![]() L’art, réfractaire au social
Interview de Philippe Sollers sur l’Art dans le cadre des journées des "Nouveaux Territoires de l’Art". Rencontre internationale à La Friche Belle de Mai, Marseille des 14-15-16 février 2002. Librement illustrée et annotée. Détour par Venise : Palazzo Grassi et Punta della Dogana.
L’art, réfractaire au social J’ai le sentiment que nous pénétrons dans une époque où la société envahit toutes les procédures d’existence et de création possibles, signe que le mécanisme d’une ?’sociologie permanente’’ est en train de se mettre en place. Il est essentiel, dans ce cas, de savoir comment ce mécanisme se positionne par rapport aux domaines qui échappent traditionnellement au champs social... de même qu’il est important de se demander comment ces domaines, à leur tour, se positionnent par rapport à ce mécanisme. En d’autres termes, y-a-t-il échange ou phagocytose ?
L’art, victime de l’évacuation de son histoire
Malheureusement, la ?’socio-manie’’ a causé une violente évacuation de l’Histoire de la Culture. Cette évacuation a brusquement placé le passé en état de disponibilité non-critique et se prolonge jusque dans les processus de création artistique en générant des peintres incapables de dessiner, des écrivains qui ne lisent jamais... Ce phénomène a aussi des conséquences sur la façon dont l’ ?uvre est perçue : elle finie par être vue sans être vraiment regardée, entendue sans être écoutée, effleurée sans être touchée. Et au bout du compte, on suspecte que la disponibilité non-critique du passé contribue surtout à substituer le marché à tous les autres critères. Créateur ou spectateur, on se demande avant tout : " Qu’est-ce qui est prévu par le marché ? Qu’est-ce qui est produit préalablement par le marché ? Qu’est-ce qui s’impose dans le marché même ? ". Le système instrumentalise ce qui le conteste
Oeuvre de l’Américain Richard Prince, intitulée Covering Hannah, 2008 Parvis du Palazzo Grassi, Venise. Mai 2010 (Cliquez pour ZOOMER) Nota : Le Palais Grassi, lieu de déploiement d’une partie de la collection Pinault, racheté à la fondation Fiat en 2005 alors que la voiture Dracula suceuse du pétrole de la terre faisait plier le genou au géant italien ! Et en cette année 2010, ricanement de l’histoire et de l’artiste, une grosse américaine, bariolée comme une tombe profanée est « installée » sur le parvis latéral du palais, aussi incongrue, là, qu’une grosse verrue sur le nez de Cléopâtre, tandis que le président Obama se débat avec les éclaboussures de la marée noire titanesque engendrée par la fière Albion, d’ une des tentacules de son nouvel empire en nouveau déclin, déployée dans le Golfe du Mexique, sous pavillon « British Petroleum ». « Le sujet de Prince, c’est le rêve américain : les voitures, les filles, les motos et les grands espaces de l’Ouest américain. [...] Sa passion pour les voitures est traduite dans cette ?uvre phare de son travail - une Buick de 1987 appelée Covering Hannah qu’il a enveloppée dans un film vinyl de filles nues transformant ainsi une voiture en ultime objet du désir masculin.
François Pinault devant le tableau L’Enfance de Bacchus (1991) par Martial Raysse, Collection François Pinault, Palazzo Grassi Venise. (photo Luc Castel - Bertrand Rindoff-Petroff) Cliquez pour ZOOMER Nota : Le miroir de l’enfance derrière la réussite matérielle de l’homme mûr... que l’on peut retrouver aussi dans la statue « Boy with frog » de l’artiste américain Charles Ray qui se dresse maintenant magnifiquement à la pointe de l’ancienne Douane de mer (Punta della Dogana), l’autre lieu prestigieux investi par François Pinault à Venise. La démocratisation de l’art
Picasso, Nu au plateau de sculpteur, 1932
Nota : Nu au plateau de sculpteur a battu le record de l’ ?uvre d’art la plus chère jamais vendue aux enchères, adjugée pour 106,4millions de dollars (70 millios d’euros) chez Christie’s à New York, le 4 mai 2010, dans le cadre de la vente de la collection de Frances Lasker Brody, une collectionneuse d’Art de Los Angeles décédée en novembre dernier. Le Picasso estimé avant la vente entre 60 et 70 millions de dollars était le clou de sa collection. Le tableau (162 x130 cm)fait partie d’une série représentant la muse et maîtresse du peintre, Marie-Thérèse Walter. Peint en 1932, il était appelé par les connaisseurs jusqu’en 1950 le Picasso « perdu » car personne ne savait ce qu’il en était advenu et qu’il n’en existait aucune reproduction en couleur. En 1950, la toile avait été vendue 17.000 dollars au couple Brody par le marchand d’art Paul Rosenberg. Depuis, elle n’avait été exposée qu’une seule fois, en Californie, en 1961. Picasso a rencontré Marie-Thérèse en 1926, elle n’avait alors que 17 ans. À partir de 1931, ils vivront ensemble au château de Boisgeloup près de Gisors en Normandie, Les toiles représentant Marie-Thérèse à partir de 1932, seront des explosions de couleurs, d’érotisme intense (par exemple Le Rêve ou Nu au plateau de sculpteur datant tous deux de 1932), et de plénitude dans la vie de Picasso. Philippe Sollers évoque cette vente et le tableau dans son Journal du mois de mai 2010. Crédit interview : Nouveaux Territoires de l’Art
