Journal du mois d’août 2010
Houellebecq, Picasso et les autres...



L’Oréal

Comment ne pas être fier d’être français quand nous avons L’Oréal, cette fabuleuse entreprise mondiale de cosmétique ? Tout est passionnant dans L’Oréal : ses origines troubles, sa vieille milliardaire inspirée, son artiste contemporain fastueusement traité, ses évasions fiscales, son île des Seychelles, ses enveloppes discrètes, son ministre préféré, ses intrigues domestiques, son drame familial digne d’un super-Balzac.

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Cela a été le grand feuilleton de l’été, et j’espère qu’il recommencera à l’automne, débordant, et de loin, la rentrée littéraire. Certes, vous avez eu la Russie en feu, Moscou enfumé, la marée noire mal colmatée en Louisiane, les inondations au Pakistan et en Chine, les morts de la Love Parade en Allemagne, l’Iranienne menacée de lapidation (heureusement, Carla Bruni va arrêter ça), les remous provoqués par le projet de mosquée sur le site de Ground Zero à New York, mais l’affaire L’Oréal, c’est mieux, plus tordu, plus vicieux, une vraie coupe verticale géologique de la société française, avec même des moments charmants : les bibis de Mme Woerth, par exemple, sur les champs de courses. On vous a promené en Suisse, dans l’océan Indien, dans des hôtels particuliers, ou encore au Luxembourg et à Singapour.

Les milliards tourbillonnent, s’évaporent, reviennent dix fois plus forts, se cachent dans des niches que les futurs retraités ne sauraient même pas imaginer. Qu’ils manifestent, ceux-là, qu’ils défilent, les banques et le gouvernement ne se laisseront pas intimider. L’Oréal ! L’Oréal ! De l’or ! Du suspense ! Des enregistrements secrets ! Des majordomes ou des comptables indiscrets ! Du sexe pas encore révélé ! Des médecins insoupçonnables ! Des avocats déchaînés ! Des photos inédites ! La suite, vite !

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Sécurité

La parade du pouvoir n’a pas été longue à venir. Oubliez L’Oréal, la situation est grave. (JPEG) Vous voyez bien que la délinquance s’aggrave partout, et que c’est la faute aux socialistes, aux Roms, aux gens du voyage. Des milliardaires de gauche vous trompent, et, une fois de plus, le puissant lobby de Saint-Germain-des-Prés vous intoxique, vous, vrais Français d’origine française. Regardez ces laxistes irresponsables et d’un angélisme coupable, ils favorisent en réalité le trafic de drogue. Ils seraient de mèche avec les talibans qui tuent nos soldats que ça ne m’étonnerait pas.

La gauche hypocrite feint de s’opposer aux réformes mais elle s’y pliera puisqu’elle n’a rien à proposer sur le plan sécuritaire. Ayez confiance, votre grand frère président vous protégera et son épouse people vous chantera, le moment venu, une douce berceuse. La planète est devenue épuisante, vous avez besoin de repos. Que les Roms aillent au diable ! Que les gens du voyage transportent leurs caravanes ailleurs ! Quoi, le pape n’est pas content, l’Eglise catholique fait la grimace ? Que ces braves gens s’occupent donc de leurs prêtres pédophiles ! Comme l’a dit jadis un grand professionnel de la poigne, le pape c’est combien de divisions ?

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Nouveau-nés

Malgré l’horreur physiologique qu’elles m’inspirent, j’ai tendance à admirer le sang-froid des mères criminelles françaises. La regrettée Marguerite Duras les aurait trouvées "sublimes, forcément sublimes". Voyons : ces femmes très enveloppées n’ont l’air de rien, mais multiplient à l’insu de tous des grossesses, accouchent toutes seules, et éliminent aussitôt leur progéniture. On a eu ainsi les bébés dans un congélateur, on en est maintenant aux sacs en plastique. La presse nous prévient : le couple pris dans ce genre d’histoire est "avenant, serviable, poli, courtois". La femme est aide-soignante, le mari est charpentier et membre du conseil municipal. Le curé du lieu, nous dit-on, est resté "hébété". Un concept nouveau a pris corps, celui de "néonaticide". Le plus étonnant est quand même l’extrême aveuglement des maris, au courant de rien, disent-ils, et l’éclairage brutal sur les coïts approximatifs de province.

Qui a tué les bébés d’Ashkelon ?

