Interview de Philippe Sollers sur l’Art dans le cadre des journées des "Nouveaux Territoires de l’Art". Rencontre internationale à La Friche Belle de Mai, Marseille des 14-15-16 février 2002. Librement illustrée et annotée. Détour par Venise : Palazzo Grassi et Punta della Dogana.

(GIF) 03/06/2010 : Ajout "Un peu plus sur Richard Prince. Point de vue"

L’art, réfractaire au social

J’ai le sentiment que nous pénétrons dans une époque où la société envahit toutes les procédures d’existence et de création possibles, signe que le mécanisme d’une ?’sociologie permanente’’ est en train de se mettre en place. Il est essentiel, dans ce cas, de savoir comment ce mécanisme se positionne par rapport aux domaines qui échappent traditionnellement au champs social... de même qu’il est important de se demander comment ces domaines, à leur tour, se positionnent par rapport à ce mécanisme. En d’autres termes, y-a-t-il échange ou phagocytose ?
Dans le domaine de l’Art, il semble que la ?’socio-manie’’ a produit un effet un peu pervers : elle a réduit l’Art à un affairement culturel autour de lui-même, aux dépens de la valorisation de ses contenus. Et en astreignant les artistes à n’être souvent que les installateurs d’événements passagers, souvent subventionnés, elle a réduit leur rôle à celui d’animateurs culturels ?’contemporains’’, témoins nécessaires et suffisants de leur environnement social. Je me demande s’il n’y a pas là la persistance à exister d’une vieille théorie du reflet, maintenue sous perfusion par le passage d’un réalisme socialiste à un réalisme socio-maniaque endiablé par la marchandise. Et affirmer que les artistes expriment nécessairement le collectif, expriment la société, la font ressentir, n’est peut-être qu’une façon de se soumettre à cette théorie.

L’art, victime de l’évacuation de son histoire

Je crois par ailleurs que l’ ?uvre d’art pense, comme l’individu à qui elle est destinée, et qu’elle s’inscrit dans l’Histoire, alors que l’art dit ?’contemporain’’, dont certaines réussites sont indubitables, s’inscrit (comme la société) dans le temps irréversible. Mais au fond peu importe de savoir si l’artiste s’inscrit ou non dans telle ou telle phase de l’art dit contemporain. Ce qui compte, c’est que, réfractaire à toute demande collective, la personnalité de l’artiste affirme son désir et sa vision personnelle du monde. Et cette vision ne sera pas tout à fait imprévue si l’on connaît bien l’histoire de l’art considéré.

Malheureusement, la ?’socio-manie’’ a causé une violente évacuation de l’Histoire de la Culture. Cette évacuation a brusquement placé le passé en état de disponibilité non-critique et se prolonge jusque dans les processus de création artistique en générant des peintres incapables de dessiner, des écrivains qui ne lisent jamais... Ce phénomène a aussi des conséquences sur la façon dont l’ ?uvre est perçue : elle finie par être vue sans être vraiment regardée, entendue sans être écoutée, effleurée sans être touchée. Et au bout du compte, on suspecte que la disponibilité non-critique du passé contribue surtout à substituer le marché à tous les autres critères. Créateur ou spectateur, on se demande avant tout : " Qu’est-ce qui est prévu par le marché ? Qu’est-ce qui est produit préalablement par le marché ? Qu’est-ce qui s’impose dans le marché même ? ".

Le système instrumentalise ce qui le conteste

Le principe de la lutte est lui-même soumis à un certain nombre d’attitudes pré-établies, de fonctionnements prévisibles qui procèdent d’une même démarche : tout socialiser, absolument. Les contestations sont prévues, les luttes sont prévues, les collectifs sont éventuellement encouragés et même s’ils croient être libres, ils seront surveillés. Dans tout collectif, ne trouve-t-on pas quelqu’un chargé d’établir une forme de surveillance, de déterminer jusqu’où on peut aller et quelles sont les limites à ne pas franchir ?
Alors, dans cette mesure, qui est l’artiste ? Je crois que, aujourd’hui, celui qui ne serait ni dans l’institution, ni dans le dogme de la ?’lutte contre’’ a probablement une chance d’être celui-là...l’artiste doit se battre sur ces deux fronts : pas de marginalisation, pas d’institutionnalisation. Il doit s’efforcer de détourner la commande sociale et de la retourner contre elle-même, comme cela a été le cas par le passé avec l’église ou la bourgeoisie du 19ème siècle. Comme ce doit être le cas aujourd’hui avec la société spectaculaire mondiale. L’artiste a la tâche délicate et complexe de ne répondre à aucune demande et de ne refuser aucune demande. L’artiste ne doit ni accepter, ni refuser. L’artiste doit s’imposer. C’est également ce à quoi la socio-manie s’oppose en espérant convaincre de la possibilité et de la nécessité d’une réconciliation entre l’artiste et la société. Quelle blague !


