Où est le vrai Kafka ?
Archive radiophonique inédite : Philippe Sollers, Kafka libertin empêché


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Franz Kafka enfant.

Dernière mise à jour le 5 mars 2012


La revue La Règle du Jeu organise des séminaires tous les dimanches à 11 h au cinéma Saint-Germain-des-Prés, 22 rue Guillaume-Apollinaire, Paris 6ème [1].

Le séminaire littéraire de Yann Moix est consacré à Franz Kafka. La première séance — « l’intranquilité » — eut lieu le dimanche 18 décembre 2011 avec l’écrivain Régis Jauffret. La séance du 29 janvier 2012 portait sur « La mémoire » (voir ici). L’invitée était Christine Angot.

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La Lettre au père

Lors de ce séminaire, Christine Angot lut des extraits de La lettre au père de Franz Kafka [2].


Christine Angot - Lecture de La lettre au père...
par laregledujeu


Début du manuscrit de la Lettre au père (GIF)

Très cher père,

Tu m’as demandé récemment pourquoi je prétends avoir peur de toi. Comme d’habitude, je n’ai rien su te répondre, en partie justement à cause de la peur que tu m’inspires, en partie parce que la motivation de cette peur comporte trop de détails pour pouvoir être exposée oralement avec une certaine cohérence. Et si j’essaie maintenant de te répondre par écrit, ce ne sera encore que de façon très incomplète, parce que, même en écrivant, la peur et ses conséquences gênent mes rapports avec toi et parce que la grandeur du sujet outrepasse de beaucoup ma mémoire et ma compréhension.

En ce qui te concerne, les choses se sont présentées très simplement, du moins pour ce que tu en as dit devant moi et, sans discrimination devant beaucoup d’autres personnes. Tu voyais cela à peu près de la façon suivante : tu as [travaillé durement toute ta vie] [3]

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La séance du dimanche 26 février

Kafka : La Parole

La séance du dimanche 26 février portait sur « La Parole ». L’invité spécial était cette fois Philippe Sollers.

L’exposé « brillantissime » de Yann Moix

Sur la relation entre La Lettre au père et La métamorphose de Kafka dont la première phrase est :

« Als Gregor Samsa eines Morgens aus unruhigen Träumen erwachte, fand er sich in seinem Bett zu einem ungeheueren Ungeziefer verwandelt. »

Je ne traduis pas cette phrase car Yann Moix s’y emploie dans son exposé en contestant toutes les traductions existantes. Écoutez.


(durée : 64’18" — La Règle du jeu)

L’intervention de Sollers et le débat


(durée : 43’27" — La Règle du jeu)

Voir aussi : Yannick Haenel, pourquoi aimez-vous La Métamorphose de Kafka ?.

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Photographies des trois soeurs dont parle Sollers.

La soeur préférée de Franz Kafka, Ottla (à droite sur la photo), de neuf ans sa cadette, se maria en 1920 avec un juriste tchèque catholique Josef David dont elle divorcera, à l’apogée du nazisme, pour ne pas lui créer d’ennuis. Elle a été déportée à Theresienstad (Térézine) et est morte à Auschwitz, après s’être portée volontaire pour accompagner un convoi d’enfants vers la mort.

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Les soeurs de Kafka : Elli (Gabriele) , Valli (Valerie), et Ottla (Ottilie), sa préférée .

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Franz Kafka et sa soeur Ottla en 1917.

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La veille de l’écriture

Sollers parle fréquemment de Kafka dans son oeuvre. Dès 1965, dans Le roman et l’expérience des limites, il insistait déjà, dans les mêmes termes que son intervention du 26 février 2012, sur « la veille de l’écriture » et, après avoir évoqué Proust et le Finnegans Wake de Joyce, citait Kafka :

Cette veille de l’écriture [...], on peut dire qu’un écrivain comme Kafka l’est entièrement devenue , lui qui se définissait ainsi : « Je suis une mémoire devenue vivante, d’où l’insomnie. » C’est cette écriture sans sommeil, extérieure au monde comme au rêve, et pourtant établie en leur centre et les entraînant à sa suite interrogative, que Kafka a voulu vivre, dénonçant lucidement et jusqu’à la mort, en fonction de la mort, la mainmise invisible dont nous sommes l’objet : « Qui cherche ne trouve pas ; mais qui ne cherche pas est trouvé. » « Dans la littérature, écrit-il, j’ai vécu des états (peu nombreux) qui, selon moi, sont très proches des états illuminatoires — et pendant lesquels j’étais entièrement et absolument dans chaque chose qui me venait à l’esprit, mais sans que cela m’empêchât d’accomplir chaque idée, tandis que je me sentais parvenu non seulement à mes propres limites, mais aux limites de l’humain en général. » Et voici un autre passage où se trouve ramassé de la façon la plus simple et la plus énigmatique, tout ce que nous essayons [...] d’indiquer — et d’abord ce rapport de l’écriture et de la lecture poussé jusqu’à une limite où il semble se redoubler et se renverser :

« Trois maisons se heurtaient et formaient une petite cour. Cette cour contenait cependant deux ateliers installés dans des remises, et un grand tas de petites caisses dressé dans un coin. Une nuit de tempête extrêmement violente — le vent chassait brutalement les trombes d’eau dans la cour par-dessus la plus basse des maisons —, un étudiant qui veillait encore dans une mansarde, penché sur ses livres, entendit distinctement un son plaintif venant de la cour. li tressaillit et écouta, mais tout restait silencieux, indéfiniment silencieux. "C’est sans doute une erreur", se dit l’étudiant, et il se remit à lire. "Pas d’erreur", dirent les lettres au bout d’un instant en composant la phrase dans le livre. "Erreur", répéta-t-il, et, les guidant de l’index, il vint en aide aux lignes qui commençaient à s’agiter. » (je souligne)

Essayez d’être comme l’étudiant de Kafka (il n’y a pas d’âge).