Une enquête pileface chez les Romains du 3ème siècle

(JPEG) "On a découvert dans ces thermes romains les restes de près d’une centaine de nourrissons, tués peu après leur naissance. Les Grecs et les Romains de l’Antiquité considéraient l’infanticide, surtout par abandon et exposition aux éléments, comme la forme la plus efficace de régulation des naissances. "
Biblical Archaeology Review, Juillet / Août 1991

Situé sur la côte israélienne, le port maritime d’Ashkelon s’impose comme l’une des cités les plus importantes du monde antique, depuis 3500 avant Jésus Christ. Pèlerins et marins accostaient souvent dans ce bastion de la Rome impériale. Assiégé par les romains en 37 avant JC, la ville fut occupée pendant quatre siècles. Le port fut finalement détruit au cours de sanglants affrontements lors des croisades. Pendant une quinzaine d’ années, des archéologues de l’Université d’Harvard ont fouillé les vestiges d’Ashkelon. Ils ont découvert des squelettes d’une centaine de nouveaux nés dans un égout des anciens thermes romain.
Quelles sont les raisons de ce crime ? Qui étaient les bébés d’Ashkelon ? Qui les a tué et pourquoi ? Ce sont les questions auxquelles un documentaire Arte de 2006 a tenté de répondre.

Les restes de leurs minuscules squelettes étaient là depuis le troisième siècle, Observations, analyses révèlent qu’ils étaient âgés de quelques semaines, qu’ils ne souffraient pas de maladie, ...en pleine santé quand ils sont morts. Les romains se seraient-ils débarrassés des bébés-filles, pratiques qui ont existé ailleurs ? Non, les analyses prouvent que ces nouveaux nés étaient majoritairement des garçons. La clé du mystère semble résider dans l’exploitation sexuelle des femmes dans la Rome antique. Asservies à un statut d’esclave, elles n’avaient aucun pouvoir sur leurs propres enfants, et leurs maîtres se débarrassaient de ces nourrissons indésirables
La culture romaine pourtant si raffinée savait aussi s’accommoder de pratiques barbares. Cent ans après, l’infanticide, fut interdit par Rome.
L’infanticide est lié à toutes les cultures, en tous temps, en tous lieux, et a tellement accompagné l’humanité qu’aucun interdit ne saurait éradiquer ces résurgences résiduelles, manifestation de ce lointain héritage culturel et peut-être génétique quand il s’agissait de gérer la survie du groupe.

(Crédit : d’après Arte-TV/aventure humaine )

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Houellebecq

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Laissez tomber les romanciers américains surévalués : ils s’essoufflent, leurs livres sont barbants, leur domination s’achève. Vous avez mieux, en français direct, sous la main : le nouveau Houellebecq [1], excellent raconteur, roman noir, humour noir, où l’auteur se met lui-même en scène, et va jusqu’à décrire son propre et atroce assassinat dans des pages admirables de précision (on apprend ici beaucoup sur la reproduction des asticots).

S’il y a une justice en ce monde, le prix Goncourt doit couronner cette ?uvre puissante. La vision du monde de Houellebecq est toujours la même : tout le monde meurt, tout doit disparaître dans une apocalypse inévitable (au passage, j’apprends avec amusement que j’ai disparu depuis longtemps [2]. Et puis soudain, à propos d’art, ce cri : "Picasso c’est laid, il peint un monde hideusement déformé parce que son âme est hideuse, et c’est tout ce qu’on peut trouver à dire à Picasso, il n’y a aucune raison de favoriser davantage l’exhibition de ses toiles, il n’a rien à apporter, il n’y a chez lui aucune lumière, aucune innovation dans l’organisation des couleurs ou des formes, enfin il n’y a chez Picasso absolument rien qui mérite d’être signalé, juste une stupidité extrême et un barbouillage priapique qui peut séduire certaines sexagénaires au compte en banque élevé."

Ce message de haine est-il une plaisanterie ? Sans doute, mais ce n’est pas sûr. Il se pourrait, après tout, que ce jugement soit partagé par le ministre de l’Intérieur actuel, le Président lui-même, voire par le père du Président très mauvais peintre, dont on a pu voir l’exposition récente dans une galerie en face de l’Elysée. De même, il n’est pas exclu qu’une grande majorité de Français soit, au fond, d’accord pour censurer ces "barbouillages priapiques".

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Il n’est donc pas inutile de rappeler qu’en avril 1940, la République française, avant l’arrivée des Allemands, a refusé à Picasso la nationalité française. C’était un délinquant anarchiste dangereux, et son engagement dans la guerre d’Espagne (Guernica) prouvait bien qu’il était d’origine tout à fait étrangère. Houellebecq va-t-il réussir à bloquer la montée irrésistible des prix de ses tableaux ? Attendons.