Oeuvre de l’Américain Richard Prince, intitulée Covering Hannah, 2008
Parvis du Palazzo Grassi, Venise. Mai 2010 (Cliquez pour ZOOMER)

Nota : Le Palais Grassi, lieu de déploiement d’une partie de la collection Pinault, racheté à la fondation Fiat en 2005 alors que la voiture Dracula suceuse du pétrole de la terre faisait plier le genou au géant italien !

Et en cette année 2010, ricanement de l’histoire et de l’artiste, une grosse américaine, bariolée comme une tombe profanée est « installée » sur le parvis latéral du palais, aussi incongrue, là, qu’une grosse verrue sur le nez de Cléopâtre, tandis que le président Obama se débat avec les éclaboussures de la marée noire titanesque engendrée par la fière Albion, d’ une des tentacules de son nouvel empire en nouveau déclin, déployée dans le Golfe du Mexique, sous pavillon « British Petroleum ».

« Le sujet de Prince, c’est le rêve américain : les voitures, les filles, les motos et les grands espaces de l’Ouest américain. [...] Sa passion pour les voitures est traduite dans cette ?uvre phare de son travail - une Buick de 1987 appelée Covering Hannah qu’il a enveloppée dans un film vinyl de filles nues transformant ainsi une voiture en ultime objet du désir masculin.
Né en 1949, Prince est un enfant des années 60. Il a pris part aux marches de 1968 contre la guerre du Vietnam, à Washington ; la résistance et la rebellion ont coloré sa vie.
Encore aujourd’hui, il est difficile de dire si ces ?uvres sont, de fait, une critique de la culture de consommation ou en sont simplement un symptôme. » (d’après The Independent)

L’art est un processus d’individuation

Les ?uvres d’art sont toutes le résultats d’aventures individuelles extrêmement impressionnantes, extrêmement concentrées. Ces aventures ont pu être dures, très dures, ou particulièrement aisées. Peu importe, il faut que chacun arrive avec une ambition considérable concernant son domaine de pratique. Dans le cas contraire (celui de l’interdisciplinarité, par exemple) on ne peut pas être singulier dans sa pratique. Et cela est valable autant pour celui qui ne créé que pour celui qui regarde, ou lit, ou entend...l’Art, cela se passe d’un à un. L’Art touche les êtres au plus profond et leur enseigne une liberté qui est par définition asociale. C’est bien sûr ce que la société est incapable de comprendre puisque, qu’elle s’occupe avant tout d’organiser les masses, les populations.

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François Pinault devant le tableau L’Enfance de Bacchus (1991) par Martial Raysse, Collection François Pinault, Palazzo Grassi Venise. (photo Luc Castel - Bertrand Rindoff-Petroff)
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Nota : Le miroir de l’enfance derrière la réussite matérielle de l’homme mûr... que l’on peut retrouver aussi dans la statue « Boy with frog » de l’artiste américain Charles Ray qui se dresse maintenant magnifiquement à la pointe de l’ancienne Douane de mer (Punta della Dogana), l’autre lieu prestigieux investi par François Pinault à Venise.


