Viaje al final del opio / Voyage au bout de l’opium
Thomas De Quincey passe en Pléiade


Des nouvelles d’Argentine :

Cher Viktor : Je suis toujours lecteur de votre site.
Je profite pour vous saluer et vous envoyer cette traduction « Viaje al final del opio »

Bien à vous,
Hugo Savino

Hugo Savino que l’on a déjà rencontré dans les colonnes de pileface pour d’autres traductions de Sollers en espagnol, présente ici le récent article de Sollers : Voyage au bout de l’opium (Nouvel Observateur du 21-27 avril 2011) à l’occasion de la publication des  ?uvres de Thomas de Quincey en Pléiade. Thomas De Quincey, le père des opiomanes. Après une prise de laudanum, l’écrivain anglais avait compris que l’esprit peut se libérer de toutes limites. Ce fut la naissance d’une ?uvre vertigineuse.

Thomas de Quincey ne comporte qu’une seule entrée dans la trilogie, La Guerre du goût, Eloge de linfini [1], Discours parfait [2] des textes critiques publiés par Philippe Sollers au fil du temps.

Il s’agit d’une entrée dans un article dédié à Francis Bacon : Les passions de Francis Bacon dans Eloge de lInfini . Toutefois, Thomas de Quincey est aussi évoqué dans une conversation avec Jacques-Alain Miller (19 avril 2005) et dans son essai « Fleurs », Hermann 2006. Ce Voyage au bout de lopium vient donc, à point nommé, combler une lacune. Mais les brèves évocations de Thomas de Quincey, antérieures à cet article, sont comme des traits saillants au-delà de son célèbre et premier ouvrage traduit en français : Confessions d’un mangeur d’opium anglais. C’est pourquoi nous commencerons par eux sans épuiser le sujet, loin s’en faut, tant cet esprit curieux, érudit, lisant couramment le grec à 13 ans, l’écrivant à 15 a abordé les thèmes les plus divers. « On n’en finit pas de redécouvrir l’oeuvre de Thomas de Quincey (1785-1859) » déjà pouvait t-on lire dans Le Matricule des Anges N° 22, janvier-mars 1998 à l’occasion de la publication en français d’un court texte de 74 pages Sortilège et astrologie. Les Confessions d’un mangeur d’opium ont trop souvent caché les autres pans de l’oeuvre de Thomas de Quncey : « des romans et des textes d’un tragique ou d’un humour l’un comme l’autre passionnants », « langue subtile et irrévencieuse » poursuit LMdA.

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Né en 1785 à Manchester, mort en 1859 à Edimbourg, Thomas De Quincey est l’auteur des "Confessions d’un mangeur d’opium anglais", qui inspirèrent à Baudelaire ses "Paradis artificiels". (© DR)

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La mort excitante

(PNG) Un grand artiste vient toujours d’une sauvagerie d’enfance : la voici. Irlande en guerre, sacs de sable aux fenêtres de la maison de sa grand-mère, embuscades, exécutions, ouvriers agricoles, chevaux. [...] Ce qu’on peut appeler le « fantastique » de la peinture de Bacon est ainsi enraciné dans la théâtralité anglaise. Hamlet, évidemment, mais aussi De l’assassinat considéré comme un des beaux-arts, La Sphinge Thébaine et Du heurt à la porte dans Macbeth, de Thomas de Quincey. Toujours le saisissement, le sang, la limite, l’extrême, la mort perceptible dans le grain des heures, la mort excitante puisqu’elle ramène à un ordre vide, cubique, l’existence humaine n’étant qu’une « pièce de monnaie qui tournoie entre la vie et la mort » (pile, face, duel, banque, jetons, cercle, boule roulant en ellipse, cases, chiffres).(PNG)

Philippe Sollers
Les passions de Francis Bacon

in Eloge de l’Infini, Gallimard 2001, Folio 2003, p. 79.

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Jacques-Alain Miller / Philippe Sollers

Une conversation avec Sollers le 19 avril 2005

Jacques-Alain Miller : Vous devenez voyant, ou bien ça devient plus apparent. La sociomanie...

