaël Ferrier a, lui, beaucoup vu et entendu à Fukushima.

Le séisme, d’abord. La description qu’il donne, incroyablement suggestive, de l’impression produite par le tremblement de terre n’a d’égale que les mots que l’on doit à Paul Claudel, et qui décrivait, en 1923, la plaine du Kanto ravagée par un précédent séisme (140 000 personnes avaient alors péri, de Tokyo à Yokohama) :

Une grande haleine de feu a soufflé. L’eau des étangs elle-même s’est mise à bouillir. Dès notre arrivée à Tokyo, accueillis par ces frissons de la terre, ces grondements sous nos pieds, ces conflagrations incessantes, nous avions compris de quel Cyclope à demi endormi sous les feuillages et les fleurs nous étions les hôtes.

« Conflagrations incessantes », car, confirme Ferrier près d’un siècle plus tard, un séisme, c’est d’abord une pernicieuse succession de répliques. Les murs qui ont tenu le choc la première fois finissent par baisser les bras à la dixième, ou à la centième, dans les jours et les mois qui suivent. Mû par la curiosité, une certaine forme de dignité aussi, Ferrier, contrairement aux autres expatriés qui détalent comme des lapins, décide non seulement de rester au Japon, mais part en repérage du côté des zones dévastées. Aussi désespérant que (souvent) drôle, son livre, subtile réflexion sur une énergie imprévisible, devrait refroidir — là n’est pas la moindre de ses qualités — ses plus bouillants partisans.

Didier Jacob, Le Nouvel Observateur du 23 février 2012.

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Accueillant les journalistes sur place, le directeur de Fukushima Daichi, Takeshi Takahashi, a d’abord présenté ses excuses pour les dommages causés à la population.
(Photo Issei Kato. AFP)

Trois écrits sur Fukushima

Ce vendredi 11 mars 2011, il était exactement 14 heures 46 minutes et 44 secondes lorsqu’au Japon la terre s’est mise à trembler.

« C’est une chose d’une horreur sans nom que de voir autour de soi la grande terre bouger comme emplie tout à coup d’une vie monstrueuse et autonome [...]. Dès notre arrivée à Tokyo, accueillis par ces frissons de la terre, ces grondements sous nos pieds, ces conflagrations incessantes, nous avions compris de quel Cyclope à demi endormi sous les feuillages et les fleurs nous étions les hôtes. »

Ce sont là des phrases de Paul Claudel. L’ambassadeur de France au Japon avait vécu sur place le grand séisme de 1923. Faisant la même expérience, quatre-vingt-dix ans plus tard, l’écrivain français Michaël Ferrier, qui réside à Tokyo, emprunte ces phrases à l’auteur de Connaissance de l’Est. Ajoutant aux mots de Claudel les siens, précis, sensibles, sensuels même. Des mots qui veulent non seulement raconter la catastrophe, la dépeindre en termes minutieux, mais aussi la penser, la méditer, lui donner sens.

Fukushima. Récit d’un désas­tre est l’un des trois livres — le plus ambitieux, le plus ample des trois — qui, paraissant un an après la catastrophe, reviennent sur son déroulement et ses enchaînements dramatiques, tentant aussi d’en sonder les responsabilités, les causes. Michaël Ferrier fait d’emblée allusion, derrière le récit des effets de la gigantesque secousse sismique, derrière les descriptions des vagues énormes qui ont noyé la côte nord-est de la grande île, à l’existence d’une autre menace, intangible encore, mais plus ter­rifiante que la catastrophe naturelle : parmi le déluge d’informations qui submerge les médias, au coeur du silence embarrassé, et hautement coupable, des autorités japonaises, « un nom revient, qui sonne de manière étrangement pimpante et funèbre à la fois : Fukushima [...] n’est plus que le synonyme confus d’une catastrophe sans ­véritable nom, dont on perçoit mal les causes, dont on ne distingue pas les contours et dont on n’imagine pas encore toutes les conséquences ».