Sollers ajoutait, associant expérience intérieure et expérience des limites :

Nous disons donc ceci : écrire ne fut pas, pour les individus dont nous avons parlé [4], une activité pour raconter plus ou moins bien ceci ou cela, pour exprimer, imaginer (« fantasmer ») ou produire ceci ou cela, mais au contraire une expérience abrupte et par définition inachevable qui ne pouvait qu’engager leur vie dans un risque fondamental ; un acte qui ne consistait pas seulement à tracer des mots mais à renverser la perspective du monde où ils se trouvaient, à en toucher concrètement par eux-mêmes les limites (je souligne) ; — action qui peut s’énoncer de la triple façon suivante : « Qui écrit a affaire au tout. » « Qui n’écrit pas est écrit. » « Qui écrit rencontre la mort. » [5]

Tout le reste est « littérature ».

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C’est dans un entretien radiophonique de 1985 et dans Kafka tout seul, le texte repris dans La guerre du goût en 1994 — cité à plusieurs reprises par Yann Moix dans sa conférence —, que Sollers parle de Kafka de la manière la plus explicite et détaillée. Voici ces deux interventions, orale puis écrite.

Kafka, libertin empêché

Le 17 septembre 1985, Sollers parlait de Franz Kafka et lisait des extraits des Lettres à Milena et du Château (23’22")


Pour démarrer l’écoute, cliquez sur la flèche verte

Archive inédite A.G.

Le début

«  C’est depuis le libertinage qu’il faut essayer d’interroger l’oeuvre de Kafka. Je crois même que les faits massifs, mythologiques, que son oeuvre a produits dans le genre sombre, métaphysique, vertigineux, fondamental, radical, — et tous les commentaires qui se sont développés à ce sujet ont pour principal objet de ne pas poser la question de Kafka, libertin empêché.
En ne posant pas cette question, on évite du même coup de se demander de quelle effroyable misère, non pas métaphysique, non pas vertigineuse, non pas prophétique, non pas messianique, non pas religieuse ou pré-religieuse, mais sexuelle, Kafka a témoigné pour son temps, un temps d’effroyable misère qui fait que Casanova ou Don Juan que Kafka, bien entendu, a toujours rêvé d’être, se trouvent cantonnés dans le désespoir et l’absence de perspective qui est celle de tout le siècle où il se trouve et les habitants de ce siècle.
Le Château, ça n’est rien d’autre que le constat de l’impossibilité désormais de pouvoir agir le libertinage. Tout autre lecture est évidemment erronée et intéressée. Il y a une lettre à Milena, donc, qui est la suivante — elle écrit, ça fait partie du commencement de la littérature féminine. Il lui écrit ceci, un mercredi : « Connais-tu l’histoire de Casanova ? » [...]
 »

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L’extrait du Château lu par Sollers

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Édition originale, 1926

À ce moment la porte s’ouvrit. Pepi en eut un frémissement. Ses pensées l’avaient trop éloignée du débit. Mais ce n’était pas Frieda, c’était l’hôtelière. Elle fit semblant d’être étonnée de trouver encore K. dans la salle. Il s’excusa en lui disant qu’il était resté pour l’attendre et la remercia en même temps d’avoir pu passer la nuit là. L’hôtelière ne comprit pas pourquoi il l’avait attendue. K. dit qu’il avait eu l’impression qu’elle voulait encore lui parler, et lui demanda pardon si c’était une erreur ; d’ailleurs, maintenant, il devait partir ; il avait abandonné trop longtemps l’école où il était concierge ; c’était l’invitation de la veille qui avait été la cause de tout ; il lui manquait l’expérience de ces choses, maintenant on ne le reverrait jamais causer de tels ennuis à Madame l’Hôtelière. Et il s’inclina pour partir. L’hôtelière le regarda comme si elle le voyait en rêve. Et ce regard le retint plus qu’il n’eût voulu. D’autant plus qu’elle sourit un peu et ne revint à elle que devant son étonnement ; on aurait dit qu’elle avait attendu qu’il répondît à son sourire et qu’elle s’éveillait faute d’écho.

— Je crois, dit-elle, que tu as eu hier le front de parler de ma toilette ?

K. n’en avait aucun souvenir.

— Tu ne te rappelles rien ? dit-elle. Après la lâcheté, l’effronterie ?

K. s’excusa sur sa fatigue de la veille ; il avait bien pu lui échapper une parole inconsidérée, mais il n’en avait pas mémoire. Qu’aurait-il d’ailleurs bien pu dire de la toilette de Madame l’Hôtelière ? Qu’il n’en avait encore jamais vu d’aussi belle. Ou du moins qu’il n’avait jamais vu d’hôtelière ainsi vêtue pour travailler.

— Cesse tes réflexions, dit l’hôtelière. Je te défends de dire un seul mot sur mes vêtements. C’est un sujet qui ne te regarde pas. Je te l’interdis une fois pour toutes.

K. s’inclina de nouveau et se dirigea vers la porte.

— Que veux-tu dire, lui cria l’hôtelière, quand tu racontes que tu n’as jamais vu une hôtelière ainsi vêtue pour travailler ? Que signifient ces remarques absurdes ? Car elles sont complètement absurdes ! Qu’entends-tu par ces réflexions ?

K. se retourna et pria l’hôtelière de bien vouloir ne pas s’irriter ; sa remarque n’avait aucun sens ; il n’entendait d’ailleurs rien aux vêtements. La moindre robe propre et sans reprise, dans sa modeste situation, lui faisait déjà l’effet d’une toilette magnifique ; il avait été étonné, la nuit passée, de voir Madame l’Hôtelière apparaître dans le couloir en si belle robe du soir au milieu de tous ces hommes encore à peine vêtus ; il n’y avait pas d’autre mystère.

— Eh bien ! tu vois, dit l’hôtelière, tu as l’air de finir par te souvenir de ton observation d’hier soir. En y ajoutant de nouvelles âneries. Que tu n’entends rien aux vêtements, ça c’est exact. Mais alors, je t’en prie sérieusement, cesse de juger de ce qui est une riche toilette ou une robe du soir déplacée et autres détails du même genre. D’une façon générale — elle eut un frisson — cesse à jamais de t’occuper de ma toilette. Tu as entendu ?

Puis, K. se taisant, prêt à faire demi-tour, elle lui demanda :

— Où as-tu pris ta science des costumes ?

K. haussa les épaules ; il n’avait pas de science.

— Non, en effet, tu n’en as pas, dit l’hôtelière. Ne t’avise donc pas de t’en attribuer une. Viens au bureau, je te ferai voir quelque chose qui rabattra, je l’espère, ton caquet pour longtemps.