Philippe Sollers : Vous savez d’où vient ce mot, de voyant, et là vous appelez Rimbaud. C’est raconté par Baudelaire dans les Paradis artificiels, c’est-à-dire les soirées dans les soirées. Il décrit les soirées, les parties de prise de drogue, c’est-à-dire de haschisch à l’époque. Théophile Gautier, Baudelaire, Balzac qui refuse l’expérience. Le type qui restait sobre, et qui jouait un peu de piano pour faciliter les évolutions hallucinatoires, qui était donc en somme chargé de la sécurité des participants, s’appelait "le voyant", c’est-à-dire celui qui voyait juste, et non pas celui qui avait un transport de voyance. Parce que dans ce moment-là, la voyance, en effet, défile, à plein flots. C’est très intéressant à relire les Baudelaire là-dessus.

JAM : Oui. Je l’ai repris récemment après avoir lu quelque part que c’était un texte que Barthes aimait beaucoup.

Ph.S : Si vous voulez faire un petit détour par là, vous prenez Thomas de Quincey, bien sûr, et tout ça.

JAM : C’est à Mauriès que l’on doit d’avoir un certain nombre des essais de de Quincey en français.

Ph.S : Admirable personnage.

JAM : J’ai fait l’emplette d’une édition complète de de Quincey en anglais, mais il faut aller la chercher au XIXème siècle. Il n’y a rien eu, que je sache, au XXème.

Ph.S : Le mangeur d’opium est là, vous le trouvez, il est disponible.

JAM : Bien sûr, mais je parle des essais. J’ai l’ensemble.

Ph.S : C’est prodigieux, les curiosités de Quincey.

JAM : Voilà, il faudrait mettre en chantier de Quincey dans la Pléiade, après la Pléiade Sollers qu’on attend.

Ph.S : Que vous me souhaitez. Coleridge [3], dont je me sers au début de Paradis pour montrer la rapidité...

Crédit : lacan.com.htm

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Fleurs

(PNG) Les fleurs parlent d’amour ? On va voir ça, de Dieu au Diable, du sublime à l’angoisse, de la pureté au vice, de la joie à la mélancolie. Cette rumination dure depuis très longtemps mais, pour l’instant, on regarde, on trie, on différencie, on classe, on découvre, on varie, on peint, on pénètre, on étudie. Nul n’entre ici s’il n’est pas jardinier de lui-même. (...) On n’est pas obligé de savoir qu’il existe plus de quatre mille variétés de tulipes, mais il est préférable de s’en douter. Quant au pavot, je ne vous le présente pas, vous avez entendu parler de Thomas de Quincey et de l’Afghanistan, je pense.(PNG)

Ph. Sollers,
Fleurs, le grand roman de l’érotisme floral,
Hermann, 2006

Le texte de Fleurs a ensuite été repris dans Discours parfait, Gallimard, 2010

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Viaje al final del opio

por Philippe Sollers

Sin la literatura y el arte sólo conoceríamos un mundo limitado y estrecho, el de las finanzas, el de los filósofos o el de los ideólogos, es decir, el de hoy, el nuestro. ¿Adónde fue a parar el infinito ? No se sabe, y no es la televisión la que nos dirá algo al respecto. De ahí esta renovada sorpresa cuando se relee la obra del inmenso Thomas De Quincey (1785-1859), que con Shakespeare, Poe, Coleridge y Melville, es la gloria del inglés, de ahora en más machacado como lengua de comunicación universal : Confesiones de un comedor de opio inglés es la primera brecha a través de lo que se anunciaba ya como cierre del ser humano en relación con sí mismo. Pongamos las cosas blanco sobre negro : la vida interior nos está prohibida, estamos acá para rumiar los clisés sociales que nos presentan. La siniestra globalización del Espectáculo clausura todas las salidas. Baudelaire y otros nos advirtieron, en vano. Sin embargo, algo persiste en convocarnos personalmente a una experiencia. De Quincey sufre mucho. Un día, para calmar sus insoportables dolores, compra láudano en una farmacia de Londres. Y se produce lo imprevisto : “En espacio de una hora, ¡oh cielo ! ¡Qué revolución ! ¡Qué resurrección del espíritu interior desde trasfondo de sus abismos ! ¡Qué apocalipsis del mundo llevaba en mí !”. El opio no tiene buena reputación : sería religioso para dormir a las masas, apartaría del trabajo porque infunde letargo. De Quincey, con precisión de médico, aporta aquí un testimonio esencial y muy perturbador. Contrariamente al alcohol, que despoja a un hombre del domino de sí mismo, “el opio comunica serenidad y equilibrio a todas las facultades, activas o pasivas”. Es una revelación : “El comedor de opio siente que la parte divina de su naturaleza es soberana : sus sentimientos morales conocen una serenidad sin perturbaciones, y, por encima de todo, brilla con majestad la gran luz de la inteligencia”. El opio no embrutece, al contrario, es “elocuente”. Si es una religión, se trata de una Iglesia de la cual el sujeto en cuestión es el único miembro, y está fundada sobre “un abismo de divina voluptuosidad”. “¡Oh justo, poderoso y sutil opio !” Perturba todas las coordinadas habituales, destituye todos los poderes, viaja en todas las dimensiones, nos ofrece el paraíso pero también el infierno. Si salimos vivos, como De Quincey, podríamos decir que sabemos verdaderamente lo que es la salud y la inteligencia. Nada que ver con la virtud ni con la moral, el opio abre a una verdad que es a la vez delicia y horror.

