La Vie électrique de Jean-Philippe Rossignol


Le plus branché magnétique : Vie électrique, de Jean-Philippe Rossignol, un étrange jeune homme, très cultivé, mène une vie aventureuse qui périme d’emblée tous les lourds et vieux romans naturalistes de l’automne.

Philippe Sollers, Journal du mois, septembre 2011.

Vie électrique

(JPEG)

de Jean-Philippe Rossignol
Editions Gallimard, coll. L’Infini, 2011

Résumé

« J’étais à New York il y a cinq ans et j’ai commencé à fréquenter cette fille, Susan, plutôt dévergondée et vraiment drôle.
On s’amusait du côté de TriBeca, chez des amis à elle. Des musiciens, des fous. On débutait la longue nuit par des alcools rares et du champagne rosé, les têtes tournaient, tournaient, les gars jouaient de la batterie, tapaient des mains, ne voulaient surtout pas qu’on trouve le temps long. C’était une boucle. Celui qui s’arrêtait de danser ou de chanter laissait la place à celui ou celle qui en avait encore sous la pédale.
On accélérait à plusieurs un rythme cool & cold, certains prenaient des drogues, moi j’en ai jamais eu besoin. Mon corps s’amuse seul à en secréter gratuitement ».
Dans ce roman trépidant divisé en trente « jours », un jeune homme pressé décide de prendre le large. De Berlin, où le narrateur fréquente les endroits les moins connus et les plus allumés de l’ex Berlin-Est à la Russie en passant par une partie de pêche au large de l’Espagne, New York ou encore Cambridge, dans une incessante collision de lieux et de personnages, le livre swingue sur un rythme très particulier, entre pulsation et vibration ondulatoire, avant de se clore sur un éloge du sommeil, bienvenu après ces trente journées électriques.

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Jean-Philippe Rossignol s’entretient avec Alain Veinstein

Du jour au lendemain, 7 mars 2012 (34’)


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Jean-Philippe Rossignol hors champs

Interview par Claire Devarrieux

Une promenade en mer, une lettre à Jean Genet, un défi à Cambridge, une lecture de Svevo : en trente journées, le voyage tout en esquive, pulsations et enthousiasmes d’un jeune homme d’aujourd’hui.

« Le tout début du projet, c’est le voyage à Berlin qui ouvre le livre. Pourtant, c’est le dernier texte que j’ai écrit. Mais c’était cette idée d’être dans la mobilité en Europe et ailleurs, et de partir, de voyager, qui est pour moi le même geste que de lire et de regarder la peinture. Etre plongé dans un livre comme être à Berlin, en Italie, en Espagne.

« Il y a l’immédiateté réelle : le voyage à Berlin que je décris, je l’ai vécu. C’est comme le jeu sur les "je" : il y a des "je" rééls et des "je" fictifs. Le narrateur existe et n’existe pas, je tenais à brouiller les cartes et qu’on ne se pose pas la question "est-ce que c’est vrai". Et en même temps, il n’y a pas d’immédiateté, certains écrivains dont je parle, je les ai lus quand j’avais 15, 16, 17 ans. J’ai lu très tôt Flannery O’Connor. Je la retrouve quinze ans après, mais j’ai le souvenir très précis de la découvrir à 15 ans, de commencer par les Braves Gens ne courent pas les rues. Je ne comprenais pas tout, je ne connaissais pas la géographie ni la période dont elle parlait. Mais c’est par les écrivains du Sud que je suis venu à la littérature américaine. D’autres lectures sont récentes, Rolf Dieter Brinkmann, je l’ai découvert en 2008 quand Rome, regards a paru chez Quidam. J’ai été tout de suite saisi et ému par ce livre.

« Je voulais qu’il y ait un équilibre entre les personnes choisies. Je voulais aussi qu’il y ait la temporalité, on devrait d’ailleurs lire le roman en trente jours. J’appelle ça roman parce qu’il n’y a pas de distinction entre la bibliothèque et les destinations. Le fil d’un narrateur qui passe de Trieste à New York en lisant B. S. Johnson et Alix Cléo Roubaud, pour moi c’est l’histoire d’un roman. Tous ces écrivains sont des personnages de romans. Cela m’intéresse plus que d’inventer un personnage réaliste dans lequel je ne me reconnaîtrais pas.

« Berlin est une ville devenue touristique, où beaucoup de Français vont pour, généralement, faire la fête. Du moins est-ce le cliché qu’on en a. Alors que c’est une ville cachée, secrète, mystérieuse, avec des endroits inconnus ; je voulais justement aller dans ces endroits, donner une autre image, qui peut rappeler l’expressionnisme allemand, mais aujourd’hui, et non pas dans un regard nostalgique ou de reconstitution.

