Diderot bouge encore, Sollers le ressuscite
Sollers joue Diderot, vidéo de Jean-Paul Fargier, 1984


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OEuvres philosophiques, édition établie par Michel Delon avec Barbara de Negroni,
Gallimard, La Pléiade, 1472 p.

(GIF) 28/12/10 ajout section : Ecrire la peinture : de Diderot à Sollers.
(GIF) 27/07/11 ajout section : Sollers joue Diderot (intégrale).

(GIF) Diderot bouge encore

par Philippe Sollers

Le 7 juillet 1746, le Parlement de Paris condamne un livre à être « lacéré et brûlé, comme scandaleux, contraire à la religion et aux bonnes moeurs », Le volume est faussement publié à La Haye, « aux dépens de la Compagnie », et il circule sous le manteau, sans nom d’auteur. Ce dernier a 33 ans, et fera beaucoup parler de lui par la suite. Il s’appelle Denis Diderot, son livre s’intitule « Pensées philosophiques », et il porte sur la page de titre cette inscription en latin : « Ce poisson n’est pas pour tout le monde. » En effet, et la censure l’a vite compris, comme elle le comprendra devant le plus dangereux des livres : l’ « Encyclopédie ».
Pour tous ceux qui, à l’époque, complotent pour un changement d’ère, Diderot est « le Philosophe ». Drôle de philosophe, aussi éloigné des saints de la profession ancienne que des bavards sociaux d’aujourd’hui. L’auteur des « Bijoux indiscrets », de « la Religieuse », du « Neveu de Rameau », de « Jacques le fataliste » est d’abord un tourbillon en acte. Il est partout et nulle part, c’est une effervescence incessante. Comme le dit très justement Michel Delon, « son style est celui du harcèlement ou de la guérilla qui change sans cesse de place, qui récuse toute position définitive »i. Ou encore, parlant des nombreux emprunts ou des citations à la Montaigne de cet écrivain turbulent : « Diderot ne laisse pas seulement apparaître les pensées qui le constituent, il déploie sa propre pensée en recourant à l’altérité. » Il bouge, Diderot, il a des identités rapprochées multiples, il dérive, il dérape, il dialogue. La pensée est une conversation continuelle, un grand roman fourmillant. « Une seule qualité physique, dit-il, peut conduire l’esprit qui s’en occupe à une infinité de choses diverses. » Penser, c’est faire de la musique, danser, donner des coups, détruire la suffisance ignorante de tous les pouvoirs. Ecoutez Catherine de Russie après ses rencontres avec « le Philosophe » : « Votre Diderot est un homme extraordinaire, je ne me tire pas de mes entretiens avec lui sans avoir les cuisses meurtries et toutes noires. » Il aurait mieux valu, pour la monarchie française, se laisser taper sur les cuisses par cet insolent, plutôt que de persécuter les Lumières et les envoyer en Russie ou en Prusse. Temps héroïques, où les écrivains étaient bannis et leurs écrits « lacérés », ce dont ne semblent plus avoir la moindre idée les pâles Français actuels.


(GIF) Diderot par Picasso, 14.2.54. (GIF)
Portrait pour Mystification
ou Histoire des Portraits

Lisez ça : « Jécris de Dieu ; je compte sur peu de lecteurs, et n’aspire qu’à quelques suffrages. Si ces pensées ne plaisent à personne, elles pourront n’être que mauvaises ; mais je les tiens pour détestables, si elles plaisent à tout le monde. » A part la « Lettre sur les aveugles » (prison pour l’auteur) et le trop peu connu « Essai sur les règnes de Claude et de Néron » (où Diderot célèbre Sénèque), le livre le plus fantastique de ce recueil est « le Rêve de d’Alembert », chef-d’oeuvre surréaliste. D’Alembert dort et délire, Mlle de Lespinasse, sa maîtresse, note ce qu’il dit dans son rêve, le médecin Bordeu, en bon analyste, interprète le tout. C’est fou, c’est merveilleux, la pensée pense sa continuité souterraine, celle des « cordes vibrantes » dont nous sommes faits ainsi que le monde. C’est du clavecin endiablé, mais « l’instrument philosophe est sensible, il est en même temps le musicien et l’instrument ». Au passage, Mlle de Lespinasse se voit administrer une rude leçon froide sur la sexualité et les effets funestes de la continence. Elle accepte avec complaisance les démonstrations du prophétique docteur Bordeu, et déclare « qu’il n’y a aucune différence entre un médecin qui veille et un philosophe qui rêve ». Conclusion révolutionnaire : « Il n’y a qu’une vertu, la justice ; qu’un devoir, de se rendre heureux ; qu’un corollaire, de ne pas se surfaire la vie, et de ne pas craindre la mort. »

Ph. Sollers

Le Nouvel Observateur N°2407-2408 du 23 décembre 2010.

