Mon journal du mois, janvier 2012
Agitation, Rafle, Culture générale, Réfractaire


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(GIF) Agitation

Qui veut faire perdre Sarkozy ? Tout le monde, ou presque, à commencer par lui-même ("Cinq ans, ça suffit."). Là-dessus, Hollande se réveille, modère ses mouvements de bras, enflamme ses partisans, sort comme un loup du bois, évite le flou, se durcit à gauche. Le changement s’impose de toute façon, malgré la crise, la perte du triple A, l’insécurité, le chômage et le désordre mondial. Sarkozy protecteur contre les marchés financiers ? Non, Hollande. Cependant, les médias s’agitent et trouvent une parade : si la finale opposait Marine Le Pen à Bayrou ? Ce serait Bayrou à coup sûr, terrassant, en tracteur, la Walkyrie blonde qui n’a toujours pas ses 500 parrainages, déni évident de démocratie.

Au fond, les candidats masculins rêvent tous de se retrouver avec Marine Le Pen en face d’eux pour gagner confortablement sans problème. Chirac, prophète de la Corrèze, l’a dit : un républicain doit voter Hollande. La seule chose qui me retient de me déclarer pour ce dernier est sa proximité avec Mazarine Pingeot, laquelle vient de s’exprimer ainsi, à la télévision, à propos de mon nouveau roman [1] : "L’écriture de Sollers est inintéressante, et son livre n’a aucun intérêt." Par table tournante, François Mitterrand m’a aussitôt fait savoir que sa fille exagérait. Il croit aux forces de l’esprit, lui, moi aussi.

Cela dit, vous avez probablement jeté un coup d’oeil sur les prétendants républicains à la Maison-Blanche. Là, vraiment, ça fait peur : Argent, Argent, Dieu, Famille, les visages sont à vomir. Le plus riche est mormon. Il a été envoyé autrefois par sa secte à Bordeaux, pour convaincre les indigènes du coin de ne plus boire de vin. Échec total.

(GIF) Rafle

L’agitation est aussi intellectuelle, comme le prouve un éditorial passionné de Jacques Julliard dans Marianne : "Camus réhabilite la littérature française." La littérature française, sachez-le, s’est déshonorée au long du siècle dernier. Sont ainsi condamnés : tous les surréalistes (en particulier Breton et Aragon), Sartre, évidemment, et, bien entendu, Céline. Il y en a d’autres, mais ces quatre-là paieront pour tous. Dans un moment de mégalomanie, je pose ma candidature à cette rafle, au risque de me retrouver avec ces personnages peu recommandables, et qui, en plus, se détestent entre eux. La conversation serait éblouissante. Mon petit doigt me dit d’ailleurs que l’excellent Camus trouverait aujourd’hui cette éradication littéraire peu souhaitable. Je l’imagine même en train d’écrire un article sous le titre "Libérez Sartre !" Ça ferait du bruit.

(GIF) Culture générale

La suppression de l’examen de culture générale à Sciences-Po a fait couler beaucoup d’encre. Mais enfin, assez d’hypocrisie : lorsque Sarkozy s’est laissé aller à traiter par-dessus la jambe La Princesse de Clèves, j’ai vu beaucoup d’indignés qui n’avaient jamais ouvert ce chef-d’oeuvre de leur vie. On sait que la formation des étudiants doit être avant tout pratique, et leur adaptation aux marchés financiers automatique. Pourquoi les embêter avec la culture ? Ils ont leur culture à eux, et vous n’allez pas leur faire perdre leur temps avec l’histoire, la peinture, la musique, la littérature.

Je propose autre chose aux médias, radios et télévisions : toute personnalité politique sera interrogée pendant cinq minutes en direct sur des oeuvres incontournables. Que Bayrou réponde sur l’Olympia, de Manet, Hollande sur les Mémoires de Casanova. On sera curieux d’entendre Eva Joly sur Les Fleurs du mal, de Baudelaire, avec récitation de deux vers qui vibreront sous son charmant accent. Marine Le Pen sera étonnante à propos de Guernica, de Picasso. On pourra juger de l’ouverture d’esprit du laïcard Mélenchon en lui demandant ce qu’il pense de sainte Thérèse d’Avila. Le triste François Baroin devra s’exprimer sur André Breton, et la sémillante Valérie Pécresse sur Sade.