Una ópera fabulosa

En el paraíso, el mundo y nosotros mismos nos convertimos en una ópera fabulosa, y la música se pone a vivir intensamente por sí misma. Observen cómo De Quincey escucha con pasión a una cantante italiana, “la Grassini”. El opio multiplica la armonía y el canto, los vocaliza. Oímos mucho más allá de lo que oímos. Sobre todo, su magia nos prueba hasta qué punto, muy a menudo, sólo tenemos una percepción miserable del espacio y del tiempo. El espacio es ilimitado, el tiempo no tiene medida. Rapidez, intuición, metamorfosis, pero también una gran calma. “El océano con su respiración eterna, pero también por su gran calma, personificaba mi espíritu y la influencia que lo gobernaba en ese entonces.” Hay que estar atentos, una tempestad y todo se trastoca en “la vehemente química de los sueños”. El espacio se convierte en una sucesión de prisiones a la manera de Piranesi, y “la tiranía de la cara humana” invade al soñador : “El océano se me reveló pavimentado de innumerables cabezas orientadas hacia el cielo, rostros furiosos, desesperados, se pusieron a bailar en la superficie, por millares, por miríadas, por generaciones.” El aventurero sobrepasó los límites humanos, es como si las muchedumbres le hicieran sentir su desamparo, como si se vengaran en él de las masacres de las que son víctimas. El espacio se hincha y se resquebraja, el tiempo se desborda en todas las direcciones, el comedor de opio tiene la sensación de haber vivido cien años o mil años en una noche, el menor incidente de su infancia está ahí, ante sus ojos, como en la visión panorámica de algunos ahogados o moribundos. Es lógico : el cerebro humano es un palimpsesto inmenso y natural, un manuscrito incesantemente cubierto de nuevas escrituras, pero que permanece a la espera de un nuevo desciframiento. Es el “bloc mágico” de Freud, otro explorador de los sueños. El tiempo, que se volvió “infinitamente elástico”, transporta al sujeto a la China, a Egipto, a India. Como De Quincey es muy culto (“leer es uno de mis talentos”), sus visiones son de una gran variedad y cada vez más angustiantes : “Me escapaba a las pagodas, y me quedaba, durante siglos, en la cúspide, o encerrado en habitaciones secretas, era ídolo, era el sacerdote, era adorado, era sacrificado”. Un tono solemne da cuenta de ciertos transes. Así en “la diligencia inglesa” : “Ante la palabra sagrada, cada ciudad abría sus puertas de par en par. Sus ríos eran conscientes de que los atravesábamos. Todos los bosques, cuando corríamos por sus linderos, se estremecían en honor a la palabra secreta. Y la oscuridad nocturna la comprendía”. Poder de la palabra, potencia del estilo : “El estilo posee un valor absoluto, es la encarnación de los pensamientos”. Primer disparo contra la dictadura filosófica : “No es el pensamiento el que descubre el arte, sino que son las artes las que descubren el pensamiento”. Lo más asombroso, en De Quincey, es su humor negro, extraído de su vasta exploración interior. Del asesinato considerado como una de las Bellas Artes es una obra maestra, al punto que André Breton la incluye en su Antología del humor negro. Pero el colmo de la crueldad perversa lo alcanza en esta otra obra maestra, Los últimos días de Emmanuel Kant. Es un ejemplo de santo laico con el empleo del tiempo cronometrado, considerado como el espíritu más grande de su tiempo. Es casto, puro, austero, encarna al nuevo clero que cree que puede prescindir de la literatura. Sin embargo, como si nada, el ojo de un escritor no lo deja escapar. Envejece, su decadencia progresiva es observada con lupa. Tiene pesadillas, poco a poco “se vuelve sordo, aletargado, privado de movimiento”. De Quincey leyó mucho a Kant (también estudió economía política a través de David Ricardo), sabe qué es la devoción cómica por este nuevo tipo de eclesiástico universitario. Acá está entonces este viejo pensador maquinal que anuda y vuelve a anudar su pañuelo de cuello o su cinturón, que hace caer su gorro encima de las velas, que se transforma en marioneta, “gigantesco fantasma de un siglo olvidado”, que no termina de morir, con chispazos de lucidez sobre puntos de erudición secundarios. Finalmente, muere. Una multitud enorme se congrega para ver por última vez al genio. Moldean su cabeza, se organiza una gran ceremonia en la catedral de Königsberg, su ataúd desciende a la cripta académica. De Quincey imprime las últimas frases de este texto deslumbrante de maldad saludable en mayúsculas : “Descansa entre los patriarcas de la universidad. ¡Paz a sus cenizas, y gloria eterna a su memoria !”. Está demás decir que es imposible encontrar algún frasco de láudano en una “cripta académica”. Pero había que demostrarlo.

