Décryptage : Da Sollers Code / Fiction et réalité
« Le Coeur absolu »


Le 6 juin 2010, a été célébrée, à Varsovie, la béatification du père Jerzy Popieluszko, ce prêtre polonais arrêté et assassiné en 1984, par trois agents des services secrets qui, après l’avoir roué de coups, le jetèrent dans les eaux gelées de la Vistule. Grand retentissement médiatique à l’époque.

« Un assassinat qui m’a beaucoup intéressé et qui a été le déclic du Coeur absolu »

déclare Philippe Sollers dans l’émission Le bon plaisir de Philippe Sollers (France Culture), livre « qui pourtant a l’air de traiter de cavalcade sexuelle... » ajoute t-il.


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(Extrait des archives de Dominique Brouttelande)

Occasion de rouvrir Le Coeur Absolu. Occasion d’emboîter les pas de Sollers au siège de la Société secrète « Le Coeur Absolu » à Venise, 8 Piazza san Agostino. On sait combien Philippe Sollers accorde d’importance au début de ses romans, les premières phrases, il y a même consacré un chapitre de ses mémoires Un vrai Roman. Comment celui-ci commence t-il ? Essai de décryptage :


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Jerzy Popieluszko

« Toujours vivant ?... Oui... C’est drôle... Je ne devrais pas être là... Flot de musique emplissant les pièces... Elle se souvient de moi, la musique, c’est elle qui m’écoute en me traversant... Qu’est-ce que c’est ?... Voyons... Oui... Bien sûr... Saint Jean... Le début... Nuages... Formation des nuages... Rideau soufre... Horizon glissant... C’est lent, et long, et large, et groupé, noir, liquide... Je suis dedans, maintenant, pas de doute... J’ai dû mettre la radio, tout à l’heure, sans m’en rendre compte... En me levant pour faire chauffer le café, odeur du pain grillé, coup sourd du courrier et des journaux derrière la porte... Il faudrait aller les chercher... Mais pas moyen. Je suis paralysé, là, dans mon lit, petit jour fermé dans la chambre. Neuf heures moins vingt. Je repars dans le sommeil. Les voix me portent. Elles descendent avec moi dans l’eau... »

Le lecteur qui connaît un peu la biographie de Sollers verra d’abord dans ce début, l’écho d’un événement autobiographique : la sortie de coma après un grave accident de voiture où Sollers faillit perdre la vie. « Je suis paralysé, là, dans mon lit ». La musique...
Mais la passion selon Saint Jean, la référence à l’eau : « Les voix me portent. Elles descendent avec moi dans l’eau... » font aussi référence à l’assassinat du père Popieluszko sans qu’on le sache encore. Le prêtre polonais a été roué de coups par la police secrète et jeté dans les eaux de la Vistule...

Mais poursuivons le début du livre :

« Herr, unser Herrschen, dessen Ruhm

In allen Landen herrlich ist !

Quelle histoire, ce Herr... Et ils n’arrêtent pas de le répéter... Choeur décidé, unanime... Soufflant, soulevant, souffletant, souffrant... Herr !... Herr !... Herr !... Et encore Herr !... Herr !... Herr !... Et puis les autres mots enveloppés au passage comme des feuilles brassées par le tourbillon des bouches et des gorges... Herr !... Ça plonge, ça remonte, ça reste suspendu, ça se remet à dériver, pour être repris plus bas, en source, en crête, en abîme ; c’est une supplication pour la fin des corps et du temps... Étendu, je me laisse aller, je me plie...

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Seigneur, notre Maître, dont la gloire

emplit l’univers,

Montre-nous que par ta Passion,

Toi, Fils de Dieu,

pour tous les temps,

Tu as triomphé même

dans la plus profonde humiliation...

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6 juin 2010. Messe de béatification à Varsovie
Près de 150.000 personnes y assistent.

Tous les espaces... Tous les temps... Zu aller Zeit... Verherrlicht worden bist... Et ça recommence sur le Herr... Herr !... Herr !... Et encore... Ça pourrait durer indéfiniment... Je pourrais redire ça, moi aussi, sans cesse... Entre fatigue et délire... Non. Debout. Informations.