Nadine Morano improvisera sur Un bar aux Folies Bergère de Manet, et Sarkozy sur Les Demoiselles d’Avignon de Picasso. On osera demander à Anne Sinclair ce qu’elle éprouve en relisant Les Liaisons dangereuses. Marielle de Sarnez, avec son beau visage de martyre, se confiera sur La Religieuse, de Diderot. On piégera Villepin avec une citation particulièrement tordue de Rimbaud. Christine Boutin fustigera Céline, et Jean- François Copé, Aragon. Le pro-chinois Raffarin devra expliquer rapidement les moments forts de l’érotisme asiatique. François Fillon, enfin, dira en quelques mots ce qu’il pense de Marx, Rachida Dati de Freud, et Carla Bruni de Nietzsche. Alain Juppé confessera, pour finir, son goût pour les vins du Médoc et Jean-Louis Borloo son addiction à l’eau minérale.

(GIF) Réfractaire

J’ai beaucoup choqué un animateur de télé en me réjouissant que le yuan, la monnaie chinoise, soit devenu une monnaie mondiale, exhibant sur ses billets de banque roses ou bleus le visage d’un jeune Mao. Je disais simplement qu’aucun billet de banque n’était encore à l’effigie de Staline, Hitler, Mussolini, Franco ou Pétain. Dans l’ordre criminel, on a eu successivement une thèse, Staline, une antithèse, Hitler, et une synthèse, Mao. Seul ce dernier a encore son portrait un peu partout. C’est effrayant, mais c’est comme ça.

À la fin de sa vie, Claude Simon, Prix Nobel de littérature (prix fort mal reçu en France à l’époque), donne des conférences merveilleuses dont certaines viennent de paraître [2]. Il s’intéresse de plus en plus à Proust dont il cite la phrase suivante : "La vraie vie, la vie enfin découverte et éclairée, la seule vie par conséquent réellement vécue, c’est la littérature." Je me demande si, pour cette seule déclaration, Proust ne devrait pas être, lui aussi, raflé au nom de la morale. Claude Simon insiste sur la séparation radicale entre littérature et fonction morale ou sociale, et fait vivre devant vous certaines descriptions surprenantes d’À la recherche du temps perdu. Mais il raconte aussi un de ses voyages dans l’ex-URSS. "J’ai subi, raconte-t-il, une sorte de bizarre interrogatoire au cours duquel, entre autres questions, on m’a demandé quels étaient les principaux problèmes qui me préoccupaient. J’ai alors répondu que ces problèmes étaient au nombre de trois : le premier : commencer une phrase ; le deuxième : la continuer ; le troisième enfin : la terminer, ce qui, comme on peut le deviner, a jeté un froid."

Philippe Sollers

Crédit : Journal Du Dimanche 29 janvier 2012.

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Culture générale : le point de vue de Philippe Forest

« On demande aux individus de se vendre »

Sorti de Sciences-Po Paris, le romancier et essayiste Philippe Forest a enseigné deux ans la culture générale aux élèves préparant le concours d’entrée. Derniers livres parus : Le Siècle des nuages, (Gallimard), Beaucoup de jours, d’après Ulysse de James Joyce (Editions Cécile Defaut).

« La disparition de l’épreuve de culture générale à Sciences Po est un signe parmi d’autres d’une évolution qui me paraît très inquiétante. Aux concours administratifs, la dissertation a déjà été souvent remplacée par des épreuves de QCM qui en dénaturent complètement l’esprit et qui tiennent du jeu télévisé et du test pour magazine féminin. De plus en plus, on introduit comme épreuve essentielle de sélection l’examen du dossier personnel et un entretien destiné à évaluer la motivation des postulants à un emploi, entretien qui ressemble à s’y méprendre aux procédures en vigueur dans les entreprises du privé.

Au lieu de demander à un individu de faire la preuve qu’il est capable de penser une question générale en mobilisant deux ou trois références et en développant une ou deux idées, on exige de lui qu’il excelle dans une sorte de jeu de rôle un peu pitoyable en faisant mousser son CV, ses aptitudes sportives à la planche à voile et la grandeur d’âme qui la conduit à s’investir dans le militantisme, l’action associative et l’engagement caritatif. Qui est vraiment dupe de ce genre de numéro ?

On demande aux individus de se vendre en produisant une image d’eux-mêmes obtenue selon les règles d’une sorte de campagne d’auto-marketing. Il s’agit bien de donner des gages de conformité et de soumission. Et de telles méthodes, bien entendu, ne visent qu’à couvrir, dans la réalité concrète, la mise en place d’un système de cooptation — sociale, politique, idéologique — où plus aucun contrôle objectif ne peut s’exercer sur l’arbitraire des recrutements. Tout cela se fait littéralement à la tête du client !