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La démocratisation de l’art

Je suis bien entendu pour la démocratie des citoyens de l’organisation sociale. Mais je n’adhère pas à la démocratisation de l’Art parce qu’elle est un geste d’assignation et parce que l’assignation ne fait pas appel à la sensibilité. La seule démocratisation valable consisterait à faire en sorte que le citoyen, l’individu, sache que s’il peut être alerté dans sa sensibilité par une seule ?uvre alors, il aura accès à toutes les autres, dans tous les temps. Ce que je demande sans cesse aux gens qui me parlent d’Art, c’est de me parler d’une ?uvre en particulier, une seule... d’un poème, un seul poème, un Baudelaire, une petite illumination de Rimbaud, même quelques lignes.... un seul tableau, même un tout petit, même presque rien. J’ai envie de dire : " Non, ne me parlez pas d’Art. Parlez-moi de tel ou tel événement qui se produit dans la peinture, dans la sculpture, dans l’architecture. Mais parlez-moi d’une chose "... le désir d’Art, c’est un désir de jouir, c’est un désir de volupté. C’est un désir très constant, tout le temps, partout. Seulement, ça n’a rien avoir avec un discours sur l’Art. C’est quelque chose (peut-être la seule chose) où les sens, les cinq sens sont enfin requis. Comme dans l’amour par exemple, dans l’érotisme. Le désir d’Art est un désir érotique, évidemment. Il n’est pas un désir social. Et il n’est pas possible de démocratiser l’érotisme.

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Picasso, Nu au plateau de sculpteur, 1932

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Nota : Nu au plateau de sculpteur a battu le record de l’ ?uvre d’art la plus chère jamais vendue aux enchères, adjugée pour 106,4millions de dollars (70 millios d’euros) chez Christie’s à New York, le 4 mai 2010, dans le cadre de la vente de la collection de Frances Lasker Brody, une collectionneuse d’Art de Los Angeles décédée en novembre dernier. Le Picasso estimé avant la vente entre 60 et 70 millions de dollars était le clou de sa collection.

Le tableau (162 x130 cm)fait partie d’une série représentant la muse et maîtresse du peintre, Marie-Thérèse Walter. Peint en 1932, il était appelé par les connaisseurs jusqu’en 1950 le Picasso « perdu » car personne ne savait ce qu’il en était advenu et qu’il n’en existait aucune reproduction en couleur. En 1950, la toile avait été vendue 17.000 dollars au couple Brody par le marchand d’art Paul Rosenberg. Depuis, elle n’avait été exposée qu’une seule fois, en Californie, en 1961.

Picasso a rencontré Marie-Thérèse en 1926, elle n’avait alors que 17 ans. À partir de 1931, ils vivront ensemble au château de Boisgeloup près de Gisors en Normandie, Les toiles représentant Marie-Thérèse à partir de 1932, seront des explosions de couleurs, d’érotisme intense (par exemple Le Rêve ou Nu au plateau de sculpteur datant tous deux de 1932), et de plénitude dans la vie de Picasso.

Philippe Sollers évoque cette vente et le tableau dans son Journal du mois de mai 2010.

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Crédit interview : Nouveaux Territoires de l’Art (Journées des 14-15-16 février 2002)
Interviews

Illustrations notes et soulignement : pileface



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Picasso, Le Rêve, 1932
Huile sur toile, 130 X 97
New-York coll Ganz

Picasso médite devant le sommeil de sa jeune compagne, Marie-Thérèse Walter.

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Charles Ray, « Boy with frog », 2009

(JPEG) A la pointe de l’ancienne Douane de mer, reconvertie en Centre d’Art Contemporain, à l’extérieur, se dresse superbement une sculpture d’une grande blancheur, d’un jeune garçon tenant de sa main droite une grenouille. Cette sculpture en polyuréthane acrylique et acier inoxydable a été commandée par François Pinault à l’artiste américain.

Elle est située à l’entrée du grand canal devant le bâtiment historique de la Fondation Pinault (Punta della Dogana), restauré avec ses fonds et le talent de l’architecte japonais Tadao Ando qui a su respecter le lieu et les matériaux. Elle est gardée par un vigile toute la journée, et lorsque le bâtiment est fermé, une vitrine de protection la recouvre !