Fukushima : un nom « accompagné du privilège sinistre qui le fait rimer avec Hiroshima », une rime qui « recueille — à son corps défendant et contre toute poésie — le ferment d’une proximité », estime le philosophe Jean-Luc Nancy [3]. Fukushima : plus de soixante ans après le largage de la bombe H, vingt-cinq ans après Tchernobyl, une catastrophe industrielle devenue la nouvelle incarnation de la menace atomique, de ses incalculables incidences. De la même façon que Dante s’enfonce vers le fond de l’Enfer, c’est vers Fukushima que Michaël Ferrier se dirige, après avoir quitté Tokyo, parcouru le littoral dévasté, pour approcher au plus près de la zone interdite. Un périmètre de 20 kilomètres autour de la centrale nucléaire éventrée, des routes et des villages fantômes où « des animaux crèvent, des maisons s’enlisent dans le temps à jamais différé de leur ruine et de leur résistance — mais il n’y aura jamais personne, ni oeil de caméra ni témoin, pour dire ce que furent l’une et l’autre ».

Un autre témoin s’est risqué à la frontière de ce périmètre contaminé : l’écrivain William T. Vollmann, parti en reportage quelques semaines après le séisme. Il en a rapporté un texte subjectif et solide : Fukushima. Dans la zone interdite, dans lequel l’anxiété le dispute à l’auto-ironie. Un long article prenant qui, dans la droite ligne de certains ouvrages de l’Américain (Le Livre des violences ou Pourquoi êtes-vous pauvres ?), évite les spéculations, mélangeant descriptions, intuitions et témoignages : hommes et femmes, désemparés, victimes qui s’ignorent ou refusent de s’admettre telles, confiant sans révolte ni même colère leur désarroi.

Victimes de quoi, de qui ? D’un système industriel et politique cynique, qui, au développement économique et militaire du pays, a sacrifié des régions entières et des milliers d’individus, répond sans détour l’écrivaine japonaise Yoko Tawada. Son lucide Journal des jours tremblants, écrit de Berlin, où elle vit depuis trente ans, n’est pas un exercice de diariste autocentré, mais une suite de réflexions, foncièrement politiques et souvent impertinentes, sur la catastrophe et le Japon d’aujourd’hui. Elles sont comme éclairées de l’intérieur par une série de méditations érudites et inattendues sur la langue, sur l’histoire du Japon, l’insularité et le sentiment de sécurité et d’isolement mêlés qu’elle engendre — « Je vois des îles dans ma tête et ces îles ne sont pas des refuges. Hiroshima et Fukushima : par quoi sont-elles liées ? »

Nathalie Crom et Stéphane Jarno, Télérama n° 3243, 10 mars 2012.

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Jours Ferrier à Fukushima

Le voyage d’un écrivain français sur les lieux de la « catastrophe interminable »

Par CLAIRE DEVARRIEUX

Il arrive que la route soit « entourée de vergers et de bois », mais elle traverse surtout un paysage dévasté. Le romancier français Michaël Ferrier, qui vit et enseigne à Tokyo, roule ce jour-là dans le Nord du Japon comme on sillonne un pays en guerre. Il est à bord d’une « camionnette de location chargée de vivres, de médicaments et de vêtements », en compagnie de Jun, la femme qu’il aime, japonaise par son père, espagnole par sa mère, qui incarne une forme de sagesse légère, de sympathie joyeuse et de force de l’espoir, tout au long de ce « récit d’un désastre », Fukushima.

On est fin avril 2011. La catastrophe (séisme, tsunami, accident nucléaire) a eu lieu le 11 mars. Michaël Ferrier pense au poète Bashô (1644-1694), venu admirer les îlots de Matsushima, dont la beauté l’aurait soi-disant laissé interdit. Bashô est un des écrivains consultés ici, il y a Claudel, confronté à un tremblement de terre quand il était ambassadeur au Japon, ou encore Voltaire, et le médiéval Dit des Heike. Littérature et musique (Mozart) appartiennent à la trame même du texte de Ferrier, cet homme s’abreuve avec naturel aux sources les plus anciennes. Ce jour-là d’avril 2011, à Matsushima, pensant à Bashô, il s’interroge : « Que peut-on écrire devant une beauté — ou une catastrophe — hors norme ? » Il trouve la réponse sur place. Le site de Matsushima a été épargné grâce à la myriade de petites îles boisées et dentelées qui ont ralenti le tsunami en le fragmentant. « Du coup, j’ai la réponse à ma question. Ecrire donc, par îlots ou par estuaires, par petites notes déferlantes, pointues, blanches ou noires, tout à la fois sauvages et soignées... »