« L’ombre de l’inspirateur occulte a plané sur la première journée du procès des quatre policiers inculpés qui s’est ouvert jeudi au milieu d’un impressionnant déploiement des forces de l’ordre. Ce commanditaire inconnu a été évoqué dès l’ouverture des débats dans la salle d’audience du tribunal où avaient pris place les quatre accusés, tous fonctionnaires du département chargé des cultes au ministère de l’Intérieur. Ces derniers risquent de huit ans de prison à la peine de mort. »

La peine de mort ? Tu parles... »

Insistance sur la passion selon Saint Jean, et le narrateur y revient à la fin du premier chapitre :

« J’ai mis la Passion selon saint Jean, le début... Herr !... Herr !... Herr !... Les voix dans la neige... Je ne sais pas pourquoi j’ai pensé aux environs de Venise aux marais en perte de vue dans la brume vicieuse et hostile, au retour de Dante, en septembre 1321, après une ambassade compliquée, décevante, pour le compte de Guido da Polenta, aux premiers frissons lui annonçant la fin de la comédie... C’est plutôt comme cela qu’il faudrait commencer... Les sabots des chevaux dans l’eau, l’orage et la pluie, un homme tremblant sous une hache... la nuit du 13 au 14 septembre paraît-il... [...] Tout ça... Tout ça... Poitrail des chevaux dans les joncs , noirs et gris... Chuchotements... Front brulant de fièvre... Et de dates en dates... Herr !... Herr !... Herr !... Neige et marais, air et eau... Fleuve des morts sous la neige »

Et si c’était effectivement le premier début avant que l’actualité ne vienne le modifier ?

C’est par le biais d’un bulletin d’information que le narrateur évoque l’assassinat de Jerzy Popieluszko sans qu’il soit nommé. Nous sommes dans la salle d’audience du tribunal, pour le procès des quatre policiers inculpés... Ce qui donne une référence datée dans le réel : Le procès a débuté le jeudi 27 décembre 1984 ! ...Pourtant quelques pages plus loin, nous assistons à la rédaction des statuts de la société secrète Le Coeur Absolu, ce jour, 8 octobre 1984.

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9 juin 1987, Jean Paul 2 se recueille devant la tombe du père Jerzy Popieluszko

« - Comment va-t-on appeler notre association avait dit Sigrid.
Le soir tombait sur l’un des pontons de la Giudecca... On mangeait des glaces... Un long et lent pétrolier, le Merzario Arabia, de Panama, tiré par les remorqueurs Novus et Padus, passait devant nous, jaune sur l’eau violette.
- Je me rappelle le titre d’un poème persan, a dit Liv : Le Coeur absolu. C’est beau non ? L’Iran à l’envers ?
- Il faut rédiger les statuts ai-je dit. Article I : « La Société du Coeur Absolu est fondée ce jour, 8 octobre 1984, à dix-huit heures à Venise »
- Je vous donne la suite demain.
Chacun a dormi de son côté cette nuit là. J’ai sous les yeux le texte qui suit.

LE COEUR ABSOLU

I. La société a été fondée le 8 octobre 1984, à 18 heures, à Venise, par très beau temps. Les membres fondateurs se souviendront toujours de ce temps, et plus particulièrement d’une certaine couleur jaune, d’une certaine couleur violette. Le siège de la Société est au 8, Piazza San Agostino, au troisième étage.[...] »

Si la Cité de Venise était dotée de bâtiments de huit étages, avec la belle insistance de l’auteur à user du chiffre 8, nul doute que la Société du Coeur Absolu aurait eu son siège au huitième étage. Le cryptage a ses limites que la raison ne saurait ignorer. S’agissant d’une Société secrète, du goût des références explicites ou cachées de Sollers, de l’attention portée aux détails, comme Nabokov, marqueurs du concret, et capteur d’intérêt. Pourquoi ce détail ? Mais avant d’investiguer sur ce huit mystérieux, il y a peut-être à s’interroger sur la date dans sa globalité : 8 octobre 1984 !

Vous avez bien lu : « ce jour, 8 octobre 1984 ». Et le début du livre qui commence par sur un bulletin d’information du 27 décembre 1984...
Sollers pris en flagrant délit d’anachronisme ?
Peu vraisemblable compte tenu du soin qu’il apporte à concocter ses débuts. Alors quelle explication plausible ? Tout d’abord, notons que le père Popieluszko a été assassiné en octobre 1984, ce qui est en cohérence avec l’accent mis sur cet événement au début du livre, plus exactement cette référence au bulletin d’information du début du procès - quoique peu explicite, hors contexte de l’époque. Mais c’est habituel chez Sollers, d’en appeler à ses lecteurs pour compléter les flous ou les blancs par un effort de recherche ou par leur imagination.