Dans de telles conditions, et avec toutes les critiques que l’exercice appelle, il me semble qu’il était bien préférable de demander aux candidats de commenter une citation de Montaigne, de Voltaire, de Rousseau, de Sartre — ou même de Raymond Aron. J’en viens à éprouver une certaine nostalgie et même de la tendresse pour ce que l’on nommait autrefois : la culture générale. » (d’autres points de vue dans Libération du 31-01-12)

[1] L’Éclaircie (Gallimard).

[2] Quatre Conférences (Minuit).

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Commentaires

  • > Sollers politique
    10 février 2012, par A.G.
    « François Hollande devrait forcer un peu sur la vodka ! », entretien avec Florence Belkacem, VSD du 2 au 8 février 2012
  • > Sollers politique
    1er février 2012, par V.K.

    Philippe Sollers invité du Soir 3 Politique, 28 janvier 2012 pour son roman "L’Éclaircie". Un bref commentaire sur l’actualité politique, pré-présidentielle.

  • > Sollers politique
    30 janvier 2012, par A.G.


    Picasso, Violon, « Jolie Eva », 1912, détail. _ Pour voir l’ensemble, cliquer sur l’image.

    On a toujours tort de prendre Sollers au premier degré. Les témoignages divers — bavards, émus, consternés, hilares, protecteurs, approbatifs, outrés — qui ont fait suite à son happening des Bernardins le 23 janvier (jour du Nouvel An chinois, je le rappelle) ont constitué un symptôme majeur du malentendu permanent dont il est l’objet. Personne ne semble avoir vu le message subliminal, éminemment politique, que contenait le tableau centenaire de Picasso sciemment exposé au fond de la scène et intitulé « Jolie Eva ». Certes, ce n’était pas encore le non moins sublime « J’aime Eva » (1912). Mais n’y avait-il pas là un soutien implicite, une indication à peine voilée pour les prochaines présidentielles ? Sollers, dans son dernier Journal du mois, n’écrit-il pas, plus précis encore : «  On sera curieux d’entendre Eva Joly sur Les Fleurs du mal, de Baudelaire... » ? Message reçu. Je veux entendre ça. Et idolâtre comme je suis, c’est décidé, je vote Eva ! Et, au deuxième tour, si elle est bien rouge, la rose l’emportera !

  • > Mon journal du mois, janvier 2012
    29 janvier 2012, par anonymous

    Le titre de ce Journal du mois est éloquent, et il illustre une situation banale de la vie dérangée du créateur, quand il doit composer avec un fan-club parce qu’il a laissé le public envahir ses pensées au fil des années et de la médiatisation. C’est le syndrome David Bowie, ou John Lennon, et Mylène Farmer le connait également, ainsi que bientôt Lady Gaga, et encore Alexandre Jardin ou Frédéric Beigbeder, Franck Dubosc ou Nadine Morano, et Philippe Sollers à présent : il faut composer avec un public acquis, mais bavard et exigeant, tout en parvenant à l’équation impossible de s’exprimer normalement à l’égard du reste des lecteurs/auditeurs/spectateurs potentiels.

    Cette situation est certes très éloignée de "La vraie vie, la vie enfin découverte et éclairée, la seule vie par conséquent vécue", et sans doute faut-il bien situer les coordonnées du problème dans l’époque de Proust pour conclure que cette vie, "c’est la littérature". A l’époque de Proust, comme la littérature constituait un retrait, un pas de côté, une évasion radicale des lourdeurs meurtrières de l’Europe, sans doute cette vie fut la littérature animée d’une nécessité intérieure des découvertes qu’elle propageait. Aujourd’hui hélas, dans l’âge des réseaux sociaux, des plateaux médiatiques et des fan-clubs, sans doute la vie est-elle ailleurs tout autrement, qu’il s’agisse de littérature ou d’autre chose.

    N’en déplaise à notre ami Sollers, cela certains auteurs l’ont su assez tôt, de Michaux à Le Clézio, en passant par Kundera par exemple, mais tant d’autres, qu’il était préférable de ne pas se donner en exemple personnellement, de ne pas prêter le flanc de sa vie privée aux appétits gloutons du fan-club, mais de déguerpir loin, d’écrire sur autre chose ou sur la même chose mais autrement, de braquer la lumière de la plume sur l’altérité du monde plutôt que sur la sienne propre, sous peine de risquer de voir se réduire son identité remarquable à la somme des intérêts de la communauté des followers..