Publicado en Le Nouvel Observateur el 21 de abril de 2011.
Traducción : Hugo Savino

-  Hugo Savino sur le blog A pegar el cascotazo

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Voyage au bout de l’opium

Sans la littérature et l’art, nous ne connaîtrions qu’un petit monde étriqué,celui de la finance, des philosophes ou des idéologues, c’est-à-dire, aujourd’hui, le nôtre. Où est passé l’infini ? On ne sait pas, et ce n’est pas la télévision qui vous le dira. D’où la surprise renouvelée en ouvrant l’immense Thomas De Quincey (1785-1859), qui, avec Shakespeare, Poe, Coleridge et Melville, est la gloire de l’anglais, désormais aplati en langue de communication universelle. « Confessions d’un mangeur d’opium anglais » est la première brèche à travers ce qui s’annonçait déjà comme fermeture de l’être humain par rapport à lui-même. Disons les choses : la vie intérieure vous est interdite, vous êtes là pour ruminer les clichés sociaux qu’on vous sert. La sinistre mondialisation du Spectacle bouche toutes les issues. Baudelaire et d’autres vous ont averti, en vain. Pourtant, quelque chose persiste à vous appeler personnellement vers une expérience.

De Quincey souffre beaucoup.Un jour, pour calmer ses douleurs insupportables, il achète du laudanum dans une pharmacie de Londres. Et, là, coup de théâtre :« Dans l’espace d’une heure, ô ciel ! Quelle révolution ! Quelle surrection de l’esprit intérieur du tréfonds de ses abîmes ! Quelle apocalypse du monde que je portais en moi ! ».

L’opium a mauvaise réputation :il serait religieux pour endormir les masses, il détournerait du travail en répandant la torpeur. De Quincey, avec une précision médicale, apporte ici un témoignage essentiel et très dérangeant. Contrairement à l’alcool, qui dépouille un homme de sa maîtrise de soi,« il communique sérénité et équilibre à toutes les facultés, actives ou passives ».Telle est la révélation :« Le mangeur d’opium ressent que la partie divine de sa nature est souveraine : ses sentiments moraux connaissent une sérénité sans nuages, et, au-dessus de tout, brille avec majesté la grande lumière de l’intelligence. »L’opium n’abrutit pas, au contraire, il est« éloquent ».Si c’est une religion, il s’agit d’une Eglise dont le sujet concerné est le seul membre, et elle est fondée sur« un abîme de divine volupté ». « O juste, puissant et subtil opium ! »Il bouleverse toutes les coordonnées habituelles, destitue tous les pouvoirs, se balade dans toutes les dimensions, vous offre le paradis mais aussi l’enfer. Si vous en sortez vivant, comme De Quincey, on pourra dire que vous savez vraiment ce qu’est la santé et l’intelligence. Rien à voir avec la vertu ni avec la morale, l’opium ouvre sur une vérité qui est à la fois délice et horreur.