A ce stade de cette petite investigation du rébus qui nous est proposé, profitons en pour ouvrir ses mémoires, Un vrai Roman à la page 215 :

« Débuts

Exergues donc, mais aussi les débuts et les fins. Pour les débuts, il faut que la première phrase s’impose d’elle-même, qu’elle vienne donner le ton de ce qui suivra. J’attends parfois longtemps, et puis un jour, n’importe où, à l’improviste, la phrase est là, où les deux ou trois suivantes qui n’en forment qu’une en indiquant le ton fondamental, la pente, la direction. C’est parfois un rêve qui ouvre l’espace. Je ne change jamais une première phrase, elle dit déjà où le bateau va. »

Plus avant, « voici quelques débuts : »
Qu’a-t-il retenu ici, pour Le Coeur Absolu ?
« Toujours vivant ?... Oui... C’est drôle... Je ne devrais pas être là... Flot de musique emplissant les pièces... Elle se souvient de moi, la musique, c’est elle qui m’écoute en me traversant... »

Le texte n’est pas une citation. C’est le narrateur qui parle à la première personne. « Toujours vivant » ?... Oui... Le père Popieluszko, lui est mort...

Que faut-il entendre quand Sollers commente : « Un assassinat qui m’a beaucoup intéressé et qui a été le déclic du Coeur absolu » ? Quel déclic ? Le déclic de la genèse du livre ?

« Le Coeur absolu[...]une Société secrète fondée à Venise. Ses membres : S., écrivain, scénariste, spécialiste d’Homère et de Dante. Liv, vingt sept ans, comédienne. Sigrid, son amie, philosophe. Marco et Cecilia, deux jeunes musiciens.
Buts de cette société de plaisirs : la sortie du Temps, la vie comme féerie »
... Pas précisément un martyre ! Alors quel déclic ? Pas celui d’en faire le sujet de son livre mais insérer cet événement retentissant, à l’époque, dans le début de son livre, déjà ébauché. Lisez les deux évocations de cet assassinat dans leur contexte (du texte). Impression de greffons, deux exactement, pas plus. La référence Popieluszko, après le deuxième aparté, celui-là très circonstancié (p. 58-60), disparaît complètement du paysage, alors que Dante et la Divine Comédie évoqués au début, continuent à cheminer jusqu’à la fin du livre.

Une hypothèse : c’était bien le début alternatif dédié à Dante, envisagé par Sollers en fin du chapitre 1, qui était le thème initial du début mais l’actualité de cet assassinat de 1984 en a décidé autrement. (le livre a été publié en 1987, il n’est pas impossible que Sollers ait commencé à prendre des notes pour ce roman en 1984. Livres publiés dans la période : Portrait du joueur, Gallimard, 1984
Paradis II, Gallimard, 1986, mais depuis le basculement de style avec Femmes 1983, il est peu probable que ce prolongement de l’aventure Paradis ait été seul à occuper l’esprit de l’écrivain).

Le Secret

1994 : Ph. Sollers consacrera un livre à la tentative d’assassinat du pape : Le Secret.

Illustration de la couverture en collection Folio : La Flagellation de Piero della Francesca.

Un assassinat dans le prolongement de la tentative d’assassinat du pape en 1981, pour les mêmes raisons : se débarrasser d’un gêneur de poids — le petit curé attirait les foules — ne pouvait rester sans écho chez le catholique baroque Sollers. L’auteur est aussi un mémorialiste masqué dans ses livres (à visage découvert, il aime se mêler de la vie de la Cité quand il écrit dans les journaux son journal du mois) ou un mémorialiste impressionniste si vous préférez : il aime suggérer par quelques notations ce qu’il observe de la société de son temps et cet événement était très révélateur du moment, il s’imposait à lui qu’il l’insère dans son roman en cours (ce qu’il nomme sans doute le déclic). Il avait raison, seulement cinq ans plus tard, le mur de Berlin s’effondrait, ce qu’aucun spécialiste n’avait vraiment prévu.
L’agonie de Dante emporté par la malaria, remplacée par celle de Popieluszko... Ce n’est qu’une hypothèse. C’est la mienne.

L’exergue peut, en outre, s’éclairer à la lumière de cette hypothèse :
« De chaque lettre tracée ici, j’apprends avec quelle rapidité la vie suit ma plume. »
(Laurence Sterne)

mais le propre des exergues choisies par Sollers est d’être à clés multiples...
C’est ainsi chez lui, le champ des possibles reste toujours ouvert : « L’écriture se complète à la lecture »... Et il tolère d’autres ouvertures que celles qui l’occupaient.