« La main de l’eau ». Le livre de Michaël Ferrier est divisé en trois parties. La première est consacrée à la description du séisme, que l’auteur nous fait revivre comme en direct, en mettant le son. C’est dans la seconde que le voyageur pratique les notes dont le principe lui a été inspiré par Matsushima. Il décrit « un cauchemar marron », la boue (hedoro), une « éternité de tourbe », des centaines d’hectares de débris où plus rien n’arrête le vent, les voitures dans les arbres, les bateaux sur les toits, les images hallucinantes que le monde entier a vues à la télévision, avec cette différence : « Il est assez rare dans sa vie de pouvoir marcher dans un désastre. » Avec ce qu’un écran ne transmet pas : « Le pire, c’est l’odeur. » La camionnette s’approche de la zone interdite (20 km autour de la centrale), enregistre l’existence de villes fantômes, puis s’en retourne.

A quoi ressemblent les noyés, identifiés grâce à leur téléphone portable, quels sont les moyens techniques pour détecter la présence des corps, comment les survivants ont expérimenté « la gigantesque main de l’eau qui s’infiltre partout » : Michaël Ferrier s’assigne le rôle de témoin engagé. Dans cette seconde partie de Fukushima, nous rencontrons « les réfugiés du nucléaire » parqués dans les gymnases, écrasés par la « catastrophe interminable ». L’écrivain choisit ses portraits. Un vieux monsieur qui se met à chanter, une jeune femme qui nettoie les photos de famille, un homme qui blague dans les décombres :« Ils ont une patience d’escrimeur ou de plongeur sous-marin, une force intérieure qui ne les rend pas insensibles au désastre, bien au contraire, mais les prémunit de ses conséquences délétères : fatalisme, résignation, activisme habile ou moralisme bon teint. »

« Rigoles ». La littérature prémunit Michaël Ferrier des conséquences d’une telle expérience. Il s’engage, mais d’abord il s’informe. L’un de ses anciens étudiants travaille à la météo, au Centre d’observation des tremblements de terre. Un autre, tenancier de love hotels, lui explique que la peur des radiations est mauvaise pour le commerce. C’est que dans « La demi-vie, mode d’emploi », la troisième et dernière partie de Fukushima, Ferrier affronte le c ?ur du problème : le désastre nucléaire, vers quoi le récit se dirige. Demi-vie, pour désigner le « cycle de désintégration » des déchets radioactifs. Demi-vie, à cause de l’incertitude qui règne et que le pouvoir politique entretient. L’angoisse l’emporte sur l’innocence élémentaire. On craint la pluie : « Les rigoles ne rigolent plus », ne craint pas d’écrire Michaël Ferrier.

Il enregistre la manière dont le corps réagit aux événements. Avec Jun, ils ont décidé de se jeter dans cette histoire — « monter dans le Nord, voir la mer, aider les gens, nous mêler aux cataclysmes » — alors qu’ils auraient pu rester se reposer à Kyoto : « A Kyoto, on ne fait pratiquement rien, que l’amour. »

Claire Devarieux, Libération, 22 mars 2012.

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Kenzaburô Oé :
« J’appelle à l’abandon total du nucléaire. »

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Kenzaburô Oé

Tous les manifestants ont répondu à l’appel du Prix Nobel de littérature Kenzaburô Oé, figure majeure du combat antinucléaire au Japon, qui écrivait dès 1965, dans l’épilogue de son livre Notes de Hiroshima (coll. Folio) :

« Quand les cellules sont détruites par la radioactivité, et que celle-ci a une incidence sur les gènes, alors il est tout à fait envisageable que l’humanité de demain ne soit plus faite que de créatures étranges et innommables. N’est-ce pas là, précisément, le tableau le plus noir, le plus effrayant que l’on puisse se former de l’apocalypse ? »

Dans son discours aux manifestants de Tokyo, Kenzaburô Oé propose aujourd’hui d’explorer un concept nouveau :