Elle passa devant ; Pepi rejoignit K. d’un bond, et sous prétexte de lui faire régler sa note, convint lestement avec lui d’un rendez-vous pour la soirée ; ce fut facile, K. connaissant la cour dont le portail donnait sur une rue latérale ; à côté de ce portail il y avait une petite porte ; Pepi serait derrière dans une heure, K. n’aurait qu’à frapper trois coups pour se faire ouvrir.

Le bureau personnel des patrons se trouvait en face du débit, il n’y avait que le couloir à traverser ; l’hôtelière était déjà dans la pièce éclairée et regardait K. avec impatience. Mais ils furent encore dérangés. Gerstäcker était dans le couloir, attendant K. pour lui parler. Il ne fut pas facile à chasser. L’hôtelière dut intervenir et lui reprocher son importunité. La porte était déjà refermée qu’on entendait le malheureux crier encore. « Où donc ? Où donc ? », demandait-il, et ses paroles se mêlaient hideusement à ses soupirs et à sa toux.

La pièce où se trouvait le bureau était petite et surchauffée. Contre les murs les plus courts il y avait un pupitre (un pupitre à écrire debout), et un coffre-fort en métal ; contre les plus longs une ottomane et une armoire. C’était l’armoire qui prenait le plus de place ; car non seulement elle occupait toute la longueur de l’un des murs, mais elle avançait dans la pièce au point de la rendre très étroite ; il fallait trois portes à glissière pour pouvoir l’ouvrir complètement. L’hôtelière pria K. de s’asseoir sur l’ottomane et s’installa elle-même sur un fauteuil tournant qui était placé devant le pupitre.

— Tu n’as même pas appris le métier de tailleur ? dit-elle.

— Jamais, répondit K.

— Quelle est ta profession ?

— Arpenteur.

— Qu’est-ce là ?

K. le lui expliqua, l’explication la fit bâiller.

— Tu ne dis pas la vérité. Pourquoi ne la dis-tu pas ?

— Tu ne la dis pas non plus.

— Moi ! Voilà que tu recommences avec tes insolences ? Et quand bien même je ne dirais pas la vérité, ai-je à t’en rendre compte ? Et en quoi ne la dis-je pas ?

— Tu n’es pas une simple hôtelière, comme tu le prétends.

— Voyez-vous ça ! Le beau je-sais-tout. Et que suis-je d’autre à ton avis ? Ton toupet commence réellement à passer l’imagination.

— Ce que tu es d’autre je n’en sais rien. Tout ce que je vois c’est que tu es hôtelière et tu portes des toilettes qui ne sont pas faites pour ce métier et que personne ne porte au village.

— Nous en venons donc tout de même au fait ! Tu ne sais rien taire. Peut-être n’est-ce pas effronterie ; tu es peut-être seulement comme un enfant qui a appris quelque sottise et que rien ne peut empêcher de la dire. Eh bien, parle ! Qu’ont mes toilettes ? Que leur trouves-tu de particulier ?

— Tu m’en voudras si je le dis.

— Non, j’en rirai ; on rit des propos d’un enfant. Alors qu’ont-elles ?

— Tu veux le savoir ? Je trouve leur tissu excellent ; la matière première est parfaite, mais elles sont démodées, surchargées, retouchées, râpées, elles ne conviennent ni à ton âge, ni à ta silhouette, ni à ta situation. J’en ai été frappé dès notre première rencontre ; dans ce couloir même ; il y a huit jours.

— Ainsi, nous y voilà. Mes robes sont démodées surchargées, et puis quoi encore ? Et d’où le sais-tu ?

— Je le vois.

— Tu le vois ; tu le vois tout court ; il te suffit de tes yeux ; tu n’as besoin de demander nulle part, tu sais d’instinct ce qu’exige la mode. Sais-tu que tu vas m’être précieux ! Tu vas me devenir indispensable, car j’ai un faible, je l’avoue, pour l’élégance. Que vas-tu dire en voyant cette armoire pleine de robes ?

Et, ouvrant le meuble tout grand, elle en découvrit une armée, serrées, pressées l’une contre l’autre, qui occupaient toute la profondeur et toute la longueur de l’armoire. Des robes foncées pour la plupart, grises, brunes ou noires, pendues avec grand soin et sans aucun faux pli.

— Voilà mes robes, ces toilettes démodées, ces habits surchargés suivant ton expression. Et il n’y a là que celles qui ne peuvent pas tenir dans ma chambre ; j’en ai encore là haut deux armoires qui sont pleines, deux armoires dont chacune est presque comme celle-ci. Tu es étonné ?

— Non, lui répondit K., je m’attendais à quelque chose de ce genre. Je disais bien que tu n’es pas une simple hôtelière ; tu cherches autre chose que l’hôtellerie.

— Je ne cherche rien ; je ne cherche qu’à être bien mise, et tu es un fou ou un enfant, ou un homme méchant et dangereux. Va-t’en, et dépêche-toi de filer.

K. était déjà dans le couloir, où Gerstäcker l’avait rattrapé par la manche, quand l’hôtelière cria encore :

— Demain j’aurai une nouvelle robe, je t’enverrai peut-être chercher.