Quel procès occupait alors la scène médiatique ? Nous ne le savons pas encore. Il faudra attendre la page 58 pour qu’une nouvelle touche d’actualité s’insère dans le roman. Juste après la présentation des statuts. Article I : « La Société du Coeur absolu est fondée ce jour, 8 octobre 1984, à dix-huit heures à Venise.
[...]
Je glisse le papier dans une enveloppe. Je la range dans un tiroir.
Liv est là, maintenant, j’ai tiré les rideaux du studio, la neige continue à tomber, on fait l’amour doucement[...] »

Encore deux pages de roman léger puis abruptement :

« Tant pis pour le vieux monde... On le laisse couler... On l’abandonne, on ne le regarde même pas disparaître, le temps s’arrache à toute allure, terrorisme en chaîne, on est pressés... Ce meurtre m’intéresse, pourtant... En Pologne... Ce curé battu à mort dans une voiture et jeté à l’eau... Voyons... Les types qui ont fait ça sont quatre, comme par hasard... Pekala, Chmilewski, Piotrowski, Pietruszka... Trente-trois ans en moyenne... Brutes classiques... Les flics sont les mêmes partout... Chmilewski, depuis l’assassinat, est affecté de tremblements nerveux, de tics, de bégaiements... L’État bredouille juridiquement dans sa bouche... « J’avais l’impression qu’il ne vivait plus. J’ai vu sur son front des traces de sueur. Par hasard, j’ai touché sa main. Elle était froide. Mais je ne me suis pas posé la question de savoir si nous jetions à l’eau un homme vivant ou un homme mort. »

Avant, il y avait eu la « séance d’immobilisation ». Avec un « bâton spécial », donc. Cinquante-cinq centimètres de long, entouré d’étoffe. « Il hurlait sous les coups. » « Il martelait le coffre de ses poings. » Et puis le ligotage avec une corde reliant le cou aux pieds en passant par le dos. « Il s’est étouffé dans son propre sang. »

Les bougies, les oeillets blancs et rouges en forme de S et de V, Solidarité et Victoire, devant l’église de l’Assomption, en face du tribunal...

Les messes en plein air : trente mille personnes...

Et voici l’avocat d’un des assassins, s’épongeant sans cesse le front, et plaidant l’homicide involontaire : « Si mon client avait eu l’intention de tuer, il se serait servi d’un revolver. En réalité, l’aumônier est mort en paix en s’étouffant lui-même. Mon client est un homme nerveux et impulsif, soit, mais il sait aussi être pondéré : il n’a jamais battu sa femme, son épouse ne l’a jamais trompé, et il ne l’a jamais trompée non plus. »

Ici, éclat de rire général. Tout le monde rigole. Les juges, les autres avocats, les accusés, la famille de la victime et même sa mère, toute l’assistance... Mais qu’est-ce qui leur paraît si drôle ? Le fond du grand Truc ?

« L’Église dit Piotrowski - élégant, gravure de mode - prive les policiers de leurs dimanches en famille, puisqu’un prêtre organise ce jour-là des manifestations anti-socialistes. D’ailleurs, un des évêques a collaboré autrefois avec la Gestapo. »

Ben voyons.

Pietruszka, lui, quarante-sept ans, directeur adjoint au département des cultes au ministère de l’Intérieur, parle, sans rire, des « principes de l’humanisme socialiste ».

Pendant ce temps, la police est là, avec ses canons à eau et ses hélicoptères survolant la foule.

Liliane Homégan, envoyée spéciale de Vibration, écrit un petit article sur le recueil de sermons de la victime. Elle les trouve conventionnels. « Style curé. »

J’allais vous le dire.

Liliane est une critique littéraire très cultivée. Elle aime le Surréalisme, la grande poésie hermétique. A cette hauteur, comment ne pas éprouver de la commisération, voire même un léger mépris, pour les sermons d’un pauvre curé polonais parlant, par exemple, de Satan et du sang criant d’Abel à propos d’un jeune garçon battu à mort dans un commissariat ? La forme de ces prédications vous paraît simpliste ? Sans doute, sans doute...Vous trouvez pompeux, cucul, gnangnan, de qualifier ce nouveau crime, comme l’a fait un autre pauvre curé, d’ « incarnation du mal et des ténèbres » ? Sans doute, sans doute... Vous n’êtes pas dans le mal et les ténèbres, vous, ni dans l’ordure physique des flics, vous, ni dans l’asphyxie tordue d’un coffre de voiture, vous, vous ne connaissez que l’obscurité inspirée...