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(GIF) Sollers joue Diderot

Un film de Philippe Sollers et Jean-Paul Fargier
Avec Elisabeth Barillé et Annie Hamel (52 min. - 1984)

Dans les jardins et les terrasses du Palais Royal qu’aimait fréquenter le Neveu de Rameau, Philippe Sollers lit du Diderot à deux jeunes femmes qui auraient pu être en d’autres temps, Julie de Lespinasse ou Sophie Volland. En costume du XVIIIe siècle, l’écrivain du XXe siècle réactualise le philosophe des Lumières. Ses commentaires entrecoupés de jeux érotiques, caracolent de l’égalité des sexes à l’invention de la psychanalyse, de Sade à Lacan, de la Nature à la procréation artificielle, de la Physique des sens à la Télévision en couleurs, de Catherine II à la perversion du matérialisme en Russie soviétique. «  Si on perd le sensualisme, le matérialisme est mortel. »

Jean Paul Fargier


(durée : 19’07" — Jean-Paul Fargier)

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(durée : 28’18" — Jean-Paul Fargier)

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(durée : 03’54" — Jean-Paul Fargier)

Le DVD sur amazon

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Les Lettres à Sophie Volland

Ed Garnier 1875-77

Notice préliminaire

Vers 1753, Diderot était enfin célèbre. L’homme « sans qualité qui faisait le bel esprit et trophée d’impiété », dénoncé par l’abbé Pierre Hardy, curé de Saint-Médard, « le garçon plein d’esprit mais extrêmement dangereux » qu’un exempt signalait au lieutenant de police Berryer [1], tenait, sans conteste, à Paris, le premier rang dans la secte philosophique. La publication de l’Encyclopédie se poursuivait à travers mille obstacles. La famille de Diderot semblait seule lui garder rancune de l’éclat qu’il jetait sur un nom si longtemps obscur, lorsque le vieux coutelier de Langres, « dont l’âge et la faible santé ne promettaient pas une longue vie », désira tout à coup revoir sa bru et embrasser Marie-Angélique, l’unique enfant qui restait à son fils. « J’avais quatre ou cinq ans, dit Mme de Vandeul ; pendant les trois mois que nous restâmes en Champagne, mon père se lia avec Mme Volland, veuve d’un financier ; il prit pour sa fille une passion qui a duré jusqu’à la mort de l’un et de l’autre. » Diderot avait quarante-deux ans [Sophie Volland, le même âge] et cette passion si profonde n’était pas la première. [...]

Paris, le 10 juillet. (Diderot dans l’expectative)

J’écris sans voir. Je suis venu ; je voulais vous baiser la main et m’en retourner. Je m’en retournerai sans cette récompense ; mais ne serai-je pas assez récompensé si je vous ai montré combien je vous aime ? Il est neuf heures, je vous écris que je vous aime. Je veux du moins vous l’écrire ; mais je ne sais si la plume se prête à mon désir. Ne viendrez-vous point pour que je vous le dise et que je m’enfuie ? Adieu, ma Sophie, bonsoir ; votre coeur ne vous dit donc pas que je suis ici ? Voilà la première fois que j’écris dans les ténèbres : cette situation devrait m’inspirer des choses bien tendres. Je n’en éprouve qu’une : je ne saurais sortir d’ici. L’espoir de vous voir un moment m’y retient, et j’y continue de vous parler, sans savoir si j’y forme des caractères. Partout où il n’y aura rien, lisez que je vous aime.

Le texte des Lettres, ici. Tout ça est très prude !

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« Un document de premier ordre sur la société littéraire et "philosophique" de l’époque. Mais aussi un bien curieux roman d’amour. » [1] Ce fut, comme disait Diderot lui-même qui rencontra en 1754 Louise-Henriette Volland rebaptisée Sophie, "une liaison douce", une affaire de tête et d’estime plutôt qu’une passion charnelle. Peut-être parce que Mme Volland surveillait de très près sa fille ou parce que celle-ci aimait un peu trop sa soeur. "M’oubliez-vous dans les bras de votre soeur ? Madame, ménagez un peu votre santé, et songez que le plaisir aussi a sa fatigue", écrit un jour Denis à Sophie. Et un autre : "Je ne permets votre bouche qu’à votre soeur." Quoi qu’il en soit, la "liaison douce" dura autant que la vie des deux amants et "frère Platon", comme disait Voltaire, mourut cinq mois après son Héloïse. »

oOo

CE COMMENTAIRE d’ANGELE PAOLI :