« Quand on parle des effets de Fukushima, on aborde toujours la question sous l’angle politique ou économique. Jamais l’idée ne nous est venue de regarder le problème d’un point de vue éthique. Le mot est peu courant dans la langue japonaise. Or, nous avons l’obligation éthique de nous assurer que les êtres humains pourront vivre en paix dans le monde de demain. A l’image de l’Allemagne, le Japon doit opérer un changement radical de mentalité. Aujourd’hui, personne ne peut affirmer avec certitude qu’un accident nucléaire ne se reproduira pas. En revanche, j’ai de fortes raisons de penser que dans un futur proche un tel accident se reproduira. C’est pour cela que j’appelle à l’abandon total du nucléaire ! »

Lire : Un an après Fukushima, les écrivains japonais s’insurgent
et "Sommes-nous un peuple aussi facile à berner ?".

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Vue partielle de la centrale de Fukushima Dai-ichi, le 12 novembre 2011 à Okuma, au Japon
(Photo David Guttenfelder. AFP)

Fukushima : une catastrophe pour rien ?

Les Retours du dimanche
par Agnès Chauveau, Nicolas Truong

France Culture, 11 mars 2012.

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Jean-Pierre Dupuy

[...] Fukushima a t-il vraiment été une catastrophe pour rien ? Une catastrophe monstre, en tout cas. C’est ce qu’avait écrit Jean-Pierre Dupuy. Une triple catastrophe, disait le philosophe, car la tragédie de Fukushima mêle trois types de catastrophes que l’analyse traditionnelle à l’habitude de séparer : une catastrophe naturelle, une catastrophe industrielle et une catastrophe morale. C’est-à-dire que Fukushima englobe à la fois le tsunami, Tchernobyl et Hiroshima. Professeur à Stanford aux Etats-Unis, Jean-Pierre Dupuy a publié au Seuil Petite métaphysique des tsunamis (2005), Retour de Tchernobyl, son journal d’un homme en colère (2006) et puis, tout récemment, L’avenir de l’économie aux éditions Flammarion.

Homme en colère, Michaël Ferrier l’est aussi. Ecrivain et essayiste résident à Tokyo, il vient de publier aux éditions Gallimard, Fukushima : Récit d’un désastre dans lequel il raconte comment il a vécu le séisme. Mais aussi comment les japonais ont réussi à survivre dans cet enfer. Dans le sillage des Notes d’Hiroshima de Kenzaburô Oé, prix Nobel de littérature, il s’en prend à « cette fraction des élites dirigeantes qui, avec le nucléaire est en train d’imposer une entreprise de domestication comme on en a rarement vu depuis l’avènement de l’humanité », écrit-il.

Alors, Fukushima, une catastrophe pour rien ? Alors, comme dit un personnage du film d’Alain Renais, Hiroshima mon amour (1959), l’élite industrielle et politique n’a-t-elle rien vu à Fukushima ? Car il y a plus qu’une consonance qui rapproche Hiroshima de Fukushima. Vous entendrez les Réponses avec Jean-Pierre Dupuy et Michaël Ferrier, deux auteurs qui ont vu beaucoup de chose à Fukushima.


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Crédit : FC

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RELIRE

La puissance cachée de la technique contemporaine (article du 16 mars 2011)

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Signalons enfin :

DU JAPON

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LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Mars 2012. Édition publiée sous la direction de Philippe Forest, 368 pages (No 599), Gallimard.

