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France bleue


(JPEG) (GIF) Tout à coup, à cause du foot, la France a des bleus partout. C’est tragique, ahurissant, pathétique, et surtout comique. Le moment est quand même venu de considérer que, désormais, cette équipe nationale n’était que de l’argent déguisé en foot, au point que les autres équipes, plus dissimulées ou professionnelles, ont l’air anormales puisqu’elles semblent prendre le jeu au sérieux. La pénible guignolade fait vendre de l’information spectaculaire, c’est l’essentiel. Oubliés, les inondations, les morts, la marée noire en Louisiane, le problème des retraites, les évasions fiscales de milliardaires, les sommets internationaux, les plans de rigueur. Ce festival de vulgarité et d’injures, ces disputes de petits chefs rapaces occupent tout avant de disparaître dans un néant protecteur.

On peut rappeler, au passage, qu’un jeune Birman de 12 ans, commis à poser des pierres sur les routes, gagne au maximum 1,50 $ par jour. Surabondance cynique d’un côté, effrayante misère de l’autre. La planète tourne ainsi. On aura parlé de l’argent roi, la nouvelle ère est celle de l’argent fou. Regardez ces visages crispés de sportifs nantis, écoutez leurs bafouillages hypocrites. Il paraît qu’ils ont pleuré en écoutant la semonce de la ministre des Sports, la rose et plantureuse Bachelot qui, sur une autre chaîne, très allumée, déclarait sa flamme à La Traviata de Verdi. Le Président, conscient d’être devant une affaire d’État, lui téléphonait, paraît-il, toutes les cinq minutes. L’orage populaire va-t-il se lever ? La révolte tonne-t-elle en son cratère ? Allons-nous assister à une éruption de la fin ? Après tout, au début de mai 1968, personne n’attendait, sauf quelques signes avant-coureurs, une explosion dans l’Université. Cette fois, ça pourrait venir du bas, du terrain, de l’humiliation physique quotidienne. Mai-68 a-t-il été assez éradiqué  ? La France, rouge de honte, peut-elle se bouger encore ?

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18 juin

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(GIF) Qui a entendu le discours d’un obscur général transmis, le 18 juin 1940, à travers les ondes de la BBC ? Presque personne. Pourquoi, soixante-dix ans après, vrai retour du refoulé, n’est-il question que de De Gaulle ?

Voyons les dates : si De Gaulle meurt en 1940, il passe à la trappe ; en 1950, il est placardisé ; en 1960, la guerre d’Algérie risque de lui coûter la vie ; en 1970, on l’enterre ; en 1980, Mitterrand est bien décidé à le rayer de la carte ; en 1990, même topo ; en 2000, il est trop lourd à porter pour Chirac ; en 2010, le revoilà, mais comme un spectre, puisqu’on n’interroge que de vieux revenants, d’ailleurs sympathiques.

Personne ne m’a demandé mon avis sur mon expérience d’écouteur de Radio Londres, à 6 et 8 ans, dans des greniers calfeutrés de Bordeaux. C’est pourtant, pour moi, une expérience inoubliable, surtout à cause de l’intense poésie surréaliste qui se dégageait des messages codés sur fond de brouillage. En voici quelques-uns, parmi les plus énigmatiques et les plus beaux : « Je cherche des trèfles à quatre feuilles / Les colimaçons cabriolent / Nous nous roulerons sur le gazon / Les grandes banques ont des succursales partout / Le cardinal a bon appétit / J’aime les femmes en bleu / Elle fait de l’ ?il avec le pied / La brigade du déluge fera son travail / Ne vous laissez pas tenter par Vénus / Saint Pierre en a marre. »

Que déclenchaient ces messages « personnels » ? Des attentats ? Une destruction de ponts ? Une fuite précipitée ? Un assassinat ciblé ? Je n’ai jamais été gaulliste, on s’en doute. Mais ce général réfractaire m’a ému, et j’aimerais l’entendre aujourd’hui, sur une radio clandestine, dire ce qu’il pense des marchés financiers. Quoi qu’il en soit, j’ai beaucoup rêvé, dans mon enfance, de me rouler un jour sur le gazon avec des femmes en bleu. Je l’ai d’ailleurs fait, mais ne le dites à personne.

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Shanghai

(GIF) Prenez ce livre passionnant pour l’été : Shanghai : histoire, promenades, anthologie et dictionnaire, sous la direction de Nicolas Idier [1]. Nicolas Idier, dans sa présentation, évoque cette ville géante, devenue, en quelques années, la capitale de l’économie mondiale : « Shanghai est une boule de cristal où l’on peut lire l’avenir qui nous attend : les chantiers, la verticalité, l’agression du visuel et du bruit permanent. La menace de la chute, aussi. Shanghai offre la vision d’une ville traquée, pourchassée par elle-même, par ses réussites, par le risque permanent. Elle semble se répéter la phrase de la sorcière Hécate dans Macbeth, de Shakespeare : « Il insultera le destin, narguera la mort, et mettra ses espérances au-dessus de la sagesse, de la religion et de la crainte. Et, vous le savez, la sécurité est la plus grande ennemie des mortels. »