Philippe Sollers

Le Journal du Dimanche, 29 août 2010


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Guernica est une des ?uvres les plus célèbres du peintre espagnol Pablo Picasso. Il la réalisa à la suite du bombardement de la ville de Guernica le 26 avril 1937, lors de la guerre d’Espagne. Le tableau devint rapidement un symbole de la violence de la répression franquiste avant de se convertir en symbole de l’horreur de la guerre en général. Il est exposé au musée de la Reine Sofia à Madrid. (crédit : Wikipedia)

Le Guernica secret de Picasso



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Sollers hésite sur le sens à donner à cette charge : « une plaisanterie ? Sans doute, mais ce n’est pas sûr. ». Qu’en penser ?

Sacré chenapan

S’attaquer au "plus grand peintre du XXème siècle" - comme le qualifient, certains, dont Sollers - un peintre à la valeur super-établie, devrait susciter d’autres réactions dans la critique... Pourtant, étonnamment, ce point n’est pas relevé dans les premiers papiers... Mais peut-être les premiers commentateurs n’ont-ils eu le temps que de survoler le livre ?

A moins aussi, qu’il ne faille voir là, qu’un pied de nez en réaction aux excès sécuritaires...
- Excès sécuritaires... ? Vous êtes sûr dit une voix off (peut-être la vôtre ?)
- Si vous préférez une réaction aux excès du monde des affaires et de l’art qui se rejoignent, le raisonnement peut fonctionner aussi.

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Qu’a fait en effet Houellebecq ? Rien qu’érafler une mythique voiture Picasso. Au passage, comme ça ! Une éraflure, c’est la griffe des cités ! Un acte esthétique et de justice face au too much, et une cote insolente sur le marché de l’occasion. Qui peut s’offrir ça ? Est-ce même beau ?
Ca commence comme un sketche : "Picasso c’est laid, il peint un monde hideusement déformé"...
... Ce n’est qu’un Coluche triste dit le commissaire,
libérez-le !

Mais ensuite ça dérape : "...déformé parce que son âme est hideuse" ...une véritable attaque au faciès, en somme, une attaque à l’identité la plus intime : l’âme !
Qu’est-ce qu’il lui prend, celui là ?
Il écrit, il est écrivain alors il érafle, tague, découvre de vieilles lubies enfouies dans les cervelles, flingue avec son pistolet-de-panoplie de sale gosse... Le même qui s’amuse de ses mauvais coups de tireur de sonnettes pour déranger les vieux devant leur télé et voir leur tronche :
"Sacré ch’napan", lance le vieil homme à l’adresse d’une silhouette qui disparaît derrière l’arbre...
- Tu déconnes lui dit alors son copain d’équipée.
- Non je rigole !
- Sacré ch’napan, je l’aurai !, répète le vieux avant de retourner devant sa télé où la pub continue : Picasso robotisée, désarticulée... - Je l’aurai, Je l’aurai !

L’agressé appelle alors son ami le commissaire et lui décrit son agresseur.
- Il est bien connu des services de police lui dit le commissaire. C’est un écrivain et comme toi un téléspectateur assumé...
enfin son héros Jed Martin, mais c’est comme si c’était lui.
- Tu es sûr ?
- Absolument sûr. D’ailleurs tu n’as qu’à lire son bouquin.
- Un téléspectateur assumé, je t’assure. Pas question pour lui de lire les journaux, d’ailleurs il considère que la presse écrite est morte.
- Comme moi !
- Oui comme toi. Je vais lui faire dire de ne plus venir t’importuner, vu que vous partagez les mêmes idées...
- Et Picasso ?
- Il n’aime pas !
- Pas comme moi alors.
- Non pas comme toi ! Mais il aime bien picoler, et dans ces moments là, il a tendance à tout déformer, à se voir déformé, "hideux", et à ne pas s’aimer du tout. Il est même possible alors qu’il hallucine et se projète dans Guernica.
- En somme, il n’aime pas Picasso parce qu’il ne s’aime pas.... L’âme hideuse qu’il prête à Picasso, c’est la sienne !
- (JPEG) Oui c’est peut-être bien ça. Tous deux déforment la réalité pour mieux la saisir. Et derrière la charge que l’on croit à l’adresse de Picasso, c’est une autocharge, un acte d’autodestruction massive, de mégalomanie inouïe, Houellebecq qui s’identifie à Picasso.. !
- Alors, il se paie notre tête ?
- Peut-être bien...
- Non... !!!
- Si ! C’est tout à fait possible. Deux jeunes timides qui ne s’aimaient pas et qui ont explosé... Mais comme un écrivain raconte des histoires et manipule son lecteur, le vrai et le faux s’entremêlent, aussi faut-il plusieurs recoupements pour les démêler. Une seule affirmation ne suffit pas à établir un fait.
A suivre, donc !