«  Je voudrais insister sur un point, c’est que, comme Le séducteur, beaucoup mieux que Kierkegaard [6], bien sûr, Kafka est avant tout quelqu’un qui sait comment les femmes sont divisées, c’est-à-dire combien elles ne s’aiment pas, comment elles ont conscience d’être un néant habillé d’autre chose, c’est-à-dire de pouvoir, mais, comme il ne peut pas jouir de ce savoir, sa technique d’intervention consiste à présenter cette conscience de la division comme si il était à la place féminine justement. Et c’est ce qu’on voit bien ici. »

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Kafka tout seul

On ne s’étonnera jamais assez des constructions mythologiques transformant un écrivain en référence obligatoire pour définir ce qui échappe à la réalité, surtout lorsqu’elle devient de plus en plus réelle. « Biblique », « homérique », « dantesque », « shakespearien », « sadien », « balzacien », « kafkaïen »... Cependant, il arrive assez rarement que la référence, d’obligatoire devienne aussi contradictoire : des tonnes d’interprétations de Kafka semblaient le cantonner dans le cauchemar, l’absurde, l’horreur quotidienne administrative — et voici qu’on nous dit de plus en plus souvent que la bonne clé serait le comique. Kafka devient un joyeux garçon athlétique, un simulateur expert en canulars, un plaisantin à dormir debout. Le Procès, Le Château, La Métamorphose, mais c’est à se tordre de rire, d’ailleurs Kafka lui-même riait aux éclats en les lisant à ses amis... D’une exagération à l’autre ? Appelons Kafka , en effet, ce point d’excès et d’incertitude, cette vibration inquiète de la critique, tantôt déprimée, tantôt trop gaie pour être gaie. Où est le vrai Kafka ? Prophète du malheur indicible des camps, comme de la ruine de l’Europe centrale ? Théosophe ? Kabbaliste ? Intelligence suprême du roman inutile ? Fonctionnaire de l’absurde ? Farceur ? Juif honteux ? Juif essentiel ? Malade ? Tranquille employé d’assurances ? Habitué des bordels ? Amoureux transi ? Séducteur rusé, serpentin ? Halluciné complet ? Analyste froid et lucide ? Kafka bouge, s’évanouit, revient ; son regard vous transperce, vous hante : yeux brûlants des photos, dandy noir lumineux...


Franz Kafka, « dandy noir lumineux » (GIF)

Mon hypothèse est qu’on ne veut rien savoir de Kafka. Ou le moins possible. C’est un déclencheur automatique de perturbations d’identités. Par rapport à lui, nous nous sentons immédiatement coupables, « nous l’avons tous tué », son histoire nous dépasse, vertige, migraine, amnésie, nausée. Rire nerveux. Frisson angoissé. Personne ne veut d’un Kafka simple dans sa complication apparente, ni d’un Kafka compliqué parce que sa simplicité touche à une évidence toujours niée : la littérature. Vous vous intéressez à la littérature ? Mais non, ce n’est pas vrai, JAMAIS. Ce qu’est venu dire Kafka, c’est cela, rien d’autre. La Bible, tenez, est une énorme opération de littérature qui, d’ailleurs, se continue sous nos yeux. Attention, pas n’importe comment ni à travers n’importe qui. Kafka est le dossier brûlant de QUI a écrit la Bible — ou plutôt de qui continue à écrire malgré elle. Il a gagné d’être presque un nom imprononçable (bien que répété sans cesse), sous la forme d’une initiale : K. C’est Monsieur Bible en cavale : « Dieu ne veut pas que j’écrive ; mais moi, je dois. »

Bien sûr qu’il est complètement désespéré, Kafka — et à juste titre. D’abord, il y a la bêtise de toujours, indéracinable et pyramidale. On imagine très bien les littérateurs lents de son temps, à Prague, lui disant sans arrêt : « Vous êtes trop intelligent pour être romancier. » Sa famille, elle, le trouvait déjà trop intelligent pour être normal. L’ennui, avec l’intelligence (c’est Flaubert qui parle), c’est qu’elle a des limites, tandis que la bêtise n’en a pas. Or, précisément, la littérature pratiquée de façon intensive rend de plus en plus intelligent parce qu’elle peut jouer d’un océan de bêtises, il s’agit d’une malédiction qui ne laisse rien dans l’ombre, surtout pas le fait, par exemple, que Dieu ne semble pas avoir envisagé la bêtise comme étant une dimension radicale de sa créature. Dieu lui-même est-il bête ? Voilà une possibilité rarement évoquée. On le trouve existant, inexistant, inconscient, absent lorsqu’il devrait être là, ou ayant réponse à tout depuis toujours — mais bête  ? « Dieu n’est pas romancier », disait Sartre pour embêter Mauriac. Que voulez-vous, il y a des gens béats d’admiration devant l’histoire humaine. Quelle richesse, pensent-ils, quelle invention ! Ce n’est pas le cas de Kafka. Il trouve tout ça filandreux, glauque, empêché, vulgaire, et lent, et lourd — d’une lenteur ! d’une lourdeur ! On dirait un mauvais rêve, et je vous le prouve en détail . Des romans ? Mais j’en ai des milliers dans mes tiroirs, je peux vous en faire autant que vous voulez, il n’y a qu’à démarrer et la suite vient toute seule, lisez Préparatifs de noces à la campagne, le laboratoire de Monsieur K., le recueil de ses préparations subtiles et empoisonnées, son studio de métamorphoses. Le narrateur a vraiment, en un tour de phrases, la possibilité d’emprunter telle ou telle apparence, telle ou telle intériorité, il est éveillé en rêve, il rêve en pleine rue, parmi vous, il se retrouve dans un buisson incompréhensible ou bien en voyage, il change de fonction, de formes, c’est beaucoup plus grave qu’une banale histoire d’insecte, il peut se dire de tous les points de vue à la fois.

Exemple 1 :

« C’est ma vieille ville natale et j’y suis revenu. Je suis un bourgeois aisé, je possède dans la vieille ville une maison qui a vue sur le fleuve. C’est une vieille maison à deux étages avec deux grandes cours. J’ai une entreprise de charronnage et, dans ces deux cours, on scie et on tape toute la journée. Mais dans mes appartements, sur le devant de la maison, on n’entend rien de tout cela, un profond silence règne, et la petite place qui borde la maison et qui, fermée de tous côtés, ne s’ouvre que vers le fleuve, cette petite place est toujours vide. Les pièces que j’habite, de grandes pièces parquetées un peu obscurcies par des rideaux, sont meublées avec de vieux meubles ; enveloppé dans une robe de chambre ouatée, j’aime bien aller et venir entre eux. »

(On s’y croirait, n’est-ce pas, inutile de continuer, Kafka s’arrête là. Vous avez bien lu « tout un roman » en dix lignes ?)