L’artiste commentant son ?uvre lors de l’inauguration en juin 2009 : « Il s’agit d’un modèle classique » dit-il du garçon, un ami de la famille d’environ 12 ans qui a posé pour lui. « Il ne présente pas la grenouille à Venise, mais simplement la regarde comme s’il venait juste de la sortir de l’eau »
....Une grenouille de la lagune prise par un jeune Vénitien ! Le lieu suggère cette interprétation, mais comment ne pas penser aussi à une grenouille sortie d’une mare bretonne par un jeune Breton ? Il s’agit d’une commande pour le bâtiment certes, mais commanditée par l’homme d’affaires breton François Pinault. Un Français mangeur de grenouilles de surcroît ! Oh my God ! s’indigne la touriste anglaise tandis qu’elle lève les yeux au ciel pour découvrir, oh my God, le drapeau breton flotter fièrement à côté du drapeau vénitien. Laurent de Médicis réincarné dans le milliardaire-mécène breton ?

Un des questionnements de Charles Ray a été de décider quelle taille donner à la sculpture. « J’ai réalisé trois modèles en mousse » dit-il [1] « un de 14 pieds (4,27 m), un de taille humaine et un de 8 pieds (2,44 m), et les ai apportés sur le site ». Il choisit la version 8 pieds après avoir discuté avec les autochtones, ceux qui ont coutume d’en faire leur lieu de promenade. (Quelques années plus tôt, il aurait pu y rencontrer Philippe Sollers qui a l’habitude de résider tout près, à proximité de l’église des Gesuati. Une de ses promenades de prédilection, avec une halte à l’église baroque de la Salute pour y écouter l’organiste, ou simplement s’asseoir sur les marches extérieures dominant le Grand Canal, face à la place Saint Marc. Nous reviendrons sur « Les lieux de Sollers à Venise » et la Punta della Dogana, une des entrées de son Dictionnaire amoureux de Venise, en fait partie, même si c’était avant sa rénovation, avant la statue « Boy with frog » )


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« J ’ai été hanté par ces conversations », a déclaré Charles Ray. « C’est l’endroit où les couples ont des disputes, rompent, se fiancent et ont leur premier baiser » Il a dit avoir réalisé alors, qu’elle devait être de huit pieds, une taille à laquelle on peut se confronter, pas une échelle monumentale écrasante.

Le top 20 des enchères

La marchandisation de l’Art en millions de dollars :
1. Nu au plateau de sculpteur, Picasso, 106,4
2. L’homme qui marche I, Giacometti, 104,3
3. Garçon à la pipe, Picasso, 104,2
4. Dora Maar au chat, Picasso, 95,2
5. Portrait d’Adele Bloch-Bauer II, Klimt, 87,9 millions de dollars
6. Triptyque, Bacon, 86,2 millions de dollars
7. Portrait du Dr Gachet, Van Gogh, 82,5
8. Au moulin de la galette, Renoir, 78,1
9. Massacre des innocents, Rubens, 76,7
10. White Center, Rothko, 72,8
11. Green Car Crash, Warhol, 71,7
12. Portrait de l’artiste sans barbe, Van Gogh, 71,5
13. Le Bassin aux Nymphéas, Monet, 67,2
14. Rideau, Cruchon et Compotier, Cézanne, 60,5.
15. Composition suprématiste, Malevitch, 59,96
16. Statuette mésopotamienne, vieille de 5.000 ans, 57,2
17. La femme aux bras croisés, Picasso, 55 millions
18. Les Iris, Van Gogh, 53,9
19. Study from Innocent X, Bacon, 52,68
20. Les Noces de Pierrette, Picasso, 49,2

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Richard Prince, Covering Hannah, 2008

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Un peu plus sur Richard Prince