Philippe Forest, Avant-propos [« Du Japon »]
Michel Butor, Fleurs sur les trottoirs d’Osaka
Augustin Berque - Philippe Forest, Avec le Japon (entretien)
Laurent Zimmermann, Le Japon dans la littérature française contemporaine
Dany Laferrière - Michaël Ferrier, Je suis un écrivain japonais (entretien)
Stéphane Audeguy, Trente-six vues du fou de dessin
Christian Garcin, Furanzu, Karistan, Garusan
Romain Slocombe, Junk food
François Noudelmann, L’affinité des masques
Christophe Fiat, Strong spirit rebuild Japan
Michaël Ferrier, Bashô contre le tsunami
René de Ceccatty, Le champignon et la bougie, figures du mensonge
Kan Nozaki, De l’idolâtrie au dialogue : les écrivains japonais et la littérature française
Mori Ôgai, Hanako
Nagaï Kafû, Prière à la statue de Maupassant
Hideo Kobayashi, Rimbaud II
Chûya Nakahara, Postface aux ?uvres d’Arthur Rimbaud
Shôhei Ôoka, Stendhal (1783-1842)
Yukio Mishima, Le bal du comte d’Orgel
Anna Ogino, Un bavardage sur le silence
Yves-Marie Allioux, Arechi, ou la Terre vaine
Saburô Kuroda, Dans la mort
Masao Nakagiri, L’épreuve de l’hiver
Nobuo Ayukawa, La chanson du soldat
Ryûichi Tamura, L’homme qui a des visions
Takaaki Yoshimoto, Pour cet automne - Du désespoir à la cruauté
Cécile Sakai, Une page se tourne : la littérature japonaise aujourd’hui
Yasunari Kawabata, Récits de la paume de la main
Yukio Mishima, Extraits des vestiges du journal philosophique d’un impénitent meurtrier du Moyen Âge
Toshiyuki Horie, Le piranha
Yoko Tawada, Aventure(s) de la grammaire allemande
Keiichirô Hirano, Nouvelles
Natsuki Ikezawa, Une cathédrale
Tsushima Yûko, Petite s ?ur
Ôé Kenzaburô, Adieu, mon livre !
Philippe Forest - Ôé Kenzaburô, In Late Style (entretien)

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[1] Cf. Poésie et "Révolution" et Révolution et Terreur.

[2] Cf. Sympathie pour un fantôme.

[3] L’Equivalence des catastrophes (Après Fukushima), de Jean-Luc Nancy, Galilée, 80 p. Parution le 22 mars.

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Commentaires

  • Deux ans après Fukushima
    10 juillet 2013, par A.G.

    Lu dans Le Monde du 10 juillet :

    « Que se passe-t-il vraiment à Fukushima ? Mercredi 10 juillet, la compagnie Tepco, l’exploitant de la centrale nucléaire japonaise ravagée par le séisme et le tsunami du 11 mars 2011, a annoncé avoir mesuré la veille, dans un forage situé entre les réacteurs et le bord de mer, une nouvelle augmentation des taux de césium radioactif dans la nappe phréatique. Ils atteignaient 22 000 becquerels par litre d’eau (Bq/l) pour le césium 137 et 11 000 Bq/l pour le césium 134. Le 8 juillet, ces niveaux étaient de 18 000 et 9 000 Bq/l, soit respectivement... 86 et 99 fois plus que les taux relevés trois jours auparavant. »

    La suite : A Fukushima, le casse-tête des eaux contaminées.

  • > Un an après Fukushima
    8 mai 2012, par Sur France Inter
    Michaël Ferrier dans l’émission de France Inter "Ouvert la nuit".
  • > Un an après Fukushima
    19 avril 2012, par A.G.

    Alain Veinstein reçoit Michaël Ferrier le 19 avril 2012


    Pour démarrer l’écoute, cliquez sur la flèche verte

    Du jour au lendemain

  • > Un an après Fukushima
    3 avril 2012, par A.G.
    Michaël Ferrier dans le chaos de Fukushima : lire l’entretien.
  • > Un an après Fukushima
    27 mars 2012, par michel

    Mohammed Redah,tremblement mental pour la France

    Tokyo,28/3,12h03 Am

  • > Un an après Fukushima
    23 mars 2012, par A.G.

    Kenzaburô Ôé : « Sommes-nous un peuple aussi facile à berner ? »

    Alors que de grandes voix du Japon se sont tues, le Prix Nobel de littérature 1994 reste l’une des rares figures à rappeler sans faillir les valeurs humanistes dont se réclamait le pays au lendemain de la défaite de 1945, au premier rang desquelles le pacifisme. Kenzaburô Ôé fait désormais de l’éthique la dimension primordiale de toutes les questions contemporaines, à commencer par l’usage de l’énergie nucléaire. Le désastre de Fukushima sera au centre du roman auquel il travaille actuellement, tout en animant un mouvement, "Au revoir au nucléaire". Dans cet entretien au Monde, né de deux rencontres, complétées de messages par fax calligraphiés à la main, raturés et pleins de rajouts, il exprime une double inquiétude : celle que ressent son pays après le 11 mars 2011 et celle d’un écrivain au soir de sa vie qui continue à mener le combat pour une "morale de l’essentiel". Cf. lemonde.fr

  • > Un an après Fukushima
    18 mars 2012, par A.G.

