Girodias raconte que le papier à lettres d’Henry Miller était orné d’un proverbe brésilien qu’un des juges a été obligé de lire lorsque Miller a envoyé une lettre défendant son ancien éditeur des temps héroïques : « Si la merde valait de l’argent, les pauvres naîtraient sans cul. »

Philippe Sollers, Girodias, l’insoumis [1]

Henry Miller, pourquoi écrivez-vous ?


Entretien avec Pierre Desgraupes, Lecture pour tous, 06/05/1959 (durée 54")

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par Philippe Sollers

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Henry Miller aurait cent ans aujourd’hui [2]. Il y a cinq ans, lors d’une vente chez Sotheby’s, à New-York, le manuscrit de Tropique du Cancer s’est vendu soixante-cinq mille dollars. Ce livre qui, comme Voyage au bout de la nuit, de Céline, a bouleversé la littérature du vingtième siècle, est resté interdit aux Etats-Unis pendant vingt-sept ans, de 1934 à 1961. Ces chiffres, ces dates, disent bien une vérité, mais laquelle ? Celle-ci, en tout cas : Miller n’a été célèbre dans son propre pays qu’à l’âge de soixante-dix ans. Cela suffit, sans doute, pour comprendre son peu d’enthousiasme pour l’Amérique.

Sans Tropique du Cancer, écrit dans la misère à Paris, pas de Portnoy et son complexe, de Philip Roth ; pas de Festin nu, de William Burroughs ; pas de Mailer, de Durrell, de Ginsberg, de Kerouac. Le scénario est, hélas, classique : censure, pseudo-récupération publicitaire et, enfin, rentabilisation financière. Ainsi fonctionne le système nerveux du puritanisme qui va de la répression à la tentative d’oubli, en passant par les surenchères, des collectionneurs.

La société n’aime pas que la vie physique s’écrive, surtout s’il s’ensuit une condamnation sans appel de sa dissimulation exhibée ou sombre. Miller, ou la vérité du sexe américain. Après l’avoir trouvé obscène et blasphématoire, puis exotique, on dira donc aujourd’hui qu’il est phallocrate, machiste et réactionnaire. Le tour est joué.

Miller a échappé à plusieurs négations conjuguées. D’abord à l’atmosphère de sa naissance presbytérienne et pauvre (ivrognerie paternelle, brutalité maternelle, soeur débile). Ensuite au harcèlement hystérique de sa femme June, flanquée de son amie lesbienne Jean Kronski, puis aux manoeuvres plus subtiles d’Anaïs Nin : cette dernière commence par le financer avant de l’exploiter pour sa propre célébrité. Enfin, viennent l’isolement et la précarité quotidienne avec différentes épouses, dont la moins pire (qui lui permet d’écrire un peu calmement en Californie) semble avoir été Eve. A peine devient-il célèbre, cependant, que les campagnes contre lui reprennent : il devient le bouc émissaire idéal du féminisme, lequel débouche, de nos jours, sur le mouvement " politiquement correct ". Accusation pleinement justifiée, d’ailleurs : quel écrivain américain aura été plus " incorrect " que Miller ? Comme le confie un juré Nobel, en 1976, à Lawrence Durrell : " Nous attendons qu’il devienne respectable. " Autant se prononcer pour sa mort : elle a fini par venir.

Les biographes de Miller sont un peu perdus dans la jungle de cette existence effervescente. Mary Dearborn le suit pas à pas, fiches en main, mais juge (catéchisme féministe oblige) qu’il n’a rien compris en répétant sans arrêt son amour des femmes. " Le problème n’est pas là ", tranche-t-elle [3]. Si le problème n’est pas là, on se demande où il est.

Béatrice Commengé, dans son beau livre sensible [4], accorde au moins l’essentiel à ce bizarre animal : il s’est toujours défini comme écrivain, à chaque instant, il n’a jamais dissocié sa liberté de vivre de celle d’écrire :

J’écris, c’est cela l’important. Non pas ce que j’ai écrit, mais le fait d’écrire en soi.


The world of sex.(GIF)

Et, juste avant de passer de l’autre côté, en 1980 :

Je peux écrire jusqu’à la mort. Pas mal, quoi !