Point de vue

Prince considéré dans la mouvance du néo-conceptualisme est un praticien du concept d’appropriation. D’abord avec des photos, puis avec des objets comme cette Buick, qu’il modifie, retravaille, recontextualise à sa sauce et ce travail peut être un processus créatif, en soi, une nouvelle création. C’est l’idée que défend Prince. Pourquoi pas ! En littérature, c’est un concept appliqué par Sollers, qu’on lui donne le nom d’intertextualité (début des années Tel Quel), où Eloge de l’Infini. La Bibliothèque vue comme un grand livre revisité, remanié, recontextualisé dans le temps. Une différence toutefois, Sollers exècre la technique (encore que sans la technique de Gutemberg, la Bibliothèque serait restée quelque peu limitée et confidentielle, élitiste..., réfractaire au social en somme), Prince utilise, lui, la technique pour servir ses créations. Il crée des clichés photographiques sur film vinyle, ce que l’on n’a pas toujours su faire et les applique sur sa Buick. La voiture totémisée comme l’étaient d’autres totems des rites anciens dans les tribus étudiées par Lévy Strauss. Quelle ethnologue contemporain écrira la nouvelle Pensée sauvage  ? Après le totémisme des dieux (la Grèce) des fleurs, des plantes, des animaux (La Fontaine), les nouvelles Mythologies de Roland Barthes et autres (Déjà la Citroën DS y figurait), le temps est à la totémisation des objets, consumérisation oblige. Quand les artistes s’en emparent, c’est bien une forme d’adoubement du totem ou du mythe auquel on assiste, un passage dans l’ordre du symbolique et de l’inconscient collectif. Les nouveaux objets culte de la modernité au nom d’Iphone et d’Ipad sont encore trop récents pour avoir atteint ce stade, et être récupérés par les artistes. Le filtre de décantation du temps dira s’ils ont les qualités requises pour cette forme de consécration.
Warning ! Ces gadgets sont des maquettes du livre de demain (quoique encore beaucoup trop lourd l’Ipad par rapport au livre ! Fatiguant dans les mains). Mais, peut-être l’avez-vous déjà remarqué dans les clips vidéo de publicité, le pointé effleuré du doigt sur l’écran si caractéristique de ces nouveaux accessoires technologiques, son côté magique, presque sensuel d’où jaillit, comme une apparition, une nouvelle image pieuse, a inspiré les vidéo-créateurs de clips de publicité. Les produits promus se voient ainsi dotés implicitement de la modernité et de la magie associées. Les vidéo-créateurs devenus vigies et capteurs des signes du temps, sont-ils en train de damer le pion aux artistes traditionnels ? Ils indiquent, certes, le sens du vent comme la girouette Fortuna au sommet de l’édifice de la Punta della Dogana, mais c’est un peintre Giorgione qui a peint La Tempête, celle que Philippe Sollers recommande de ne pas manquer à la Galerie de l’Academia à Venise. Reste que la Fortuna, restaurée en même temps que le bâtiment, est aussi une ?uvre d’art en soi, en même temps qu’un témoignage de la technologie du temps, dans les deux sens du terme.


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...Le mot « fortuna » qui, en italien, a aussi le sens de « tempête ». Quant à la statue de la déesse, elle a été réalisée par le sculpteur Bernardo Falcone, et érigée en 1677. Elle représente deux Atlantes agenouillés portant un globe doré sur lequel tourne au vent la statue de la Fortuna.

[1] d’après Le New York Times, Carol Vogel, 4 juin 2009 (inauguration). Idem pour les citations qui suivent

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Commentaires

  • MARTIAL RAYSSE - Rétrospective au Centre Pompidou
    20 mai 2014, par V. Kirtov

    Jusqu’au 22 septembre.

    A 78 ans c’est tard, surtout quand on le compare à ses compagnons de route Pop américains avec qui il a exposé, Warhol en tête.

    Après la période Pop, pour laquelle sa cote atteint toujours des sommets, c’est la rupture de ses vingt dernières années marquées notamment par des très grandes toiles fourmillant de détails anachroniques entre burlesque et grinçant carnaval, jouant savamment de l’anachronisme. C’est cette dernière période que soutient le collectionneur François Pinault avec des toiles exposées au Palais Grassi à Venise, et seize des toiles du collectionneur font partie de cette rétrospective. La toile « L’Enfance de Bacchus » présentée dans l’article ci-dessus, avec François Pinault en avant plan en est un exemple représentatif. Cette toile, par ses dimensions, par sa facture, ses couleurs, éclate de présence dans le Palais Grassi, n’en déplaise à Philippe Sollers... [1] . On imagine bien que cette toile parle à son propriétaire, qui peut mesurer tout le chemin parcouru par le jeune enfant breton, depuis ses débuts dans la vie jusqu’à devenir le richissime patron d’un empire mondial dans le domaine du Luxe.