(Journées des 14-15-16 février 2002)
Illustrations notes et soulignement : pileface
Picasso, Le Rêve, 1932
Huile sur toile, 130 X 97
New-York coll Ganz Picasso médite devant le sommeil de sa jeune compagne, Marie-Thérèse Walter. Charles Ray, « Boy with frog », 2009
Elle est située à l’entrée du grand canal devant le bâtiment historique de la Fondation Pinault (Punta della Dogana), restauré avec ses fonds et le talent de l’architecte japonais Tadao Ando qui a su respecter le lieu et les matériaux. Elle est gardée par un vigile toute la journée, et lorsque le bâtiment est fermé, une vitrine de protection la recouvre ! L’artiste commentant son ?uvre lors de l’inauguration en juin 2009 : « Il s’agit d’un modèle classique » dit-il du garçon, un ami de la famille d’environ 12 ans qui a posé pour lui. « Il ne présente pas la grenouille à Venise, mais simplement la regarde comme s’il venait juste de la sortir de l’eau »
Un des questionnements de Charles Ray a été de décider quelle taille donner à la sculpture. « J’ai réalisé trois modèles en mousse » dit-il [1] « un de 14 pieds (4,27 m), un de taille humaine et un de 8 pieds (2,44 m), et les ai apportés sur le site ». Il choisit la version 8 pieds après avoir discuté avec les autochtones, ceux qui ont coutume d’en faire leur lieu de promenade. (Quelques années plus tôt, il aurait pu y rencontrer Philippe Sollers qui a l’habitude de résider tout près, à proximité de l’église des Gesuati. Une de ses promenades de prédilection, avec une halte à l’église baroque de la Salute pour y écouter l’organiste, ou simplement s’asseoir sur les marches extérieures dominant le Grand Canal, face à la place Saint Marc. Nous reviendrons sur « Les lieux de Sollers à Venise » et la Punta della Dogana, une des entrées de son Dictionnaire amoureux de Venise, en fait partie, même si c’était avant sa rénovation, avant la statue « Boy with frog » ) « J ’ai été hanté par ces conversations », a déclaré Charles Ray. « C’est l’endroit où les couples ont des disputes, rompent, se fiancent et ont leur premier baiser » Il a dit avoir réalisé alors, qu’elle devait être de huit pieds, une taille à laquelle on peut se confronter, pas une échelle monumentale écrasante. Le top 20 des enchèresLa marchandisation de l’Art en millions de dollars :
Richard Prince, Covering Hannah, 2008![]() Un peu plus sur Richard PrincePoint de vue Prince considéré dans la mouvance du néo-conceptualisme est un praticien du concept d’appropriation. D’abord avec des photos, puis avec des objets comme cette Buick, qu’il modifie, retravaille, recontextualise à sa sauce et ce travail peut être un processus créatif, en soi, une nouvelle création. C’est l’idée que défend Prince. Pourquoi pas ! En littérature, c’est un concept appliqué par Sollers, qu’on lui donne le nom d’intertextualité (début des années Tel Quel), où Eloge de l’Infini. La Bibliothèque vue comme un grand livre revisité, remanié, recontextualisé dans le temps. Une différence toutefois, Sollers exècre la technique (encore que sans la technique de Gutemberg, la Bibliothèque serait restée quelque peu limitée et confidentielle, élitiste..., réfractaire au social en somme), Prince utilise, lui, la technique pour servir ses créations. Il crée des clichés photographiques sur film vinyle, ce que l’on n’a pas toujours su faire et les applique sur sa Buick. La voiture totémisée comme l’étaient d’autres totems des rites anciens dans les tribus étudiées par Lévy Strauss. Quelle ethnologue contemporain écrira la nouvelle Pensée sauvage ? Après le totémisme des dieux (la Grèce) des fleurs, des plantes, des animaux (La Fontaine), les nouvelles Mythologies de Roland Barthes et autres (Déjà la Citroën DS y figurait), le temps est à la totémisation des objets, consumérisation oblige. Quand les artistes s’en emparent, c’est bien une forme d’adoubement du totem ou du mythe auquel on assiste, un passage dans l’ordre du symbolique et de l’inconscient collectif. Les nouveaux objets culte de la modernité au nom d’Iphone et d’Ipad sont encore trop récents pour avoir atteint ce stade, et être récupérés par les artistes. Le filtre de décantation du temps dira s’ils ont les qualités requises pour cette forme de consécration.
...Le mot « fortuna » qui, en italien, a aussi le sens de « tempête ». Quant à la statue de la déesse, elle a été réalisée par le sculpteur Bernardo Falcone, et érigée en 1677. Elle représente deux Atlantes agenouillés portant un globe doré sur lequel tourne au vent la statue de la Fortuna. [1] d’après Le New York Times, Carol Vogel, 4 juin 2009 (inauguration). Idem pour les citations qui suivent |
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