« Je trouve toujours suspect qu’on veuille affirmer son identité. Il y a quelques jours, je voyais The Woman in the Window (la Femme au portrait), de Fritz Lang. Cette femme qui sort du tableau, l’actrice Joan Bennett, je la voyais fumer, parler, rire, s’effondrer, voir un crime sous ses yeux, je me disais : je veux écrire comme cette femme, comme sa liberté, écrire comme elle joue. C’est mille fois plus intéressant que de s’affirmer en tant qu’homme aujourd’hui en 2011. Ce qui est beau, c’est de passer de la virilité à la sensualité, de la violence à la discrétion.

« C’est un livre sur la jeunesse, en n’ayant pas l’idéalisme de la jeunesse. Je n’en fais pas une idéologie. C’est un rythme qu’on peut conserver dans le temps, malgré les blessures, les cassures, les arrêts dans la vie, il faut garder cette allégresse. Je ne me reconnais pas dans le romantisme morbide.

« Ce qui m’intéressait, c’était d’explorer la peinture. Comment le Gilles de Watteau trouve un écho en moi, comment je peux plonger dans cette ?uvre, méditation active, pas écrasante. Et, à propos d’allégresse et d’immédiateté, la musique est présente : le jazz, le rock avec Joplin, et puis Ferrier. Ce sont les musiciennes que j’écoute et que j’aime. Je m’endors avec elles ou elles me réveillent. La vision, l’écoute et la main : ce sont les mêmes fonctions du corps. Si on est sourd et qu’on ne voit rien, comment passer par la page ? Les phrases sonnent mal, les situations sont bancales, les noms des personnages ne vont pas, rien ne fonctionne. Je sens à la lecture si l’auteur écoute de la musique, regarde de la peinture ou de la photographie.

« Je me méfie du cinéma comme hypnose. Dans le Septième Continent de Michael Haneke, il y a cette scène où une famille dans une voiture voit un accident sur la route, pense à la mort, et la mère va aller jusqu’à la destruction de tous les codes de la bourgeoisie et de la routine de leur vie. J’avais vécu cette scène, j’étais en voiture avec mes parents, j’avais vu la mort sur la route. Je me suis aperçu en voyant le film, quelques mois plus tard, que le cinéma pouvait être aussi un art de la mort, du passé, de l’arrêt. J’ai eu peur, je me suis engouffré dans Bach, Purcell, j’ai lu Pouchkine comme un fou. »

Libération du 29 décembre 2011

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Critiques

Jean-Philippe Rossignol (une petite note de Claude Minière)

Une « odyssée » en trente jours, chacun d’eux apportant une menace, une chance, une décision, une rencontre et une séparation. Ce n’est pas une barque qui danse dans les ondes mais une vie... Quelques auteurs (au fond un petit nombre) sont capables de vous persuader que la forme-roman recèle des ressources inattendues. Inattendues non dans le choix du « sujet » mais dans le mode d’entrelacement vie/ lectures/ pensée, là sur la page, par l’énergie des coupures et liaisons.

Claude Minière, octobre 2011, Les carnets d’eucharis.

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Jean-Philippe Rossignol, Vie électrique