Exemple II :

« Don Quichotte dut émigrer, toute l’Espagne se moquait de lui, il s’y était rendu impossible. Il voyagea dans le sud de la France où il rencontra çà et là de braves gens avec lesquels il se lia d’amitié ; en plein hiver, au milieu des pires fatigues et des plus grandes privations, il franchit les Alpes, puis il parcourut les basses plaines de l’Italie du Nord, où toutefois il ne se sentit pas à son aise, et arriva enfin à Milan. »

C’est tout. Un mauvais écrivain en aurait fait un livre. « Je suis une mémoire devenue vivante, dit Kafka, d’où l’insomnie. » Il faut lire Cervantès et Kafka ensemble. Kafka est du Cervantès accéléré. S’il parle si souvent, dans son Journal ou ses lettres, de son sentiment d’effondrement, d’incapacité, de paralysie ; de sa sensation permanente d’être « guetté » — c’est qu’il a mis en marche un engrenage d’une grande rapidité (Le Verdict écrit en une seule nuit) et qu’il redoute la vengeance de l’esprit de pesanteur, le Diable lui-même (digression, frein, retard, allusions incompréhensibles et sans doute stupides, malentendus, maladies et malveillances comme organisées, on n’arrivera jamais, il neige, « il y a un but mais pas de chemin, ce que nous nommons chemin est hésitation »). Quelqu’un de né pour la vitesse pure et condamné au métier d’arpenteur ? Un séducteur inné obligé de penser au mariage ? Un voyageur tous terrains forcé de vivre à Prague — horloge arrêtée ? Un juif tchèque parlant le yiddish et virtuose de l’allemand entendant par avance dans l’allemand sa propre destruction programmée par la chape de plomb philosophique ? Tout cela, tout cela, et bien d’autres choses encore. L’expérience de K. est urgence. « L’évolution humaine : une croissance de la puissance de mort. »

Kafka est le romancier du péché originel (qui n’est pas du tout un péché courant). Qu’on l’appelle, avec Freud, « refoulement originaire » ne change que la manière de le percevoir. Les gens, les habitants, les passants pourraient peut-être faire un effort de conscience ? Se réveiller ? Briser l’envoûtement ? Prendre une décision ? Mais non. Ils ne mentent pas, ils sont mensonge. Et pourtant : « Tout le monde ne peut pas voir la vérité, mais tout le monde peut l’être. » Mais comment ? « Il me semble parfois que je comprends le péché originel mieux que personne. »

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Milena Jesenská

La réponse se trouve dans les Lettres à Milena, elle est fantastique, comment personne n’y a-t-il pensé avant lui ? Ève, dit K., a cueilli la pomme et l’a montrée à Adam parce qu’elle la trouvait belle. Le péché a seulement été de la mordre. « Jouer avec n’était sans doute pas permis, mais n’était pas interdit non plus. » Il fallait jouer, et non pas avaler la pilule de reproduction mortelle. Milena n’arrête pas de psychologiser sa relation avec Kafka (son mari, etc.), mais il est imbattable en psychologie, et pour cause, c’est un tacticien et un stratège de première grandeur, et, parfois, le jugement tombe : « Ta jalousie, au bout du compte, n’est qu’un souhait de mort. » Manger la pomme et souhaiter la mort sont une seule et même passion. Préférer la mort, n’est-ce pas étrange ? Pourquoi ? Parce qu’elle égalise. Et ceci, qui est terrible : « Une chose, pourtant : n’oublies-tu pas, parfois, quand tu parles de l’avenir, que je suis juif ? [Ici, Kafka écrit deux mot en tchèque : jasné, nezapletené, ce qui signifie : simple, clair.] Il reste dangereux d’être juif, même à tes pieds. » (Milena, l’audacieuse et progressiste Milena, mourra à Ravensbrück le 17 mai 1944 à la suite d’une opération du rein pratiquée trop tard.) Le jeu de Kafka ou de K. avec les femmes (inoubliable Frieda du Château) est le suivant : ce sont des alliées parce qu’elles sont internes à la mécanique, mais ce sont en même temps des ennemies parce qu’elles ne peuvent pas — ne peuvent pas vouloir — en démasquer le fonctionnement. Et voilà pourquoi le crime est innocent et interminable, tandis que l’innocence est criminelle par définition. C’est tragique, en effet. Et aussi, mais en abîme, très comique. Et d’ailleurs, cette histoire de Paradis serait à reprendre de fond en comble (espérons que quelqu’un s’en occupera un jour) : « Si ce qu’on prétend avoir été détruit dans le Paradis était destructible, ce n’était rien de décisif. Si c’était indestructible, nous vivons dans une fausse croyance. » Kafka se prenait-il pour le Messie ? Mais bien sûr. Aucun grand écrivain ne peut d’ailleurs faire autrement, c’est logique : « Parfois, dans son orgueil, il a plus peur pour le monde que pour lui. » Comme j’aime cette phrase griffonnée comme par hasard : « Nous sortons des tombeaux et nous voulons aussi parcourir le monde, nous n’avons pas de plan précis »...

Que pouvait penser Milena en recevant des lettres de ce genre : « J’ai été envoyé comme la colombe de la Bible ; je n’ai rien trouvé de vert, je rentre dans l’Arche obscure » ? Trouvait-elle, malgré son amour pour K., qu’il exagérait peut-être un peu ? Et nous ? Savons-nous lire ? N’avons-nous pas besoin de nos imbéciles romans ? Notre vie n’est-elle pas un roman impubliable ? Comparable à tous ceux qui se publient pour rien ?

Il est là, Kafka, comme d’habitude, immobile, mais sa main court sur le papier, dans la nuit. La chambre de l’Arche l’emporte au-delà de nous, ce n’est pas demain qu’il y aura quelque chose de vert dans les parages. Sauf... Peut-être...

« Il n’est pas nécessaire que tu sortes de ta maison. Reste à ta table et écoute. N’écoute même pas, attends seulement. N’attends même pas, sois absolument silencieux et seul. Le monde viendra s’offrir à toi pour que tu le démasques, il ne peut faire autrement, extasié, il se tordra devant toi. »

La guerre du goût, p. 557-567.

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Kafka, « un voyageur tous terrains forcé de vivre à Prague — horloge arrêtée » ? Le voici, quinze ans plus tard, dans Les voyageurs du Temps. C’est une des figures que peut prendre la Bête (Dieu lui-même ?) en butte à la bêtise de ses Parasites — qui travaillent pour Elle, mais ne comprennent pas ce qu’est sa joie. La Bête peut prendre la forme d’un choucas, cet oiseau dont on dit qu’il affectionne les tours, les clochers, les ruines, les châteaux, les grands arbres et ignore... le dimorphisme sexuel [7].