Éprouver son corps, et l’écrire en même temps, serait donc le grand péché : vivez mais n’en dites rien, ou pas trop ; écrivez, mais vivez le moins possible. Or Miller, de plus en plus, exalte simultanément sa sensation d’exister et le fait, comme miraculeux, de pouvoir l’exprimer dans l’instant. Ainsi :

Quelle chose stupéfiante que la voix ! Par quel miracle le magma brûlant de la planète se transforme-t-il en ce que nous appelons la parole ?

Ou encore :

Ce que j’essaie de décrire se passe en ce moment même, juste sous mes yeux.

Que le verbe puisse se faire chair est déjà assez pénible ou troublant à penser, ne nous accablez pas en suggérant que la chair pourrait se faire verbe, sans cesse. Et pourtant, chacun l’éprouve plus ou moins confusément, la ligne capitale, le " tropique ", est bien là, au coeur du " cancer du temps qui nous dévore.

Né un 26 décembre, Miller a toujours pensé qu’il était une sorte de nouveau Christ rédempteur, crucifié, peut-être, mais en rose. La plus grande partie de ce qu’il écrit touche à cette transmutation permanente de la misère en beauté, du dénuement en abondance, de l’abandon en communication universelle, de la tristesse en joie. Personne n’a été plus sensible à la trivialité sexuelle transformable en une grandeur radicale. Ouvrons Jours tranquilles à Clichy, tout de suite, le charme opère : " J’écris, la nuit tombe, les gens vont dîner. " Au Wepler, place Clichy (bonjour Céline), voici Nys, prostituée raffinée :

Sa voix était encore plus séduisante que son sourire ; harmonieuse, assez grave et rauque, c’était la voix d’une femme heureuse d’être en vie et qui aime le plaisir, d’une femme sans souci ni argent, mais prête à tout pour conserver le peu de liberté qu’elle possède.

Comment oublier, d’autre part, cette poétesse surréaliste qui poursuit son inspiration dans la situation suivante :

Je me demandai si elle continuerait d’écrire si je lui glissais un doigt dans la fente. Je fis ça très gentiment, comme si j’explorais les pétales délicats d’une rose. Et elle continua de griffonner sans le moindre murmure approbateur ou désapprobateur, se contentant d’ouvrir les jambes pour me faciliter l’accès.


Brassaï, Henry Miller, happy rock. 1959.(GIF)

Le bonheur d’improvisation de Miller à Paris (quand il habite villa Seurat [5]) se comprend encore mieux quand on sait qu’il écrit en 1927 à New-York :

L’Amérique produit des gangsters et des magnats de la bière. La littérature est laissée aux femmes. Tout est laissé aux femmes, sauf la féminité.

Voilà les phrases, parmi les plus douces, que les douanes des Etats-Unis avaient pour fonction de saisir sur-le-champ. Récits libres d’un homme libre dans une ville encore libre. Plus tard, dit Mary Dearborn

les caricatures le présentaient comme un voyeur lubrique griffonnant sur un petit carnet. Quand il se mit à passer à la télévision, on lui posa plus de questions sur sa vie que sur ses livres.

Bien sûr, bien sûr. Ah, ces carnets ! Les voici, dans Printemps noir :

Les notes sont écrites en style cryptique. Une simple phrase peut contenir les luttes d’une année. Quelques-unes des lignes sont devenues indéchiffrables pour moi — mes biographes s’en occuperont.

L’innovation de Miller est là : la situation telle qu’elle est, telle qu’elle arrive. Comme les surréalistes à l’époque, mais avec cent fois plus de crudité (Breton et Aragon, en comparaison, ont l’air de clergymen), il dit ce Paris fabuleux, cette ville qui n’a pas fini d’étonner le monde (à commencer par les Français qui ne savent pas s’en servir). Miller est concret et lyrique, pas romantique :

Il n’était pas romantique, comme disait toujours Vanya. Un homme qui ne se tuait pas, alors qu’il avait toutes les raisons de se tuer, était un homme décevant.

