![]() Journal du mois, Juin 2010
France bleue
On peut rappeler, au passage, qu’un jeune Birman de 12 ans, commis à poser des pierres sur les routes, gagne au maximum 1,50 $ par jour. Surabondance cynique d’un côté, effrayante misère de l’autre. La planète tourne ainsi. On aura parlé de l’argent roi, la nouvelle ère est celle de l’argent fou. Regardez ces visages crispés de sportifs nantis, écoutez leurs bafouillages hypocrites. Il paraît qu’ils ont pleuré en écoutant la semonce de la ministre des Sports, la rose et plantureuse Bachelot qui, sur une autre chaîne, très allumée, déclarait sa flamme à La Traviata de Verdi. Le Président, conscient d’être devant une affaire d’État, lui téléphonait, paraît-il, toutes les cinq minutes. L’orage populaire va-t-il se lever ? La révolte tonne-t-elle en son cratère ? Allons-nous assister à une éruption de la fin ? Après tout, au début de mai 1968, personne n’attendait, sauf quelques signes avant-coureurs, une explosion dans l’Université. Cette fois, ça pourrait venir du bas, du terrain, de l’humiliation physique quotidienne. Mai-68 a-t-il été assez éradiqué ? La France, rouge de honte, peut-elle se bouger encore ? ![]() 18 juin![]()
Voyons les dates : si De Gaulle meurt en 1940, il passe à la trappe ; en 1950, il est placardisé ; en 1960, la guerre d’Algérie risque de lui coûter la vie ; en 1970, on l’enterre ; en 1980, Mitterrand est bien décidé à le rayer de la carte ; en 1990, même topo ; en 2000, il est trop lourd à porter pour Chirac ; en 2010, le revoilà, mais comme un spectre, puisqu’on n’interroge que de vieux revenants, d’ailleurs sympathiques. Personne ne m’a demandé mon avis sur mon expérience d’écouteur de Radio Londres, à 6 et 8 ans, dans des greniers calfeutrés de Bordeaux. C’est pourtant, pour moi, une expérience inoubliable, surtout à cause de l’intense poésie surréaliste qui se dégageait des messages codés sur fond de brouillage. En voici quelques-uns, parmi les plus énigmatiques et les plus beaux : « Je cherche des trèfles à quatre feuilles / Les colimaçons cabriolent / Nous nous roulerons sur le gazon / Les grandes banques ont des succursales partout / Le cardinal a bon appétit / J’aime les femmes en bleu / Elle fait de l’ ?il avec le pied / La brigade du déluge fera son travail / Ne vous laissez pas tenter par Vénus / Saint Pierre en a marre. » Que déclenchaient ces messages « personnels » ? Des attentats ? Une destruction de ponts ? Une fuite précipitée ? Un assassinat ciblé ? Je n’ai jamais été gaulliste, on s’en doute. Mais ce général réfractaire m’a ému, et j’aimerais l’entendre aujourd’hui, sur une radio clandestine, dire ce qu’il pense des marchés financiers. Quoi qu’il en soit, j’ai beaucoup rêvé, dans mon enfance, de me rouler un jour sur le gazon avec des femmes en bleu. Je l’ai d’ailleurs fait, mais ne le dites à personne. Shanghai
Diderot
Merveilleux Diderot, qui donnait rendez-vous à sa Sophie dans les jardins du Palais-Royal, sur « le banc d’Argenson ». Un jour, il écrit dans le noir : « Je continue à vous parler, sans savoir si je forme des caractères. Partout où il n’y aura rien, lisez que je vous aime. » Une autre fois : « Je sens à chaque instant qu’il me manque quelque chose, et quand j’appuie là-dessus, je trouve que c’est vous. » Et encore : « On me trouve sérieux, fatigué, rêveur, inattentif, distrait, pas un être qui m’arrête, jamais un mot qui m’intéresse. C’est une indifférence, un dédain qui n’excepte rien. Cependant on a des prétentions ici comme ailleurs, et je m’aperçois que je laisse partout une offense secrète. » On ne sait rien de Louise-Henriette Volland, dite Sophie (1716-1784), sauf qu’elle est restée célibataire. Rien, aucun document, aucune lettre, excepté son testament autographe léguant à sa mort, à Diderot, « 7 petits volumes des Essais de Montaigne, reliés en maroquin rouge, plus une bague que j’appelle ma pauline ». Comme quoi la vraie philosophie est amour. Philippe Sollers
LIVRES CITESSHANGHAI : histoire, promenades, anthologie et dictionnaireNicolas Idier Editeur : Robert Laffont / Coll. Bouquins, mai 2010 Illustrations N&B et couleur Le Mot de l’éditeur Après Saint-Pétersbourg, New York et Istanbul, la collection « Bouquins » poursuit sa série de portraits de villes avec Shanghai. Comme les autres ouvrages de cette série, "Shanghai" est composé de quatre parties ? Histoire, Promenades, Anthologie, Dictionnaire ? qui en font l’originalité et offrent au lecteur une vision complète de l’incroyable diversité shanghaienne. Fruit de la collaboration d’une trentaine de spécialistes (historiens, économistes, architectes, musicologues, professeurs de langue et de littérature chinoises, etc.) réunis autour de Nicolas Idier, il intéressera tout autant l’amateur éclairé que le sinologue averti. À l’image de Shanghai, ce « Bouquins » est cosmopolite. Davantage qu’un ouvrage d’érudition ou qu’un guide de voyage, il permettra au lecteur d’appréhender Shanghai, et la Chine, en mêlant plaisir et connaissance. Lettres à Sophie VollandDenis Diderot Ed. Non lieu, mai 2010, 750 pages. Le Mot de l’éditeur Moi qu’on a comparé à l’éternel, pour qui l’espace et la durée ne sont rien, moi qui vis de la vie la plus découpée, la plus inadvertante, la plus oubliée, pour qui épié-je tous mes instants ? C’est pour celle qui est loin de moi et que j’aime. Les Lettres à Sophie Volland sont la plus célèbre correspondance amoureuse du XVIIIe siècle et l’un des grands textes de la littérature française. Diderot parvient à nous communiquer l’intensité rayonnante de sa passion pour Sophie. Elle est loin de lui, mais partagera tous ses instants - par la magie du style. C’est aussi un document passionnant sur la vie de Diderot, la société qui l’en- toure, son activité d’écrivain et plus largement sur la vie intellectuelle du temps. On pourra y lire, comme autant de séquences détachables, quasiment sténographiées, les longues et souvent très plaisantes conversations de la société du Grandval, chez le baron d’Holbach, ou du château de La Chevrette, chez Mmed’Épinay. Sans compter les anecdotes, les contes et les cas « de conscience » dont Diderot régalait sa Sophie, qui en était fort friande - tant de pages savoureuses, parfois désopilantes, animées par le désir et le plaisir de plaire. Cette publication vient combler un vide : c’est la première édition des Lettres à Sophie Volland depuis 1965. On ne pouvait plus les lire qu’en extraits ou mêlées aux autres correspondances de Diderot dans ses ?uvres complètes. On les retrouvera ici dans leur intégralité, dans leur continuité propre, fidèlement reproduites d’après les manuscrits. Texte présenté et annoté par Marc Buffat (Paris-7 Diderot) et Odile Richard-Pauchet (Université de Limoges). [1] Bouquins, Robert Laffont, 2010 [2] Non Lieu, 2010. |
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