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Meilleur peintre de France

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En découvrant ce titre, me suis dit que je tenais là, la réponse ironique à l’attaque contre Picasso. Non, à part le titre qui joue de l’ambiguité, le contenu de l’article est tout entier sur le mode éloge de l’observateur, débusqueur des tares, des vices et des travers de notre société contemporaine, qu’est Houellebecq. Laissons donc la parole à Jean-Christophe Buisson, l’auteur de l’article du Figaro Magazine (28/08/2010).

(JPEG) Je veux rendre compte du monde... Je veux simplement rendre compte du monde. » Ainsi s’exprime, à la 420e page (sur 432) de La Carte et le Territoire, le héros du nouveau roman de Michel Houellebecq. On ne saurait mieux résumer l’entreprise intellectuelle de l’écrivain, depuis ses premiers poèmes jusqu’à ce texte où liberté d’esprit, ironie destructrice et quête morale se marient merveilleusement. L’histoire ? Celle de Jed Martin, fils d’un PDG à la retraite en fi de vie et d’une mère suicidée, photographe mué en peintre installé dans un quartier ordinaire de Paris (le XIII’). Soudain propulsé vers la gloire artistique et médiatique, amené à croiser les stars de son époque (jean-Pierre Pemaut, Frédéric Beigbeder et... Michel Houellebecq !), invité à aider la police à résoudre un crime atroce, Martin est un de ces types de personnages communs dont ce pathologiste de la vie sociale qu’est Houellebecq sait retranscrire à la perfection pensées, frustrations, illusions, fantasmes et médiocrités. Comme tout un chacun, sa quête du plaisir (sentimental, sexuel, professionnel pourquoi pas ?) n’est qu’une réponse à la précarité de sa situation : celle d’un homme qui, un jour, mourra. Déjà vu, déjà lu ? Oui, mais en grand romancier, Houellebecq sait évoluer. Non dans l’écriture, certes. Sa phrase n’a pas changé. Par son style épuré, sa simplicité journalistique, elle donne l’impression de se moquer de l’art romanesque : quand Jed Martin rencontre Houellebecq, moment fort du livre, on perçoit « le ronronnement caverneux d’un compresseur de frigidaire  ». Effet comique garanti mais surtout efficacité totale, vérifiée tout au long de l’ouvrage qui est un compte rendu, donc. Celui, mélancolique, d’une postmodernité déprimante peuplée de bistrots de quartier désertés, ou de supermarchês de banlieue où des hommes esseulés poussent des Caddie, comme les héros condamnés d’un film de Carpenter ... Mais l’auteur ajoute à sa fresque la représentation par petites touches d’une France rurale, profonde, prémoderne, séduisante : celle des cartes Michelin et des restaurants sans people ni menus light.

Une vision moins scientiste du monde, parfois même chrétienne (ses lectures de Popper et Chesterton ?), des évocations adoucies des rapports humains, un pessimisme tempéré, le sexe réduit à la portion congrue : un nouveau Houellebecq est né. Sa mue touchera-t-elle le jury Goncourt ?

JEAN-CHRISTOPHE BUISSON
La Carte et le Territoire, Flammarion, 432 p., 22 E,

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Le romancier Benoît Duteurtre, qui figure dans la Carte et le Territoire au titre d’« ami » rend hommage à son « sens inné de la réalité » et écrit dans Marianne : « Houellebecq peut bien faire ce qu’il veut. Chaque fois qu’il revient au roman, le lecteur y retrouve cette façon personnelle de raconter qui parle et emporte, cet art de dépeindre les destins humains, cette géniale simplicité à l’image de son écriture manuscrite si soignée, précise et lisible. »
(Crédit Libération)

La Carte et le Territoire sur amazon

[1] La Carte et le Territoire, Flammarion, 8 septembre

[2] Frédéric Beigbeder fait partie des non disparus, présents dans le nouveau roman de Michel Houellebecq, lequel préface l’édition en Livre de poche (25 août) de "Un roman français", le livre de Beigbeder. Note pileface

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