Un opéra fabuleux

Dans le paradis, le monde et vous-même devenez un opéra fabuleux,et la musique se met à vivre intensément pour elle-même. Voyez De Quincey écoutant avec passion une cantatrice italienne, « la Grassini ». L’opium multiplie l’harmonie, le chant, les vocalises. Vous entendez bien au-delà de ce qui s’entend. Surtout, sa magie vous prouve à quel point vous n’avez, le plus souvent, qu’une perception misérable de l’espace et du temps. L’espace est illimité, le temps sans mesure. Vitesse, intuition, métamorphoses, mais aussi grand calme.« L’océan, avec sa respiration éternelle, mais aussi par son grand calme, personnifiait mon esprit et l’influence qui le gouvernait alors. »Attention, la tempête s’approche, et tout se renverse dans« la véhémente chimie des rêves ».L’espace devient une succession de prisons à la Piranèse, et« la tyrannie de la face humaine »envahit le rêveur :« L’Océan m’ apparut pavé d’innombrables têtes tournées vers le ciel, des visages furieux, désespérés, se mirent à danser à la surface, par milliers, par myriades, par générations, par siècles. »

L’aventurier a dépassé les limites humaines,c’est comme si des foules lui faisaient sentir leur détresse, comme si elles se vengeaient sur lui des massacres dont elles sont l’objet. L’espace s’enfle et se déchire, le temps déborde de partout, le mangeur d’opium a l’impression d’avoir vécu cent ans ou mille ans en une nuit, le moindre incident de son enfance est là, sous ses yeux, comme dans la vision panoramique de certains noyés ou mourants. Normal : le cerveau humain est un palimpseste immense et naturel, un manuscrit sans cesse recouvert de nouvelles écritures, mais qui reste en attente d’un déchiffrage nouveau. C’est le« bloc magique »de Freud, autre explorateur des rêves. Le temps, devenu « infiniment élastique », transporte le sujet en Chine, en Egypte, en Inde. Comme De Quincey est très cultivé(« lire est un de mes talents »),ses visions sont d’une grande variété de plus en plus angoissante :« Je me sauvais dans des pagodes, et j’étais, pendant des siècles, fixé au sommet, ou enfermé dans des chambres secrètes. J’étais l’idole, j’étais le prêtre, j’étais adoré, j’étais sacrifié. »Un ton solennel rend compte de certaines transes. Ainsi dans « la Malleposte anglaise » :« Devant la parole sacrée, chaque cité ouvrait toutes grandes ses portes. Les rivières étaient conscientes que nous les passions. Toutes les forêts, quand nous courions à leur lisière, frémissaient en hommage à la parole secrète. Et l’obscurité nocturne la comprenait. »Puissance de la parole, puissance du style :« Le style possède une valeur absolue, il est l’incarnation des pensées. »Premier coup de feu contre la dictature philosophique :« Ce n’est pas la pensée qui découvre l’art, mais ce sont les arts qui découvrent la pensée. »