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Diderot

(GIF) Diderot est, avec Voltaire, l’un des meilleurs joueurs de l’équipe de France, et on aurait avantage à les réintégrer d’urgence dans le grand match symbolique en cours. Voici donc votre deuxième livre pour l’été : Diderot. Lettres à Sophie Volland  [2]. Écoutez ça, nous sommes à Paris le 11 mai 1759, l’homme de l’Encyclopédie (vingt ans de travail) raconte une de ses soirées à son amoureuse : « Nous nous entretînmes d’arts, de poésie, de philosophie et d’amour ; de la grandeur et de la vanité de nos entreprises ; du sentiment ou du ver de l’immortalité ; des hommes, de dieux et des rois ; de l’espace et du temps ; de la mort et de la vie. C’était un concert... »

Merveilleux Diderot, qui donnait rendez-vous à sa Sophie dans les jardins du Palais-Royal, sur « le banc d’Argenson ». Un jour, il écrit dans le noir : « Je continue à vous parler, sans savoir si je forme des caractères. Partout où il n’y aura rien, lisez que je vous aime. » Une autre fois : « Je sens à chaque instant qu’il me manque quelque chose, et quand j’appuie là-dessus, je trouve que c’est vous. » Et encore : « On me trouve sérieux, fatigué, rêveur, inattentif, distrait, pas un être qui m’arrête, jamais un mot qui m’intéresse. C’est une indifférence, un dédain qui n’excepte rien. Cependant on a des prétentions ici comme ailleurs, et je m’aperçois que je laisse partout une offense secrète. »

On ne sait rien de Louise-Henriette Volland, dite Sophie (1716-1784), sauf qu’elle est restée célibataire. Rien, aucun document, aucune lettre, excepté son testament autographe léguant à sa mort, à Diderot, « 7 petits volumes des Essais de Montaigne, reliés en maroquin rouge, plus une bague que j’appelle ma pauline ». Comme quoi la vraie philosophie est amour.

Philippe Sollers
Le Journal du Dimanche du 27 juin 2010



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LIVRES CITES


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SHANGHAI : histoire, promenades, anthologie et dictionnaire


Nicolas Idier

Editeur : Robert Laffont / Coll. Bouquins, mai 2010

Illustrations N&B et couleur

Le Mot de l’éditeur

Après Saint-Pétersbourg, New York et Istanbul, la collection « Bouquins » poursuit sa série de portraits de villes avec Shanghai. Comme les autres ouvrages de cette série, "Shanghai" est composé de quatre parties ? Histoire, Promenades, Anthologie, Dictionnaire ? qui en font l’originalité et offrent au lecteur une vision complète de l’incroyable diversité shanghaienne. Fruit de la collaboration d’une trentaine de spécialistes (historiens, économistes, architectes, musicologues, professeurs de langue et de littérature chinoises, etc.) réunis autour de Nicolas Idier, il intéressera tout autant l’amateur éclairé que le sinologue averti. À l’image de Shanghai, ce « Bouquins » est cosmopolite. Davantage qu’un ouvrage d’érudition ou qu’un guide de voyage, il permettra au lecteur d’appréhender Shanghai, et la Chine, en mêlant plaisir et connaissance.

Le livre sur amazon

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Lettres à Sophie Volland

Denis Diderot

Ed. Non lieu, mai 2010, 750 pages.

Le Mot de l’éditeur

Moi qu’on a comparé à l’éternel, pour qui l’espace et la durée ne sont rien, moi qui vis de la vie la plus découpée, la plus inadvertante, la plus oubliée, pour qui épié-je tous mes instants ? C’est pour celle qui est loin de moi et que j’aime.

Les Lettres à Sophie Volland sont la plus célèbre correspondance amoureuse du XVIIIe siècle et l’un des grands textes de la littérature française. Diderot parvient à nous communiquer l’intensité rayonnante de sa passion pour Sophie. Elle est loin de lui, mais partagera tous ses instants - par la magie du style. C’est aussi un document passionnant sur la vie de Diderot, la société qui l’en- toure, son activité d’écrivain et plus largement sur la vie intellectuelle du temps. On pourra y lire, comme autant de séquences détachables, quasiment sténographiées, les longues et souvent très plaisantes conversations de la société du Grandval, chez le baron d’Holbach, ou du château de La Chevrette, chez Mmed’Épinay. Sans compter les anecdotes, les contes et les cas « de conscience » dont Diderot régalait sa Sophie, qui en était fort friande - tant de pages savoureuses, parfois désopilantes, animées par le désir et le plaisir de plaire. Cette publication vient combler un vide : c’est la première édition des Lettres à Sophie Volland depuis 1965. On ne pouvait plus les lire qu’en extraits ou mêlées aux autres correspondances de Diderot dans ses ?uvres complètes. On les retrouvera ici dans leur intégralité, dans leur continuité propre, fidèlement reproduites d’après les manuscrits.

Texte présenté et annoté par Marc Buffat (Paris-7 Diderot) et Odile Richard-Pauchet (Université de Limoges).

Le livre sur amazon

[1] Bouquins, Robert Laffont, 2010

[2] Non Lieu, 2010.

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