Sur Sophie Volland [...] il n’existe aucun document qui puisse renseigner en quoi que ce soit le lecteur. Quels étaient l’allure et les traits du visage de Sophie ? Nul, à ce jour, ne peut le dire. La correspondance de Diderot apporte quelque lumière sur la personnalité de Louise-Henriette, sa maîtresse, dite « Sophie ». Et éclaire d’un jour nouveau celle du philosophe, qui se montre ici presque à nu. Cette correspondance est pourtant très incomplète, qui s’étire sur une décennie à peine, de 1759 à 1769. Quant aux lettres de Sophie Volland à Denis Diderot, il n’y en a pas trace.

Ce que l’on sait de Sophie, c’est qu’elle portait lunettes, qu’elle était de constitution fragile mais douée d’un esprit fort, occupé de science et de philosophie, ce qui comblait l’amant d’admiration. Diderot confie son exaltation à son ami Grimm : « Quelle femme ! comme cela est tendre, doux , honnête, délicat, sensé ! Cela réfléchit, cela aime à réfléchir. Nous n’en savons pas plus qu’elle en moeurs, en sentiments, en usages, en une infinité de choses importantes. » Ou encore : « Sophie est homme et femme quand il lui plaît. »

Comment comprendre qu’avec pareille force de caractère, Sophie soit restée si longtemps sous haute surveillance ? La surveillance étroite et jalouse d’une soeur tendrement chérie. Mais davantage encore celle de Madame Volland qui n’avait de cesse d’espionner sa fille jusque dans la retraite des amants, rue des Vieux-Augustins. Il fallut rompre un jour avec ce havre de plaisir. « Le petit escalier est rompu, » confie une fois encore Diderot à Grimm. Il fallut se résigner à laisser la passion se changer peu à peu en « douce liaison ». Une liaison d’esprit de trente années. Qui prit fin avec la mort de Sophie, le 22 février 1784. Et celle de Denis, cinq mois plus tard, le 30 juillet de la même année.

Angèle Paoli
D.R. Texte angèlepaoli

Sur son site "Terres de femmes", en fin de ce texte, vous trouverez aussi des liens sur cinq autres de ses articles sur Diderot.

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Ecrire la peinture - de Diderot à Sollers

(JPEG) Pascal Dethurens
Ed. [Citadelles Mazenod
Beau livre (coffret). Paru en 03/2009

Diderot, hier, fut le premier écrivain à écrire sur la peinture, Sollers, aujourd’hui, prolonge cet art. C’est le sens du titre de ce beau (et coûteux) livre d’art. Sollers fait ça avec talent. On peut lire, par exemple, une brève analyse de Francis Bacon que j’ai intitulée « radiographie », celle de Watteau « Femme demi-nue vue de face, assise sur une chaise longue, tenant son pied gauche dans ses mains » "ma préférée" dit-il, son « Picasso le héros », sa lecture de Poussin, « Les grandes baigneuses » de Cézanne, ses annotations sur « Le Cavalier polonais »...

Dans ses textes, Sollers adopte le plus souvent un point de vue non conventionnel. Il nous raconte une histoire, ou simple annotation. Nous découvrons avec lui le tableau, un peu comme un détective qui observe une scène de crime — même si le sujet est on ne peut plus pacifique. Juste quelques indices, quelques traits. Miracle ! Les personnages figés s’animent et commencent à nous parler.