Le plus étonnant, chez De Quincey, c’est son humour noir,tiré de sa vaste exploration intérieure. « De l’assassinat considéré comme un des Beaux-Arts » est ici un chef-d’oeuvre, au point qu’André Breton l’introduit dans son « Anthologie de l’humour noir ». Mais le comble de la cruauté perverse est atteint dans cet autre chef-d’ ?uvre, « les Derniers Jours d’Emmanuel Kant ». Voilà un saint laïque à l’emploi du temps minuté, considéré comme le plus grand esprit de son temps. Il est chaste, pur, austère, il incarne le nouveau clergé qui croit pouvoir se passer de toute littérature. Il est quand même rejoint, l’air de rien, par un ?il d’écrivain. Il vieillit, sa déchéance progressive est observée à la loupe. Il a des cauchemars, il devient peu à peu« sourd, aveugle, en torpeur, privé de mouvement ».De Quincey a beaucoup lu Kant (il a aussi étudié l’économie politique à travers Ricardo), il sait ce qu’est la dévotion comique pour ce type nouveau d’ecclésiastique universitaire. Voici donc ce vieux penseur mécanique attachant et rattachant son foulard ou sa ceinture, faisant tomber son bonnet dans les bougies, transformé en marionnette,« gigantesque fantôme d’un siècle oublié »,n’en finissant pas de mourir, avec des éclairs de lucidité portant sur des points d’érudition secondaires. Enfin, il meurt. Une foule énorme se presse pour voir une dernière fois le génie. On moule sa tête, une grande cérémonie a lieu dans la cathédrale de Königsberg, on descend son cercueil dans la crypte académique. Les dernières phrases de ce texte éblouissant de méchanceté salubre sont imprimées par De Quincey en lettres capitales :« Il repose parmi les patriarches de l’université. Paix à sa poussière, et à sa mémoire éternel honneur ! »Il va sans dire qu’aucun flacon de laudanum n’est trouvable dans une« crypte académique ».Ce qu’il fallait démontrer.

Philippe Sollers

 ?uvres , par Thomas De Quincey,
sous la direction de Pascal Aquien,
Gallimard, la Pléiade,
1 888 p.

Source : « Le Nouvel Observateur » du 21 avril 2011

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Présentation de l’ouvrage : 4e de couverture

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Homme-orchestre, touche-à-tout inspiré qui faisait son miel de tous les genres et de tous les sujets, Thomas De Quincey (1785-1859) est, pour beaucoup de lecteurs français, « seulement » l’auteur desConfessions d’un mangeur d’opium anglais. Traduit successivement par Musset et Baudelaire (qui en tire la moitié de sesParadis artificiels), ce livre phare inspira, il est vrai, des générations d’écrivains : Balzac, Poe, Gautier, Huysmans...
Parce que le portrait des autres est l’une des façons les plus justes de s’auto-dépeindre, De Quincey, créant un genre nouveau, mêla souvent autobiographie et biographie, notamment dans sesSouvenirs de la région des Lacs et des poètes lakistes. Ami intime, entre autres figures du premier romantisme, de deux des plus grands poètes anglais, Wordsworth et Coleridge, il est un portraitiste à l’ ?il acéré et à la dent dure, particulièrement pour ses anciennes idoles : la description de Wordsworth coupant les pages d’un livre à l’aide d’un couteau beurré le dispute en raillerie aux célèbresDerniers Jours d’Emmanuel Kant.
Les liens qu’il tisse, dansSuspiria de profundissurtout, entre la souffrance de l’adulte et les « malheurs » de l’enfance, aussi bien que le rôle central qu’il accorde aux rêves (ou aux rêveries liées à l’opium), décrits dans une prose poétique qui contribue à sa réputation de styliste, font de lui un précurseur de la psychanalyse. Borges, qui compte au nombre de ses admirateurs fervents et partage son goût pour tout ce qui touche aux mots et à l’érudition en général, adoptera le genre si original de ses essais mêlés de fiction (La Malle-poste anglaise,Du heurt à la porte dansMacbeth...).
L’art de De Quincey, c’est enfin, comme dansDe l’assassinat considéré comme un des Beaux-Arts, celui de l’humour noir poussé à son paroxysme.

Parution le 21 Avril 2011
Bibliothèque de la Pléiade, n° 569
1888 pages, rel. Peau,

Ce volume contient

Confessions d’un mangeur d’opium anglais ; Suspiria de profundis ; Esquisses autobiographiques ; Souvenirs de la région des lacs ; Du heurt à la porte dans « Macbeth » ; De l’assassinat considéré comme un des Beaux-Arts ; Les Derniers jours d’Emmanuel Kant ; La Malle-poste anglaise ; Le naufrage d’une famille ; Le bras de la vengeance

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[1] Gallimard, 2001

[2] Gallimard, 2010

[3] Quincey était ami de Coleridge

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