Philippe Sollers, Le Coeur Absolu, Gallimard, 1987, Folio n°2013

Ainsi opère Sollers, les bourreaux sont nommés, la mondaine Liliane Homegan « Oh mes gants ! », l’envoyée spéciale de Vibration - qui sonne comme Libération ? - va rendre compte du procès : un pauvre curé polonais qui écrit des sermons « style curé ». La victime n’est toujours pas nommée par son nom dans Le Coeur Absolu ...Sortie du Temps, mais sa présence emplit les lieux du Tribunal. Ses sermons parlaient de liberté, de démocratie, de droits de l’homme, ils seront encore évoqués lors de la messe de béatification à Varsovie, du 6 juin 2010. Ils ne sont pas sortis du Temps. Les gants de Liliane Homegan lui avaient sans doute fait sauter les pages essentielles du recueil de ses sermons.



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Le roman peut continuer :

« J’ai téléphoné à Liv. Elle peut venir ? Mais oui, demain après-midi. A Sigrid. Mais oui, après demain. J’ai eu brusquement l’impression que le temps recommençait non pas à couler mais à battre, le temps d’avant, mais aussi un autre temps, plus précis, plus net... C’était comme si j’avais franchi un barrage, les crises étaient là et seront toujours là pour concentrer le temps, rien de plus... J’ai mis la Passion selon Saint Jean, le début... Herr !... Herrr !... Herr !... Les voix dans la neige... Je ne sais pas pourquoi, j’ai pensé aux environs de Venise aux marais à perte de vue dans la brume vicieuse et hostile, au retour de Dante, en septembre 1321, après une ambassade compliquée, décevante, pour le compté de Guido da Polenta, aux premiers frissons lui annonçant la fin de la comédie... C’est plutôt comme ça qu’il faudrait commencer... »

Et dans les pages de fin, ceci :

« Il y a un mot sublime de Casanova à l’une de ses amies, c’est le fin du fin de la sagesse : « Je t’en supplie, sois gaie : la tristesse me tue. » Vous pouvez vous arrêtez là. Personne n’ira plus loin.Aime-toi gaiement, et aime ton prochain comme toi-même »
p. 441

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Le 8 Octobre 1984

« Ce jour, 8 octobre 1984 » dit le narrateur. S’agissant de la date des statuts d’une société secrète Le Coeur absolu, il y a peut-être mieux à faire pour un écrivain et pour Sollers en particulier, adepte du cryptage. Da Vinci code avant l’heure.

Octobre 1984, peut se référer, on l’a vu, à l’assassinat de Jerzy Popieluszo, Le mois et l’année : oui. Mais pas le jour. Le prêtre polonais été assassiné le 19 octobre. Pas le 8. C’est vrai, que s’agissant d’une société vouée aux plaisirs, faire coïncider l’anniversaire de sa création avec l’agonie d’un homme ne serait pas de bon goût.

A défaut du jour, gardons cependant le mois « octobre 1984 », cette référence sous-jacente à Popieluzko n’est pas hors de propos. « Buts de la société du Coeur Absolu  : la sortie du Temps, la vie comme féerie ». Avec sa mort, Jarzi Popieluzko est aussi sorti du Temps, (mais pas de la mémoire collective des Polonais et d’autres, nombreux). Mais il n’est plus là pour célébrer la vie comme féerie - la vie, l’autre volet de la mort.

Quelle explication plausible, alors pour ce huit mystérieux, répété à l’envi : 8 Octobre, à 18 heures, 8 Piazza san Agostino... ?

Pour le côté anecdotique, on peut noter qu’octobre est aussi le huitième mois de l’année du calendrier antique qui commençait en mars, le préfixe octo en garde la trace et vient renforcer la série de huit.

En liaison avec la spécialité de S. (le personnage et l’auteur). Dante a eu à se frotter au pape Boniface VIII. On brûle peut-être un peu plus, ou beaucoup moins...

Mais ce 8, couchez le et vous avez le signe mathématique de l’infini ...la sortie du Temps commençant et débouchant dans l’infini... voilà une hypothèse qui pourrait satisfaire S. (le personnage et l’auteur).

Mais ce diable de S. nous met sur le gril avec plaisir, lui qui cite volontiers le concile de Rome dont la rédaction truculente avait fait ses délices dans Portrait du Joueur, ou les encycliques (Dominum et Vivificantem à la fin du Coeur Absolu) aurait pu, aussi bien, faire référence au concile de Chacédoine le 8 octobre 451. Un Concile qui précise et réaffirme le dogme de la Sainte Trinité — un Dieu en trois personnes — Trinité qui émerveille Sollers et évoquée à la fin du Coeur Absolu. Mais le concile de Chacédoine c’est aussi l’affirmation - au grand dam de Rome - de la mise à égalité de l’église de Rome et celle de Constantinople. Pas de nature, non plus, à enthousiasmer le partisan déclaré de l’église catholique et romaine qu’est Sollers.