Oui, on ne saurait trop remercier Henry Miller d’avoir identifié ce qu’il appelle " la Trinité de la mort : culpabilité-doute-peur ". C’est le sens de sa torrentielle trilogie Sexus-Plexus-Nexus, parfois fastidieuse : revenir inlassablement sur les empêchements, les obstacles, les ruses du refoulement, les inhibitions programmées, faire sauter les barrages contre la simple extase d’être là. En quoi ses livres sont des classiques de l’antinihilisme : grossiers, souvent ; sincères toujours. Nécessairement grossiers.

Sachez avoir tort, lui écrivait Céline à propos de Tropique du Cancer. Le monde est plein de gens qui ont raison, c’est pour cela qu’il écoeure.

La devise énergique de Miller restera celle de Walt Whitman :

Je me contredis ? Eh bien, je me contredis.

Le meilleur livre de Miller ? Le plus éloigné de sa caricature en voyeur lubrique ? Sans doute le Colosse de Maroussi [6]. Fuyant l’Amérique et son " cauchemar climatisé ", il aggrave son cas, en pleine guerre. C’est un déserteur définitif de cinquante ans qui scandalise, aujourd’hui plus que jamais, le culte de la puissance de mort.

Ne pas dire un mot de toute la journée, ne pas lire de journal, ne pas entendre la radio, ne pas écouter de commérages, s’abandonner absolument, complètement, à la paresse, être absolument, complètement indifférent au sort du monde, c’est la plus belle médecine qu’on puisse s’administrer.

Encore des déclarations inadmissibles :

La presse engendre le mensonge, la haine, la cupidité, l’envie, la suspicion, la peur, la malveillance... Ce qu’il nous faut, c’est la paix, la solitude, le loisir.

A Athènes, Mycènes, Epidaure, Cnossos, Thèbes, Delphes, dans le tombeau d’Agamemnon, il se prête un serment de fidélité à lui-même. En voici la leçon :


Henry Miller and Twinka
Pacific Palisades, California, 1975.
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Quiconque prétend brûler de faire autre chose que ce qu’il fait, ou d’être ailleurs que là où il est, se ment à soi-même... Il est des êtres qui, lisant ces lignes, comprendront nécessairement que la seule chose à faire, c’est de transformer leurs désirs en actes, jusqu’au bout.

Eh oui, jusqu’au bout. Il est de bon ton d’ironiser ou de ricaner de façon apitoyée sur le vieillard Miller qui, à quatre-vingt-quatre ans, entre une Japonaise et une Chinoise, s’éprend d’une jeune beauté sudiste, actrice de seconde zone, mais, semble-t-il, très compréhensive. Quelle obstination sénile, n’est-ce pas ? Quel mauvais goût ! Je ne partage pas cette hypocrisie. Les lettres à Brenda Venus sont directes, drôles, fraîches, obscènes (en français), sans aucun tremblement. Miller, presque infirme, téléphone, lit, recommande, conseille, divague, rêve, note ses fantasmes. Il est toujours attentif au moindre événement excitant, beaucoup moins spiritualiste qu’on a bien voulu le dire, sorte d’Hokusaï couché dans une jeunesse sans fin. Et voici un dernier message à sa correspondante, comme pour approuver et contresigner le beau mot de Sécession.

Les " rebelles " [vous tous] étaient admirés, même des Yankees, pour leurs charges intrépides, leur fougue, leur folle témérité. Voilà ce que tu es.

Philippe Sollers, Le Monde du 27.12.91.
L’Infini n° 38, été 1992 — La guerre du goût, 1994.

Henry Miller en folio.

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Un américain en France, 1960

En Français dans le texte, ORTF, Cannes, le 12-05-1960.
Avec la participation de Georges Simenon.


(durée : 22’32")

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Henry Miller est mort hier

TF1, 20H - 08-06-1980.


(durée : 3’48")
crédit : INA

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[1] Préface à Maurice Girodias, L’affaire Kissinger, Éditions de la différence, 1990.

[2] Miller est né le 26 décembre 1891.

[3] Mary Deaborn, Henry Miller. Biographie, Belfond, 1991.

[4] Béatrice Commengé, Henry Miller, ange, clown, voyou, Plon, 1991.

[5]

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Voir aussi : Sur les pas des écrivains Henry MILLER à Paris, Clichy et ailleurs.

[6] Cf. Henry Miller lit un extrait du Colosse de Maroussi.

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