    Matin Raysse est né en 1936, comme François Pinault et comme Philippe Sollers. Au début des années 1960, Martial Raysse a fait partie du nouveau réalisme, avant de multiplier les ruptures. Repoussant toujours ses limites, testant tous les médiums (du néon au film), avant de passer aux grandes toiles que collectionne François Pinault. Pour l’heure, les acheteurs préfèrent les toniques années 1960, qui depuis 2007 atteignent des sommets. Martial Raysse est désormais le nouveau réaliste le plus prisé après Yves Klein. L’Année dernière à Capri (1962) a été adjugée 4,03 millions de livres chez Christie’s en 2011.

    « Martial Raysse à Beaubourg, furieusement moderne » (extrait)

    par Philippe Dagen, Le Monde 13/05/2014

    Quelques évidences heureuses et malheureuses pourcommencer. Martial Raysse est l’un des artistes majeurs de la seconde moitié du XXesiècle. Il est le seul parmi les Nouveaux Réalistes français auquel le terme « pop » convienne aussi bien qu’à Andy Warhol et Roy Lichtenstein aux Etats-Unis, Sigmar Polke en Allemagne ou David Hockney en Grande-Bretagne.

    RELIQUAIRES DE LA SOCIÉTÉ DE CONSOMMATION

    Avec une cohérence et une logique constantes, Raysse prend ses idées, ses sujets et ses modes de création dans son temps. Dès ses débuts, ces principes s’affirment sans hésitation. En 1957, il assemble objets en plastique coloré, articles d’épicerie, flacons, brosses. Il en fait les reliquaires de la société de consommation telle que Roland Barthes l’analyse au même moment dans Mythologies.

    Suivent les colorisations d’images photographiques, les détournements de tableaux anciens et de portraits, les figures de la publicité et de l’érotisme cinématographique. L’ironie, la dextérité et la jouissance sont vite à leur plus haut degré d’intensité. Ce Raysse, c’est Ingres revu par Godard, le flirt de la Grande Odalisque et de Pierrot le Fou aussi bariolés l’un que l’autre, le Bain turc à Saint-Trop’. Le néon est parfait pour dessiner en lumière les lignes principales d’une montagne, écrire « Snack » dans un tableau ou composer une enseigne parodique.

    NI UN CHRONIQUEUR NI UN RÉALISTE

    La Raysse Beach de 1962 est une installation alors que le mot n’existe pas encore dans le vocabulaire artistique : du vrai sable, de fausses réclames pour maillots de bain, un vrai juke-box et une vraie bouée en forme de dauphin, trente ans avant que Jeff Koons ne s’empare à son tour des jouets gonflables. Le cinéma fait son entrée en 1964 dans une version actualisée de l’épisode de Suzanne au bain épiée par les vieillards. Suivent des films, Jésus Cola en 1966, Camembert Martial extra-doux en 1969 et Le Grand Départ en 1972, prodige d’invention, avec ses images aux couleurs fanées et diluées, et sa bande-son polyglotte et brouillée.

    L’histoire est celle d’un gourou, d’une communauté hippie et écolo, de la peur de la fin du monde et d’un départ vers un ailleurs paradisiaque : autant de sujets d’actualité à cette date et qui le restent. Mais Raysse n’est ni un chroniqueur ni un réaliste. De plus en plus au fil de cette première époque, il va vers l’allégorie, le symbole, le mythe. Dans Le Grand Départ, plusieurs acteurs ont des masques d’animaux sur la tête et les femmes, quand elles ne sont pas nues, se drapent dans des tuniques qui semblent des toges.

    CONJONCTION DU POP ET DU MINIMALISME

    Au même moment, il découpe dans le Plexiglas ou quelque matière plastique des formes qui réduisent le visage à très peu de signes graphiques et en disperse d’autres, croix ou étoiles, dans l’espace. Il réalise alors la conjonction du pop et du minimalisme, tous deux issus de la société contemporaine occidentale et, en ce sens, bien moins contradictoires qu’on ne le dit.