Dans la Bible huit=SHMONEH, 8=7+1, le redémarrage du cycle, le renouveau (après les 7 jours de la création y compris le 7ème jour de repos. Idem pour la séquence de la semaine.)

Dans le Nouveau Testament, huit évoque les huit béatitudes de l’Évangile selon saint Matthieu :
« Heureux ceux qui ont une âme de pauvre, car le Royaume des Cieux est à eux.

Heureux les affligés, car ils seront consolés.

[...]

Heureux les persécutés pour la justice, car le Royaume des Cieux est à eux. »

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Hans Baldung, Les sept âges de la vie, (1544)
Musée de Leipzig.

Dans l’ésotérisme chrétien, huit est le symbole de la limite de la vie humaine (un au-delà de 7 - On peut aussi penser aux sept âges de la vie : naissance, enfance, adolescence, jeunesse, parenté, vieillesse, mort). Après la mort, c’est la sortie du Temps. « Le Coeur Absolu est un livre sur le Temps » déclare Sollers et martelons le : « Buts de cette société de plaisirs[celle du Coeur Absolu] : la sortie du Temps, la vie comme féerie ». Est-ce que ça ne ressemble pas un peu au Paradis, une autre version de Paradis II, sur lequel il travaille aussi, à cette époque ? Et l’on comprend d’autant mieux que Dante soit en filigrane du livre, que l’évocation de son agonie aurait pu être le premier début.

L’explication du 8 couché dans l’infini, complétée par l’évocation des béatitudes, la sortie du Temps pour entrer en Paradis avec Dante ont ma faveur.
Mais Dieu ou Sollers y reconnaîtra les siens.

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8, Piazza San Agostino

Pascal Louvier : [1]

(PNG) Le siège social est au 8, Piazza San Agostino, au troisième étage. J’ai cherché cette place et, naturellement, je ne l’ai pas trouvée. [...] Et moi qui avais pensé que les amis de Sollers, ceux qui ont lu jusqu’au bout ses livres, pourraient se retrouver chaque année Piazza San Agostino, afin d’y organiser une sympathique réunion nocturne placée sous la protection de Dionysos. Ce lieu aurait pu devenir au fil des ans un mot de passe... Comme la place Pereire pour les frères de pensée de Roger Nimier.

L’ article quatre du statut de la Société du coeur absolu est intéressant. Le voici : « Les activités sexuelles des membres de la société sont libres à l’intérieur comme à l’extérieur. TI est permis de les raconter. TI est interdit de s’y sentir obligé. »

Nous touchons là au coeur du problème, si j’ose dire.

On a beaucoup reproché à Sollers les scènes érotiques, voire pornographiques, qui abondent dans ses romans. Il est temps de se poser la question suivante : pourquoi tant de libertinage ?

Le narrateur du Coeur absolu tient un carnet rouge dans lequel il consigne de manière codée le souvenir de ses nombreuses aventures. Les critiques n’y ont vu qu’un vulgaire et affligeant catalogue permettant de mettre en valeur, probablement en les surestimant, les capacités sexuelles de Ph. S., écrivain. Le but recherché est en réalité tout autre.

« L’instant, seulement l’instant, écrit Sollers, l’instant et sa lettre de feu, corps, couleurs, paysages. Le "carnet rouge" ? Simples annales de l’instant... Entrailles, incisions de la chance vécue, sans détours ... »

Ce qui compte, c’est de pouvoir échapper aux pesantes conventions sociales et de parvenir à sortir du temps. L’acte sexuel doit être vécu comme un acte libérateur et totalement gratuit. Je dirais même plus, gratuit, innocent et joué.

En somme, un acte d’enfant adulte.

Sollers, encore, dans Le Coeur absolu  : « Détaché, sans projet, sans geste pour la minute d’après, rien que la contemplation pour rien, l’instant pour rien, gratuité ... »(PNG)

Tout est-il pourtant gratuit chez Sollers ? D’accord, la piazza San Agostino n’existe pas, mais Sollers, en énumérant la litanie des saints, bien que beaucoup soient présents à Venise, aurait pu dénicher un autre nom ? Pourquoi alors ce choix ? Car, si Sollers et ses personnages prônent la gratuité dans les actes, l’écriture est hors jeu - ou au contraire complètement dans le jeu !
San Agostino ...saint Augustin, mais bien sûr ! L’écrivain invoque souvent la grande sagesse de ce vieux père de l’église. Ainsi à la fin du Coeur Absolu, nous est donnée la clé du choix de saint Augustin pour accueillir le siège de cette société de plaisirs :

« [...] Le sexe, ou le corps, comme mal d’origine, c’est du manichéisme. Voir saint-Augustin. Le sexe et le corps sont forcément bons, vous vous en servez mal, mais tout en vous servant mal vous pouvez trouver le bien et c’est très bien. Bonne chance. »

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Nari ou Le Coeur Absolu ?