« Franz Kafka, autrement dit François Choucas... »

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Franz Kafka et Felice Bauer, deuxièmes fiançailles, Juillet 1917.

Nous sommes le 15 septembre 1917. Vous me dites tout de suite que l’année 1917 est essentielle pour comprendre l’Histoire mondiale, qu’il y a encore une guerre et des massacres épouvantables, suivis, en octobre, d’une révolution dont on a longuement parlé. Mais, ce jour-là, un voyageur qui a une lésion des poumons note les conseils de ses médecins : lumière, air, soleil, repos. Il pense que tout cela est un symbole. Il vit donc selon une loi personnelle, très personnelle, et, d’emblée, symbolique, ce qui est à l’opposé de tout réalisme ou naturalisme social et humain. Pourtant le plus étonnant est ce qu’il écrit juste après :
« Majestueuse apparition, prince de l’Empire.
« Ô belle heure, magistral saisissement, jardin inculte. Tu sors en faisant le tour de la maison, et sur le chemin du jardin vers toi s’élance la déesse de la chance. »

Vous l’avez reconnu, c’est Franz Kafka, un virtuose de la lutte anti-parasitaire, mort au champ d’honneur intérieur. La déesse de la chance s’élance vers lui, et il est lui-même le prince de l’Empire qui s’écroule.

Je sors en faisant le tour de la maison, je prends le chemin du fond du jardin, celui qui ne va nulle part et qui est toujours favorable. Je rentre, et je lis, à la date du 18 octobre 1921 :
« Temps éternel de l’enfance. À nouveau un appel de la vie.
« Il est parfaitement concevable que la magnificence de la vie soit répandue autour de chacun, et cela toujours dans sa plénitude, mais voilée, dans la profondeur, invisible, fort loin. Elle se trouve là-bas, pas hostile, pas réfractaire ni sourde.
« Si on l’invoque par le mot juste, par son nom véritable, alors elle vient. C’est là le caractère de la magie qui ne crée pas mais qui invoque. »
Arranger les fleurs, là, tout de suite, les bleuets dans le petit vase sur la table de nuit : dernière joie, un jour, du mourant.
Le 16 janvier 1922, voici ce que pourrait être la littérature (« je ne suis que littérature ») :
« Une nouvelle doctrine secrète, une nouvelle Kabbale. Il est vrai que cela exige un génie on ne sait combien incompréhensible qui, à nouveau, pousse ses racines au sein des vieux siècles, ou bien qui recrée les vieux siècles, et qui ne se dépense pas en tout ceci, mais qui, à présent, commence seulement à se dépenser. »

Franz Kafka, autrement dit François Choucas (oiseau proche de la corneille, plumage noir et nuque grise, vivant dans les clochers ou les tours), a tenu son Journal jusqu’en 1923. Il est mort en 1924. Son héroïsme anti-parasitaire n’est pas assez connu :
« Je lutte, personne ne le sait ; plus d’un le sent (c’est inévitable), mais personne ne le sait. J’accomplis mes devoirs quotidiens, tout au plus pourrait-on me reprocher quelque légère distraction. »
Les Parasites font de Kafka un martyr, c’est dans leur logique qui s’applique immanquablement à tout animal leur ayant faussé compagnie au dernier moment. Dérision ou martyrologe : c’est la parade habituelle. Les Parasites, bien entendu, ne comprennent rien à l’immense joie de la Bête. Elle lutte, soit, mais dans la joie, au point que Kafka peut écrire : « Ce n’est pas à la lutte mais à la joie que je finirai par succomber. »

Le combat spirituel est aussi brutal que la bataille d’hommes ! Millions de morts, ossuaires, charniers et fumée. La mémoire collective refait le film dans la bonne direction commémorative, pour qu’il ne soit pas dit que la bataille d’hommes a eu lieu pour rien. Le sang invisible coule à l’envers (regardez ce grand fleuve rouge), mais c’est quand même, sans fin, la joie. Kafka, un des voyageurs les mieux informés des siècles, laisse finalement tomber : « La vermine est née du néant. » Le néant engendre donc quelque chose ? Mais oui, la vermine, la venimeuse vermine.

« J’ai puissamment assumé la négativité de mon temps », dit encore K. « Je suis un terme ou un commencement. »
Un commencement, à coup sûr, que l’Église parasitaire voudrait décrire comme un terme. Un grand commencement, comme tous ceux qu’ont vécus les vrais voyageurs du Temps. Une seule erreur à ne pas faire (combien de bateaux sombrent en vue du port) : finir dans le mépris, le dégoût, la haine, l’autodestruction programmée par les Parasites lorsqu’ils ont pris possession d’un corps. Là, c’est le terme, qui, d’ailleurs, peut avoir sa grandeur, sa beauté barbare. Dante n’a pas écrit L’Enfer pour rien, et c’est là où vont les Bêtes abattues par elles-mêmes. Allez au chant 13, coupez une branche d’arbre, et vous aurez aussitôt un gémissement et du sang. Ce sont les suicidés, pauvres bois pendus en dehors de leurs corps, dans les ténèbres.