    Entretien avec Michaël Ferrier — Science Publique — 9 mars 2012


    Science Publique - Un an après Fukushima - 9... par VideoScopie
  • > Un an après Fukushima
    18 mars 2012, par A.G.

    Michel Alvès qui manie l’insulte mieux que la citation, mais avec aussi peu de pertinence, demande qu’on relise Guy Debord. Pourquoi pas ? Michaël Ferrier le cite dans Fukushima, récit d’un désastre (p. 250-251) :

    (PNG) Bien des années avant tout le monde, un écrivain avait prévu ce qui est en train de nous arriver, avec une précision qui force aujourd’hui l’admiration, en évoquant « la dernière doctrine de la sécurité des centrales nucléaires » :

    « En les dotant de vannes et de filtres, il devient beaucoup plus facile d’éviter les catastrophes majeures, la fissuration ou l’explosion de l’enceinte, qui toucheraient l’ensemble d’une "région". [...] Il vaut mieux, chaque fois que la machine fait mine de s’emballer, décompresser doucement, en arrosant un étroit voisinage de quelques kilomètres, voisinage qui sera chaque fois très différemment et aléatoirement prolongé par le caprice des vents. [...] Auparavant on était sûrs qu’il n’y avait aucun risque, sauf dans le cas d’accident, logiquement impossible. Les premières années d’expérience ont changé ce raisonnement ainsi : puisque l’accident est toujours possible, ce qu’il faut éviter, c’est qu’il atteigne un seuil catastrophique, et c’est aisé. Il suffit de contaminer coup par coup avec modération. »

    Ce texte est signé Guy Debord et publié en 1988. Se contaminer avec modération : le plus étonnant dans les écrits de Debord sur le nucléaire, qui se trouvent principalement dans ses Commentaires sur la société du spectacle, ce n’est pas tant qu’il ait pressenti et décrit la situation de catalepsie grandissante et de catatonie collective où nous sommes aujourd’hui plongés, mais qu’il ait réussi, si longtemps avant tout le monde — et au mépris de toutes les accusations de paranoïa qu’on ne manquerait pas de lui asséner —, à relier cette situation à l’analyse précise et acérée du système économique qui la porte et en est la condition de possibilité, c’est-à-dire l’irradiation généralisée de la marchandisation devenue folle, contaminant désormais tout le système, sans plus aucune modération. Oui :

    « Il est assurément dommage que la société humaine rencontre de si brûlants problèmes au moment où il est devenu matériellement impossible de faire entendre la moindre objection au discours marchand. »

    Debord, encore.(PNG)

    Voilà, in situ, une citation pertinente. Qui se passera de tout commentaire.

  • > Un an après Fukushima
    17 mars 2012, par michel
    Lorsque la vérité entrera en lutte avec le mensonge millénaire, nous aurons des ébranlements comme il n’y en eut jamais, une convulsion de tremblements de terre, un déplacement de montagnes et de vallées, tels qu’on en a jamais rêvé de pareils. L’idée de politique sera alors complètement intégrée à la lutte des esprits. Toutes les combinaisons de puissance la vieille société auront sauté en l’air - car elles sont toutes assises sur le mensonge. Il y aura des guerres comme il n’y en a jamais eu sur terre. C’est seulement à partir de moi qu’il y a dans le monde une grande politique. » (Pourquoi je suis un destin, dernier chapitre de Ecce homo (Folio, p.188)
  • > Un an après Fukushima
    17 mars 2012, par michel

    5h34 Am a Tokyo Minato-ku

    Cher J-M L

    Vous etes une ame sensible,vous me rapellez tous les Francais qui se sont tires de Tokyo comme des mauviettes apres le tremblement du 11 Mars

    le livre de Ferrier n’est rien d’autre qu’un coup de pub,du Marketing pur et simple.

    Un an apres,BLA BLA....................

    Je vous invite a relire l’oeuvre complete de Guy Debord,et si vous avez le temps,relisez Nord de Celine

    Allez du courage !