Et ce titre dû à Liv, le titre d’un poème persan :

« - Je me rappelle le titre d’un poème persan, a dit Liv : Le Coeur Absolu. C’est beau non ?, l’Iran à l’envers ». Soit « Nari » si je lis bien. Mais peut-on faire pleinement confiance à Liv et au narrateur ?
Quel nouveau détournement ou torsion des mots du persan au français ? La piazza n’existait pas, mais le poème existe. Il célèbre l’égalité des sexes :

I sing the song
of equality ;
In my view gender difference
is essentially a triviality.

Everything that is great in the world,
all the works, beneficial and good,
half must be credited to woman,
and to man half only we should.

[...]

Tout à fait l’esprit du Coeur Absolu ou « Aucun membre n’a de comptes à rendre à aucun autre » (Article III). Homme ou femme, mêmes droits. Mais pas dans la lettre. Le titre du poème n’est pas « Le Coeur Absolu », mais Women ! Alors ? Sollers se joue une nouvelle fois de nous ? Que peut évoquer ce Coeur Absolu ? A Venise ? Où chaque société secrète européenne se devait d’avoir sa loge. Où de nombreuses sociétés secrètes sont aussi nées. Peut-être, un historien trouverait-il les traces de celle fondée par les personnages du Coeur Absolu de Sollers ? A défaut, examinons ces deux mots.

Coeur, le symbole de la vie et que dit-on en quatrième de couverture, souvenez-vous : « Buts de cette sociétés de plaisirs : La sortie du Temps, la vie comme féerie. » (je souligne).

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Absolu ? Article 3 des statuts : « Le secret de la Société est absolu »... Secret absolu ...une Société en quête d’absolu ?

Notons qu’ André S. Labarthe, plus tard en 1998, consacrera un documentaire à l’écrivain, pour la série « Un siècle d’écrivains » (France III). Son titre : « Sollers, l’isolé absolu » ! Tiens donc ! Un isolement choisi et subi. Absolu !

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Une certaine couleur jaune, une certaine couleur violette

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Pour terminer, relisons une nouvelle fois, l’article I des statuts : «  [...] Les membres fondateurs se souviendront toujours de ce temps et plus particulièrement d’une certaine couleur jaune, d’une certaine couleur violette. ». Les couleurs du drapeau vénitien, les couleurs des deux « Roses dans un verre de champagne » de Manet, en couverture de l’édition Folio...



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Sollers en critique-commentateur du Coeur Absolu

(PNG) Reprenez le début du Coeur Absolu paru en 1987, et vous y verrez évoqué le commencement de la Passion selon saint Jean. D’abord ce chaos menaçant, puis ce cri qui surgit, associé à un martyr qui n’est autre que le Père Popieluszko, dont le corps a été battu, ligoté et jeté dans la Vistule par quatre flics de la police communiste. Je ne peux pas considérer autrement que comme un signe des temps le fait qu’un pape polonais aille se recueillir sur la tombe de ce martyr. Quand j’avais à traiter cela, dans une violente indignation froide - ce qu’elle doit être pour trouver les mots-, je n’ai trouvé que la Passion selon saint Jean. Je me suis rendu compte qu’il y avait lieu de faire parler cette Passion. Ce dire musical me paraissait seul à la mesure de cet événement dont personne ou presque ne mesurait la profondeur criminelle. Nous sommes toujours trop accommodants avec le crime. Ce ne sont pas les élus qui s’accommodent des damnés, c’est nous qui nous accommodons trop bien, toujours, du crime auquel nous ne donnons pas le réel qui convient. (PNG)

Philippe Sollers, La Divine Comédie, Desclée de Brouwer, 2000, Folio, n°3747


LIENS VIDEO :

http://www.youtube.com/watch ?v=2NTNNoHu_Uo
Cérémonie de béatification

http://videos.tf1.fr/jt-we/le-pere-jerzy-popieluszko-le-martyr-de-solidarnosc-5870588.html
Images de la vie du père Jerzy Popieluszko et de la cérémonie de béatification


LE COEUR ABSOLU :

Sur pileface

Sur amazon

[1] Philippe Sollers, Mode d’emploi, éd. Du Rocher, 1996

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Commentaires

  • > Décryptage : Da Sollers Code / Fiction et réalité
    30 juin 2010, par Pierre Dulieu

    Merci pour vos élogieux (et très gentils, me concernant) commentaires de ce n°2. Je pense qu’ils feront plaisir, également, à Luc Guégan. Mais quels sont les deux nouvelles signatures ? À ma connaissance, il n’y en avait qu’une.