par Thérèse Moro

30 jours, 30 textes brefs, des articles (certains ont paru dans des revues...) de quelques feuillets chacun. La plupart présentent un auteur, d’une manière critique et personnelle - et l’on voit par là quel effet la lecture peut avoir, dans le meilleur des cas : une véritable crise se produit, vous n’êtes plus en mesure de demeurer tout à fait ce que vous étiez avant d’ouvrir le livre. La vie électrique dont il est question ici procède de cette expérience : vivre en lecteur. Ce livre en est l’expression audacieuse et percutante ; il commence, du reste, par un autoportrait qui donne une indication sur ce qui va suivre : voici mon monde, semble dire Jean-Philippe Rossignol, voici la vie que j’ai voulu vivre. Il ressort de ce préambule — réjouissant, fulgurant, inquiétant — une pensée subtile, qui cherche et trouve son tempo propre. C’est une pensée en train de se faire, dans le vif de la vie, dans les événements qui se succèdent, se juxtaposent et trament l’existence.
Ce grand télescopage se redéveloppe ici, après coup, sur un souvenir qui survient : « Pendant que je note ce truc, Thelonious Monk joue en arrière-fond, avec ses mains immenses et raides. Il tape vite sur le clavier, il est le plus souple. Tout est dans la note qui est déjà créée dans son esprit et sa chair, le son qui ne demande qu’à venir. Toutes les percussions ! Toutes les délicatesses ! Toutes les sauvageries ! »
Rossignol oriente son écriture avec ce point fait sur quelques lumières admirables trouvées dans Lorca, par exemple, lors d’un voyage au large de l’Espagne. Il se dit ami de Jean-Antoine Watteau et du Gilles, « Figures oubliées qui reviennent sans cesse quand les jours sont épouvantables » — en fait, il écrit l’inverse : ce sont mes amis. Curieuse réciprocité... à sens unique ? Peut-être pas, si l’on admet que ce qui reste d’une ?uvre est indéfiniment adressé à qui s’y attarde. Et à son tour, Rossignol s’adresse, lui aussi, à des lecteurs, sans jamais prétendre les connaître. Éditeur de profession, homme des livres, peut-il ressembler un jour à ce Faulkner qui écrit (en 1933) : « Un jour, il me sembla que je fermais une porte entre moi et toutes les adresses et catalogues d’éditeurs. Je me dis : maintenant, je vais pouvoir écrire » ? Être à ce point familier des livres et des auteurs, vivre sa vie là-dedans, n’est-ce pas aussi rendre difficile cette sortie et renoncer à ce renoncement ? Rossignol trouve peut-être la réponse le 8e jour, avec Jack Kerouac, dans un devenir-clochard (céleste, s’entend), un acquiescement absolu, un abandon à l’amour de l’amour, voire une adhésion à la transsubstantiation. Et là, ça part bel et bien, ça décolle.
Lecteur, tu étais sur une piste qui ne t’a pas perdu, juste momentanément égaré. Il y a bien de la joie sous cette plume ; joie incertaine aux premières pages, mais joie réelle pourtant : la nuit dans une île d’Espagne, le ciel étoilé, pas d’abandon à la mélancolie ; et, quelques jours plus tard : « Trop méfiant quant à l’espoir, je ne compte rien revivre dans le sommeil. Ni me reposer. Je sais que ce serait une erreur de calcul de lâcher prise au milieu d’un “temps d’abandon”. Je suis le plus éveillé quand je dors. C’est le moment où l’intelligence et l’ironie sont pleinement aux aguets. Le sommeil n’est pas une chambre obscure pour conjurer ses angoisses et faire le tri des souvenirs. »
C’est impressionnant ce que l’écriture peut faire pour que la vie ne soit pas vécue en pure perte. On l’imaginait enfoncé dans la mythologie des lettres, hanté par les noms propres, et chaque fois c’est tout autre chose qui s’affirme. Une philosophie de bon vivant, éparpillée dans des notes de lecture. La littérature est un poison qui fige ou vivifie. C’est selon... la lecture, prédestinée ou non. Pour une vie électrique, les exemples ne manquent pas, dans ce livre : Valérie Solanas, après avoir tenté de régler son compte à Andy Warhol qui l’avait un peu roulée, mène une vie à tombeau ouvert et rêve de révolutionner le rapport homme / femme... Ou encore Rolf Dieter Brinkmann l’intempestif, mort à l’heure d’une reconnaissance naissante.
Rossignol ne s’attarde pas à expliciter, il nous entraîne dans un mois de fringales, trente jours denses, un album, une somme d’amour révélant des années de lecture. Jeune auteur, écriture sans manière et sans tic, sans coquetterie. Mais cet appétit pour la gloire littéraire des autres ne doit pas occulter la sienne et il semble prêt, lui aussi, à mener sa vie « à la hauteur du jeu » (Maïakovski). À nous, à vous, lecteurs, d’apprécier, de lire ces 30 jours en beaucoup moins de temps qu’il ne faut pour les vivre.
« Il n’y a rien d’autre à retenir. Un jour, la disparition de mon corps dira : considérez bien toutes ces heures lentes et suaves, il y a cru, vous savez, il a aimé ça plus que tout au monde. On fera descendre ce corps sous terre et alors toutes les heures ressurgiront, tel un faisceau de contrastes qui inquiétera la planète dans sa rotation et sa folie. Un rayon de lumière agira sur l’anneau des heures, des lieux, du Temps, un anneau sans symbole, sans miracle, une figure de géométrie, un idéogramme enfoui et scintillant. »

Thérèse Moro, art press n° 382, octobre 2011.

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Lire aussi : Le jeune éditeur Jean-Philippe Rossignol ne craint personne dans l’Edition.

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