Présentation du livre par l’éditeur

Les premières descriptions d’oeuvres d’art en littérature remontent à l’Antiquité avec L’Iliade et L’Énéide — d’où le terme d’ekphrasis utilisé pour qualifier cet exercice de style, ce défi rhétorique qui consiste à donner à voir ce qui n’est pas sous les yeux, à restituer l’indicible beauté plastique par la magie des mots.
À la Renaissance, les deux Muses, l’Art et la Poésie se trouvent des affinités électives. Poètes et écrivains dès lors rivalisent d’audace et d’inventivité pour rendre compte de tableaux dans leurs oeuvres. Avec Diderot, le genre acquiert ses lettres de noblesse et entre dans l’histoire littéraire. Pendant plus de vingt ans, de 1759 à 1781, il excelle à rendre compte des Salons de peinture du Louvre où exposent les Chardin, Greuze, Vernet et autre Fragonard. Le ton est donné, libre et vif, sans demi-teinte dans les jugements de valeur, qu’ils écorchent ou qu’ils portent au pinacle. C’est cette liberté qui fera les grandes heures de la critique d’art au XIXe siècle avec Stendhal, Gautier, Baudelaire, Zola, Mirbeau... Leur prose vibrante et enlevée jouera un rôle important dans la reconnaissance des peintres de la modernité tels les impressionnistes (Manet, Monet notamment).
Au XXe siècle, les sphères de la peinture et de la littérature s’entrecroisent, voire se confondent ; peintres et écrivains partagent les mêmes sources d’inspiration, défendent les mêmes aspirations au renouveau esthétique. Ainsi naissent les grands duos « écrivain-artiste » : Proust-Monet, Apollinaire-Picasso, Breton-Ernst, Genet-Giacometti, Beckett-Van Velde, Leiris-Bacon... Plus que jamais, dans une émulation créatrice très féconde, la plume des uns devient le prolongement désigné du pinceau des autres.
En confrontant directement les oeuvres picturales avec leurs commentaires littéraires, cette anthologie illustrée se propose d’explorer ce dialogue éternel entre les arts, cette fascination réciproque qui a donné naissance à quelques-unes des grandes pages de la littérature française. De Pompéi à Francis Bacon, en passant par Raphaël, Rubens et Delacroix, ce livre somptueux nous invite à une promenade parmi les chefs-d’oeuvre de la peinture occidentale, sous le regard complice et éclairé de nos grands

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Bref échange : Sollers, la peinture et la perception

(extrait d’entretien Philippe Sollers / Anne Deneys-Tunney [2], in L’Infini n° 113, Hiver 2011. - entretien du 23 août 2010 à Paris.)

Anne D.T. : Est-ce que l’écrivain n’a pas des moyens bien supérieurs à la peinture pour dire, de l’intérieur, la sensation, le vécu de la sensation, jusqu’à la jouissance.

Ph S. : C’est le rôle enveloppant du langage verbal.

Anne D.T. : Le langage verbal, me semble-t-il, est bien supérieur à la peinture pour dire l’intérieur, s’il existe.

Ph S. : Quand j’écris sur la peinture, je me sers de la peinture pour parler plus loin. J’essaye toujours de montrer qu’on ne la voit que si on est capable de la verbaliser. C’est d’ailleurs ce que disait Picasso lui-même. Je ne cherche pas à peindre, je cherche à dire, je ne cherche pas à faire, je cherche à dire.

Anne D.T. : De ce point de vue là, la littérature peut le faire plus directement que la peinture.

Ph. S. : Oui, si on en est capable. Ça demande un système nerveux particulier.

Anne D.T. : Vous parlez aussi d’un « roman instant  », ou d’une écriture instantanée qui serait branchée directement sur la sensation. Je ne sais pas si vous connaissez ce très beau texte de Gilles Deleuze où il dit que le propre de la littérature, c’est d’inventer de nouveaux percepts, c’est-à-dire un rapport différent aux sensations et aux perceptions. Il me semble que vos romans inventent de nouveaux percepts.

Ph. S. : Je suis constamment en état de perception romanesque. Là, en ce moment, nous sommes dans une petite scène de roman. Donc le percept qui en découle n’est pas seulement ce qui est en train de se dire. Tout à l’heure il pleuvait, maintenant il fait beau, il y a des roses là-bas. Mon ami Marcelin Pleynet est là. Il nous écoute tranquillement. Vous êtes là, votre robe est à pois blanc sur fond noir etc. Voilà, et votre regard est là, derrière vos lunettes. Vous avez des petites boucles d’oreilles, et une très jolie bague dont je vais vous demander la provenance, la pierre est quoi ?

Anne D.T. : C’est de l’ambre, je l’ai achetée à Nice, on m’a dit qu’elle était Art déco.

Ph. S. : Elle a sa consistance. Si je vous introduisais dans un roman, il y aurait tout ce que je viens de vous dire, plus d’autres détails, notamment la bague. Je commencerais même par la bague.

Anne D.T. : J’ai hâte de vous lire.

Ph. S. : C’est un croquis. Les notes sont permanentes, j’ai mon carnet, je prends des notes. Nouveaux percepts, bien sûr, mais ce que Deleuze n’a pas fait et c’est dommage, il aurait dû le faire dans un roman, dire en quoi consistaient concrètement ces nouveaux percepts, donner des exemples.

Les « Essais sur la peinture » par Diderot.

Révèlent les goûts esthétiques de Diderot.

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sur Gallica (numérisation BnF)

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Autres pièces au dossier

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[1] Présentation de l’édition Folio des Lettres à Sophie.

[2] Professeur à New York Universitty, spécialiste du XVIIIème siècle.

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Commentaires

  • Diderot cul par-dessus tête
    9 octobre 2013, par A.G.