    Détrompez-vous, je ne suis pas fou de contrepèterie. Mais vous pouvez noter que c’est aussi Sollers lui-même qui attire l’attention sur ce genre de jeux (talmudiques ou joyciens). Un exemple parmi d’autres ? La Société du Coeur Absolu, dont les initiales sont l’anagramme de celle des Amis du Crime (Sade).

    Le narrateur du Coeur absolu, notez-le, n’est pas seulement un spécialiste de Dante : il est Dante, dans une sorte de réécriture semblable à l’Ulysses de Joyce (Ph.S. est d’ailleurs en même temps une sorte d’Ulysse). Et pas par hasard, puisqu’il s’agit, dans ce roman résurrectionnel, de traverser le négatif, de transpercer le cauchemar de notre temps ("la sortie du monde"). Roman gnostique, donc.

    Cordialement.

  • > Décryptage : Da Sollers Code / Fiction et réalité
    29 juin 2010, par V.K.

    Non je n’avais jamais lu, ni non plus jamais vu - sinon je l’aurais écrit - que les noms de Liv et Sigrid, les deux personnages féminins principaux qui se partagent les faveurs du narrateur du C ?ur Absolu, formaient ensemble l’anagramme de Virgile. (Vous devez aussi être bon en contrepèterie pour avoir trouvé ça !)

    Et vous avez raison, dans ce roman, c’est loin d’être anodin, compte tenu que le narrateur est présenté comme un spécialiste de Dante et signe les statuts « Ph. S. (écrivain) ». Dante hante aussi les écrits et les dits de l’auteur Philippe Sollers ( ...viens de recevoir son livre-DVD : « Le catholicisme de Dante »). Si les initiales de l’auteur coïncident avec celles du narrateur ce n’est que pure fiction et fortuit, bien sûr.

    Bravo pour cette divine trouvaille qui ne peut qu’aider les protagonistes du roman dans leur quête de plaisirs paradisiaques.

    Quant à la revue Sprezzatura, le N° 2 ne m’a pas échappé. Il est arrivé ponctuellement dans ma boîte aux lettres, la gestion des abonnements fonctionne bien. Ainsi, Srezzatura s’étoffe de deux nouvelles signatures au sommaire. C’est preuve de vitalité. Ai regretté, toutefois, de ne pas trouver, à nouveau, un article de vous, mais il fallait bien laisser de la place aux nouveaux ! Et comme vous figurez dans le trio du comité de rédaction qui a accouché de ce numéro, ce nouvel opus est aussi le vôtre. Qualité pro et dense comme le premier numéro : de la matière à penser en abondance. L’article de Luc Guégan : « Le départ du volontaire » m’a particulièrement interpellé. Un témoignage sobre et fort, signe de notre époque. J’y reviendrai.

    Le sommaire de Sprezzatura N° 2, c’est ici

    PS : N’est-ce pas Liv qui disait aussi : « Ah que j’aime les vers, Virgile ! »

  • > Décryptage : Da Sollers Code / Fiction et réalité
    28 juin 2010, par Pierre Dulieu

    Cher Viktor,
    je ne pense pas avoir jamais lu que les noms de Liv et Sigrid, les deux complices du narrateur dans le Coeur absolu, formaient ensemble l’anagramme de Virgile, ce qui est loin d’être anodin étant donné le rôle de la Divine Comédie dans ce roman. J’espère que ce détail vous amusera.
    Cordialement.

    (PS : Sprezzatura n°2 est arrivé !)

  • > Décryptage : Da Sollers Code / Fiction et réalité
    23 juin 2010, par Thelonious
    Superbe article, une véritable enquête. Je viens d’écouter l’entretien qu’a accordé Jean-Luc Godard à des journalistes du site Mediapart, il est passionnant ; l’entretien est divisé en 10 parties, à la toute fin de la sixième partie il parle de Sollers commence à dire que ses chroniques littéraires sont magni... se reprend dit que ses chroniques sur Chateaubriand, Mauriac sont très bonnes car il écrit comme un journaliste d’investigation. Ensuite il critique les romans de Sollers, mais ne s’étend pas plus. Le travail de "journaliste d’investigation" que vient de faire VK sur le roman Le Coeur Absolu sera-t-il lu par Godard ?