    Avancez dans la pensee,quittez votre petite ville en decor carton,et venez voir les createurs,du moins lisez les

    Le Japon, c ;est pas seulement le the cremeux de Kyoto,

  • > Un an après Fukushima
    16 mars 2012, par jean-michel lou

    j’ai rarement lu sur pileface un commentaire aussi stupide que le précédent. Passons. Quant au livre de Michael Ferrier, je vais bien sûr m’empresser de l’acheter.

    amicalement

    jean-michel lou

  • > Un an après Fukushima
    16 mars 2012, par Michel

    Michael Ferrier est un amateur dans la pensee,c est a dire un rigolo

    La verite est multiple,elle ne peut se dire,ou si elle peut se dire,ce serait grace a la fiction

    Michael est un provincial,comme Sollers et Mauriac,ils n’atteignent jamais,au cosmopolitisme,c est a dire a la veritable fusion des sens.

  • > Un an après Fukushima
    15 mars 2012, par A.G.

    La critique de Josyane Savigneau

    (PNG) [...] La tragédie est telle qu’on hésite à dire que ce texte-là est magnifique. Pourtant, il l’est, avec une sorte de magie. Michaël Ferrier, dont les premières pages du récit sont consacrées au "vase sismographe" de Zhang (Chine, IIe siècle), devient un sismographe de la catastrophe en cours. Le lecteur est avec lui ce 11 mars 2011 à Tokyo quand "quelque chose grogne, frémit, demande à sortir. Tout d’abord ce n’est rien, un mouvement infime, insignifiant, quelque chose comme une fêlure sur l’ivoire d’un mur, une craquelure sur un os." On est avec lui et on sait qu’on ne le quittera pas jusqu’à la dernière page. On vit avec lui ce bruit qui devient vacarme.

    Quand chacun constate que ce séisme fait peur aux Japonais, habitués aux secousses, la panique s’installe. Un Américain hurle qu’il faut se sauver sur l’heure, des Français plient bagage. Un historien japonais travaillant sur la seconde guerre mondiale ne les ménage pas : "La débandade ! La débâcle ! Une spécialité bien française !" Michaël Ferrier ne quitte pas le Japon. Il voit d’abord sa bibliothèque disloquée, les livres répandus sur le sol : "Ponge, au milieu de tout ce manège, s’en va sans emphase rejoindre à terre les pétales de prunier, dont il s’est toujours senti proche." Et, avant de prendre la route, non pour fuir, mais pour pouvoir écrire quelques "récits sauvés des eaux", il revient à la littérature. Claudel et Le Désastre japonais (1924), évidemment, mais aussi Le Dit des Heiké, dont il cite un long passage, qui en apprend "beaucoup plus sur la situation actuelle que les messages tour à tour alarmants et lénifiants des médias et du gouvernement". "Un grand séisme est un malheur sans retour", dit notamment ce chef-d’oeuvre de la littérature médiévale.

    A Kyoto, "tout redevient forme et mélodie". Mais, "plus au nord, les gens meurent". C’est là qu’il faut aller pour comprendre. "J’avais vu des milliers d’images de la catastrophe avant de monter dans le Tôhoku (le Nord-Est, la région touchée), écrit Ferrier. Rien ne m’avait préparé à une telle dévastation." "C’est un tapis de débris. Des kilomètres et des kilomètres de gravats. Tout est aplati, aplani, rasé, arasé." Au séisme et à ses répliques a succédé le tsunami : "C’est par le son que le danger arrive. La clameur de l’eau le précède. On a peur d’abord par l’oreille, par le tympan. Au large la ligne de l’horizon s’est levée. Mais c’est par le bruit que la vague s’approche dans un brouhaha de pluie."

    La mort est partout à l’oeuvre, les rescapés sont comme hébétés. Ils ont survécu car ils ont pu "monter assez haut". Certains cherchent en vain l’endroit où se trouvait leur maison "devant une étendue de boue parsemée de chiffons". Et le pire, c’est l’odeur, "l’odeur stupéfiante de la boue et du poisson mort". Kesennuma, un des dix plus grands ports du Japon, "a été littéralement éclaté par le séisme, puis pulvérisé par le tsunami". [...](PNG) Le Monde des livres, 15 mars 2012.