    (JPEG) Entretien avec Michel Delon, professeur de littérature française du XVIIIème siècle à l’Université Paris IV-Sorbonne, au sujet de son dernier ouvrage : Diderot cul par-dessus tête. Écoutez sur RFI.

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    Diderot fait des galipettes

    par Jacques Drillon

    Pour le tricentenaire de sa naissance, le philosophe a droit à une biographie passionnante de Michel Delon.

    Le titre annonce la technique : « Diderot cul par-dessus tête ». Michel Delon, brillant dix-huitiémiste, professeur à la Sorbonne, prend à son compte une forme de biographie qu’avait illustrée Jean-Yves Tadié pour son « Marcel Proust » : non pas un récit linéaire qui commencerait à l’enfance et finirait à la mort, mais une suite subtile de thèmes indépendants, soigneusement choisis, des lignes de force.

    Bien sûr, la chronologie est respectée, mais non dite. Là sont l’intérêt de l’exercice et sa difficulté. Les thèmes doivent être à la fois porteurs d’informations, de toutes les informations, et, bien qu’isolés comme des tableaux dans une salle de musée, donner lieu à une organisation qui respecte le déroulement d’une vie. « Cul par-dessus tête », peut-être, mais un être en pied, complet, rendu à son intégrité, malgré la galipette.

    Un chapitre est donc une étude à lui tout seul, une sorte de dissertation, sur un personnage, un lieu, une qualité, un événement. Voyez plutôt : « Passeur », « Angélique », « Convulsions », « Vincennes », « Parents » ...

    Ainsi, le chapitre « Sans caractère » lui permet de faire un portrait profond de Diderot, et aussi d’exposer les idées du philosophe sur le caractère d’une personne, les catégories qu’il établit : les créateurs, qui doivent « être capables de parler toutes les langues particulières », les acteurs, qui doivent imiter celle du personnage... Et de commenter la question « Est-il bon, est-il méchant ? », noter les contradictions qui bousculent ces catégories.

    Delon fait même un détour pour expliquer que Diderot ne signe pas ses articles de l’« Encyclopédie », par une initiale, comme il le fait faire aux autres auteurs : cet homme protéiforme est sans caractère (d’imprimerie). Tout est prétexte à récit, à portrait, à recherche minutieuse, à exposé, à comparaison. Tout sert le propos « biographique » sans l’épuiser. La pensée se fait foisonnante, arborescente, les synapses se multiplient.

    Lorsqu’on sait tout d’un homme, de son oeuvre et de son siècle, de sa vie on fait un puits merveilleux, d’où le lecteur tire mille choses. Un Diderot peut-être pas nouveau, mais neuf. Et cela se termine par un dialogue entre « Moi » et un « Diderot » qui vivrait aujourd’hui, fantaisie ajoutée qui ne manque pas de sel.

    Jacques Drillon, Bibliobs.

    Diderot cul par-dessus tête, par Michel Delon,
    Albin Michel, 420 p., 24 euros.

    Lire aussi : Michel Delon, Diderot cul par-dessus tête .

  • Diderot bouge encore, Sollers le ressuscite
    30 septembre 2013, par A.G.
    « Il y a deux ans, les Nouveaux Chemins de la Connaissance participaient à la première des Rencontres philosophiques de Langres autour du thème de la liberté. Depuis, à chaque début d’automne, nous installons nos micros sur le plateau langrois qui se transforme, le temps de quelques jours, en une ville entièrement peuplée de philosophes. Cette année, à l’occasion du tricentenaire de la naissance de Diderot, c’est 4 émissions que nous sommes allés enregistrer, dans la salle d’honneur de la mairie de Langres, en compagnie de quatre philosophes brillants qui militent tous en faveur d’un Diderot philosophe.
    Quatre invités qui partiront de 4 articles tirés de l’encyclopédie : demain, Dominique Lecourt s’intéressera à l’animal, c’est-à-dire à l’homme ; mercredi, François Pépin vous présentera l’importance de la chimie et de la digestion chez le philosophe des lumières, et jeudi, Colas Duflo s’interrogera sur la spécificité d’une pensée politique propre à Diderot.
    Mais rejoignons sans plus attendre la ville de Langres, où Annie Ibrahim est sur le point de nous présenter le matérialisme éclectique de son philosophe de prédilection. » Cf. France Culture.
  • > Diderot bouge encore
    18 avril 2011, par A.G.
    Toute la semaine sur France Culture, aux Nouveaux chemins de la connaissance, la rediffusion d’une série sur Diderot. Avec Raymond Trousson, professeur émérite de l’Université libre de Bruxelles et biographe de Diderot.