    Durant ces années, Raysse est l’un des rares artistes français véritablement international. Il travaille entre Nice, Paris et Los Angeles. Il expose aux Etats-Unis, en Italie, en Allemagne, au Japon. Il pourrait se laisser griser par le succès, faire du Raysse et le vendre cher. Au lieu de quoi, il doute et s’interrompt.« J’étais un peintre connu, annonce-t-il en 1972. Maintenant, je suis un cinéaste sans moyens. Parce que j’ai décidé d’employer les techniques de mon époque, je repars de zéro. Et dans quelle ambiance... »

    Le « cinéaste sans moyens » ne parvient pas à faire un autre grand film après Le Grand Départ, titre décidément prophétique. Il repart donc « de zéro », mais dans une autre direction. Il se retire loin des villes et des galeries, rompt avec sa vie précédente. Le diable devient ermite. Ce qui se devinait avant - goût des allégories, amour des fables - devient manifeste. Les mythologies antiques envahissent le papier qu’il peint, déchire, colle, rapièce. Nymphes, minotaures, monstres, sages, fous : chaque figure a un ou plusieurs sens, participe d’une ou de plusieurs symboliques.

    RAYSSE SE RÊVE EN RÉNOVATEUR DE LA GRANDE PEINTURE

    Viennent, au milieu des années 1980, les premières grandes détrempes sur toile et les premiers bronzes. La Source, L’Enfance de Bacchus, Georges et le Dragon : titres et sujets suggèrent que Raysse se rêve désormais en rénovateur de la grande peinture, en héritier de Poussin. Lui-même l’a dit alors et continue à le dire. Mais ce n’est pas ce qui se voit dans la dernière partie de l’exposition, consacrée à ses deux dernières décennies.

    Qu’il peigne, à l’acrylique le plus souvent, qu’il dessine, qu’il se fasse sculpteur ou détourne des objets et débris variés, il y a en lui des qualités dont il ne peut se défaire, peu compatibles avec le classicisme : le sens du burlesque et de la parodie, un penchant pour l’outrance et la satire, un rire aigre et sacrilège. Bien plus shakespearien que racinien, bien plus Dix et Picabia que Poussin, il peuple ses oeuvres de bouffons et de pitres, de filles outrageusement maquillées, de vieillards lubriques, d’alcooliques hébétés, de divinités déconfites.

    La Fin des haricots est une version burlesque de Léda et le Cygne, Léda remplacée par un septuagénaire impudique et impuissant.Poisson d’avril rassemble sur fond de fleurettes des hallucinés façon Lars von Trier ou des zombies façon George Romero. C’est aussi un rappel du Grand Départ comme ses portraits de jeunes femmes actuels rappellent ses manipulations d’images féminines d’autrefois.

    BRUTALITÉ DES ATTITUDES ET DES EXPRESSIONS

    La frise Ici Plage, comme ici-bas, est la version 2012 de la Raysse Beach. On y voit agglutinés une foule de coquettes, d’exhibitionnistes, de fashion victims, de séducteurs lamentables. A droite, un personnage à pantalon rose s’enfuit sous un parapluie noir ; à gauche, une femme tente en vain de se cacher derrière une palissade ; au fond, un homme arrache les entrailles d’un cadavre. Plage ? Premier cercle de l’enfer.

    L’oeil est parfois au supplice devant une peinture crue, ses dissonances chromatiques, la brutalité des attitudes et des expressions. Cette violence est logique, accordée aux sujets. Pas plus aujourd’hui qu’à ses débuts, Raysse n’hésite, ne se tempère, ne fait de compromis. Il va, furieusement, jusqu’au bout de son idée. Et cette idée, c’est que l’humanité est une mascarade tragi-comique. Difficile de lui donner tort sur ce point.

  • > L’art, réfractaire au social
    8 janvier 2011, par A.G.

    et au fric...

    «  Venise, c’est plein de chefs-d’oeuvre. Évidemment, il vaut mieux rentrer dans des églises que chez Monsieur Pinault. L’art contemporain c’est de la bouillie, il pourrait être jeté dans la lagune. » Ph. Sollers, France Inter, 3 janvier.

    Démonstration ci-dessus. Avec, palmes d’or ex-aequo, « L’Enfance de Bacchus » de Martial Raysse qu’on croirait issu du "réalisme socialiste" ou la statue « Boy with frog » de Charles Ray, qui rappelle Arno Brecker et en laquelle on a vu une réinterprétation du « David » de Donatello !