Dans le combat spirituel incessant, toute arme est une élection, un mandat du Ciel :
« C’est un mandat. Je ne peux assumer de par ma nature autre chose qu’un mandat que personne ne m’a donné. »
Le moindre incident le prouve. Tout ce qui arrive est mandaté. C’est la guerre sous direction symbolique. K se tutoie beaucoup lui-même, comme Rimbaud dans Une saison en enfer. Le mandaté a une âme et un corps, une âme qui est la guerre de son corps, et on peut l’amputer, l’égorger ou le censurer, ça ne change rien à l’affaire. Cette phrase est de Franz Kafka :
« J’ai le poignet d’un vieux pêcheur, infatigable et heureux. »

À propos de l’enfer et du paradis, question étrangement actuelle, Kafka donne la réponse suivante : le paradis est toujours là, il n’a pas bougé, et l’expulsion a été, et reste, la punition la plus douce. Il pourrait y avoir pire : la destruction du paradis, ou, plus effroyable encore, l’inaccessibilité définitive à la vie éternelle. L’époque y prétend. La Bête, qui ne fait l’Agneau que d’un ?il, sait à quoi s’en tenir sur son Anti-Bête. L’Anti-Bête des derniers temps est la Bête devenue entièrement Parasite. Elle n’est rien, mais veut être tout.
Le faux sens commun sent ce danger. La Bête est très à l’aise avec ceux dont la vie est simple, paysans, ouvriers, techniciens de base, elle est, d’instinct, très bien acceptée par ces catégories de ce que George Orwell appelle « la décence ordinaire ». En revanche, elle est très mal vue de l’intelligentsia en général, intellectuels, professeurs, universitaires, journalistes. La Bête comprend et approuve, de façon innée, la réalité quotidienne. Encore une fois, elle est tranquille et ne dérange pas les oiseaux. Sa langue est aussi celle des oiseaux.

Comme les gens les plus ordinaires, la Bête n’entre pas dans les mémorials, les cimetières sous la lune, les ossuaires, les listes, les panthéons. Seul signe distinctif : on ne trouvera pas ses restes dans les sous-bois, les fourrés, ou au bord de l’eau. Ils sont là, sans doute, mais personne ne s’en doute. Pas de tombeau grandiloquent, pas de sépulcre blanchi, pas d’inscription, pas de stèle. Pas non plus de gestes romantiques : cendres jetées dans un fleuve ou dans l’océan, dispersion dans l’espace et autres fadaises. La Bête était là pour rien, il n’en reste rien.
À la rigueur, des mots, des récits, des livres, des peintures, des sculptures, de la musique, mais rien d’obligatoire, au contraire de la prétendue « histoire de l’art », ou « histoire des idées ». De l’art ? Des idées ? Donnez des détails concrets, qu’on s’amuse.

La Bête est favorable à la Science quand celle-ci la libère, mais n’aime pas être délimitée ni définie. Ce qui l’occupe, c’est de sortir des limitations d’époque, de sauter par-dessus ce qu’on lui présente comme étant son temps, bref d’aller plus loin dans la trame . Elle sera vite traitée d’« élitiste » par l’Église parasitaire, ce qui, désormais (comme Orwell le prévoyait), est considéré comme un crime. La Bête reste indifférente à la mascarade de l’art dit « contemporain » comme à la bouillie du « débat d’idées » et autres brouillages. Elle ne cherche pas, elle trouve. Quoi ? L’or du temps.
La Bête fait travailler ses Parasites. En un sens, elle a besoin de leur activité de fourmis. Les hallucinés de l’arrière-monde, comme les sociolâtres, sont ses employés à leur insu. Plus la Bête grandit spirituellement, plus elle a de Parasites. Elle peut ainsi mesurer ses progrès avec l’augmentation du nombre de ses meurtriers.

Les Voyageurs du Temps, Gallimard, 2009, p. 48-53, Folio, p. 50-56.

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Ph. Sollers : « son regard vous transperce, vous hante : yeux brûlants des photos »
J.-M. Lou : « Les grands yeux noirs ouverts de Kafka. D’une grande douceur mortifère. »

Ils ont lu Kafka

Kafka a fait l’objet d’études multiples. Impossible de toutes les citer, ce qui n’aurait d’ailleurs aucun intérêt. Dès l’été 1964, Tel Quel publie, dans son numéro 18, Franz Kafka et le "procès" de la littérature de Marthe Robert. Il faut, bien sûr, rappeler les lectures de Maurice Blanchot, de 1947 à 1968, réunies dans de Kafka à Kafka (idées/gallimard, 1981) [8] ou celle de Gilles Deleuze et Félix Guattari (Kafka — Pour une littérature mineure, Editions de Minuit, 1975) [9]. Par parti-pris, je recommande celle de Georges Bataille — Faut-il brûler Kafka ? — qu’on trouve dans La littérature et le mal (Gallimard, 1957), celle d’Andy Warhol et celles de deux écrivains contemporains très différents, Stéphane Zagdanski et Jean-Michel Lou.

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Georges Bataille

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Faut-il brûler Kafka ? (GIF)

Bataille évoque la figure de Kafka — « son enfantillage » —, en mai 1958, dans le seul entretien télévisé qu’on ait de lui :

« Kafka a considéré qu’en écrivant, il désobéissait aux siens et que, par conséquent, il se mettait dans une situation de culpabilité. Il est vrai que sa famille lui faisait sentir qu’il était mal de consacrer sa vie à écrire, que le bien c’était de suivre l’exemple que l’on avait toujours suivi dans la famille, d’avoir une activité commerciale, et qu’en se soustrayant à ce devoir, on agissait mal. [...] Je crois qu’il y a quelque chose d’essentiellement puéril dans la littérature. [...] On ne peut pas comprendre ce que signifie la littérature si on ne la situe pas du côté de l’enfant. Ce qui ne veut pas dire qu’on la situe d’une façon inférieure. » Cf. Bataille parle de La littérature et le mal.

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Andy Warhol

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Kafka par Andy Warhol, Ten Portraits of Jews of the 20th Century, 1980.

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Stéphane Zagdanski

Kafka à Reims ou Écrire contre le monde (Reims, Lycée Marc Chagall, 1er avril 2010)

Kafka et la Kabbale (GIF)

Signes du Temps, Essai sur la temporalité dans la littérature rabbinique et dans Le Château de Kafka, (cf. Fini de rire, Pauvert, 2003, p. 419)

et surtout :
"Écrire comme forme de la prière" (sur La colonie pénitentiaire, Montréal, colloque Sacrifiction, 14 avril 2010)
Le texte de la conférence (GIF)

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Jean-Michel Lou

Le petit côté — Un hommage à Franz Kafka, Gallimard, coll. L’infini, octobre 2010.

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Résumé

Cet essai, issu d’une lecture de Kafka dans sa langue d’écriture, tente de montrer la résonance de son oeuvre dans l’actualité sociale à propos de l’identité, des rêves et des désirs.

Quatrième de couverture

« Kafka n’est pas seulement le grand écrivain que l’on sait, mais aussi, et peut-être surtout, un aventurier de l’expérience intérieure. Rien d’abstrait chez lui, toujours des situations concrètes qu’il faut savoir écouter en vivant soi-même ces expériences.

C’est par « le petit côté » que Kafka nous touche au plus près, à une époque comme la nôtre, où le Procès est plus que jamais permanent.

Ce livre, issu d’une lecture de Kafka dans sa langue d’écriture, l’allemand, prouve que, sans cesse, il apparaît dans l’actualité sociale, nos angoisses identitaires, nos rêves, nos désirs. » Ph. Sollers

Lire : C’est la faute à Kafka
Alice Granger Guitard, Le petit côté, Jean-Michel Lou

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Polémique : Les manuscrits de Kafka

Juillet 2010.

Les héros des romans de Kafka étaient souvent pris dans des situations absurdes.
C’est aussi ce qui arrive aujourd’hui aux manuscrits de l’écrivain. Ils sont au centre d’une épique bataille judiciaire. Il y a quelques jours des coffres ont été ouverts sur ordre de la justice israélienne. Ils contiennent de précieux manuscrits de l’auteur du Procès. Ces écrits vont-ils rester en Israël ou seront-ils vendus en Allemagne par les héritiers ? C’est un reportage en Israël signé Stéphane Amar (arte).


(durée : 2’52")

Au sujet de cette « affaire des manuscrits de Kafka », on lira les propos surprenants de Markéta Malieová, directrice de l’Association Franz Kafka à Prague (« Pour ce que je sais, le mot Juif n’apparaît dans aucun de ses écrits, qu’il s’agisse des manuscrits ou des romans. ») sur Český rozhlas. La suite est là. Qui aura le dernier mot ? Il n’y a pas de dernier mot.

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Supplément du 10 avril 2013.

Kafka, le dernier procès

Réalisé par Sagi Bornstein

(Israël/All., 2011, 52 min)

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Max Brod et Franz Kafka

Franz Kafka avait chargé Max Brod, son éditeur et ami, de brûler après sa mort toute son oeuvre inédite, en l’occurrence des livres, des dessins et des lettres.
Or, celui-ci n’a pas respecté ses dernières volontés, ce dont la postérité devrait lui être éternellement reconnaissante.
Il a ainsi sauvé des oeuvres majeures de la littérature du XXe siècle, permettant à Kafka d’être reconnu comme l’un des grands écrivains germanophones.
Mais l’auteur du Procès et de La métamorphose se retournerait probablement dans sa tombe s’il savait ce qu’il est advenu de ses archives, à moins qu’il n’en eût fait un roman, car leur histoire riche en péripéties est... kafkaïenne.


(durée : 14’57")

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(durée : 14’58")

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(durée : 14’58")

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(durée : 6’17")

Voir ici : Kafka, Le dernier procès

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Décidément, il n’y a pas de dernier mot.

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[1] Cf. Les séminaires de la Règle du jeu.

[2] Rappelons que Christine Angot est l’auteur de L’inceste, Stock, 1999 ; Livre de Poche, 2001.

[3] L’intégrale de La Lettre au père (GIF) .

[4] Proust, Joyce, Kafka, mais aussi Lautréamont, Mallarmé, Artaud. A.G.

[5] Le roman et l’expérience des limites. Publiée dans le n° 25 de Tel Quel (hiver 1966), reprise dans Logiques (Seuil, 1968), cette conférence de décembre 1965 n’a été rééditée qu’en 2006 dans Logique de la fiction (éd. Cécile Defaut) avec une présentation de Philippe Forest.

[6] Søren Kierkegaard, Le Journal du séducteur, 1843.

[7] Le dimorphisme est l’existence de la même espèce sous deux formes distinctes.

[8] Cf. Ayelet Lilti, Le rapport Blanchot - Kafka : Le double singulier .

[9] Lire : Chloé Hunzinger, Kafka : Trois terriers pour un auteur.

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Commentaires

  • Où est le vrai Kafka ?
    19 mai 2013, par A.G.

    « Joseph K. est-il coupable ? » , de Coralie Camilli, une remarquable et innovante interprétation du Procès de Kafka à la lumière de l’étude juive et du droit hébraïque.
    Cet article est paru dans le n°33 des Cahiers philosophiques de Strasbourg.

    On peut le lire sur paroles des jours.

  • Où est le vrai Kafka ?
    10 avril 2013, par A.G.
    Une affaire kafkaïenne ? Elle concerne les manuscrits de Kafka que la Bibliothèque nationale d’Israël veut obtenir d’une vieille dame, Eva Hoffe, propriétaire des manuscrits autographes de l’écrivain enfermés dans un coffre-fort. En 2011, Sagi Bornstein a mené l’enquête sur cette étrange querelle d’héritage. Voir Kafka, le dernier procès, le film diffusé sur Arte ce mercredi 10 avril (prochaine diffusion le jeudi 18 avril à... 3h45).
  • > Où est le vrai Kafka ?
    2 mai 2012, par A.G.

    Séminaire de Yann Moix, 5ème séance : LE MAL (29 avril 2012)


    Kafka : Le Mal - Séminaire de Yann Moix par laregledujeu
  • > Où est le vrai Kafka ?
    27 mars 2012, par A.G.

    Séminaire de Yann Moix, 4ème séance : LA LUMIÈRE (25 mars 2012)


    Kafka : La lumière (épisode 4) par laregledujeu
  • > Zagdanski sur Kafka (suite)
    5 mars 2012, par A.G.

    Je le connaissais. Je n’avais pas pu le retrouver. Stéphane Zagdanski me signale un texte (et une vidéo qui y correspond) important lu à Montréal, en avril 2010, lors d’une conférence consacrée à La colonie pénitentiaire.

    Vous le trouverez sur Paroles des Jours : _ "Écrire comme forme de la prière"

  • > Où est le vrai Kafka ?
    3 mars 2012, par A.G.
    Stéphane Zagdanski, dont je rappelle quelques interventions sur Kafka dans l’article ci-dessus, vient de mettre en ligne sur son site « Signes du Temps, essai sur la temporalité dans la littérature rabbinique et dans Le Château de Kafka », un de ses tout premiers textes, paru dans la revue Les Temps Modernes en octobre 1989. Cf. paroles des jours.